AC RIVAGE DV MAGHREB
On s'avance cahin-caha, Vers l'accueil obligeant du Môle, Où huiie, glapit et miaule Un effroyable brouhaha.
Tous les bateliers de la rade Règlent leurs comptes en ce lieu ; Ils parlent tous ensemble. . . Dieu !
Quelle extraordinaire aubade !
Enfin on passe, on marche, on court, Ne point se hâter est fort sage : Le bon Mahomet, en voyage.
Ne prenait jamais le plus court.
Grimpons les pavés de la rue Qui du port monte à la Kastah ; Evitons les mulets sans bât Dont la foule gambade et rue.
a/lO AU UIVAGE DU MAGHREB
Quelle foule! Chevaux, ânons, Pachas, chérifs et valetaille, Juifs, brocanteurs de pretintaille.
Nègres, tapeurs de tympar^ons ;
Sorciers et marchands d'amulettes, Venus des confins du Désert; Marchands de viande Kasher, Près de l'étal aux côtelettes.
Plus loin, un arrogant citulo.
Armé de lames catalanes, Parmi des grappes de bananes.
Complète l'étrange tableau.
Et l'on voudrait, pendant des heures, Sans rien faire de sérieux.
Suivre, aux sentiers 1res rocailleux, ïou.s ces gens, juscju'à leurs demeures.
AU KIVAGE DU M A CJ H H E B 2/il
Ils sont sensés et puérils ; Leurs caftans ont des tons d'opales ; Ils font briller à leurs doigts pâles Des turquoises et des béryls.
J'aime leurs douces nonchalances Qu'éveillent de brusques sursauts, lis ont des flûtes en roseaux Et des minarets en faïences.
Ils fument l'ai'ome du kif Parmi de soyeuses étoffes ; Pour ces sublimes philosophes Dormir ou mourir, c'est kif-klf.
Nos pauvres âmes, offusquées Par tant d'elTorts tentés en vain, Trouveraient un repos divin Dans le silence des mosquées.
2^2 AU UIVAGE DU MAGHREB
Le néant des calmes sommeils Bercerait nos mélancolies , Et nos douleurs ensevelies Sous la torpeur des lourds soleils.
Indifférents à toute chose, Hormis aux volontés d'Allah, Plantant nos tentes çà et là, Respirant parfois une rose ;
Ivres d'un baume langoureux.
Aimant des esclaves recluses, Exempts d'angoisse et francs de ruses.
Dans l'ombre nous serions heureux.
Tanger, 2 octobre.
A S:infi o/ llie Englisli...
R i; D y A R D KIPLING.
Rochers de Gibraltar, couronnes de nuages, Mer inquiète, dont les flots battent des tours. Formidable délroit et sinistres passages. Où veillent les canons, où grondent les tambours !
Sous un ciel nssomljri, sur une mer plombée, Je vis surgir un roc pelé, des coteaux ras. Des pierres, comme si la foudre fût tombée Sur la rive funèbre où meurt Al^ésiras,
2^4 LES MAITRES DE LA M En
Il pleuvait; un ruisseau, sur le pont du navire, Giclait, éclaboussant les pieds des passagers; Du beaupré qui s'incline au gouvernail qui vire, Nos matelots avaient des airs de naufragés.
L'eau coulait, abondante eL froide, sur les drisses ; La voile d'artimon, comme un drapeau de deuil, Pendait. Le quarlier-maîlre et quatre ou cinq novices, Pour chasser ce torreni, faisaient mouvoir un treuil.
On approchait du port. La vague était rebelle ; Le ressac ébranlait un môle en granit brut ; Il pleuvait... Gibraltar, faiouche sentinelle. L'arme au pied, et le front soucieux, apparut.
Les obusiers, sur les remparts, ouvraient leur bouche
Horrible; les fusils s'alignaient; les boulets,
Epars sur le rivage agressif et farouche.
Mêlaient leur noirceur triste aux blancheurs des galets.
LES MAITliES DE LA M EU 245
Splendide isolement du rocher solitaire Qui, debout et sans peur, comme un soldat loyal. Révèle au monde entier « la plus grande Angleterre », Et résume, d'un bloc, le rêve impérial.
