‹ Le rythme de la vieChapitre 45 sur 85 · SL'LLY PRUD HOMME · texte numérisé non relu

SL'LLY PRUD HOMME

Encore un peu de temps, et celui qui doit venir viendra, et il ne tardera point.

lim. 10 : 37,)

Oui, tout voir, tout savoir, tout peindre et tout comprendre. C'est ton rêve, ô penseur, quand tu chemines seul Ainsi que Pytliagore, Euclide, Anaximandre Et les sages docteurs dont Cratès fut l'aïeul.

Tu mesures le temps et calcules l'espace ; Et, parmi les brouillards que la nuit sombre amasse. Ton œil audacieux suit, dans l'obscurité, La vague qui déferle, et l'éclair emporté Sur les ailes du vent qui passe.

Ail ! plutôt que d'abstraire et lasser ton esprit Loin de la nier qui chante et du ciel qui sourit. Laisse errer ton regard sur la fètc éternelle ; Le mystère est profond, mais la nature est belle ; L'idéal donne une âme aux mots que l'homme écrit.

Tu consumais ta force à chercher l'introuvable ; Tu pliais sous le poids d'un passé qui t'accable ; L'Histoire t'effrayait ; tu frissonnais d'émoi, Lorsque les siècles morts se levaient devant toi. Debout dans l'ondire formidable.

Tu n'aimais que l'écho des empires défunts,

La sépulcrale voix des antiques tribuns.

Et la cendre des jours, cparse au fond d'un livre ;

Tout cela, c'est la mort... Crois-inoi, renonce à suivre

Des spectres sans gaieté vers des fleurs sans parfums,

PAROLES A SOI-MÊME iSç)

Lorsque, las d'écouler les scribes, tu recueilles. Parmi le remuement innombrable des feuilles, Ton ilme, éprise enfin d'un spectacle vivant, La A ie est là, qui s'olTre ; elle attend que tu veuilles Etre un poète, sans cesser d'être un savant.

Que ta lèvre ne soit pas close à lambroisie, Ni rétive au divin nectar !

Unis, dans ton Eglise liospilalicre, l'Art, La Science et la Poésie !

Ne sois pas insensible à l'auguste Beauté Qui luit, tremble et s'éteint dans l'univers iluide Contemple la lumière immense de l'Été ; Regarde les froments dont le soleil splendidc A roussi la maturité.

I/JO l'A ROLES A SOI-MÊME

Va devant toi sans peur : la Nature est clémente Au rêveur attentif qui l'aime et la fréquente ; Monte vers les sommets et n'abandonne pas, Pour descendre au niveau des hommes vils et bas, Ta solitude rayonnante.

Vois ! La Terre est parée ainsi qu'un reposoir. Et la brise balance aux jardins l'encensoir Du jasmin, de l'iris et de la violette ; C'est dimanche : la fleur est une cassolette. Le soleil est un ostensoir.

L'univers t'appartient puisque tu le médites. Ton verbe en reconnaît la fertile bonté. Lorsque, transfiguré par la vertu des rites, Tu révères, dans l'or des images bénites, Dieu, miroir idéal de noire humanité.

Sois artiste! L'Art seul éternise les roses ; Sans toi, rien ne saurait se fixer pour toujours, Dans la fragilité de ces métamorphoses Que dessine et qu'efTace en réguliers parcours l.a caresse du ciel siu- l'homme et sur les choses.

Sois docile au conseil indulgent des beaux soirs ; Aime, en les nuits d'hiver, ce qui tremble et chancelle. Et ne refuse pas ta pitié fraternelle Aux arbres éplorés qui font des gestes noirs.

Dieu te parle ; tu peux créer sous sa dictée.

Un feuillet mince, un bout de toile, un bloc d'airain

Ressuscite à jamais l'heure trop tôt quittée :

Le charme de la forme apprivoise l'idée

Et soumet la matière au Rythme souverain.

