PREFACE VII
ciens poètes par l'art instinclif de fraterniser avec toutes les formes de la vie universelle, de résoudre à force de spontanéité inventive les problèmes embrouillés par la tristesse des uges tardifs et de retrouver enfin devant les fleurs, devant les fruits, devant l'offrande inépuisable de la nature, l'émerveillement des premiers jours.
Il est nécessaire, de temps en temps, que la poésie soit renouvelée par l'adorable génie féminin, et qu'elle puise dans l'âme des femmes un surcroît de ricbesse sentimentale.
Les femmes sont sur la lerre Pour tout idéaliser...
Il est rare qu'une femme n'ait pas, au moins une fois dans sa vie quelque chose à dire poétiquement. Les femmes ont plus d'imagination et de sensibilité que les hommes. Leurs émotions, habituellement, sont plus fortes et plus fines que les nôtres. Souvent un rien suffit à éveiller en elles un joli rêve, une pittoresque vision, une exquise association d'idées. Lorsqu'on se promène avec une femme au bord de la mer, dans une forêt ou sous la splendeur étincelanle des cieux étoiles, on constate aisément que nos mères,
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nos sœurs, nos fiancées, nos épouses, nos filles ont une façon de regarder la vie, qui n'appartient qu'à elles, et qui donne à leur conversation un charme infini. Même lorsqu'elles n'ont pas appris dans leur enfance autant de choses que nous, elles eu connaissent davantage. Nous sommes quelquefois des savants, ou du moins nous nous croyons tels : elles sont presque toujours des voyantes. La grâce des paysages enchante leurs regards. Quoi de plus sensible et de plus mobile qu'un visage de femme? La lumière du jour s'y reflète en sourires clairs; l'ombre des nuits sans étoiles en rembrunit parfois l'expression, volontiers confiante et épanouie et émerveillée. Pour une jeune femme, la vie n'est-cUe pas une fête permanente, que ses yeux regardent, que ses oreilles entendent, que ses mains touchent, que ses lèvres savourent, que son nez respire avec délices? Les femmes ont des yeux d'enfants amusés par la vie. Les yeux des femmes, largement ouverts sur la beauté universelle, semblent toujours contempler le miracle quotidien du soleil éternel, le ciel, la terre et les eaux pour la première fois ; et ils ont une admirable aptitude à découvrir, à discerner, à réfléchir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, depuis l'alanguissement doré des somptueux crépuscules, jusqu'au reflet de
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vitrail qui s'allume et s'éteint sur une nappe d'autel parmi les lueurs vacillantes des cierges. Le nez des femmes, merveilleusement subtil, savoure avec une sorte de griserie tous les parfums épars dans l'univers vivant. Il sait, ce nez charmant et fantasque, il sait que les aromates et les baumes du monde respirable peuvent nous procurer, à chaque instant de notre courte vie, mille occasions de plaisir innocent et peu coûteux. On dirait que les fleurs et les fruits ont une âme embaumée, succulente, et qui soutTre pour plaire aux femmes... Quelquefois l'intensité et l'abondance des sensations visuelles, auditives, olfactives, gustatives, tactiles, fait que telle jeune femme, au milieu de la féerie de l'univers visible, est comme enthousiaste, presque chancelante d'ivresse panthéiste. Elle aime le soleil, la lune, les étoiles, tout ce qui environne d'éternelle splendeur nos destins fragiles. Le froid, le chaud, le plaisir, la douleur, l'espérance, le désespoir émeuvent tour à tour, meurtrissent et flattent sa délicatesse sensitive et sentimentale. Elle est artiste, c'est-à-dire qu'elle voit de la beauté dans les plus ordinaires choses. La femme, même lorsqu'elle écrit, reste brodeuse, artistement couturière, fleuriste, bijoutière. Elle aime à élire de jolis mots dans le dictionnaire comme on choisit des pierreries et des perles
