ALEXANDRE DUMAS FILS
LE SABOT ROUGS
Saiut-Clair est uq village d'environ cent cinquante feux^ situé sur la lisière de la forêt de Fontainebleau, où se trouvent de nombreux gisements de grès qui depuis longtemps suffisent à l'entretien du pavé de Paris.
Comme dans tous les pays où la nature particulière du sol a créé une industrie spéciale^ l'exploitation des carrières de grès est devenue pour les riverains de la fôrèt une sorte de métier naturel. Aussi, dès qu'un enfant commence à avoir l'âge du travail, onTenvoie au rocher comme on renverrait à la mer dans les provinces du littoral maritime, ou aux mines dans les départements qui produisent la houille. Mais^ si les travaux
dans la carrière exigent pen d'apprentissage» fls ré. clament en revanche une grande dépense de forces^ et, ontre les dangers accidentels, comme les ébonlemenls on les explosions, ils sont sonmis à des influences perDicieuses dont la science a constaté les effets. L'impalpable pulvérin de grès qni se dégage des blocs^ lorsqu'on les débite, pénètre dans les organes et peut^ avec le temps, déterminer des altérations assez graves pour causer la mort. Les ouvriers qui travaillent aux carrières appellent cette affection la maladie du sable.
Cependant, malgré les dangers inhérents an métier, l'exploitation du grès manque rarement de bras ; car^ dans un pays de petite propriété où chacun possède à peine son toit et son champ, dont le rapport est insuffisant pour assurer l'existence, l'habitant pauvre trouve une ressource dans une occupation où le salaire relativement élevé, compense à ses yeux les périls et les fatigues du labeur.
A cette industrie, dont vivent un grand nombre de familles, les hameaux situés dans le rayon de la forêt de Fontainebleau en ajoutent une autre non moins productive, mais plus dangereuse, puisqu'elle place ceux qui s'y livrent en état permanent d'hostilité avec la loi. Nous voulons parler du braconnage, délit aussi commun dans le voisinage des forêts que la contrebande peut l'être à la frontière, et d'autant plus dîfBcile à réprimer, qu'il trouve presque un encouragement chez les gens même qui craindraient de le commettre. —
Si active que soit la surveillance des agents spéciaux, si bien armée de peines sévères que puisse être la lé« gislation^ il est des pays où elle ne pourra jamais détruire complètement le braconnage ; car il est des pays où cette industrie occulte est* une tradition béréditairej nue sorte de passion native du sol même.
Le village de Saint-Clair était noté dans toutes les garderies du canton comme recelant le plus grand nombre de braconniers. Voisin de Tune des parties les plus giboyeuses de la forèt^ et entouré de toutes parts par une agglomération de bois communaux, la position accidentée de ce hameau en rendait la surveillance plus dii&cile qu'ailleurs. Aussi^ de tous temps^ Saint* Clair avait-il été un véritable nid de maraudeurs. Il n'était point de maison où ne se trouvât^ dans un coin mystérieux, quelque engin prohibé dont les enfants même ne fussent en état de faire usage. — Malgré l'é* vidente complicité de presque tous les habitants de Saint- Clair, il était rare que les gardes de TËtat pussent constater quelque délit dont la répression vint servir d'exemple, et ceux des particuliers se bornaient à faire leur devoir sans y ajouter le zèle. Quanta la gendarmerie, lorsqu'elle était requise pour quelque expédition auhameau de Saint-Clair, elle y marchait dans l'attitude d'une troupe qui va àrennemi^lesabreaupoiiigetla carabine armée. Ces précautions étaientjustifiéesd'ailleurs parlarésistance que l'autorité avait souvent rencontrée dans ce pays, où Ton parle encore avec enthousiasme 4a siège soutenu pendanf un jour et une nuit dans
à LE SABOT RODGE.
Tanberge dn ScAot rouge par dix braconniers contre tonte la brigade de gendarmerie du canton, obligée de recourir à l'assistance d'un détachement de la garnison pour avoir raison des mutins. Cette affaire^ dans laquelle le sang avait coulé, envoya aux assises sept ou huit personnes^ parmi lesquelles deux furent condamnées au bagne. On put croire pendant quelque temps que les habitants de Saint-Clair étaient disposés à s'amender; mais, si les rigueurs de la justice les avaient d'abord frappés d'intimidation^ l'habitude^ plus forte que la crainte, les ramena bientôt au mépris de la loi ; et, deux ans après le siège du Sabot rouge, les choses en étaient revenues au point où elles se trouvalent auparavant
Cette auberge du Sabot rouge était plutôt un cabaret qu'une hôtellerie, car Saint-Clair n'étant pas un endroit de communication, le passage d'un voyageur n'y est point un fait familier. Ceux que le hasard y amenait, trouvaient bien juste le gîte et le repas, encore fallait* il qu'ils ne se montrassent pas exigeants. La clientèle ordinaire se composait des ouvriers carriers qui, avant de se rendre au chantier, c'est ainsi qu'on désigne la carrière, entraient au cabaret pour y boire l'eau-de-vie ou le vin blanc, libation matinale dont l'usage, resté fréquent parmi les ouvriers, a donné naissance au dicton proverbial : tuer le ver. Le dimanche et les jours fériés, les paysans venaient jouer aux boules sur im terrain préparé j le soir, la jeunesse du pays s'y rassemblait» à la danse, dans une sorte de grange qui
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servait encore de salle de spectacle, où les charlatans et les saltimbanques forains obtenaient quelquefois du maire la permission de venir débiter leurs drogues ou donner une représentation du théâtre des marionnettes.
Le Sabot rouge «tait tenu par les époux Pampeau, et le sieur Eustache Pampeau^ lui-même, avait dans le village la réputation d'être la meilleure pratique de son cabaret. Né d'ailleurs* à l'ombre de la côte dorée où mûrissent les grands crus qui sont l'honneur de la vigne bourguignonne, il semblait avoir dans le gosier un morceau de cette épcftge altérée, qu'un préjugé bachique partageait jadis entre Fordre des Templiers et la corporation des sonneurs. Doué d'une de ces robustes santés pour lesquelles Texcès est peut-être une hygiène, Eustache Pampeau, qui à cinquante ans n'avait jamais été malade, rappelait à l'imagination un de ces frères quêteurs des abbayes rabelaisiennes^ montrant sous le capuchon monacal une large face de silène, où brille l'œil émerillonné du satyre.
Pendant les premiers temps de leur mariage , sa femme avait essayé de le corriger de son penchant à l'ivresse, si nuisible aux intérêts de leur maison; mais toutes les remontrances qu'elle avait pu lui faire étant restées sans résultat, elle avait renoncé à d'inutiles querelles et laissait Pampeau vivre à son aise en compagnie des liquides de son établissement. Le cabaretier savait, au reste, jusqu'à un certain point, concilier sa passion avec le devoir et faisait exception
avec les gens chez qui Tusage immodéré delà boisson engendre l'habitude de laparesse. Chez lui, l'ivresse même n'excluait ni le goût ni la possibilité du travail, et U mettait une sorte d'amour-propre à prouver à sa femme, lorsque celle-ci le gourmandait, que le gain qu'il retirait de son métier de tisserand pouvait nourrir ou plutôt abreuver son vice.
APexempledes clients in Sabot rouge qniinscnvQient leurs dépenses non payées sur une ardoise, Pampeau, ne sachant ni lire ni écrire, s'était ouvert un compte particulier sur un de ces cadres destinés dans les cafés à marquer les points des joueurs au billard. La double rangée de billes rouges et blanches qu'on fait glisser sur une tringle lui servait à désigner le nombre des litres de vin ou des petits verres qu'il consommait. Eustache apportait la plus grande probité dans cette tenue de livres originale. Dès qu'il avait épuisé les deux séries de billes du marquoir, il se débitait auprès de sa femme du chiflfre qu'elles représentaient et en recommençait une nouvelle ; il appelait cela tourner la page. Bien qu'il eût confiance en sa solvabilité, il était rare qu'il laissât grossir sa dette, et lorsqu'il avait renouvelé deux ou trois fois le marquoir, il venait, selon son expression, ressusciter Crédit en se payant luimême entre les m,ains d'Hélolse Pampeau, sa femme, que, dans cette circonstance, il obligeait à le régaler d'une tournée hors de compte.
