SUR LA
COMPOSITION dite GRÉGORIENNE
La mélodie Grégorienne se présente à nous sous bien des formes différentes, mais dérivant toutes l'une de l'autre, et obéissant toutes, sauf la forme la plus ornée, à un principe créateur unique : ^le respect de la déclamation * ».
C'est un tout, parfaitement cohérent, et non un assemblage hétéroclite de formes musicales sans lien entre elles, créées selon la fantaisie du compositeur, telles que :
ici, paroles émises sur intonations musicales (déclamation
du PcUer, par exemple), là, mélopée traînante à forme musicale fixe (Psaumes, litanies, etc.), plus loin, musique mensurable à la moderne, autre part, musique mensurable, avec points d'orgue ou cadences
de virtuosité, etc..
L'art Grégorien ne connaît pas ces différences radicales. Il est un, indivisible; transitoire entre l'art grec antique et la musique dite palestrinienne ; mais il est, avant tout, lui-même.
^ Déclamation syllabique du texte ou déclamation syllabique musicale d*après le sens mélo« dique de la phrase.
Art créé en vue d'un but défini, c'est également l'art d'une- époque, comme le palestrinien Test de la sienne, comme le moderne Test de la nôtre, si on peut s'exprimer ainsi.
Tous sont la transformation logique d'un art antérieur, et la préparation du suivant, obéissant en cela à la loi de l'évolution universelle.
C'est pourquoi il ne faut pas chercher dans le rythme du Chant dit Grégorien l'application rigoureuse des lois de la rythmique grecque ancienne compliquée à l'excès, non plus que de celles de notre art moderne soumis à une mesure conventionnelle.
Il n'y a pas possibilité d'assimilation complète, exclusive, avec les unes plus qu'avec les autres, et cela tient uniquement à la nature du texte traité, vers ou prose. La versification grecque antique est variée à l'infini dans les rythmes métriques employés, et la mesure musicale moderne est ellemême une sorte de versification musicale, véritable pied métrique composé de deux, trois ou quatre subdivisions ou temps, La mélodie grégorienne étant appelée à traduire un texte en prose que l'accentuation tonique seule ponctue irrégulièrement, il est clair que les lois d'une métrique quelconque ne peuvent, en aucun cas, lui être applicables.
Posons les bases de la constitution matérielle de la mélodie dite grégorienne, de son vrai nom : « cantilène romaine ».
D'après la notation neumatique elle se compose :
P D'une suite de notes, soit isolées f f f , soit groupées par 2, 3, 4, 5, etc.. Qj* r r r im^/ etc.. formant des dessins mélodiques précis, et représentés neumatiquement par des signes conventionnels, sous-en tendant soit une seule note, soit plusieurs formant groupe,
ir Les compositeurs primitifs ayant à leur disposition un nombre considérable de signes neumatiques, il est de toute évidence que l'emploi de tel ou tel de ces signes représentait pour eux et doit logiquement représenter pour nous un dessin mélodique et rythmique précis. Nous fixons donc, par anticipation sur nos preuves, que: Chaque signe employé, soit qu'il représente une seule note, soit quil en représente plusieurs formant un groupe, est un rythme séparé, c'est-à-dire un temps rythmique*.
Une des preuves irréfutables qu'un signe, note ou groupe, égale 4c un temps » est celle-ci :
Voir p. i3i et suivantes la théorie complète des temps rythmiques.
Si tout groupe composé de 4, 5, 6... notes, ou plus, et représenté par un signe neumatique compliqué est regardé comme subdivisible en plusieurs temps successifs, il est inadmissible que ce signe compliqué ait été créé^ alors qu'il était infiniment plus logique d'écrire les signes simples correspondant aux subdivisions supposées sous-entendues.
Objectera- t-on que ces signes neamatiques, compliqués, ont été imaginés peut-être pour montrer que les 2 ou 3 groupes simples sous - entendus doivent s'émettre d'une seule haleine parce quils ont la même nuance expressive ?
A cela nous opposons catégoriquement ce simple fait: «toutes les nuances voulues par le compositeur ont leurs formes graphiques précises pour chaque signe en particulier, simple ou compliqué », et, de plus, tous les groupes portés sur la ligne horizontale ry. IX^, du tableau général des signes sangalliens *, indiquent des scissions rythmiques précises, en même temps que des nuances variables dans le corps du groupe.
Cela est irréfutable. Si nos devanciers avaient étudié les neumes, mais,., les neumes seuls, sans chercher d'indications préparatoires dans les manuscrits fautifs des siècles suivants, X*" au XIII® siècle, ils eussent découvert le secret des hiéroglyphes primitifs pour le plus grand bien de l'Art lui-même.
IIP En musique moderne, ces temps rythmiques successifs se groupent, selon le sens mélodique de la phrase elle-même, par deux, trois, ou quatre, pour former des mesures :
Vi, Vi, Vs. 'U. Vi, '/a, Vî, V*, Vi. %. »/8, '%
En Cantilène romaine, la mesure fixe, à plusieurs temps, n existe pas fondamentalement et ne peut exister, en dépit de toutes les dissertations les plus subtiles^ parce que la mélodie n'a jamais germé mesurée à la moderne dans le cerveau des compositeurs. La notation neumatique en fait foi, et son imperfection supposée à cet égard serait incompatible avec la perfection rythmique qu'elle nous témoigne graphiquement, sans compter bien d'autres causes exposées dans la suite de cet ouvrage *.
IV° La mélodie primitive est formée ^par une suite de temps rythmiques successifs, — il n'est nullement question de la mesure à
1 Voyez page F/q.
* dito dico 169.
un temps I . . . — qui se groupent : en nombre indéterminé à l'avance par des règles d' école , mais en nombre déterminé par le sens mélodique du membre de phrase musical, pour former ledit membre de phrase. »
Les membres de phrase se groupent, à leur tour, en phrases constituant par leur assemblage successif l'œuvre entière.
Nous verrons, en son temps, l'influence du texte sur la composition des mots et membres de phrase musicaux.
Chacun de ces quatre points principaux sera longuement analysé et formera le sujet d'une partie séparée :
I""^ Partie: Sens rythmique des signes neumatiques.
11^ Partie: Théorie des temps rythmiques.
///= Partie: De la mesure, preuves de sa non-existence, son
inadmissibilité.
IV^ Partie: Formes dififérentes des mélodies primitives, au
point de vue <k composition'^.
Puis, ^ dans des chapitres supplémentaires, nous accumulerons les preuves matérielles, tirées de la comparaison des œuvres elles-mêmes, que les chants de l'Eglise forment bien un tout complet, composées de formes techniquement différentes, mais écrites suivant un enseignement classique.
Enfin, la conclusion s'imposera d'elle-même, sans que nous ayons à violenter aucune des constatations précédemment faites; en un mot, la notation «aura parlé» et nous aurons simplement consigné ses affirmations.