VITTORIA COLONNA
Doux fantôme, elle cherche un éternel abri Dans l'ombre claire où dort Béatrice avec Laure ; Mais le charme de sa beauté n'a point péri ;
Car j'ai vu rayonner en des splendeurs d'aurore La tête blonde où ses lauriers sont près d'éclore Et le front pur où sa coui'onne a refleuri.
.A ce monde il faut des chants, brave homme.
LOUIS LE CARDONNKL.
Si, tour à tour, triste et joyeux, Passant du plaisir à la peine, J'ai choisi la langue des dieux Pour chanter le caprice errant de l'âme humaine
Si, quand le jour se meurt, il m'arrive souvent, Rêveur silencieux que la nuit douce accueille, D'écouler ce que dit la caresse du vent Dans le bruissement inquiet d'vine feuille ;
Si j'aime un champ de blé qui, splendide et lointain, Met une frange d'or aux pourpres de l'aurore ; Si j'aime aussi, dans les profondeurs d'un jardin, L'ombre lumineuse où, pâle, un jet d'eau s'éplore ;
Si parfois, dans la paix des soirs calmes, j'entends Les cigales chanter et se taire, une à une, Tandis que, par-dessus les collines, la lune Reflète son image au miroir des étangs ;
C'est que je sens revivre en toutes mes extases Les contemplations des ancêtres défunts.
Qui voulurent jadis, par des mots et des phrases, Traduire ces clartés, ces rumeurs, ces parfums.
Sans doute, ils ont senti le frisson de nos fièvres. Et goûté la saveur de nos enivrements ; Mais le mot commencé s'arrêta sur leurs lèvres ; La phrase s'acheva, rauque, en balbutiements
La Nature parlait : ils ne pouvaient répondre ; Quand l'aurore apportait, dans les brises d'avril, L'émoi d'amour où notre cœur aime à se fondre Nos ancêtres riaient d'un rire puéril.
Ils ne savaient que rire, aimer, crier et boire ; Nous autres, nous rêvons, et nos yeux aiguisés Discernent, dans la nuit fuligineuse et noire, Des espaces plus clairs et des plans moins foncés.
Nous aimons la couleur, plus encor la nuance ; Des souilles inconnus ont rafraîclil nos fronts ; Et le monde recèle, en sa vaste muance, Des aspects ignorés, que nous découvrirons.
Le ciel, les continents, les océans énormes, Et même le sous-sol, fertile en gains nouveaux, Accroissent le trésor de lignes et de formes Qui pullule et fourmille en nos riches cerveaux.
Notre langue se plie aux caresses troublantes Qu'en la tiède saison les zéphyrs cajoleurs, Soufflant sur les jardins leurs haleines très lentes, Imposent doucement au calice des fleurs.
Tout t'clio vibre en nous ; l'Art recueille et transpose En paroles la plainte obscure de la mer. Exprime l'ineffable et fournit une glose Au grimoire effrayant que griffonne l'éclair.
Tout nous émeut ou nous amuse ; L'esprit émancipé veut capter l'univers ;
Il travaille, il se hâte, il muse, Et sculpte en marbre, et parle en prose, et chante en vers.
Que d'histoires, que d'épopées S'inscrivent aux feuillets de notre souvenir !
Que de paroles dérobées Aux sphinx muets, gardiens jaloux de l'avenir !
l\8 LA GAIE SCIENCE
Grâce à nous, le néant ne reprend point la flamme Qui resplendit et meurt devant l'àtre enfumé ; L'Homme mire en ses yeux le regard de la Femme, Et se souvient, malgré la mort, d'avoir aimé.
Notre âme est un miroir magique Où passent des ailes d'oiseaux.
Fuyantes comme la musique Qui rit, le soir, dans les roseaux.
Le reflet des clartés éternellement neuves
Pare nos jours, trop tôt finis.
Comme on voit, au cristal des étangs et des fleuves,
Frissonner le dessin des arbres pleins de nids.
Et cette illusion prolonge Au delà des murs du tombeau Les phosphorescences d'un songe Très bref, très fragile et très beau.