Cependant cette double personnalité de cabaretier et d'ivrogne donnait quelquefois naissance à des épisodes
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bizarres. Lorsqu'il arrivait à Pampeau de laisser attarder le règlement de son compte, il s'emportait en de belles colères contre son inexactitude et reprochait à sa femme de se montrer trop complaisante envers les mauvaises pratiques. Au milieu de son ivresse, il se préoccupait d'être son débiteur, et cette idée suiBsait pour lui faire trouver son vin amer. Un huissier de Nemours racontait que dans une de ces circonstances, il avait un jour reçu la visite d'Eustache, lequel était furieux contre lui-même et voulait se faire assigner chez le juge de paix au payement d'une somme ar« riérée. *"
En réalité, la plus grande place occupée par Pampeau dans sa propre maison était encore celle tenue par son verre, et sa seule manière de se rendre utile dans son cabaret consistait à en être la vivante enseigne. Hors les heures qu'il passait quotidiennement à faire courir la navette sur le métier, il n'était bon à rien* Propriétaire d'un bout de jardin attenant à sa maison et de quelques perches dispersées sur le terroir de la commune, il ne lui arrivait pas deux fois dans l'année d'y mettre le pied. — Si c'était de la vigne, disait-il à sa femme, passe encore, je suis Bourguignon ; mais des légumes, c'est dans le département du pot-au-feu, xela te regarde. Aussi laissait-il à Hélolse tous les soins du ménage, tous les soucis du commerce ; il ne l'aidait point -même dans les travaux de force qui réclament le bras, d'un homme.
Néanmoins les deux époux vivaient en assez bonne
intelligence ; Pampeau avait^ d'ailleurs, quelques-unes des qualités de son vice. Doué d'une nature franche, il était d'une intarissable bonne humeur, et, le verre en main, il savait trouver d'heureuses saillies qui, le soir, couraient les veillées et flattaient Tamour-propre de sa femme, lorsqu'elle les entendait répéter en allant emplir ses seaux au puits communal, besogne fatigante que son mari lui abandonnait comme toutes les autres, sous le prétexte iogénieux qu'un marchand de vin ne pouvait aller puiser de Teau sans paraître suspect à ses voisins. '
Pampeau était, en outre, cité dans le pays pour l'étendue extraordinaire de sa voix, dont l'énorme volume reculait la limite d'extension ordinairement assignée au son humain. Cette particularité, qui lui aurait permis de rendre l'écho poitrinaire, lui fournissait souvent l'occasion de prélever un impôt sur la curiosité des gens des environs. Le rustique Stentor pariait de briser les vitres d'une chambre fermée en chantant à franc gosier le refrain favori^ dans lequel se résumait sa philosophie :
Toujours je passerai ma vie^ Toujours joyeux, toujours content.
La bouteille est ma seule amie , Je suis un amoureux constant.
Lorsqu'on lui tenait le pari, arrosé avec abondance, sur le dernier vers de ce couplet, Eustache lançait une
note inconnue au registre vocal^ mais qui avait^ en effet, sur les objets fragiles la puissance d'une détonation. Sous le choc de cette vibration pénétrante et prolongée^ non-seulement les vitres éclataient, mais encore tous les ustensiles ménagers contenus dans les dressoirs et dans les buffets. Les assiettes et les verres^ les cuivres et les ferrailles, tous les corps mis brutalement en contact avec Téclat de ce poumon d'airain, réveillaient leui*s sonorités particulières et formaient un chœur de bruits étranges, gui semblait saluer dans la personne d'Eustache Pampeau le démon du charivari.
En sa qualité de beau chanteur^ le cabaretierdu Sa" bot rouge était le premier invité à toutes les noces qu'on célébrait non-seulement à Saint-Clair^ mais dans toutes les communes environnantes, à deux et trois lieues à la ronde. Ëustache pouvait d'ailleurs mettre son riche organe au service d'un répertoire varié qui lui permettait, selon les circonstances et selon le précepte^ dépasser dû grave au doux, du plaisant au se-
vère. Sa mémoire musicale était meublée de chants en l'honneur des braves et de chants en Thoniieur des belles. 11 alternait volontiers la romance sentimentale^ usée sur les orgues de Paris, avec un des noëls bourguignons de son compatriote Lamonnoye ou avec quelques-uns de ces rondeaux bachiques dont les rimes^ ayant le goût un peu salé du terroir gaulois, faisaient d'eux-mêmes sauter les bouchons des bouteilles. Quelquefois, ar niiheu du silence nocturne, troublé
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lugubrement par les cris des oiseaux des ténèbres, les gens de Saint-Clair qui rentraient tardivement du marché^ en pressant du fouet ou du talon Tallure de leur mule paresseuse ou de leur âne rétif, entendaient venir au-devant d'eux, sur les chemins de la forêt, récho d'une voix chantant avec la sereine conviction que donne Tivresse :
Toi:^oar8 Je passerai ma vie , Toc^oon joyeux, tov^ourt content*..*
S'arrètant un moment sur la route déserte, ils portaient alors à leur oreille leur main à demi fermée, en forme de cornet à recueillir le son, et, selon le point éloigné d'où leur arrivait ce refrain qui pouvait, sans altérer sa sonorité, traverser les fureurs du veut d'éguinoxe, ils se disaient entre eux : 11 y a ce soir une noce à Sorques ou à Récloses.
C'était en effet Eustache Pampeau lui-même, installé sans doute à quelque repas nuptial, et se torchant la bouche à la nappe du souper, où il payait son écot de bonne humeur en brisant avec sa note fantastique la vaisselle dû nouveau ménage.
Au retour de ces liesses matrimoniales, prolongées par l'usage jusqu'à une heure avancée de la nuit, il arrivait souvent que le c^baretier du Sabot rougcy ayant laissé son équilibre au fond des gobelets, s'égarait sur les routes ou dans les chemins de traverse. La première pierre où buttait sou pied chancelant lui ser-
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vait d'oreiller^ et une heure de sommeil sur Thumide rosée avait sur son ivresse une vertu pareille à celle que les anciens attribuaient à la plante du lierre dont ils se couronnaient le front pendant les festins. On sait que le proverbe a créé une divinité spécialement préposée à la protection des ivrognes. Ce n'était pas seulement un Dieu, mais tout un Olympe qui surveillait PampeaUy et le préservait des accidents de toute nature provoqués par Tintempérance. Aussi en était-il arrivé à nier le danger^ et disait-il quelquefois, en imitant un mot resté populaire :
— Le pavé sur lequel je dois me fendre la tète n'est pas encore taillé.
Un jour^ il reçut cependant un avertissement qui altéra sa sécurité. Revenant^ une nuit du mois de novembre, d*un hameau voisin où on Tavait convié à fêter la première cuvée de la vendange, en arrivant à la fourche formée par deux chemins dont Tun devait le ramener chez lui, Eustache, égaré dans le double brouillard de rivresre et de la nuit, prit un sentier opposé, au bout duquel il sentit tout à coup le terrain devenir mouvant et humide sous ses pieds. Il était entré dans une sorte de mare où Ton menait les bestiaux s'abreuver. Les efforts qu'il tenta instinctivement pour se retirer renfonçaient encore davantage dans la marne vaseuse de Tabreuvoir, où les pluies diluviennes de Tautomne avaient répandu assez d'eau pour qu'un homme put s'y noyer. Eustachc, qui ne savait pas nager, eut bientôt le sentiment du danger
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qa% courait^ car il était déjà dansTeau jusqu'aux épaules^ et la vase continuait à fléchir sous le poids de son corps. Il cria au secours^ et fît un appel mental à sa Providence ordinaire. Le secours qu'il demandait lui arriva par une de ces voies détournées familières à la Providence. Elle mit le feu à une bergerie voisine de la mare où par négligence elle avait laissé choir rivrogne> et les gens qui accoururent chercher de Teau pour éteindre l'incendie le repêchèrent au moment où il allait complètement disparaître.
En racontant son aventure à sa femme^ Eus tache lui déclara qu'il avait fait un vœu pendant son péril aquatique. Héloïse crut naturellement qu'il avait promis de ne plus boire.
— Oui, lui répoudit-il, de ne plus boire de Teau. C'est bien ça.
Le vœu de Pampeau était seulement un vœu fait à la prudence, et, depuis sa chute dans Tabreuvoir, il ne s'aventura plus la nuit, en expédition bachique, sans être accompagnéde son chien, qu'il avait patiemment dressé à marcher devant lui, tenu en laisse comme les chiens d'aveugle, et, pour plus de précaution, portant suspeiidu à son cou un petit falot allumé.
Séparé de son chien, le portrait du cabaretier de Saint Clair devant rester une figure incomplète, nous croyons utile de donner un croquis de cet animal qui, après la bouteille, tenait la plus grande place dans les afifëctions d'Eustache Pampeau.
Toto était un hideux caniche^ et^ pour le peindre fidèlement d'un seul mot^ si saiut Roch Teût rencontré il l'aurait renvoyé à saint Antoine.
Toto était né dans le fourgon d'un saltimbanque qui parcourait les foires en arrachant les dents à la pointe d'un sabre. Son maître le présentait ji sa clientèle comme un élève du fameux Munito, la gloire scientifique de la race canine. En réalité^ Toto était surtout rélève de ses instincts^ et Thabit de marquis dont il était revêtu pour la parade cachait un franc chevalier d'industrie. S'il avait réellement su jouer aux cartes^ comme le prétendait son instituteur, il eût été imprudent de faire sa partie. Toto devait tricher.