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dans un écrin. En lisant les poèmes de femmes qui, depuis deux ou trois ans, abondent chez les libraires, on a plutôt l'occasion d'être charmé par des détails, ébloui par un scintillement de reflets et de paillettes, qu'étonaé par l'ampleur totale d'un ensemble complet et harmonieux. Ce sont d'exquises impressions de nature, saisies au vol, capturées comme des papillons en des strophes ténues et fluides. L'instinct élégant des femmes arrange ou découvre des bouquets, réels ou allégoriques dans tous les domaines de la vérité ou de la fantaisie. On trouve, en ces ouvrages de dames, tout l'agrément et quelquefois toute la futilité de ces aimables chilTons qu'elles aiment tant: des flottements de mousseline idéalisée, des ramages de taffetas bariolé, des frissons de tulle pailleté d'acier ou enguirlandé de roses, — et même, par endroits, des simplicités de linon écru ou de drap beige. Toutefois, si émerveillée que soit la faculté visuelle des femmes, la sensibilité féminine unit toujours à la vision du monde extérieur la contemplation d'un rêve intime. Et souvent des larmes, de vraies larmes perlent dans les beaux yeux, sous les longs cils. Attente inquiète, espérance pleine d'angoisse et de ravissement, poignantes délices du bonheur incertain, perception nette des limites imposées à notre félicité terrestre, —
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l'éternelle aventure d'amour qui commence presque par des hostilités, continue par un accord furtif et finit quelquefois par des ressentiments, — la loi fatale qui unit et désunit le couple humain, bref la tragicomédie de la passion, l'offrande des doigts blancs à l'anneau des fiançailles, l'égoïste triomphe de l'homme, cette inévitable déception qui n'empêche pas les femmes, vraiment incorrigibles, de recommencer très vite à être trop bonnes, et puis l'accablement des têtes brunes ou blondes dans la solitude du divorce ou sous le voile noir du veuvage, les deuils succédant sans cesse aux heures souriantes, tels sont les thèmes lyriques des chansons sentimentales et passionnées qu'anime en ce moment le rythme vif et dolent de cet « éternel féminin » où abondent les désillusions du rêve, et où doivent intervenir, de plus en plus, grâce aux progrès de la civilisation moderne, les sereines consolations de l'art. S'il est prouvé, d'ailleurs, que les femmes, en leurs œuvres poétiques, n'ont pas toujours le souci d'une perfection achevée, il ne faut pas moins les remercier d'avoir donné, dans ces derniers temps, à la poésie française un lyrisme nouveau. La poésie nouvelle devra, par des moyens inédits, trouver le moyen de captiver à la fois nos facultés intellectuelles et nos facultés sensitives. Il ne suffira
pas que nos vers soient compris ; il faudra qu'on les sente, qu'on les respire, qu'on les goûte, qu'on les savoure. L'humanité moderne aimera, plus que jamais, la clarté du soleil, le scintillement des étoiles, les reflets de l'eau fraîche qui court dans l'herbe, et aussi l'odeur des feuilles, le parfum des fleurs, la succulence des fruits mûrs, la couleur changeante du ciel, de la terre et de la mer. L'humanité, errante au milieu de cette éternelle métamorphose, rencontre dans l'univers immense tantôt des occasions de joie, tantôt des sujets de plainte, qui, tour à tour, exaltent et attristent son cœur. A peine sommes- nous admis à la prodigieuse fête de la lumière, des eaux, de l'azur et de la verdure, qu'aussitôt ou presque aussitôt il faut s'en aller... Du moins, avant de partir et de céder notre place à d'autres convives, qui, comme nous, regretteront d'être invités pour si peu de temps, nous voudrions puiser, dans les profondeurs de la coupe infinie, notre provision de joie et de réconfort. Pourquoi l'homme, frêle jouet des lois inéluctables, refuserait-il de prêter l'oreille aux musiques divines qui chantent dans les souffles d'avril, parmi les floraisons du printemps.^ Quelles disciplines de mortification ou d'ascétisme pourraient nous éloigner des présents (]ue nous olTre la nature? La beauté du
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monde est sans limites. Notre vie seule, notre vie consciente, située dans un coin de l'espace et du temps, dans cette éternité et dans cette immensité de formes, de couleurs, de sons et de saveurs, est toujours menacée d'une terminaison brusque. Raison de plus pour réjouir nos yeux du spectacle de celte magnifique féerie. La vie, autour de nous, multipliée à l'infini, surabonde en trouvailles, en inventions; en surprises. Il y a presque trop de choses à voir, à sentir, à goûter dans celte fantasmagorie mondiale, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fm. Parfois, notre vue, diversement sollicitée, ne sait où se fixer. Tout brille, tout chatoie, tout étincelle, lorsque les rayons du soleil de juin prolongent et glorifient la chaude splendeur des jours d'été.