Sois fort ! La Vie, inépuisable en ses ressources, Te prodigue, sans borne, au hasard de tes courses. Les trésors d'un spectacle ondoyant et divers ; L'odeur des bois, le rire étincelant des sources, La langueur des couchants, mirée aux élangs clairs.

Ne sois pas un ingrat pour la main qui te donne

Les aurores d'avril et les soirs de juillet.

Et qui, dans les vergers de septembre, festonne

Des paniers parfumés de lavande et d'œillet

Pour les fruits où s'endort la douceur de l'automne.

Accepte le bonheur qui s'offre ; cependant, llcste calme parmi ces sursauts d'allégresses : L'homme aisément vacille aux funestes ivresses Lorsque la Terre exhale un soudle trop ardenl.

PAROLES A SOI-MÊME l/l3

0 luxe des moissons qui dorent les villages Et ravivent en l'homme un instinct de pillages Dans le brûlant réveil du matin exalté ! Jadis le vol hideux entrait dans les sillages Que creuse la faucille aux houles de l'Eté,

A présent, dans le val fleuri, sur la colline,

Le laboureur, aux champs, pousse gaiement ses bœufs

Le passant, qu'une loi retient et discipline,

Restera désormais dans les sentiers herbeux.

Au seuil du sanctuaire où le blé mûr s'incline.

Et toi, le spectateur de l'ordre universel, Heureux de prendre part à la fêle infinie. Loin des temps où Caïn assassinait Abel, Agis, parle selon cette grande harmonie, Et que ton œuvre soit pure comme un autel.

\[\k PAROLES A SOI-MÊME

La sainte Poésie, ainsi qu'une prière, Monte vers le ciel bleu dans une odeur d'encens, Et ne dédaigne point ce qui plaît à nos sens : Les couleurs, les parfums, les lignes, la lumière.

Oui, l'ambroisie et le nectar seront les mets

Que ta faim et ta soif trouveront en ce monde ;

Tu peux te rafraîchir à la source profonde.

Et boire, ainsi qu'un dieu, lair et l'eau des sommets,

La Muse, en souriant, te mène vers la Joie ; Poète, prends ta part de l'éternel festin ; Cueille la grâce exquise et rose du matin, Et l'heure triomphale où le coucliant rougeole.

Tout est beau ; la santé merveilleuse des chairs Que la Jeunesse sculpte en vivantes statues ; Les branches que déjà l'automne a dévêtues, Et le fantôme errant des morts qui nous sont chers.

VAHO LE s A SOI-MÊME l4^>

Les effluves de mai nous donnent des vertiges r^'aromes capiteux et de chaudes couleurs, Lorsque les papillons s'ouvrent comme des fleurs Sur le balancement aérien des tiges.

Quand juin fleurit, le foin coupé jette aux passants, Par les prés onduleux, ses odeurs somnolentes ; Les feuillages sont verts ; l'âme éparse des plantes Se prodigue en douceurs et parle à tous nos sens.

Que ton chant soit donc pur comme l'eau des fontaines.

Frais comme l'éventail des rameaux en été,

Resplendissant, ainsi que les neiges lointaines

Dont les mont sourcilleux défendent la beauté ;

Que ta parole, écho de ton âme ravie.

Soit le verbe inspiré qui prouve et vérifie

Les augustes bienfaits de l'cternclle vie.

Et qui propose un but noble au désir humain;

l46 PAROLES A SOI-MÊME

Tous les yeux clierclieront les choses que tu nommes La foule te suivra : sur la terre où nous sommes Le poète sublime est le pasteur des hommes : Il marche en avant, seul, et montre le chemin.

Seul, et malgré les cris des méchants, il proclame

Le droit du faible et l'âpre injustice des forts ;

Il protège l'enfant orphelin et la femme ;

Il corrige l'erreur, il redresse les torts ;

Son regard s'étend loin, au fond des perspectives ;

Son charme a ranimé les âmes attentives

Et défait le lien qui les tenait captives :

Il veut voir, et savoir, et prévoir, et pouvoir ;

Il poursuit, en chantant, une haute aventure ;

Sa discipline est douce et sa doctrine est sûre :

Il annonce, ébloui par l'aurore future,

Toujours plus de bonheur, de justice et d'espoir.