Toto avait deux ans quand il devint le commensal du Sabot rouge, où son maître l'avait laissé en payement d'an écot. Ce ne fut pas sans protestation qu'Héloïse Pampeau avait consenti à recueillir ce nouvel hôte. Sa qualité d'artiste n'était pas une recommandation aux yeux de cette ménagère économe, qui partageait les instincts de défiance répandus dans les campagnes contre la race errante des baladins. Elle dut céder cependant à l'insistance de son mari. Pampeau supposa que les talents acrobatiques et autres dont le caniche était pourvu attireraient la pratique à son cabaret. Pendant deux on trois dimanches, Toto aug inenta en efiet les recettes du Sabot rouge; mais Eustache ayant néglipjé de lui apprendre quelques nouveaux tours, une fois qu'il eut épuisé son répertoire, déjà peu varié, Toto, suivant une expression de l'argot
dramatique, cessa d^avoir une influence sur l'affiche« N'étant plus, d'ailleurs, excité par l'émulation que font naître le succès et les applaudissements, il renonça officiellement à l'art et rentra dans la nature. — Voici par quelle porte :
Un jour qu'on l'avait chargé de tourner la broche, — besogne dont il s'était acquitté jusque-là avec autant d'adresse que de fidélité, — Toto détourna le rôti; et pour éviter la correction dont on le menaçait, se sauva dans les bois qui environnent Saint-Clair, en emportant le gigot. Il ne rentra au Sabot rouge que le lendemain matin, tenant encore dans sa gueule, comme preuve de son crime, l'os du gîgot qu'il achevait de ronger. Héloise l'attacha à un arbre de son jardin, prit uu échalas et commença à gourmer le voleur. — L'échalas s'étant rompu avant qu'elle crût la correction satisfaisante, elle en prit un nouveau et recommença à frapper l'animal, dont l'impassibilité perefistalt à ne pas vouloir accuser réception des coups qu'il recevait. 11 poussa à la fin deux ou trois cris que la cabaretière prit pour des excuses. — Elle laissa Toto rompu, mais non corrigé, — car le surlendemain il déroba le pot-au-feu pendant que sa maîtresse avait le dos tourné, et prit la route du bois où il passa la nuit comme il avait déjà fait. Au retour de cette seconde escapade, il alla de lui-même se placer au pied de Farbre où la première fois il avait été châtié, et se laissa lier pacifiquement par la cabaretière furieuse, dont la colère ne s'était calmée qu'après la rupture du
troisième échalas. Elle put croire 'pendant quelcpie temps que cette double correction avait enfin corrigé le caniche de sa gloutonnerie. C'était une erreur : Toto n'avait aucunement renoncé à la viande de boucherie ; seulement il avait apprécié le prix auquel on la lui faisait payer^ et^ trouvant le bœuf trop cher à trois échalas brisés sur ses côtes^ il préférait le gigot qui ne lui en coûtait que deux; ce fut pourquoi, sans doute, il respecta la marmite autant par goût que par économie ; mais la première fois qu'il vit fisunber Tàtre et sa maîtresse décrocher la rôtissoire^ il se tint sournoisement aux aguets, et, profitant de la minute où il avait échappé à la surveillance, captura le rôti attendu par des ouvriers carriers qui avaient reçu leur paye.
Lorsqu'il revint le4Bndemain^ selon son habitude, ce fut un des carriers^ chargé d'exercer la rancune de ses camarades^ qui lui administra la correction au-de* vaut de laquelle il allait naturellement, sachant bien qull avait un compte à régler. Il reçut patiemment et sans résistance le nombre de coups auquel l'avait ha*^ bitué Tancien tarif. Mais la correction s'étant prolon-^ gée, Toto protesta contre cette augmentation par des hurlements plaintifs^ et ayant réussi à rompre la corde qui le retenait captif sous le châtiment, il se sauva dans le bois, où il demeura^ cette fois^ plusieurs jours.
Lorsqu'il reparut au Sabot ronge, il s'y montra d'une sobriété qui allait jusqu'à l'abstinence^ et flairait dé-
daigiieusement^sans y toucher, la pâtée que son maître lui préparait avec une sollicitude particulière. Ce changement ne fut pas le seul qu'on pût remarquer dans ses instincts. Toto^ dont la gloutonnerie était égalée par la paresse^ et qui passait sa vie^ couché en rond^ au soleil^ ou dans les cendres de l'àtre^ renonça subitement à ses goûts de far niente et s'accoutuma au vagabondage. Parti dès le matin, il allait on ne savait où pour ne rentrer que le 3oir^ altéré comme le sol en temps de canicule^ ou comme son maître entouttemps^ portant la langue pendante, Toreille ensanglantée^ ayant l'haleine courte et sifflante, le museau terreux, le lainage de son poil poudreux, rempli de feuilles mortes, de ronces ou d'aiguilles de pin. A peine revenu, il faisait une apparition dans le cabaret, comme pour constater sa présence, lappait précipitamment un demi seau d'eau, et disparaissait aussitôt pour aller rejoindre Pampeau sur le galetas où celui-ci l'avait habitué à venir lui tenir compagnie.
Un écrivain cynégétique, dont l'autorité n'est pas contestée, a prétendu qu'à l'état sauvage tous les chiens sont chasseurs, quoUe que soit leur race.
Toto était retourné à l'iilat sauvage, et, depuis le jour où ou lui avait interdit la cuisine du Sabot rouge, il avait pris le parti d'aller se nourrir au merveilleux garde-manger que la uature ouvrait à sa voracité dans un rayon de dix lieues. «
Il eût d'ailleurs été difficile qu'il échappât à la contagion de braconnage répandue dans un pays où les
chats enx-mèmes^ renonçant à leurs habitudes sédentaires et dédaigneux du vulgaire butin que leur oftre la chasse domestique^ vont se mettre à Taffut du gibier que la verte odeur de la plaine attire le soir hors du bois.
Tous les matins^ Toto partait pour les taillis , poussait en forêt une pointe aventureuse^ et lorsqu'il rentrait au logis^ au coucher du soleil^ il pesait ordinairement un lapin ou un lièvre de plus qu'au départ.
Pampeau ne devait pas ignorer longtemps la nouvelle profession adoptée par le marquis, surnom qu'on vait donné au caniche^ sans doute à cause du costume sous lequel on Tavait jadis vu travailler au Sabot rouge. Le manège du hardi maraudeur n'avait pu échapper aux gardes du pays, dont les plaintes arrivaient au Sabot rouge et menaçaient de se formuler en procès-verbaux.
Effrayé par l'idée d'une poursuite qui entraînerait à des frais^ Eustache promit de surveiller son chien. Mais la première fois qu'il voulut l'attacher, Toto rongea la corde et prit sa course. On l'enferma dans la cave, il se sauva par le soupirail. On le mit aux arrêts dans le grenier, il se rappela ses anciens exercices d'acrobate et s'échappa par la lucarne en faisant un saut de vingt pieds. Sa passion pour la chasse lui donnait le génie de l'évasion.
Non-seulement les gardes se plaignaient, mais encore les chasseurs légaux du pays et les braconniers
eux-mêmes, à qui Toto faisait concurrence en venant relever le gibier pris dans leurs collets^ ou en courant, au temps de réclosion, les jeunes volées de perdreaux rouges ou de faisandeaux, espoir de la prochaine ouverture.
li. MÀlSOlf PB FAILLI
Un des plus fidèles habitués du Sabot rouge était le beau-père du cabaretier lui-même , un vieil ouvrier carrier nommé Cantain^ qui depuis son veuvage se prétendait attaqué de la maladie du sable^ pour donner un prétexte à sa paresse^ et combattait celte afiection chimérique par un traitement que la régie des alcools eût sans doute beaucoup mieux apprécié que la Faculté.
Pourrintelligencede ce qui va suivre, il est nécessaire de remonter de quelques années dans la vie de ce personnage, dont Thistoire sert, pour ainsi dire, de point de départ à ce récit.
Cantain avait épousé une fille do la commune de
Pontisy^ située à un quart de lieue de Saint-Clair. Cette fille, uommée la Boussotte, sans doute à cause de son teint et de ses cheveux^ était alors servante au Sabot rouge, chez le prédécesseur de Pampeau. Elle y avait été fort compromise par un garçon appelé Claudet^ dont le père était garde du prince de **%* alors propriétaire du château de Pontisy.
Cantain et sa femme n'étaient pas riches ; ils ne possédaient pour tout bien que la maison qu'ils habitaient. Cette méchante masure, dont une tolérance municipale laissait encore subsister la toiture de chaume^ si dangereuse en cas d'incendie^ s'appelait dans le pays la Maison de paille. Elle n'avait d'autre attenance que quatre ou cinq perches d'un terrain sablonneux^ dont la culture ingrate était d'un rapport presque nul. Les Cantain n'avaient, en outre, aucun avantage futur à espérer de leurs parents, tous deux étant nés de familles qui, de père en fils, ne laissaient à leurs héritiers que leur ombre au soleil. Us s'étaient mariés sans amour, et Cantain lui-même n'ignorait pas les propos tenus sur le compte de la servante du Sabot rouge.