Les poètes nouveaux ont affiné leurs facultés visuelles en regardant les tableaux des peintres impressionnistes. L'art poétique devient un art de plus en plus pittoresque. Ut picliira pocsis. Les poètes, en possession d'une langue de plus en plus expressive et subtile, voudraient saisir au vol tout ce qui passe et fuit, autour de nous, dans la réalité lumineuse, colorée, odorante, sonore, — souvent, hélas I assombrie et endeuillée. Le frisson léger d'une aile d'oiseau, la
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chute douce d'une corolle qui s'effeuille, le chuchotement d'une fontaine, l'impalpable poussière d'or, de pourpre ou d'émeraude qui diapré le vol des papillons, voilà, dans l'alternance des rayons et des ombres, les motifs de joie et d'inquiétude où va s'égayer et s'attrister tour à tour cette poésie renouvelée par l'éternelle nouveauté du monde sensible. Ce n'est pas à dire, pour cela, que cette poésie sera fermée à la notion de l'invisible et à la nostalgie de l'idéal. Ce serait singulièrement gêner l'essor du génie, que de le réduire positivement aux limites du connaissable. Ce qu'il y a de précaire en nos plaisirs, de téméraire en nos espérances, de caduc en nos souvenirs et de douloureux en nos amours apparaît nécessairement au fond des rapides délices que nous procure cette vision de l'univers. L'art nouveau saura faire entrevoir, aux arrière -plans de ses tableaux d'après nature les perspectives de l'au-delà.
C'est en ce sens, que le travail tenté ingénieusement par les poètes symbolistes pour instaurer une poésie confidentielle, toute en suggestions, en allusions, en images effacées, en demi-teintes, n'aura pas été perdu. Que de talent dépensé en ces vingt ans de symbolisme 1 Quel amour des syllabes neuves, des syntaxes inédites et des accords imprévus I II faut lire
les symbolistes dans un parc anglais, sous les ormeaux que voile délicatement la mousseline des brouillards de printemps, ou bien, à la tombée du jour, dans l'intimité d'un bow-wimlow , pendant le déclin languissant d'un soleil d'automne. Leurs vers devraient être calligraphiés sur ce vélin « brume d'Islande » que les papetiers anglais ont mis à la mode. Leurs poèmes sont nuancés de clair-obscur et de rayons éteints, comme s'ils s'abritaient sous les pétales transparents d'un abat-jour moderne eu forme de fleur artificielle. Ils excellent à moduler des sérénades en sourdine, des mélopées à mi-voix, dont le bercement invite au sommeil...
Invitât somiios crepitantibus iinda hipilUs.