Le Poète est heureux, pourvu qu'il se promène Au Jardin de Beauté que le don indulgent D'un artiste éternel ofTre à la plante humaine Qui naît, s'agite et meurt en ce décor changeant.
Spectacles merveilleux ! Adorables prodiges ! L'ombre avec la lumière alterne à l'horizon ; Les éblouissements succèdent aux vertiges ; Nul ne pourra compter l'innombrable moisson.
Que choisir ? que cueillir .^ Les heures fortunées S'en vont, jetant chacune un bouquet à nos pieds Jusqu'en hiver, l'adieu des rapides journées Met des dentelles d'or aux rameaux dépouillés.
Tantôt en lins pastels, tantôt en larges fresques Se resserre ou s'étend l'universel tableau ; Là, c'est un vif-argent qui court en arabesques, Parmi les nénuphars ouverts, au cœur de l'eau ;
5o LA GAIE SCIENCE
Ici, le clair-obscur d'un parc multicolore, Où doit un bassin bleu comme un lac enchanté, Garde, en ses floraisons, le carmin de l'aurore Ou la longue splendeur pourpre des soirs d'été ;
Ailleurs, c'est la lueur laiteuse des opales Qui, d'un deuil engourdi voilant leurs feux cachés. Imitent la langueur des lunes hivernales. Dormant sous un nuage, à l'angle des clochers.
Ne voit -on pas, lorsqu'au soleil la mer déferle, Éclipsant les joyaux de Golconde et d'Ophir, Chatoyer une houle où des blancheurs de perle S'unissent en spirale aux tons bleus du saphir ?
Nacre rose des coquillages, Quintessence des floraisons, Métamorphose des feuillages.
Colorés au gré des saisons.
LA GAIE SCIENCE 5l
Chants des forêts, échos lointains, vaste silence ; Voix éparses dans les transparences du soir ; Parfums des grandes fleurs que la brise balance Avec un rythme d'encensoir.
Les moires des gazons, les volutes des vagues Nous offrent ■ — sûr remède au plus morne chagrin — Des colliers irréels et d'idéales bagues, Ephémères bijoux de l'éternel écrin.
Amusons-nous, tandis que la Mort nous épie,
Prête à souffler la flamme où nous brûlons nos yeux.
Amusons-nous sans cesse à tenter la copie
De ce qui passe et rit sous la splendeur des cieux.
Fixons, sur le papier docile ou sur la toile. Le rythme régulier du flux et du reflux, Un fragile arc-en-ciel, le regard d'une étoile Qui bientôt ne nous vei'ra plus.
Que le geste ingénu de la fleur qui s'éveille Et les candeurs d'azur où languit le soir bleu ; Que le tendre incarnat de l'aurore vermeille Et le souffle d'avril, tremblant comme un aveu ;
Que l'exquise ferveur de la vierge en extase, Parmi la fièvre des cloclies et de l'encens. Blanche apparition sous un voile de gaze Où rôde et chante un vol de rêves innocents ;
Que le déclin charmant des crépuscules pâles, La fuite du printemps, l'adieu des jours bénis, Argentés d'angélus et blancs de fleurs pascales, A l'heure où s'interrompt la prière des nids ;
Que le rayonnement de la vie immortelle. Les flammes et les voix, les couleurs et les sons. Les clartés d'aube, les bruits de pas, les coups d'aile Soient reflétés au clair miroir de nos chansons ;
Et qu'enfin toute l'ombre et toute la lumière, Et toviles les beavités qu'inventa l'univers, Miracles permanents de la Nature entière. Pour des siècles sans fin revivent dans nos vers !
8 septembre.
PELERINAGES PASSIONNES
La Grèce... a su metlre dans la religion la gaieté, la couleur, la chaleur et la vie.
ERNEST REXAN.
Je puis maintenant dire aux rapides années : Passez ! passez toujours ! Je n'ai plus à vieillir ! Allez-vous-en, avec vos tleurs toutes fanées; J'ai dans l'âme une Heur que nul ne peut cueillir...