La Cantain n'était rien moins que joUe ; rousse et marquée de petite vérole, elle offrait le type rustique dans son aspect lourd et quasi difforme, mais elle avait des cheveux pour lesquels une duchesse aurait donné son écrin. Physiquement mieux doué qu'elle, son mari était un grand et vigoureux garçon, dont la force apparente annonçait qu'il app^tenait à cette race de
LE SABOT ROUGE. Si
Jbœufs humains asservis nativement au joug des fatigues exceptionnelles. L'union de ces deux êtres qui n'avait été ni une affaire de sentiment, ni une affaire d'intérêt, fut pourtant heureuse. — On avait dit d'eux que c'était la famine qui épousait la misère ; ils don* nèrent dès les premiers mois de leur mariage un démenti à ces prédictions^ par la scrupuleuse probité qu'ils mirent chacun de son côté dans l'apport des qualités réciproques qui formaient leur unique dot à l'un comme à l'autre.
Cantain trouva dans sa femme une créature active, ne laissant jan^ais à la mousse le temps de croître dans sa main, selon une locution proverbiale. Économe, sobre, soigneuse d'elle-même et de son intérieur, elle réalisait toutes les vertus domestiques, qui rendent possible l'existence de certains ménages pauvres et déroutent les calculs de l'arithmétique. — Son ipari se montra reconnaissant à sa manière du bien-être nouveau qu'elle introduisait dans sa vie. Sans effort, presque à son insu, il modifia certaines rugosités de sa personne et de son caractère. — Sa bouche, habituée à mâcher le juron, en divint moins prodigue. — Bien qu'il eût toujours été laborieux autant par goût que par nécessité, étant garçon, il n'avait pu échapper complètement aux entraînements de l'âge et de l'exemple et passait pour un des meilleurs gobelets de l'endroit, mais à gobelet plein, bourse vide, dit un proverbe qui n'est pas bourguignon.
Cantain cessa de paraître le dimanche au cabaret, et se montra fort indifférent aux plaisanteries que cet
éloignementy attribué à la voloitfé de sa femme, lui attirait de la part de ses anciens camarades. Il passait dans son ménage tout Iç temps qu'il ne donnait pas à son travail^ et, sans chercher à lui donner un nom, il éprouvait un sentiment de plaisir lorsqu'au retour de la carrière, en descendant les chemins de la forêt^ il voyait de loin fumer le toit de sa maison. — Sans le remarquer lui-même, il marchait alors d'un meilleur pas qu'à l'époque où il savait ne devoir trouver chez lui que la soUtude, et s'il fredonnait encore en marchant quelque refrain emprunté au licencieux répertoire des chantiers, il s'arrêtait instinctivement en approchant du seuil de sa demeure.
La Cantain^ dont la nature un peu fîére ne s'était pas soumise sans en souffrir à la servitude chezles étrangers^ puisait dans le sentiment de sa liberté la jouissance qu'éprouve l'esclave affranchi à supporter des^fatignes contre lesquelles il eût prostesté au temps de son escla* vage, et qui lui semblent moins pénibles parce qu'elles ne lui sontimposéesque par lui-même. Quant au carrier^ il n'avait pas tardé à comprendre le bénéfice de la vie régulière, et lorsqu'il comparait sa situation actuelle avec le passé , il ne pouvait s'empêcher de trouver douce la tyrannie de l'ordre, •
Une sorte d'affection placide existait dans le ménage et se prouvait quotidiennement entre les deux époux^ mo^ns par les paroles que par un échange de bons procédés^ dont les étrangers, bien plus qu'eux-mêmes, auraient pu apprécier la délicatesse,
Gantain gagnait soixante dix ou quatre-vingts francs parmoiS; selon les époques où TexpUoitation [plus ou moins active de la carrière réclamait un plus ou moins grand nombre de bras. C^était avec ce gain modeste qu'il fallait faire face à toutes les dépenses que com« portent les besoins de deux personnes.
Tons les samedis, le carrier remettait à sa femme l'argent qu'il avait reçu pour son travail de la semaine, et se réservait seulement une somme modique destinée à son tabac et à la petite mesure d'eau-de*vie qu'il avait coutume d'emporter au chantier.
A une époque où les récoltes donnaient quelques inquiétudes^ il y eut sur les grains une hausse subite. En revenant du marché la Cautain ne put s'empêcher de se plaindre de cet enchérissement qui atteignait le ménage dans une consommation de première nécessité et devenait plus menaçante aux approches de l'hiver. Elle craignait d'être obligée de demander une taille au boulanger, et ce petit morceau debois rayé quotidienne* ment l'effrayait plus qu'une grosse maladie.
<— Farine à crédit fait du pain amer^ disait-elle à son mari.
11 existe encore dans les campagnes de ces probités rétives pour lesquelles devoir et une humiliation^ et qui ne la subissent que lorsqu'elles y sont contraintes par les plus impérieux besoins. Pour ces natures lentes à se dépouiller de leurs sains préjugés, la dette dans la pauvreté, c'est une ronce dans un champ de pierres.
th LE SABOT ROOGE.
Revenant nn soir de la carrière, où il avait reçu sa paye^ Cantain la remit tout entière à sa femme^ et comme elle lui faisait observer qu'il oubliait de garder Targent nécessaire à son tabac et à son eau-de-vie^ il refusa de le prendre.
— Faut se nourir avant de nonrir ses défauts, répondit-il^ — et tirant de sa besace sa pipe et sa petite fiole à eau-de-vie^ il alla les serrer dans un coin de Tarmoire.
Cette privation^ celle de fumer surtout, devait lui coûter cependant ; c'était son unique plaisir, sa distraction unique, et on renonce difSciiement à une habitude, que le temps^ naturalisée besoin. Mais si peu coûteuse qu'elle fût, cette habitude occasionnait une dépense, et il n'y a pas de petits chifCres pour les petits budgets. L'argent du tabac et de Teau-de-vie aidait à rétablir dans celui du ménage Téquilibre dérangé par la cherté du pain. Cependant, les premiers jours, après son repas, Cantain, en se levant de table, tournait machinalement dans la maison avec l'attitude d'un homme auquel il manque quelque chose, et son regard, qui de temps en temps s'arrêtait sur Tarmoire où sa pipe était serrée, disait assez de quoi il manquait.
Au chantier, les camarades du carrier n'avaient pas été sans remarquer qu'il ne fumait plus, ei cette abstinence, dont celui-ci n'avait pas cru devoir lei^r expliquer la cause^ était devenue de leur part un motif de plainsanterie.
Un des carriers prétendit un jour que c'était la Gan*
LE SABOT ROOGE. 95
tain qui avait cassé la pipe de son mari, parce que Todeor du tabac lui était désagréable.
Cette supposition^ accueillie par de grossiers éclats de rire^ fut suivie d'autres propos du même goût, aux* quels Gantain paraissait vouloir rester sourd; assis sur un quartier de roc^ il mangeait tranquillement un morceau de pain avec du fromage aigre.
Son mutisme dédaigneux encouragea les agressions de ses camarades^ et Tun d'eux, un de ses voisins^ nommé Roussel^ qui semblait prendre à tâche de faire sortir le carrier de son indifférence^ s'avisa de dire, en lui jetant un coup d'oeil narquois :
— Bah ! la Roussotte est une délicate qui n'aime pas la pipe parce qu'elle a été habituée à l'odeur du cigare.
Ces paroles étaient à peine achevées^ que celui qui les avait prononcées se recula instinctivement de plusieurs paS; comme l'artificier s'éloigne du projectile dangereux auquel il vient de mettre le feu.
Un silence général avait accueilli cette remarque, dont le sens injurieux ne pouvait échapper à personne, puisqu'elle rappelait par allusion, au souvenir de tout le monde, l'époque où la Roussotte était courtisée au Sabot rouge, par le fils Claudet, le seul garçon du pays qui fumât des cigares.
Tous les regards des carriers étaient fixés sur Gantain et Roussel^ qu'une dizaine de pas séparaient à peine l'an de l'autre.
Gantain s'était levé subitement et tout droit, comme mù par im ressort.
M LB SABOT ROUGB.
A ce mouvement déjà agressif, Roussel avait encore reculé; et, se trouvant arrêté par un énorme bloc de grès sur lequel étaient posés ses outils^ il s'y appuya après avoir eu la précaution de passer la main derrière son dos, et de s'emparer d'un marteau à manche trèscourt, mais d*un poids de è[uiDze kilogrammes, et qui sert à enfoncer dans le rocher le coin de fer destiné à le faire ^later.