La teinte agonisante d'un ciel décoloré anime d'une vie incertaine et vespérale les images qu'évoquent les symbolistes. Et, plus tard, aux yeux inquiets des historiens de la littérature, ils apparaîtront peut-être un peu vaguement comme ces figures de légende qui s'eflacent et s'évanouissent sous la trame des tapisseries anciennes. Sans le symbolisme, pourtant, sans son amour de la ligne indécise, de la couleur atténuée, de la parole mezza voce et du geste hésilaut,
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quelque chose d'ingénieux eût manqué sans doute à ce cours de rhétorique, pkisieurs fois séculaire, où les écrivains français apprennent à exprimer, grâce aux innombrables ressources d'une langue incessamment perfectionnée, les plus fugitifs aspects de ce monde intérieur qui s'agite aux profondeurs de notre conscience et les phis changeantes apparences de ce monde extérieur dont l'éternelle métamorphose fait passer une insaisissable succession de rayons et d'ombres devant le visage émerveillé des hommes et des femmes. Les symbolistes nous ont appris même à écouter le silence et à regarder l'obscurité. Ils aiment à cueillir, vers le soir, une moisson de bouquets mélancoliques parmi l'agonie des parfums presque funèbres qu'exhalent les fleurs d'arricre-saison. Ils suivent, d'une ouïe fine, l'ondulation dernière des rumeurs qui s'éteignent dans le demi-jour du crépuscule. Ils sont attentifs aux derniers moments d'un fruit qui tombe de l'arbre lassé. Les déclins, les glissements, les décadences, les chutes, voilà les aventures dont s'émeut cette poésie hospitalière à tout ce qui défaille. Les symbolistes ont continué, à leur façon, cet efl'ort d'analyse presque infinitésimale, par où noire langue française s'adapte progressivement à l'analyse de nos sensations les plus subtiles. C'est grâce au symbolisme, en somme, que
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les poètes nouveaux, essayant de mettre à profit le soigneux labeur d'une école admirablement apte à varier et à multiplier les ressources de l'expression poétique, peuvent s'enhardir à tenter encore une nouvelle description de la nature, c'est-à-dire l'analyse de tout ce qui naît du contact de l'humanité périssable avec l'éternelle vie. L'essentiel c'est que cette vision renouvelée se concilie, dans l'art poétique, avec la continuité de la ligne, avec la beauté soutenue du rythme, avec l'harinonic totale des couleurs, bref avec ce Jicl canto, qui est le triomphe et l'épanouissement musical de l'art poétique. Nous aurons ainsi de nouvelles façons de dire la joie et la tristesse, l'allégresse et le découragement, les ambitions et les déceptions, les amours et les regrets, tout ce qui auréole de clarté ou enveloppe de nuages la mobilité du visage humain. Le spectacle de la nature, avec ses alternatives de pluie et de soleil, de torpeur hivernale et de gaieté printanière, a moins de diversité, de caprice et de physionomie que la figure innombrable de l'humanité. C'est pourquoi nos vers seront faits tantôt pour être chantés à pleine voix , tantôt pour être chuchotes comme en rêve, au crépuscule, à l'heure des demiteintes, des contours noyés d'ombre, des regards voilés et des furtifs aveux, lorsqu'on aime à entendre.
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parmi le tremblement des feuillages, au déclin d'un soleil presque éteint, des mots à peine susurrés par une voix câline. La poésie a toujours aimé la louange des jeunes filles, des papillons, des libellules, des fleurs, de tout ce qui est gracieux, léger, ailé, fragile. La poésie de demain sera coloriée et enluminée tour à tour comme un paslel ancien et comme une aquarelle neuve.