Une rumeur de gloire emplit la vaste houle, Dont le rythme unit l'Inde au neigeux Canada, Et dont l'immensité mire, dans l'eau qui coule, L'Australie et Hong-Kong, le Cap et l'Ouganda ;
La vague, en son choc brusque et ses secousses brèves Apporte ici l'écho de Stoke et de CardifF ; Et l'énorme trafic, qui va et vient sans trêves Donne un air de prouesse aux chifTrcs d'un tarif;
La Méditerranée aux races conquérantes Prodigue le conseil de marcher plus avant. Sur la route infinie où les voiles errantes Offrent leur envergure aux caprices du vent.
2/lG LES MAITRES DE LA. MEU
Du soleil boréal aux étoiles australes L'Empire du Commerce allonge ses réseaux, Malgré le froid, le chaud, la pluie et les rafales. A travers le tumulte inconsistant des eaux ;
Les paquebots chargés sont des bètes de somme Qui, sans cesse opposant dans un superbe e (Tort Aux ruses de la mer les audaces de l'homme. Font circuler l'or et l'argcnl, de port en jDort.
Mais voici que le ciel, au golfe couleur d'encre. Répand une lueur qui monte et qui grandit ; Le couchant fait briller les navires à l'ancre , La forteresse en des clartés soudaines, resplendit.
L'univers, jadis clos aux colonnes d'Hercule, S'étend vers l'xVustralie et vers le Labrador, Pays lointains, dont la perspective recule Dans les océans bleus où tombe un astre dor.
LES MAITUES DE LA M EU 'it^-j
Voici que le soleil, à l'occident de nacre, Eveillant le parfum des fleurs qui s'ouvrent tard. Ainsi qu'un roi pourpré traîne un manteau de sacre ; Un nuage dore plane sur Ciibraltar.
Et dans l'adieu du jour qui Hotte et s'évapore. Je vois se dessiner un domaine idéal ; Et j'aperçois Bombay, Calcutta, Singapore, Halifax et Sydney, Durban et Montréal.
Fabuleux archipel de labeur et de lucre, Les Antilles au loin illustrent l'horizon ; Et les mouches à feu dans les cannes à sucre Font courir en zigzag un lumineux frisson.
Plus loin, c'est la Mer Uouge, Aden et puis les jungles. Les rizières, les bois, les halliers aux fruits doux. Où le tigre sommeille en étirant ses ongles Et miaule pour mettre en fuite les Hindous.
C'est Pretoria ; c'est Melbourne, énorme auberge, Le Caire, parfumé d'encens oriental ; Chypre où l'on voit danser près des flots, sur la berge. Des houris aux bras nus, cerclés de clair métal.
De la courbe du Gange au plateau de Mysore, L'Inde est fertile en riz et regorge de blés ; Les rubis de Rangoun ont des rougeurs d'aurore ; Les diamants du Cap ont des feux étoiles.
L'Angleterre a conquis les étranges contrées Où passèrent Cartier, Hudson et Magellan ; Elle règne sur les profondeurs azurées Où plongent les pêcheurs de perles de Ceylan.
Le coton de Surate est blanc comme l'ivoire ; Les tissus de Madras ont de fraîches couleurs ; Dans les jardins d'Agra les papillons vont boire La rosée en suspens au calice des fleurs ;
Les femmes de Libye ont, aux orteils, des bagues ; La perspective bleue, où l'iiorizon mouvant Est festonné par les dentelures des vagues, Environne d'azur les Iles-sous-le-Vent.
Les Anglais vont partout, alertes, parfois rogues ; L'Empire est une trame à multiples chaînons ; Sur le Tchad, leurs steani-boats étonnent les pirogues ; Au ïliibet ils ont fait aboyer leurs canons.
Les Anglais sont hardis partout ; c'est leur coutume D'être officiers, soldats, gouverneurs ou courtiers Chez les Jaunes, — ou chez les Noirs qui pour coslume Ont des feuillages verts cueillis aux cocotiers.
Ils aventurent leurs demeures passagères Jusque chez les Hurons et les ïopinambous ; Ils aiment à construire, en bâtisses légères, Leurs cottages parmi les cases de bamjjous.