Cette attitude défensive n'arrêta cependant point Cantain, et Roussel^ voyant qu'il continuait à s'avancer, éleva sa masse de fer au-dessus de lui dans une position de garde haute^ qui allait placer le mari de la Roussette, s'il faisait un pas de plus^ sous la perpendiculaire menaçante du pesant marteau.
Ce dernier pas^ Cantain le fit cependant de la même allure tranquille dont il avait fait les autres.
— Prends garde ! lui crièrent ses camarades, pétrifiés par cette sorte d'attention anxieuse qui paralyse les mouvements.
Roussel et Cantain étaient soufile à soufile.
Assurant dans sa main, par une vigoureuse pression des doigts, le manche du marteau dont la masse carrée profilait un angle d'ombre sur le front découvert de Cantain, Roussel lui dit à voix base :
— Ne me touche pas.
Roussel était de cette race de méchants hargneux qui sontle tourmentdes faibles. Même dans ses querelles de cabaret; lorsqu'elles se terminaient en lutte, il ne portait jamais le prenaier coup, et, pour montrerquelque
énergie dans ces pugilats grossiers, il fallait qa'il irritât par des injures ses faux instincts belliqueux^ passagèrement puisés dans l'ivresse.
En prenant une attitude défensire qui devait rendre toute lutte inégale avec lui, Roussel espérait que le cai^ rier dépenserait sa colère en paroles ou en vaines menaces. Dans le premier moment où, obéissant à un machinal instinct de défense, il s'était emparé du dangereux outil, peut-être en eùt-U fait usage pour repousser une agression instantanée. Mais le silence qui régnait an* tour de lui , la lenteur mesurée des mouvements de son adversaire, Fincertitude où il était sur ses intentions, le dédaigneux défi que celui-ci lançait par les yeux àParme mortelle dont son approche était menacée, en alourdissaient déjà le poids dans la main de Roussel^ effrayé par l'Idée qu'il allait peut-être être mis en demeure de répondre à une provoeaton par un meurtre.
Un instant, il pensa à accepter une lutte dans des conditions égales, mais il comprit qu'ilne se relèverait pas vivant d'un combat où il n'aurait pas d'autre arme que son courage ; il se sentait pour ainsi dire le cœur sous la dent de Gantain, dont la figure avait cette efirayante placidité que donne la certitude de la vengeance.
— Que me veux-tu, CantainT demanda-t-il au mari de la Roussotte, aVec une voix étranglée parle rAle de la peur.
*— Fils du guiUotiné, tu es blanc, dit Gantain, je veux te faire rougir.
Et il lui cracha au visage.
Un cri sortit en même temps de toutes les poitrines^ et tous les témoins de cette scène crurent voir le terrible marteau s'abaisser pour répondre à la terrible injure.
Roussel n'avait pas bougé ; les paroles de Cantain^ et l'acte qui les avait accompagnées, semblaient l'avoir immobilisé. Au moment où il allait frapper Cantain^ le souvenir de son père exécuté pour crime d'assassinat avait évoqué dans son imagination une vision rapide^ où se mouvait le sinistre appareil de la justice criminelle, et comme ses yeux, perdus dans le brouillard de l'épouvante, erraient vaguement autour de lui, il aperçut sa femme qui se dirigeait vers la carrière^ en tenant son enfant par la main. L'enfant montra de loin à son père sa petite marmite dans laquelle il lui apportait son goûter.
Cette apparition acheva de paralyser Roussel^ qui réalisait déjà la prédiction de Gantain^ car son visage avait passé de l'extrême pâleur à une coloration extrême.
On vit l'artère dubrasroidipar une tension fatigante^ se gonfler soudainement comme un ruisseau sous l'orage et précipiter à flots bleus dans les veines du col la foudroyante congestion apoplectique qui se répandit bientôt sur la face, où elle injecta les yeux d'un filet pourpre, en même temps qu'elle amenait à la bouche, vainement ouverte à l'aspiration de l'air, la première écume de ce flux sanglant.
Gantain, attribuant à la colère Tétai dans lequel il voyait son ennemi, conservait sa position. Solidement arc-bouté sur une de ses jambes, il avait pris une attitude qui lui piermettait de tenter uue volte rapide pour éviter le coup terrible dont il pouvait se croire menacé. Voyant Timmobilité de Roussel et n'en soupçonnant pas la cause, il ajouta en faisant allusion à Tinjurequi venait de souiller son visage :
— Lâche I faut donc encore que je f essuie ! Et il leva la main pour le frapper. En ce moment, à travers les mortelles ténèbres qui envahissaient sa vue^ Roussel apercevait sa femme entrant dans le chantier avec son ' ffls.
L^attitude agressive des deus hommes lui faisait seulement deviner une querelle; elle accourut auprès d'eux pour les séparer, accompagnée de tous les ouvriers carriers. Mais avant qu'ilsfussent arrivés^ la main de Cantain était retombée sur la ligure de Roussel, et celui-ci^ trouvant un dernier cri dans sa gorge étranglée par Fétau de Tapoplexie; abaissa son bras sur le mari de la Roussotte.
Le lourd marteau échappant à sa main mal dirigée par ses yeux, que voilaient déjà Tagonie, effleura seulement du manche dans sa chute Tépaule de Cantain, et tomba, en rebondissant, sur la tète du petit garçon de Roussel, qui s'était approché, sa petite marmite à la main.
L'enfant s'affaissa sur le sable, et mourut en même temps que soû père, tué par la congestion cérébrale.
Une enquête fut ouverte à la suite de ces événements^ et Cantaîn fut arrêté provisoirement, mais on le relâcha sur la déposition des témoins.
Bien qu*il eût été renvoyé par la justice, Vopinîon publique, excitée par laveuve de Roussel, n'en attribua pas moins à Cantain ces deux morts dont la fatalité seule avait été la cause. Elles devinrent le principe d'une répulsion instinctive qui se manifesta contre les hôtes de la Maison de paille et qui devait encore s'augmenter lorsqu'on vit, dans deux autres circonstances, le ^méme hasard intervenir en faveur de Cantain, et l'entourer d'une de ces protections sinistres que la superstition populaire croit achetées par un pacte sacrilège.
Pendant une saison rigoureuse qui avait provoqué le chômage dans les chantiers, la Cantain ayant épuisé toutes ses ressources, vainquit ses scrupules et se décida à recourir au crédit. Sans en instruire Cantain, eUe se rendit un jour chez le boulanger de Pontisy. La bon langère n'osa prendre sur elle de lui donner une taille sans le consentement de son mari ; mais lui voyant sur les bras un enfant chétif, elle lui offrit un pain de seigle en lui disant :
— Tiens, prends, c'est pour faire du lait à ton innocent.
— Dieu t'amène le tien sans te faire souflfrir ! ré» pondit la Roussotte en regardant la taille de la boulangère, qui était grosse.
Ainsi que l'avait prévu celle-ci, son mari refusa d'ouvrir un crédit aux Cantain.
LE SABOT ROUGE. 3i
— Son mari n*a pas d'ouvrage, dit la botdangëre ; elle a on petit enfant ; ça m'a fait de la peine ; je lui ai donné un pain.
— Tu as eii tort, dit le boulanger; c'est autant de perdu pour nous.
— Mais ils meurent de faim! répondit la femme.
— Eh bien^ qu'ils meurent l ça débarrassera le pays du mauvais monde, répliqua le boulanger, ordinairement humaiu^ mais qui partageait Tanimosité commune propagée contre le ménage de la Maison de paille.
Dans le méchant terrain qui entourait leur masure^ les Cantaiu avaient, pendant la moisson précédente^ récolté quelques masures de seigle, dont la plus grande partie avait été attaquée de cette maladie particulière qu'on appelle l'ergot. L*ergot est une sorte de superfétation corrompue, de couleur noire, qui s'attache à l'épi. On lui a donné, dans quelques campagnes, le nom de blé de corneilles^ parce que ces oiseauxs'en montrent très-friands. Lorsque cette maladie a sévi avec rigueur sur une moisson, la récolte est à peu près perdue, car U faut beaucoup de temps et de soins poiu* opérer le triage de cette ivraie d'avec le bon grain. Oublié, même à petite dose, dans la farine, l'ergot peut rendre l'alimentation malsaine, car il renferme un principe vénéneux qui Tassimile à la famille des poisons végétaux. La médecine Teoiiploie dans certains cas.
Dans la profonde détresse où elle se trouvait , la Cantain se rappela qu'il lui restait deux ou trois me-
sures résultant du triage de sa dernière récolte, attaquée par l'ergot^ et ne connaissant qu'à demi les propriétés malfaisantes de cette farine avariée, elle résolut d'en faire usage.
— Nous n'avons pas le droit d'être délicats, dit-elle à son mari; pendant que nous mangerons ce pain-là^ le bon Dieu nous en enverra peut-être d'autre. — Gomme elle faisait ce souhait hasardeux, la boulangère de Pontisy , qui venait d'achever sa distribution à Saint-Clair, entra dans la Maison de paille.
