‹ Le rythme du chant dit grégorien d'après la notation neumatiqueChapitre 2 sur 48 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Nous ne reprendrons pas, dans cet ouvrage théoriquey la polémique que nous avons soutenue précédemment^ contre la restauration bénédictine.

Certes, nos critiques ont été dures pour elle^ bien que très modérées ; néanmoins, nous n'en retirons aucune.

Si nous la remettons en cause dorénavant, ce sera pressé par la nécessité. En effet, nous n avons pas seulement, et simplement, à révéler une forme d^ Art inconnue, — ce qui nous dispenserait de toute discussion contradictoire, — mais à lutter courtoisement contre un enseignement, en grande partie fautif, que rien ne justifie.

Dans notre Etude préliminaire, nous n'avons fait qu esquisser à grands traits l'Art primitif, en nous bornant à montrer les inconséquences de la théorie actuelle.

Il flous faut, désormais, faire la preuve de nos assertions. Après avoir sapé à la base l'édifice actuellement chancelant, nous nous devons à nousmême d'en construire un nouveau qui justifiera, par sa solidité, l'œuvre de destruction accomplie antérieurement.

Notre but dans ce nouveau^travail est de décrire l'Art primitif religieux, depuis ses fondements jusqu'à son sommet,^ en passant au crible de l'analyse tous les éléments qui concourent à sa formation.

^ L* Art dit Grégorien à'^après la notation neumatique. In-8o, 38 pages. Librairie Fischbacher, 33, rue de Seine, Paris.

^ Sauf pour la a note sous-entendue dans les neumes» qui sera traitée dans un autre ouvrage.

U Art dit Grégorien^ dans toutes les théories proposées depuis cent ans pour nous le révéler ^ se présente à nous comme ces monuments de V ancienne E^pte^ qui, enfouis sous les sables du désert, ne se laissent découvrir que par le sommet, — souvent en ruines lui-même. La base, les fondations de l* édifice ne sont pas soupçonnées.

Si, en architecture, certains principes de construction permettent de procéder par induction, en est-il de même d'un Art immatériel, essentiellement fluide, produit de sensations souvent inanalysables ? Evidemment, non !

Les théoriciens qui nous ont précédé, paraissent n avoir tenu aucun compte de ce fait que la base scientifique de l'art musical contient en ellemême le germe de toutes les transformations successives de ses manifestations postérieures.

Prendre, au contraire, comme point de départ dans l'étude projetée, une quelconque de ces transformations — mélodie dite grégorienne du moyen âge, dans le cas présent — pour remonter à la source commune, est une utopie; d'autant plus que, parmi les documents à consulter, ceux d'une lecture claire, facile, c est-à-dire les manuscrits médiévaux notés sur lignes, sont fautif s de tous points. Le rythme primitif est détruit; les nuances, supprimées ; les notes elles-mêmes sont souvent celles d'une correction relativement récente.

On comprendra que les théoriciens qui se sont appuyés sur des documents si incertains fi ont pu aboutir qu'à une reconstitution du chant antique aussi fragile que serait celle d'un architecte tentant une reconstitution du palais de Priant, à la seule vue de quelques briques éparses dans la plaine, « Ubi Troja fuit ».

C'est aux fondations qu'il faut arriver d'abord, pour avoir Vidée de ce que fut le gros œuvre de V édifice \ les détails de l'ornementation viendront après.

C'est à Valphabet neumatique quil faut remonter pour comprendre comment, de proche en proche, les lettres se sont agglomérées en syllabes, celles-ci en mots, ceux-ci en membres de phrase, ces derniers en phrases formant un tout compact, équilibre, qui est l'œuvre entière, régie par les lois de la composition musicale, lois de bon sens.

Ne confondons pas!

1"^ Lorsque nous aurons suivi, pas à pas, cette filière, nous aurons parcouru la grammaire grégorienne depuis l'alphabet jusquà la syntaxe ; nous

connaîtrons la langue neumatique^ et constaterons que les lois fondamentales qui régissent l'Art musical universel sont intactes!

