BILLET DU JOUR DE L'AN
Un an, qui tombe encore au gouffre de l'oubli. Un printemps qui se fane, un été qui s'effeuille, Un automne dans l'ombre, vm hiver aboli, Et la chute des fleurs que le passé recueille...
C'est pour vous un regret charmant, dont la douceur Embaume de parfums votre âme épanouie ; C'est un adieu qui chante, un murmure bcrceur, L'écho lointain d'une musique évanouie.
BILLETDUJOURDEL'AN '^3
Car, sur votre front blanc, que dorent chaque jour Les reflets mei-vellleux de l'aube qui se lève, Le soleil, en passant, pose un baiser d'amour : Votre jeunesse en fleur savoure l'heure brève.
Nous, quand la saison triste a mis le ciel en deuil, Voilant d'obscurités notre mémoire lasse, Nous ensevelissons, comme au fond d'un cercueil, L'image des bonheurs morts que rien ne remplace.
Nous pleurons la verdeur des arbres défleuris, L'appel des yeux aimés, l'accueil des mains fidèles. Le luxe du jardin, déjà plein de débris. Où languit le déclin des pâles asphodèles.
Et rien ne saurait plus alléger nos rancœurs. Si nous ne goûtions pas, en l'annuelle crise, L"austcre volupté de rajeunir nos cœurs Par les amours que rien n'use et que rien ne brise.
Rome, i^f" janvier.
El; isi.
Je songe à Phidias, sur la haute Acropole ; Émerveillé, je vois le rêve d'un grand cœur Vivre par la vertu d'un immortel symbole ; Le Temple est là, blessé, mais debout et vainqueur,
La mer sourit ; le ciel s'arrondit en coupole ; Égine est bleue, ainsi qu'une pervenche en fleur ; Sur le marbre, au milieu de l'ancien péribole. Les Dieux et les Héros vont se grouper en chœur.
Mais soudain, au détour du noble péristyle, Ton image apparaît, comme une frêle argile, Dans la solennité des antiques décors ;
L'Olympe est efTacé par ta grâce plaisante ;
Soit ! Je préfère aux temps lointains l'heure présente.
Et notre amour vivant au culte des Dieux morts.
Athènes, aS aMil.
Quand l'esprit délivré quitte le corps fragile, Va-t-il briller parmi les astres éclatants. Hors des liens étroits de sa prison d'argile, Dans la félicité d'un éternel printemps ?
Suivons-nous au néant la matière débile ? L'avenir est-il clos à nos vœux imprudents, Et devons-nous douter du divin Evangile Qui promet un refuge à nos deslins flottants ?
Peu m'importe, après tout, le douloureux mystère : Que mon séjour dernier soit le ciel ou la terre, Quand la mort me prendra, je ne me plaindrai pas.
Pourvu que je retrouve, en cette angoisse obscure. Tes yeux si clairs, si doux, et ta voix qui murmure Le tendre aveu qu'on aime à chuchoter tout bas.
Athènes, 26 avril.
ORDRE IONIQUE
A Max Collignon, nqiiarelUste.
Le geste nonchalant de la molle lonie Cisèle la volute à l'angle du tailloir Et module, aux jardins d'Artémis, l'euphonie Du péristyle en fleur, qui semble un reposoiv.
Au-dessus de la hase ample et bien arrondie, La ligne musicale et svelte a le pouvoir De redire aux échos déserts la mélodie Que chantait Marsyas dans la beauté du soir.
ORDUE IONIQUE ']()
Les cannelures sont les plis souples des stoles Dont la blancheur légère a vêtu des idoles Parmi les marbres clairs d'Éphèse et d'Iasos ;
En vain la frise tombe et l'architrave croule; Le fût, debout, s'accorde au motif où s'enroule Le caprice discret des flûtes en roseaux.
Ephèse, i8 mai.
ORDRE DORIQUE
L'harmonie dorienne a un caractère viril et magnifique ; elle n'est point relâchée ni joyeuse, mais austère et puissante, sans formes variées ni recherchées.
HERACLITE DE rONT.
Pour que le Parthénon brillât comme un exemple, Digne d'éterniser les lois de l'art humain, La très sage Atliéna régla, l'équerre en main. Sous les yeux d'Ictinos, le rythme de son temple.
Au soir, le beau contour des fûts paraît plus am^ile. Quand le ciel est teinté de mauve et de carmin ; L'Acropole rayonne, et montre le clicmin Au voyageur errant qui, de loin, la contemple.
ORDRE DORIQUE
L'impassible vigueur des athlètes, le chant Des aèdes divins et des lyres d'argent Enseignent la raison au peuple de Thésée ;
La frise calme est un poème triomphant, Et le fronton, tourné vers le soleil levant, Semble un front, ennobli de sereine pensée.
Athènes, 29 avril.
A Gustave Fougères, helléniste.
Sur le fût cannelé, sous la frise éloquente Dont le relief exalte, en marbre de Paros, Un cortège idéal de dieux et de héros, Le chapiteau s'évase, enfeuillagé d'acanthe ;
Non loin du sanctuaire indulgent, que fréquente Le fantôme divin d'Aphrodite ou d'Eros, On croit voir, en cadence, aux portes du naos, Gambader un silène ou rire une bacchante.
Le pèlerin, surpris, hésite sur le seuil.
Et redoute l'accès béant du temple en deuil
Qu'assombrit le linceul du lierre et de la mousse.
Mais, aux derniers rayons d'un soleil presque éteint, Cette ruine évoque un horizon lointain Où Corinthe sourit, voluptueuse et douce.
Acrocorinthe, 3o avril.