Fouchariipt, i8 juillet.

AUTRES l>AJiOLES A SOI-MEME

c'est qiiekiue cliose de grand que l'amour et un bien au-dessus de tous les biens. Seul, il rend léger ce qui est pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie... Kien nest plus dou.x que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus délicieux.

ImiUUion de Jésus-Chrisl.

Je marcherai tout droit, en prenant Dieu pour guide. Vers la source d'amour et de félicité, Vaillant, sous la splendeur calme du ciel candide. Heureux de croire, et triste, hélas ! d'avoir douté.

L'homme est beau quand il prie, et grand lorsqu'il espère; Que t'importe, ô mon cœur, le morne et vain plaisir Où lu puisais jadis une douceur amère, DifTicile à capter, prompte à s'évanouir P

l48 AUÏUIÎS PAKOLKS A SOI-MÊME

Marchons, l'espoir au cœur, vers la splendeur des cimes Le genre humain cjui souil're a vu l'étoile aux cieux. L'astre consolateur qui luit sur les ahîmes, Indiquant le bon port aux marins anxieux»

Oui, j'étais inquiet pour l'humanité frêle : Tant d'orayes, tant de labeurs, tant de fléaux ! Les ravages du vent et les coups de la grêle. Les rocs noirs, écroulés en d'ellrayants chaos !

Partout le mal, partout la mort ; l'horreur des tombes Près de l'épouvantail sinistre des prisons ; Les pleurs des condamnés, le sang des hécatombes, La foudre, secouant de terreur les maisons !

Partout des échal'auds dressés, des haches prêtes. Des captifs cramponnés au fer de leurs barreaux ; Torquemada, Fouquier-ïinville et ses charrettes; Des geôles, des gibets, des juges, des bourreaux !

AUTRES PAUOl.ES \ SOI-MÊME 1 49

Pitoyable cohue ! Effrayant pêle-mêle

An fond des vallons noirs et sur les clairs sommets ,

Le lion alTamé rugit, le moulon hèle.

Implorant un secours qui ne viendra jamais !

Vision formidable et lugubre! Les faibles Opprimés par l'injustice du sort.

Les agneaux palpitants sous la grille rlos aigles, La vertu succombant sous la loi du plus fort 1

« Seras-tu le témoin muet de ces scandales? « Disait à mon esprit craintif la voix d'en haut, Tandis que mon regard explorait les dédales Où l'humanité va de cahot en cahot.

Quoi! Partout des doideurs. des frissons, des colères? L'innocente brebis tend sa gorge aux boucliers ; Les forçats tortuiés rament sur des galères ; La rase de la mer bnve sur les rochers.

l5o AUTRES PAROLES A SOI-MÊME

Les crocs des carnassiers décliirent la cliair vive ;

Le sloughi, haletant, fait suer le chacal;

Les pâles naufragés se hâtent vers la rive

Où parfois l'homme est plus méchant que l'animal.

J'entends le hurlement des carnages; les foules S'effondrent, en saignant, dans un gouffre d'enfer; Je vois passer, avec un soui'd fracas de houles, Le flot des cavaliers hideux, armés de fer.

Hélas ! Pourcjuoldoncriiommeest-ilunloujjpourriiomme? Pourcjuoi ces yeux hagards, ce visage cruel .' Pourquoi cette rumeur de Gomorrhe et Sodome, Sur qui planent en vain les cloches de Noël ?

Le chant aérien des carillons s'envole... (( Aimez ! » dit l'angélus ; a Espérez ! » dit le glas ; Pendant ce temps, on tue, on incendie, on vole ; On meurt de froid, de faim, et d'infamie, hélas !