La mer n'est que l'étang de leur vaste domaine ; Vers le but, qui sans cesse est plus lointain, ils vont L'instinct héréditaire et tenace les mène... Ils sont les remueurs de l'Océan profond :
L'Empire des Romains ne fut qne le modèle Où se règle l'élan des conquérants nouveaux ; C'est pourquoi Gibraltar, farouche citadelle, Domine l'horizon, comme un nid de gerfauts.
Altière et menaçante, au conflvient des mondes.
Elle voit, carrefour de l'Empire géant,
La Méditerranée unir ses molles oncles
Aux remous des flots verts de l'immense Océan.
Elle semble, au milieu des vagues indomptées. Suivre une vision de docks et de palais, Sur l'élincellement des mers illimitées Où Kipling a chanté la Cliansoii des Anylais.
AlL'ûsiras, 8 octobre.
. l Pierre Loli
Des yeux d'émail, des cheveux noirs, Le teint blanc et les lèvres roses ; Et des mouvements et des poses Concertés devant des miroirs.
Des gesles menus de lillelte, Des iris brodés en argent Sur le satin souple et changeant Que le clair de lune paillette ;
202 LES DERiMÈUES M O U S M li S
Telles, à Téi'adomari, Trois mousmés, exemptes de fièvre Souriaient dun sourire mièvre, Dans un décor frêle et fleuri.
Leurs cliignons, fixés en torsades Par des épingles de métal, Se balançaient, comme en un bal, Au rytlime clair des sérénaekcs.
Les mousmés ont des mouvements Qu'accompagne un frisson de soie ; Et chaque pli brille et chatoie Aux tissus de leurs vêtements.
L'estrade où leur petit pied glisse Parmi des lilas en bouquets Encadre leurs gestes coquets Et leurs œillades en coulisse.
Quel tailleur fol et tatillon, Assis à l'ombre des mélèzes, Coupa CCS robes japonaises Dans des ailes de papillon ?
Pour chaque mousnic dont la joue Se colore d'un léger fard, Sur la tige d'un nénuphar, Une libellule se joue ;
Le regard de leurs yeux mi-clos A de furtives échappées ; Ce sont des idoles-poupées Et des princesses-bibelots.
Au milieu des potiches drôles, Des inros et des netzukés.
Ces petits êtres compliqués Savent danser à tour de rôles.
Et puis, en simple kimono, Elles vont, sans souci de lucre, Croquer des poissons secs au sucre Avec des hachis de moineau.
Assises en rond sur des nattes Elles plongent, d'un air futé.
Dans la blonde liqueur du thé Leurs langues de petites chattes.
Elles ont un bon cœur, enclin A de nonchalantes paresses, Et sollicitent les caresses Par je ne sais quoi de félin.
Elles savent dire : « Je t'aime », Par un seul geste de la main ; C'est mademoiselle Jasmin, Avec madame Chi-ysanthème.
Mousmé ! Le langage nippon N'a point de consonnes revêches.
Et l'on songe à des mousses fraîches, On pense à des roses-pompon.
Devant l'expression câline De ce langage chuchoté, On a comme un rêve enchanté De frimousse et de mousseline.
Et l'amour d'une femme-enfant Dans un pays couleur de songe, Résume en un gentil mensonge L'Empire du Soleil Levant.
A ARMIDGÉ-HANOUM
LEVRETTE DE KAUAMANIE
Le bonheur est dans la niOcULalion.
Là-bas, dans la tiédeur du harem embaumé, Tu savourais en paix les heures indolentes, ïu méditais, parmi des femmes nonchalantes. Heureuse d'un bonheur délicat et fermé.
La cadine aux longs cils qu'avive le surmé Flattait ton col soyeux de caresses troublantes ; Et puis, le glissement des babouches très lentes Berçait d'un bx'uit discret ton sommeil parfumé.
A ARMIDGÉ-IIANOUM 267
Des giaours, qui passaient clans le pays, t'ont prise ; Adieu, le mol attrait du narghileh qui grise, Adieu les voluptés du /fjj silencieux.
Et maintenant, Hanoum, liouri dépaysée,
Un rêve oriental obsède ta pensée :
Le regret de l'Asie attriste tes grands yeux.
Le l'irée, 27 avril.