ÉTUDE STATISTIQUE (SUITE
Les trois derniers nombres de ce tableau ne permettent d'établir aucune différence entre les classes II et III, et seulement une très faible entre ces deux classes et la classe IV. Mais d'autres nombres peuvent servir à rendre plus précise la comparaison des classes II, III et IV. En face des chiffres romains
qui désignent les coupes, écrivons, non pas la relation -— , mais
le nombre B lui-même, c'est-à-dire le nombre des repos indéterminés. Nous obtenons pour les trois dernières classes des nombres plus nettement différents.
Coupes. B =
Classe I a 348
Soit BB le total des quatre nombres B ; la relation — -
BB
= — - indique la part qui appartient à chacune des classes
dans le total des repos indéterminés.
Coupes. B/BB =
Classe I g5 °/0
» IV o,—
Ces nombres nous conduisent aux quatre conclusions suivantes :
i° Presque tous les repos indéterminés se trouvent à la fin du vers (classe I). C'est la disposition que nous avions prévue : elle résulte du caractère propre à la coupe finale. Les repos indéterminés se dirigent vers cette coupe, non pas de préférence aux autres, mais à l'exclusion des autres. Quand nous observerons les repos déterminés, nous n'aurons plus à considérer la coupe finale dans le rôle qui la distingue entière-
REPOS INDETERMINES
ment des autres ; elle nous apparaîtra comme une des coupes du vers, semblable aux autres par sa nature, différente seulement par son importance. Aussi le nombre attribué à la classe I sera-t-il beaucoup moins différent des autres qu'il ne l'est dans les tableaux précédents.
2° Une fois admis dans l'intérieur du vers, les repos indéterminés sont répartis à peu près également entre les trois classes de coupes. La classe IV se distingue des autres, dans les trois tableaux ci-dessus, par une différence faible, mais sensible. Quant aux classes II et III, si l'on s'en tient à la relation B/A, celle du nombre des repos indéterminés au total des exemples, on ne discerne entre elles aucune différence ; il faut observer le nombre B lui-même, pour en percevoir une très légère au bénéfice de la classe II. Cette répartition uniforme s'explique par la nature des repos indéterminés et par celle des coupes à l'intérieur du vers. Ce qui distingue les coupes II, III, IV, c'est la différence de leurs durées, qui vont décroissant de l'une à l'autre : les repos indéterminés n'ont pas de durée appréciable ; ils ont donc une affinité égale, également faible, pour les trois classes de coupes. Leur emplacement naturel est à la coupe finale ; mais, s'il leur manque, ils s'accommodent à peu près indifféremment de toutes les autres.
3° Il y a cependant une différence entre les nombres de repos attribués aux classes II, III et IV ; la nature des repos indéterminés, telle que nous venons de l'exposer, ne l'explique point. Cette différence ne peut être due au seul hasard. Prenons la progression composée des quatre nombres B (deuxième tableau) ; on peut à la rigueur tenir pour fortuite la différence des nombres 55 (classe II) et 45 (classe III), mais non pas celle des nombres 45 (classe III) et 7 (classe IV) : il y a entre eux trop d'écart. L'attribution de ces nombres aux trois classes de coupes est d'autant moins l'effet du hasard qu'ils se succèdent suivant un ordre régulier : ils vont dé-
EXPLICATION DES RÉSULTATS STATISTIQUES 35o,
croissant en même temps que l'importance des coupes. Il y a donc dans la distribution des repos indéterminés, même entre les coupes à l'intérieur du vers, une différence réelle, et une sorte de loi que l'on peut énoncer comme suit : les repos indéterminés sont plus fréquents aux coupes les plus importantes. Le fait est d'autant plus certain qu'il s'explique très aisément.
La durée des repos indéterminés ne peut être mesurée avec précision. Elle peut être du moins estimée sommairement, confusément. L'impression confuse ainsi recueillie est celle d'une durée qui se prolonge assez longtemps pour être qualifiée de longue. Telle qu'elle est, elle se laisse rapprocher des repos déterminés du discours. Le rapprochement est d'ailleurs lointain, la comparaison sommaire, car l'objet à comparer n'en permet point d'autre. Les repos déterminés, qu'ils correspondent à l'étendue totale, à l'étendue relative, ou à l'ordre des membres, se répartissent, dès qu'on les met en rapport avec les coupes du vers, en plusieurs ordres de durée. Quand on observe l'œuvre créée par le versificateur, ou quand on se représente comment il produit les faits de versification, on voit les repos se diviser en trois groupes : au milieu, les repos moyens, les plus nombreux et les moins dignes d'attention ; au-dessous et au-dessus, les repos remarquables par leur courte et par leur longue durée. Les repos moyens se laissent distribuer à peu près au hasard entre les coupes ; les repos courts et les repos longs (nous n'avons pas à indiquer ici les limites précises des trois groupes) ont pour certaines coupes des affinités accusées, et d'ailleurs contraires : les repos courts sont attirés vers les coupes faibles, et les repos longs vers les coupes fortes. Revenons maintenant aux repos indéterminés, et au rapprochement lointain qu'on en peut faire avec les autres. Parmi les images rythmiques que ceux-ci nous offrent : moyenne durée, courte durée, longue durée, cette dernière est la plus semblable à l'impression transmise par les repos indé-
36o REPOS INDÉTERMINÉS
terminés. Le repos long et le repos indéterminé ont ce caractère commun qu'ils dépassent en durée la moyenne. Grâce à cette ressemblance, leurs images se trouvent voisines dans notre esprit. L'affinité des repos longs vers les coupes longues se transmet ainsi, par une sorte de contagion, aux repos indéterminés. Ceux-ci obéissent naturellement avant tout aux lois de leur propre nature, qui les réunit tous à la coupe finale. Mais, comme ils ressemblent aux repos déterminés longs, ils sont aussi, dans une faible mesure, traités comme eux. Les repos longs se trouvent fréquemment à l'intérieur du vers : voilà pourquoi nous trouvons quelques repos indéterminés à l'intérieur du vers ; les repos longs se dirigent en plus grand nombre vers les coupes les plus importantes : ils entraînent dans le même mouvement leurs voisins les repos indéterminés, dès que ceux-ci quittent leur domaine propre, c'est-à-dire la coupe finale.