2"* Tandis que commencer par la fin, c'est-à-dire enseigner selon notre entendement et notre instruction, modernes, rexécution d'une œuvre antique, telle que nous la voyons notée, ne peut être que faux, parce que la notation est fautive^ la plupart du temps, et que^ ne connaissant pas la langue techniquement y nous sommes incapables de juger si r œuvre est bien ou mal écritey encore moins de la corriger^

On se trouve alors, au regard de la mélodie dite grégorienne, dans le même état d'infériorité scientifique que l'écolier sachant lire les caractères grecs, mais ignorant les lois grammaticales qui fondent la langue. Cet écolier ânonne péniblement des syllabes isolées. On chante de même des sons successifs, en les groupant en syllabes musicales, avant tout arbitraires, puisque l'on n'a en mains aucune preuve à donner de leur formation diaprés un principe défini.

Avant d'entrer à fond dans l'étude des éléments constitutifs de la mélodie dite grégorienne, imprimons d'une façon indélébile dans notre esprit, et pour n'y plus revenir, les quelques notions préliminaires suivantes.

La notation neumatique est t ensemble des signes conventionnels qui représentent toutes les ondulations que la voix devra parcourir pour former la mélodie.

Ces signes fie sont pas arbitrairement quelconques, comme les lettres de noire alphabet, qui pourraient être cTun dessin différent, sans cesser d'avoir leur valeur phonétique conventionnelle ; ils sont proprement la représentation graphique des ondulations vocales ascendantes et descendantes, en même temps que de la durée proportionnelle des sons entre eux et de la nuance forte ou faible — c*est-à-dire expressive — de rémission de chacun d'eux.

Nous avons même ajouté, dans notre précédente Etude, que certains de ces signes sous-entendaient un degré certain selon le mode harmonique de l'œuvre étudiée.

La notation neumatique est donc le rendu graphique certain, visible et indéniable, du sens idéal de la phrase musicale, dans ses ondulations, ses nuances, son rythme, ses repos, ses élans, ses envolées même ; pur chefd'œuvre d'invention que nul n'a entrevu, mais que tous verront dans les pages qui suivent.

Ce n'est pas, nous, théoricien, qui posant un principe, ferons converger rs lui les diverses parties du tout grégorien, en les interprétant d'une façon

arbitraire selon les cas, pour les besoins de notre thèse* Non ! la notation neumatique parlera, dira ce quelle est, si on veut bien lui laisser le champ libre et ne pas contrarier ses mouvements sous le spécieux prétexte de lui montrer la route qu'elle doit suivre.

Disons mieux : que nous importe que le chant dit grégorien soit écrit en rythme libre, en rythme mesuré moderne, en rythme de danse ( ^\^ des proses du moyen âge) ! Une seule chose nous attire, « la connaissance du rythme vrai caché dans les neumes».

Cest celui que nous révélerons scientifiquement, d'après la notation elle-même.

Nous constaterons alors que l'Art primitif est un, art complet, se présentant sous bien des formes différentes, mais étroitement liées les unes aux autres comme les anneaux d'une longue chaîne.

Nous verrons, de la forme de déclamation la plus simple à la forme la plus compliquée, un même principe créateur le régir.

Nous verrons même un ensemble de principes généraux présider à la création de ces diverses formes de déclamation, suivant des usages reçus, disons le mot sans crainte, suivant un enseignement classique.

Enfin nous serons obligés, par la notation elle-même, de nous rendre à l'évidence, et de reconnaître que l'Art dit Grégorien est en germe l'Art vocal italien, dans son essence la plus pure.

Nous nous occuperons dans cet ouvrage spécialement du rythme des chants propres, Introïts, Graduels, Alléluias, Traits, Répons, Offertoires et Communions^ le seul réellement inconnu et sujet de toutes les controverses, depuis cinquante ans jusqu'à l'heure présente.

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