De plus en plus, les créations de la nature et les inventions de l'art pourront rivaliser de splendeur ondoyante et diverse, en nous offrant un spectacle fait à souhait pour le plaisir de nos yeux et pour le réconfort de notre cœur. Le regard de l'humanité est de plus en plus exercé, affiné par les peintres et les sculpteurs ; si bien que l'humanité, de plus en plus consciente de la vie, paraît de plus en plus vivante. Le domaine de la sensation s'élargit. La beauté du monde, de mieux en mieux résumée ou multipliée par le sortilège des artistes nous devient de plus en plus chère et précieuse. L'humanité invente, chaque jour, des raisons d'aimer davantage le resplendissement du soleil, l'illumination des étoiles, le silence amical de la lune dans l'azur transparent des nuits heureuses. L'homme, sur la terre, fut longtemps un seigneur intimidé, qui ne connaissait pas toute l'étendue ni la variété
ni la beauté de sa seigneurie, A présent, il découvre son domaine. Grâce au sortilège des bonnes Lettres, tous les aspects de la nature pourront nous être agréables et avenants. L'hiver lui-même nous plaît, parce qu'il étend sur la terre un blanc tapis de neige, et parce qu'il fait scintiller des fleurs de givre aux branches des arbres, tandis qu'à l'intérieur des chambres pétille le bon feu qui attire la famille autour de la pierre du foyer et resserre les liens du cœur. L'hiver pâle est la saison des lampes douces et paisibles, qui luisent comme des soleils intimes en des coins de bonheur frileusement clos. Le printemps sourit, paré de lilas et de roses, pavoisé d'anémones et de reines-marguerites comme pour des fiançailles idéales. L'été vermeil, l'été bourdonnant d'abeilles et de guêpes, l'été parfumé de fraises, de mûres et de menthes, l'été succulent de miel et de sucre, l'été rayonnant d'azur et d'or, exalte dans le cœur des hommes le goût de la vie ardente et fait éclore spontanément, sur les lèvres des femmes, la chanson du bonheur. L'été ! c'est la saison où notre pauvre planète, bientôt refroidie, ressemble le plus aux paradis perdus que nous retrouverons peut-être... L'automne, enfin, l'automne roux, fertile en moissons et en vendanges, l'automne, lourd de pêches veloutées, de figues fraîches et de raisins nouveaux, l'automne
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et une corbeille de fruits qu'ennoblissent déjà les mélancolies des dernières fleurs et le deuil des feuilles mortes... La vie présente, ce court espace de lumière entre deux mystères pleins d'ombre et de terreur, ne doit pas être uniquement un sauvc-qui-peut vers l'éternité de la tombe. N'y a-t-il pas, sur celte terre, de belles et bonnes choses, dont nous avons le droit de jouir et de profiler, en accroissant libéralement notre richesse par le noble plaisir d'en faire profiter les autres ? Pourquoi renoncer, grand Dieu ! à toutes ces merveilles que Dieu lui-même a faites apparemment pour qu'elles ne fussent pas perdues .^* A quoi bon se livrer sans mesure à des exercices d'ascétisme et à des pratiques de mortification? Ne vaut-il pas mieux vivifier l'humanité en nous et chez les autres, que de mortifier sous les pointes du cilice cette pauvre chair fragile, qu'anime un souille si court ? L'enfant qui s'éveille à la beauté des choses est vraiment une apparition vivante de l'innocence et de la pureté. Il n'y a pas de lâche sur sa blancheur immaculée, point de piège dans son regard étonné et ravi. De cette créature faible, issue d'un miracle de création qui renouvelle incessamment la race humaine, faisons l'homme fort et bon ou la femme aimée et respectée qui formeront le couple charmant des temps nouveaux. De la vie
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qui, chez ranimaî, est hargneuse, agressive, désordonnée, l'humanité doit faire une œuvre d'art — une œuvre d'harmonie et, s'il se peut, de bonheur.