Les Cantain remarquèrent qu'elle n'avait pas arrêté * sa voiture devant leur maison^ et qu'elle était entrée par la porte qui ouvrait sur la plaine.
— Vous avez peur qu'on ne sache dans le pays que vous êtes venue chez nous, lui dit Gantain.
— Je ne suis pas maîtresse dans mon ménage^ répondit-elle ; — ? il ne faut pas m'en vouloir.
— Tu viens peut-être chercher de l'argent de ton pain^ dit la Roussotte en rougissant
— Non, répondit la boulangère. Mon mari est parti en Beauce acheter du blé, — il restera trois jours. — J'ai profité de son absence pour augmenter la fournée de deux miches et je te les apporte. Tu me rendras ça quand tu pourras...
— Merci, fit Cantain avec un geste de refus. Je ne sais pas quand nous pourrons...
— Ton mari pourrait le savoir, et tu aurais des raisons, ajouta la Roussotte en confirmant, avec un geste de reconnaissance, le refus du carrior.
— Ne faites pas les fiers^ — c'est pour votre enfant
— n nous reste un peu de seigle, fit la Rousotte, eutr'ouvrant le sac où se trouvait la farine avariée*
— Ça ? — fit la boulangère avec dégoût ; — mais c'est du blé de corneilles ! — et elle ajouta : On dit que ça fait mourir.
— Bah I reprit Cantain, — les corbeaux vivent cent ans.
— Écoute ^ dit la Roussotte en prenant la boulangère à part^ — remporte ton pain^ mais rends-moi un service. — Je viens de m'apercevoir que si je chauffe mon four, il ne me restera plus de bois pour notre âtre^ et mon petit est mal'ade; prends ma farine et fais-moi du pain avqc, je te payerai ta cuisson.
— Ça ne sera pas bon^ fit la boulangère.
— Ça vaudra toujours mieux que la faim, répondit la Cantain, et elle ajouta : Fab-moi tout cuire d'une seule fournée^ pour que ton mari ne sache pas que tu nous as prêté son four.
— Faudra que je fasse une marque sur tes pains pour ne pas les mêler avec ceux de mes pratiques, dit la bouIaDgëre.
•— Fais une croix derrière, — la croix de la Passion, — tu sauras que c'est pour nous, répliqua la Roussotte en aidant la boulangère à charger le sac de farine sur ses épaules.
— Et tes pains? lui dit elle eu voyant qu'elle oubliait les deux miches.
Sa le sabot rouge.
— Non, avec ta farine, ce serait trop lourd, répondit Tautre femme émue.
Le lendemain de grand matin, la boulangère était descendue à son fournil pour mettre elle-même à part delà provision quotidienne destinée à ses pratiques, les pains cuits pour la Maison de paille. EUen^ eut point fait de marque distinctive qu'elle aurait pu les reconnaître à Todeur particulière que répandait cette pâte corrompue.
— Pour qui donc ces pains-là ? lui demanda son geindre.
— C'est pour les chiens d'un cbasseur de Saint- Clair, répondit-elle.
— Voilà des chiens qui ne sont pas diflSciles, répliqua le geindre ; le mien, qui n'est pas gourmand, n'en voudrait pas, même avec du beurre dessus.
Cependant, la boulangère semblait respirer cette étrange senteur avec un singulier plaisir, et ses yeux s'attachaient avec une 'convoitise presque gloutonne sur cette croûte revêtue par la cuisson d'une chaude couleur bistrée ; et plus l'amer parfum pénétrait dans ses narines, plus elle se sentait attirée vers les miches qui laissaient échapper par leur baisure une sorte de buée fétide.
Elle éprouvait subitement une de ces envies que rien n'explique, et qui se produisent chez les femmes pendant leur état de grossesse. Ces phénomènes physiques de la gestation se remarquent autant par la bizarrerie des goûts qu'ils font naître que par Timpé*
tueuse promptitude avec laquelle ces goûts veulent être satisfaits.
La boulangère, dès qu'elle fut seule, prit un couteau, éveutra un des pains, et satisfit son envie avec une ,voracité qui la fit retourner trois fois de suite à ce gâteau pestiféré.
Dans le milieu de la journéCi les gens de Saint-Clair ne voyant pas arriver leur pain, allèrent à Pontisy où ils apprirent que la boulangère venait de mourir empoisonnée, et en mettant au monde avant terme un enfant mort.
Un mois après sa mort, la superstition populaire at* tribuait encore cette double mort aux gens de la Mai*» son de paille.
— Ils ont fait mourir la boulangère parce qu'elle leur avait refusé crédit, disait-on.
Peu de temps après la mort de la boulangère» le hasard parut encore rendre les époux Cantain complices d'un événement qui, en faisant de nouvelles victimes, vint fournir contre eux un nouveau prétexte à la superstition et à la malveillance.
A la suite d'un hiver long et rigoureux, durant lequel les hôtes de la Maison de paille se trouvèrent soumis aux plus rudes abstinences, le chagrin, la misère, le jeûne, pu rafimentation malsaine, plus dangereuse peut-être, avaient empoisonné le lait de la Roussotte, qui nourrissait encore, et, pareil à un fruit chétif pendu à un rameau où la sève ne pénètre plus^ son enfant dépérissait sur son sein tari.
S6 LE SABOT AOOGE.
Cependant, pour ces deux êtres condamnés à Tisolement et pour qui l'humanité semblait finir aux murailles de leur étroite masure, ce berceau était la seule consolation où ils pussent puiser assez de courage pour supporter les rigueurs du présent, assez de patience pour attendre les hasardeux lendemains.
Plusieurs fois déjà, quand le chômage livrait son mari à ime oisiveté forcée^ la Roussotte avait vu passer sur son front Tombre farouche des mauvaises pensées. Assis le soir devant Tâtre obscur et froid, pendant que les furies de lliiver ébranlaient son toit maudit^ le carrier avait fait souvent un sinistre appel aux malfaisants conseillers da désespoir^ et sa femme devinait bien qu'il s'abandonnerait à eux, le jour où leur enfant ne pourrait plus les écarter par son souffle innocent.
Le médecin avait formellement déclaré à la mère que son nourrisson mourrait si elle continuait à l'allaiter, et il ordonnait qu'il fût immédiatement confié aux soins d\me femme robuste et bien constituée.
— Ne tardez pas, dit-il à la Roussotte, il n'est que temps, et c'est un mirade que vous ne l'ayez pas encore tué.
La Roussotte alla vainement supplier toutes les mères du pays qui en ce moment avaient des nourrissons, aucune ne voulut prêter son sein à ce demi-cadavre affamé. Dans le nombre, il en était peut-être quelqu'une à qui ce refus coûtait; mais la mort de Roussel et de son enfant, la fin tragique de la bonlan-
gère^ étaient restées dans toutes les mémoires^ et la crainte superstitieuse étouffait Tinstinct de la pitié.
— Les Gantain me donneraient une goutte d'orpoor chaque goutte de mon lait, que je ne prendrais pas leur nourrisson; j'aurais peur qu'il n'empoisonne le mien^ disait une des femmes de Saint-Clair.
La Roussotte se. rappela alors une de ses aneienaes amies, sa sœur de communion, mariée et établie, à quatre lieues de Saint-Clair, au^ village de Larchant. La dernière fois qu'elle l'avait rencontrée, cette jeune femme^ récemment accouchée de deux jumeaux, venait d'en perdre un^ et son médecin^ craignant que son abondance de lait ne lui fiit nuisible, lui avait conseillé de prendre un nourrisson.
En se rappelant cette rencontre^ la Roussette pensa que son ancienne amie consentirait peut-être à prendre son enfant^ et elle lui porta le petit moribond.
Soit que la fatale réputation des Cantain ne fût pas encore arrivée à Larchant, soit que les souvenirs de leur enfance et de leur jeunesse communes eussent réveillé chez l'amie de la Roussotte une pitié plus forte que le préjugé, elle voulut bien garder l'enfant, qui se jeta avec fureur sur le sein offert à sa bonche avide.
Fendant une semaine la Cantain fit tous les jours huit lieues à travers les plus mauvais chemins qui fussent dans le pays pour aller voir la faible crc^ature que ressuscitaient déjà les soins d'une maternité étrangère.
3» LB dAAOÏ nÔOGfe.
Le hiiitiènie jour^ à moitié chemin cTe Saint-Clair et de Lâchant, la Ronssotte rencontra le mari de don éXûie qui lui ramenait son enfant; une indiâpodition jMiBsagère de sa femme l'avait inquiété, et les révélations malveillantes qu'on lui avait faites à pro^ms des Cantain changeaient son inquiétude en réelle épouvante. Il voyait déjà sa femme et son enfant victimes de la terrible influence des gens de la Maison de paille.