l\° Si le nombre des repos indéterminés décroît avec l'importance des coupes, on constate en outre que la décroissance est irrégulière. Elle est à peine sensible de la classe II à la classe III, mais elle est relativement très grande de la classe III à la classe IV. Il y a donc entre les repos indéterminés et les coupes de cette classe, par exemple la coupe au premier dactyle, la coupe au cinquième trochée, une antipathie, un éloignement tout particulier. Pourquoi la classe IV se distinguet-elle si nettement des deux autres? Quel en est, par rapport aux repos indéterminés, le caractère propre ?
Les repos indéterminés sont destinés à occuper la fin du vers. Or les coupes des classes II et III se prêtent à remplir, le cas échéant, la fonction de coupes finales ; les coupes de la classe IV ne s'y prêtent pas : elles sont par là, même si l'on ne tient pas compte de leur moindre durée, moins propres à recevoir les repos indéterminés. Observons les éléments rythmiques du vers hexamètre, les 6 temps marqués. Supposons dissoute l'unité du vers. Les coupes II y déterminent alors
deux groupes de 3 temps marqués : 3 -h 3 ; chacun de ces groupes peut exister indépendamment de l'autre, car on peut concevoir un vers de trois dactyles ; la coupe II qui les sépare fait alors figure de coupe indéterminée, finale du premier trimètre, initiale du second. Les coupes III décomposent l'hexamètre en trois dimètres : 2 + 2 + 2; les dimètres peuvent, comme les trimètres, former des vers distincts, et les coupes III, qui les limitent, jouent alors le rôle de coupes finales. Mais les coupes IV ont pour effet de distinguer dans le vers des temps marqués isolés : i+4+i ; or un pied ne forme pas un vers à lui seul, il se rattache nécessairement aux pieds voisins. Les coupes IV ne peuvent donc jamais être considérées comme coupes finales ou initiales d'un vers, même très court ; seules entre toutes, elles ne peuvent jamais prendre un caractère d'indétermination, et attirer les repos indéterminés. Il est naturel que ces repos y soient de beaucoup plus rares qu'aux autres coupes. Il est naturel aussi que les coupes II et III, qui se prêtent également bien à jouer le rôle de coupes finales, recueillent à peu près le même nombre de repos indéterminés.
G) Etude détaillée des exceptions (étude particulière).
Nous avons énoncé plus haut, sous le nom de loi d'attraction, la loi générale du rythme poétique : les repos longs sont attirés vers les coupes fortes, et les repos courts vers les coupes faibles. Cette loi ne gouverne pas les repos indéterminés, sinon par intermédiaires et de très loin. Ils obéissent à leurs lois propres, qui sont les suivantes : très grande affinité pour la coupe de la classe I, très grande répugnance pour les coupes de la classe IV. Quant à l'influence des repos longs, qui transmet aux repos indéterminés celle de l'attraction, et qui fait apparaître en eux l'ébauche d'une distribution régu-
lièrement décroissante entre les quatre classes de coupes, nous pouvons la négliger comme étant moins solidement établie. Nous appliquerons à ces lois particulières les deux procédés de démonstration qui ont été proposés pour la loi générale : l'un fondé sur les exemples dénombrés et réunis en groupes (méthode ou étude statistique), l'autre sur les exemples isolés et étudiés en détail, dans les caractères du sens comme dans ceux du rythme (méthode logique, étude particulière). L'étude statistique est contenue dans les tableaux qui précèdent ; il reste à faire l'étude particulière.
Le principe en est le suivant : prendre les repos dont la disposition est contraire à la loi, et montrer que l'exception qu'ils présentent peut être justifiée. Pour que la démonstration soit faite, il faut que toutes les exceptions paraissent calculées par le poète en vue de surprendre et d'intéresser l'auditeur. Nous n'étudierons pas toutes les exceptions, mais seulement quelques-unes, à titre d'exemples. Nous appellerons hétérogènes les faits de versification composés d'un certain repos, et d'une coupe qui, en théorie, ne devrait pas lui être attribuée ; ce nom leur convient, puisqu'il y a disparate entre le repos et la coupe. L'étude se fait en comparant le fait de versification hétérogène avec un fait homogène, qui comprend le même repos associé à une coupe normale ; le résultat de la comparaison doitêtre, que le passage où se trouve le fait de versification hétérogène mérite, à cause de l'intérêt plus grand qui s'attache à son contenu, le surcroît d'attention éveillé par l'anomalie du rythme.
Nous étudierons d'abord des repos qui font exception à la première loi, la loi d'affinité pour la coupe finale ; nous comparerons alors des repos indéterminés placés à l'une quelconque des autres coupes (faits hétérogènes) avec des repos indéterminés placés à la coupe finale (faits homogènes). La seconde espèce d'anomalie comprendra les exceptions à la seconde loi, la loi de répugnance pour les coupes IV ; les