La vie est un combat. Vivre, c'est vaincre des résistances. A l'œuvre de vie résistent, de toutes parts, les puissances de mort. C'est surtout dans les minutes divines, aux rares instants de paroxysme joyeux où l'homme comprend toute la grandeur, toute la valeur, toute la beauté de la vie ; c'est surtout à ces momentslà, que se mêlent au plaisir de vivre, de se mouvoir, de sentir la brise odorante murmurer dans le jour lumineux ou dans la nuit sereine, les lugubres et funèbres images de la maladie et de la mort. Pourquoi soullVir, mon Dieu .-^ Pourquoi mourir? Pourquoi surtout voir mourir ceux qu'on aime.^ Pourquoi notre vie précaire n'est-elle, en somme, qu'une défense contre des forces de destruction par qui nous serons inéluctablement vaincus ? La certitude de la défaite finale inflige à ce combat douloureux un caractère d'inégalité poignante, désespérante. A chaque minute de notre exis'lence, dans le drame quotidien du jour qui naît, s'exalte et s'évanouit, nous sentons que quelque chose meurt en nous. Nos sens n'atteignent et ne saisissent qu'une petite part des réalités admirables qui nous entourent et nous attirent. Le
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peu que nous voyons, dans l'incommensurable fantasmagorie de l'univers visible, nous fait songer aux espaces sans limites qui dépassent la portée de notre regard. Cette fleur, dont je respire le parfum et qui, bientôt effeuillant sa corolle, agonisera sur sa tige penchée, me dit eu son langage muet : il y a d'autres fleurs, des fleurs innombrables, qui s'épanouissent loin de toi, en des jardins de féerie, et dont jamais, jamais, tu ne pourras connaître la divine douceur... De sorte que chacune de nos joies implique une déception navrante, La brièveté de la vie, la menace de la mort, l'urgente nécessité de pourvoir, nuit et jour, à la défense des trésors éphémères qu'on nous dispute et qui nous échappent , l'impuissance de cette défensive et l'amer sentiment de notre faiblesse gâtent nos plus légitimes plaisirs. Au fond de nos sensations les plus exquises, il y a toujours un arrière-goût de cendre et de néant. Quel est le poète, quel est l'homme doué d'intelligence et de sensibilité, qui n'a discerné cruellement l'amertume cachée au fond de toutes les faveurs dont la nature nous offre le charme rapide et décevant? On l'a dit eu latin, en français, dans toutes les langues ; on le dira toujours :
... inedlo de fonte leporum >iiirgil aiiiari alupdd, (jiiod in ipsis Jlorihus angat.
PRÉFACE
Il faut vieillir, hélas ! il faut mourir... Les poètes surtout et les femmes ne peuvent se dérober à la hantise des rides prochaines, à l'obsession de la caducité fatale qui menace leurs amours et brisera leur bonheur. Chateaubriand pleura le jour où il découvrit son premier cheveu blanc. La vue des vieillards très âgés lui était insupportable, parce que le spectacle de leurs os décharnés éveillait en lui la vision des squelettes parmi lesquels nous avons tous notre place marquée d'avance. Et toute la mélancolie de notre destinée se résume superbement et douloureusement dans cette pittoresque antithèse du Palais Ducal, à Venise, où Paul Yéronèse a représenté un homme à barbe blanche, qui regarde, avec une expression d'infini regret, l'opulente chevelure, le visage rose, les carnations blondes d'une belle jeune femme.
Mais c'est en somme la perpétuelle menace de la mort prochaine et de la nuit froide et noire, qui nous oblige, bon gré mal gré, à évaluer tout le prix de la vie et de la lumière. Les moralistes raffinés, au temps ou la tyrannie des mauvais empereurs de Rome contribuait à diminuer la durée moyenne de l'existence humaine, engagèrent leurs disciples à placer des petits squelettes d'ivoire sur les tables fleuries où étincelaient les coupes débordantes de falerne et couronnées
PREFACE
de roses. Quoique les temps soient changés, il est encore bon de dédier quelques instants par jour à la méditation de la mort, ne fût-ce que pour aimer davantage la vie enluminée et chantante, et la terre, la bonne terre :
i^alioiile, diverse, odorante, fertile^.
La littérature consciente marque l'avènement de l'humanité à une vie supérieure où toutes les apparences sont reflétées et multipliées comme par la vertu d'un miroir magique : c'est l'union nécessaire de l'art et de la nature, réalisée par l'effort nouveau de cet humanisme séculaire qui, déjà conçu par la sagesse athénienne, ensuite recueilh par Rome et peut-être déformé ou dévié par les virtuosités trop réalistes de la Renaissance itaHenne, a retrouvé son équilibre et sa direction normale dans Tinstinct idéaliste de la Renaissance française, et a pu, grâce à la France, reprendre sa marche, par les voies royales de la civilisation, vers le triomphe de la vie.
11 faut que notre littérature nationale, enfin dégagée des lisières qui la gênaient, délivrée des scories et des décombres dont s'obstruait sa fluide limpidité, af-