Le médecin de la Roussotte fut ému par l'éclat Violent de sa douleur et essaya des représentations auprès dei femmes de Saint-Clair qui refusaient le nourrisson ; il alla tnême jusqu'à lear garantir le payement de leurs soins. Le curé de la paroisse se joignît à lui •t fil^ vainement appel à l'instinct de charité ; tous deux ne rencontrèrent que l'instinct dû défiance et d'effroi que toute parole est impuissante à vaincre.
Le médecin et le curé^ puisant dans leurs humbles ressources, se cotisèrent tous les deux pour venir au secours du nouveau ménage. Ils achetèrent une chèvre à la Rouisotte^ et celle-ci eut la joie de voir la bête, instinctivement compatissante^ apporter d'elle-même sa mamelle nourricière à la créature humaine repoussée par l'égolsme humain.
Cependant la mauvaise saison se prolongeait, âpre, désolée^ meurtrière pour les êtres et pour les choses. La neige amoncelée sur la neige épaississait chaque jour les plis du linceul où dormait le dieu Pan. Du matin au soir la frileuse émigration des oiseaux du
LE SABOT ftOUGE. »•
nord ouTrait p\n% largement son triangld ailé dans leë hauteurs du ôiel, d'où les cygnes au vol pesant sem^ blaient répandre^ en secouant leur duvet^ les blancs {rimas des contrées boréales.
La forêt, ensevelie spus une couche glacée, était devenue inhospitalière à âes hôtes sauvages. Clamant la faim et la soif, on entendait, la nuit, les troupeaux de cerfs et de biches courir dans les gorges profondes où Técho multipliait leurs cris. Leur galop efTaré ébranlait les plateaux sonores où ils cherchaient vainement la place des abreuvoirs naturels que les eaux pluviales forment dans les creux des rochers. On les trouvait morts au pied des arbres dont ils avaient es*sayé de ronger Técorce pétrifiée, ou sur le bord des mares dont la glace épaisse et rayée en mille endroits par la corne de leurs pinces attestait les efibrts'éperdus qu'ils avaient tentés pour se désaltérer. Poussés par la famine^ enragés par la soif, quelques-uns^ oubliant leur timidité native, se hasardaient jusqu'au bord de la plaine^ où les attirait le souvenir des franches repues de verdure faites dans les premières pousses du bléhàtif pendant les dernières nuits de l'automne. Ils tombaient alors sous la chevrotine du braconnier, qui, agenouillé sur ..sa limousine^ les attendait embusqué derrière un affût taillé dans la neige.
Dans la plaine, silencieux et blanc désert, un simoun glacial^ qui semblait sortir par les crevasses ifti p^le, roulait en tourbillons la poussière neigeuse et Vhceumulait dans les chemins rendus impraticables,
Les routes^ les sentiers, les fossés^ les ravins^ tout était comblé à niveau égal. Les mouvements du terrain se révélaient à peine par une ondulation insensible. Les limites du territoire avaient disparu et n'étaient plus indictuées que par les croix de pays, où pendait encore^ enveloppé de givre, le rameau bénit de la dernière pàque-fleurie. Solitaire emblème de la pensée providentielle au milieu de cette immensité blanche^ où le passant pouvait s'égarer, cette croix noire, restée sçule visible, semblait être le guide muet qui étendait le bras pour indiquer la voie.
La rigidité toujours croissante du froid, pénétrant dons les entrailles dusol^ engourdissait la sève alimentaire des arbres; quelquefois, à Theure rouge du couchant, lorsque le soleil avait disparu dans un crépuscule frigide, on entendait lé tronc des noyers éclater soudainement comme s'ils eussent été frappés par la hache d'un bûcheron invisible. Là aussi, comme dans le bois^ régnait la faim destructive. Aucune trace de végétation^ pas un brin d'herbe^ pas une graine, pas une baie que le vent eût laissée au buisson^ pas un insecte. Rien que la glace ou le givre ; rien que la neige, nappe uniforme moirée par le souffle des bises, damassée par lé piétinement d'un passade d'abuettes ou de grives. Partout la stérilité; partout Tabsence de vie, image de la mort. Aucun bruit humain ne s'éveillait au milieu de ce silence des champs^ trisle comme une veillée funèbre. Seule au fond de la vallée, où la roue du moulin restait immobilisée, la rivière murmurait
LE SABOT ROUGE. ki
une sonrde lamentation causée par le brisement des loards glaçons aux piles d'un pont lointain. Sans abri^ sans pâture, les animaux les plus prudents se rapprochaient chaque jour de la demeure de lliomme^ et venaient^ attirés par le besoin, lui demander une dangereuse hospitalité. Le gibier le plus craintif s'aventurait dans les jardins, cherchant un refuge dans les haies de clôture. Le lièvre pénétrait dans les vergers, où sa trace indiquait son gite au paysan qui le tuait d'un coup de bâton. La perdrix, rasée sous le buisson, se laissait prendre àja main. Les ramiers s'abattaient par milliers dans les carreaux de choux. A chaque coup île fusil qui les décimait, leur bande affamée s'enlevait d'un vol bruyant. Ils allaient se percher sur les branches des pommiers voisins, d'où ils s'envolaient bientôt pour revenir à l'assaut du champ nourricier. On les voyait se rapprocher lentement, les mâles précédant les femelles; s'écartant avec prudence pour laisser entre eux un passage au plomb, et lui o&ant, par instinct, l'épaisse cuirasse formée par le duvet glissant qui protège leur col.
Toute la petite race des oiseaux familiers vivait dans les fermes ou dans les cours des habitations. Rangés en ligne sur le faiteau des maisons, moineaux, pinsons, chardonnerets, verdiers, dormaient côte à côte, n)ulés en boule et se serrant les uns contre les autres pour s'échauffer mutuellement.
Dès le matin, conmie un orchestre qui prélude, toute leur troupe, éveillée en même temps, essayait son fre-
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doQ plaintif ou joyeux, et comoiaaçmt aufisitôt sa roode parasite.
Pénétrant en volées bruyantes dan^ les greniers par les lucarnes» dans les granges par le trou des cbattières^ iLs venaient piller les gerbes jusque sous la fléau de» batteurs, jusqu'aux pieds des vanneuses ils ramas» saient la graine folle qui s'échappait du van. Instruits par rinstinct à Theure ordinaire où la fermière appe^* lait les hôtes du poulailler à la pâture, ils formaient un cercle autour d'elle, et, bravant Téperon du coq et les coups de bec de la poule, ils disputaient le mil ouTav^e jetés aux poussins.
A midi, noire et vorace vermine de Tair, des corbeaux ayant vainement flairé Todeur des charognes cachées tous laneige, faisaient une invasion hardie datis les basses-cours, où ils étaient attirés par les chaudes et odorantes buées qui s'élèvent des fumiers attiédis, dans les* quels il fouillaient avidement, insoucieux de tout piège.
Les plus anciens habitants du pays ne se souvenaient pas d'avoir vu un hiver aussi rude, et tous les indices semblaient annoncer qu'il n'approchait pas encore de salin.
Si les libres créatures de l'air et du sol étaient at« teintes cruellement par cette rigueur continue, les animaux domestiques, auxiliaires de l'homme, com^ mençaient à en souffînr aussi. Dans l'écurie et dans retable où ils étaient à l'abri du froid, le manque ah* solu d'exercice et le régime échauffant du fourrage sec pouvaient développer des principes de maladie ; si les
L9 84BOT «0U6i&« âS
çbfiyi^iup ^t les bœufs vivaient la oostolgie Au fatigues laborieuses^ les vaches^ les brebif, toutes les bètes laitières avaient la nostalgie de Tberbe. Repues de pâtures solides, elles détournaient la tète de la mangeoire, et dans leurs mugissements, dans leurs bêlements I elles semblaient demander le pré ras, difficile à tondret ui&is où elles savaient rencontrer cependant, ne fut*pe qu'une ortie, quelque aliment encore imprégi)é des sucs amers de la végétation,
Cette inclép^eQce de la saison devait uéeessaivement 9évir avec une rigueur particulière chez les botes de la Maison de paille. En dounant une cbèvre à la Rouasotte, le médeciA fit la inflexion que la pauvre feq^me ne pourrait peut-être pas nourrir la nourrice de son enfant; aussi lui domia-t-il une petite provision de fourrage, et^ pour en prolonger la durée, il lui avait, en outre, acQordë la permission de venir arracber de Therbe dans les cbamps qu'il possédait autourde scm jardin.ûe son pûté, le curé avait envoyé quelquesbourrées. .
Ces secours, si faibles qu'ils fussent, avaient été acr ceptés ç^vep uue profonde reconnaissance par les époux Caatain. Mftis tous dçu3i avaient refuaé m môme temps lorsque 1^ curé leur avait fait comprendre que ces secours pQurraiept se renouveler régulièrement a'Us voqlaiei^t consentir à se laisser inscrire au nombre des indigent^ de sa commune. -^ A ce titre , leur dit le prêtre, vQus aurez droit a uue part daus les distributions que le bureau de bienfaisance fait aqx ménages pauvres,
AA LE SABOt BOUGE.