Le pauvre dit : (( Que font les pauvres sur la terre;' » Ont-ils le droit d'y vivre, ou sont-ils des intrus? » Le monde est-il l'enjeu d'une elTroyable guerre » Où nous serons toujours désarmes et vaincus ? »

— (( Non, mes frères, répond des hauteurs du Calvaire, Le Rédempteur qui souffre et sourit sur la Croix ; » Pour vous aimer, je sortirai de mon suaire ; )) Hommes, tu cesseras de pleurer, si tu crois ! »

Le soleil s'est voilé quand la sainte victime

Expira sans haïr Judas ni Barrabas ;

Et l'homme s'est tourné vers le geste sublime

Que fait, du fond des temps, le Christ ouvrant ses bras.

Et pourtant, regardez, sur la glèbe où nous sommes, Malgré le Sacrifice et la Rédemption, Regardez l'inutile efi'ort que font les hommes Pour libérer leur chair de la corruption.

l52 AUTRES PAKOLES A SOI-MÊME

Penche, ô Maîlre divin des douleurs infinies, Vers l'éponge de tîel ton \isai:;e navré ; Raidis tes bras ouveris, crispe tes mains bénies : \ oici le covip de lance à ton liane déchiré.

0 longue nuit sans aube ! O voyage sans terme ! Déserts sans oasis, semailles sans moisson, Feuillages sans la fleur que le bourgeon enferme, Printemps trop tôt suivi par l'arrière-saison !

Lutte étrange ! C'est donc en vain que l'on adore Le signe du salut? Ne verrons-nous jamais L'horizon s'éclaircir d'une lueur d'aurore Et l'ardeur du matin ampourprer les sommets P

On est las, parmi les rancœurs et les désastres. De voir s'accumuler l'ombre épaisse des deuils. Tandis que, sous la gloire éternelle des astres. L'ovdjli lrant|uillc el, noir pèse sur les cercueils.

AUTRES PAROLES A SOI-MÊME l53

Toujours l'espoir humain se relève et retombe ; La route est hasardeuse, et le but est trompeur ; De siècle en siècle, on est en marche vers la tombe ; La vie est un passage obscur, où l'homme a peur.

L'innombrable diversité de la soufl'rance Étonne notre cœur, alTole notre esprit ; Le bnnbeur n'est jamais qu'une brève apparence. Un fantôme tpii flotte, un mensonge qui rit.

(Jh ! celte moi'ne pluie incessante des larmes, Ces douleui's en éveil, près des foyers éteints, Ces plaintes sans recours, ces volontés sans armes. Tous ces corps abattus et tous ces cœurs atteints !

Tout imploi'e un élan d'amour, une caresse ; L'oiseau, tombé du nid, semble un enfantelet Abandonné, qui meurt de faim et de détresse ; Tout demande du pain, de l'eau pure ou du lait.

l54 AUTRES PAROLES A SOI-MÊME

Va ! Ne repousse pas la priera du faible ; Sois doux aux affligés, secourable aux vaincus ; Et, loi'squ'un vagabond mendie un peu de seigle, Donne-lui du pain blanc avec quelques écus ;

Désaltère la soif, console les misères ; Apaise la torture affreuse de la faim ; Ici-bas, le poète et l'apôtre sont frères ; Ils parlent tous les deux un langage divin ;

L'être affamé devient une bête de proie ! Laisse traîner, le soir, des glanes dans ton champ Aime, surtout ! l'Amour est un donneur de joie : C'est quand on est liai, que l'on devient méchant.

Que de sang, racheté par le don d'une larme ! Pourquoi ton geste ému n'opposerait-il point A l'orgueil qui tuait, la bonté qui désarme, Et la paix du sourire aux menaces du poing ?

Sois un consolateur pour la Cité dolente ! Les Doux seront les Forts et les Intelligents ; Ils cueilleront la fleur d'une immortelle plante Sur le chemin qui mène au Dieu des pauvres gens.

Alors, sans redouter l'illusion d'un leurre, Ils goûteront, ravis d'un charme inépuisé, L'espérance de voir l'humanité meilleure Germer, fleurir en paix sous le ciel apaisé.

Paris, 2 février.

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