La répngDance du carrier et de sa femme demeura invincible. ^
n faut le dire à la louange du peuple des campagnes, dont nous n'avons cependant pas Tintention d'entreprendre Tapologie exclusive, mais s'il a des défauts et même des vices nombreux inhérents au manque d'éducation ; si le sens moral n'est pas toujours développé en lui autant qu'on pourrait le souhaiter; s'il apporte dans la pratique des aSTaires des traditions d'habileté voisines de la ruse ; s'il attache aux soins de ses intérêts une âpreté nuisible à l'intérêt d'autrui; si sa parole écrite ne vaut guère mieux que sa parole donnée; s'il est grossier souvent, servile quelquefois, il a conservé dans ses mœurs un fonds d'orgueil auquel il faut rendre justice quand on le rencontre.
Dans les contrées même où la misère semble être le seul patrimoine des habitants, le paysan ne se résout pas facilement à recourir à l'assistance publique. 11 voit dans cet acte une déchéance de lui-même , et le considère comme une humiliante démission de sa qualité de travailleur. — Entre indigence et fainéantise, il ne fait pas de dijflférence. Toutes les philosophies, toutes les rhétoriques et la rude logique de la nécessité n'entameront pas le granit de sa conviction à cet égard.
Ainsi, dans les cas.de querelle, le dernier mot du dictionnaire des injures rustiques est fainéant.
Un homme qui aura patiemment supporté les épithëtes les plus outrageantes relèvera celle-ci, et eût-il même les instincts les plus opposés au courage, cette
offense, pour lui^ pareille à un soufflet qui Tenvelopperait tout entier^ fera bondir sa virilité tout entière.
Pour ces natures primitives, le travail est resté nativement quelque chose de plus qu'une loi sociale^ et de plus qu'an devoir^ — c'est une sorte de point d'honneur. Dans leur idée^ de même que la force est Fattribut de l'homme, la main est son outil, et Toutil doit nourrir rouvrier. Aussi formulent-ils avec une grande énergie le mépris que leur inspire celui qui tend un bras valide à la charité officielle. C'est pour eux une lâcheté^ pareille à celle du soldat qui se rend les armes â la main. Les infirmités mêmes les plus exclusives du travail excitent plus leur pitié que leur intérêt, et ceux qu'elles atteignent éprouvent une sorte d'embarras, honteux d'être réduits à l'inutilité.
L'âge même ne leur semble pas toujours une excuse de repos. Il n'est pas rare de rencontrer dans les campagnes des vieillards courbés comme le fer de la houe pesante à leur main débile, et qui vont donner la dernière goutte de leur sueur au champ qu'ils ne verront pas jaunir, à la vigne qu'ils ne verront pas vendanger. — Qui les pousse cependant, eux dont la vie est achevée et dont l'épaule est fatiguée par le poids de la besace humaine, toujours pleine de maux ; qui les pousse à quitter ce coin du foyer réservé à l'aïeul, et d'où vient que ces athlètes épuisés retrouvent encore un reste de force lorsqu'ils arrivent au bord du sillon tant de fois fécondé par eux? C'est peut-être qu'ils se sentent la mission de perpétuer par l'exemple cette salu-
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taire pensée que la plus belle attitude d'une créature dans rhumanité est celle de rbomme qui se peachQ sur son œuvre.
Dans une ville de province ou dans un simple cheflieu de canton, on ne trouvera pas étrange qu\ui oq«o vrier ayant de la famille soUicite le secours da la bienfaisance publique, ou qu'il aille se faire soigner à rh6pital en cas de maladie ; il n'en est pas de même dans l'intérieur des campagnes.
Aussi^ dans le plus misérable village, un honmie, si pauvre qu'il soit, sera montré au doigt s'il a envoyé sa femme ou son père à l'hospice^ et aux yeux de bien des gens il restera meurtrier et parricide. Si étrange que paraisse être cette exagération, il faut bien la constater, puisqu'eUe existe; mais la prison effraye moins les paysans que rhôpital. En temps d'épidémie, il faut employer la violence pour les emmener aux •ambulances cantonales. Eux et les leurs veulent bien souffrir et mourir, mais cbez eux, parmi eux. Ils veulent, quand on les portera au cimetière; sentir en chemin, la fraîcheur des noyers qui bordent la route pénétrer leur drap noir. Ils veulent que ce soit la cloche qui a sonné à leur naissance et à celle de leurs enfants qui leur sonne le glas de l'adieu. La mort ne les effraye pas, et cependant le suicide est inconnu parmi eux; Us ne l'appellent ni ne la repoussent; avant Hamlet, ils ont trouvé le mourir y dormir ! mais ils veulent goûter le repos dans le sol où se trouvent les os paternels ; ils reposeraient mal dans la terre de la charité ; aussi^ de
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Un» pn^^ v^oii^ les pnyjnqs Yoot r«repent â l'hqs l^ine, Peutrêtre cMcanefont-ils au médecUi le prix d^ ses visites^ ou rappeUerontrils tardivement ; peut^tr^ ii^0baeF?erooi>ils pa« seroputeus^meutsesordoimanees. n 0e peut encore qu'ils aient des ^oins plus actifs pour la bête pn gésine, dans leur étable, que pour leur plurent) il arrivera souvent qu'ils souhaitercmt intérieurament, et même tout hautj que le malade soitprompr temrat délivré de ses maux si la guérison doit être douteuse ou coûteuse, ^mais il mourra sous leur toit, oe toit fnt-ii ouvert aux Intempéries du cie}; d^os son Ut, ce lit fût-il de paille ! * *
Jusqu'au dernier jour^ il 'aujra vécu du moips au milieu é$8 bruite f^nxiliers à son oreilje ; il aur^ pu entendre bourdonner ses abeilles dont sa mort doit mettre I4 ruobe en deuil, et burler plaintivement son eMesQ^ inquiet de pe plus 1^ yoir. Du fond de son al*^ GÔye> à trayeri» les f^nfes du yolat, ses derniers regards auront aperçu des visages connus i il apfa pu yoir \es enfants du voisinage se signer sur le passage du prêtre apportent TPl^çtipp purificatrice, et ce sera une main amie qqi ^urq. aidé sa main tremblante à se signer }fd-piên^e* r— On l'aura enseveli dans un vieux drap uj$é, troué peut-être, mais marqué à ses lettres^ et non 4aps rignoble et banale serpilière; — il sera mort pauvre, ipa|s non pas indigent.
Plus qu'aucun des gens de Saint-Clair, la Roussette et son mari étaient répulsifs à Tidée de se mettre, P)ième provisoirepient , à la charité, et après le refus
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quils avaient fait au curé, ils ne pensèrent pas devdr lui faire connaître que les chétiyes ressources qu'il leur avait procurées étaient épuisées.
La provision de fourrage n'avait cependant guère plus dtiré que la provision de bois^ et la chèvre commençait à pûtir. A peine la Roussotte pouvaitelle trouver chaque jour une poignée d'herbes gelées, arrachées à grand'peine djBins les déblais de neigCc — Quant au bois^ son mari avait arraché la clôture en lattes qui entourait le maigre terrain situé derrière la Maison de paille. La nourriture était res^ treinte aux plus impérieux besoins; on eût dit que les murailles de leur masiure transpiraient la misère qu'elles renfermaient. — Les oiseaux, si nombreux ailleurs^ n'entraient pas dans leur cour, où ils n'aient pu trouver une semence ou une mie de pain, et ne s'arrêtaient pas sur leiur toit. Un petit roitelet qui s'était réfugié dans les bourrées était mort le jour où on avait brûlé la dernière.
Bien que la triste situation du ménage Cantain ne fût pas ignorée dans le pays^ eUe ne modifia en rien les sentiments d'hostilité dont le carrier et sa femme étaient l'objet. Riches ou pauvres, tous les habitants s'unissaient pour former les souhaits les plus cruels contre la Maison de paille et ses hôtes, auxquels ils attribuaient tous les accidents domestiques qui leur arrivaient. Les enfants eux-mêmes^ dont la jeune imagination restaitfrappée par les récits qu'ils entendaient faire, partageaient cette terreur. Ils faisaient un dé-
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tour pour ne point passer devant la masure désignée à leur crédulité comme un antre habité par des êtres dangereux, et revenaient en courant sur leurs pas pour éviter une rencontre avec le carrier ou safemme^ lorsqu'ils les apercevaient devant eux dans un chemin. A vingt lieues de Paris^ au xix^ siècle, en entendant parler les gens de Saint-Clair^ on se serait cm au milieu des sauvages contrées où la croyance aux Loups- Garons et aux jeteurs de sorts est restée traditionnellement un des rudiments de Téducation populaire.