‹ Le sabot rouge (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · UN COIN DE L'ARGÀDIS · texte numérisé non relu

UN COIN DE L'ARGÀDIS

Après la veuve de Roussel et le boulanger de Pontisy, qui eux du moins avaient une apparence de raison pour expliquer leur haine contre les Gantain, le plus grand ennemi de ceux-ci était uu fermier nommé Derizelles.

La haine du fermier Derizelles était particulièrement dirigée contre la Roussotte. Elle datait du jour où celle-ci n'étant pas encore mariée avait quitté la ferme où elle travaillait à la suite de circonstances qui Tavaient obligé de donner sa démission d'adjoint au maire.

Gros, court, la face pulpeuse, rouge et brûlée comme une feuille de vigne aux derniers soleils de

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rantomne, le fermier justifiait au premier examen la réputation qu'il possédait dans le pays. Il sofiBisait de le voir une fois pour qu'on devinât en lui le satyre ' rustique qui existe dans tous les villages et fait pendant au prêteur sur hypothèques. Les deux personnages (ils ne font qu'un quelquefois) résument le double fléau qui ravage les campagnes : la débauche et l'usure.

M&rié à une femme qui lui avait apporté toute sa fortune, Derizelles abrégeait sa vie par le chagrin que lui causait sa mauvaise conduite^ et s'en excusait cyniquement en donnant l'état maladif de sa femme comme excuse à ses écarts conjugaux. Déjà plusieurs fois il avait dû acheter à prix d'argent le silence des famiUes compromises par lui^ et sur le pavé de Baint- Clair ou de Pontisy grouillait tout un petit monde turbulent frappé à son effigie, et dont l'existence expliquait le sourire qu'il avait de la peine à dissimuler lorsqu'il voyait de nouveaux couples se présenter devant lui à la conjonction matrimoniale.

Piqué sans doute au berceau par une eanfharide enivrée des sucs aphrodisiaques du frêne, de tout temps Derizelles avait été ainsi. En quelque lieu et à quelque heure qu'on le rencontrât, si on le fouillait, on était sûr de trouver dans ses poches un assortiment complet d^engins à prendre ou à surprendre le gibier féminin. Pareil à un chasseur qui se sait dans un pays où les alouettes abondent, il ne marchait jamais sans emporter son miroir.

C'était d'ailleurs un homme adroit^ ayant étudié son vice et le pratiquant avec art. Lorsqu'il allait dans une foire ou dans un marché, il savait toujours à propos^ en tirant son mouchoir ou sa tabatière^ laisser tomber quelque bout de ruban^ quelque mitaine ou quelque bijou d'un métal douteux, mais d'un éclat positif et attractif comme tout ce qui reluit. Il laissait prendre à la première qui se baissait pour ramasser^ ne demandant rien jamais^ et se disant suffisamment payé de ce qu'il donnait par le plaisir qu'on éprouvait à recevoir.

En mettant une boucle de chrysocale à l'oreille de la plus innocente fillette^ il savait bien que le diable logé dans le creux du métal finirait par lui murmurer un jour:

-r Pourquoi ne suis-je pas en or î Lorsqu'il attachait un ruban à la taille d'une petite fille qui s'en allait en riant, il savait bien qu'il venait de lui enlacer autour du corps le serpent de la vanité, et que la moins docile à l'instinct de la coquetterie ne manquerait pas à songer que le joli ruban ferait beaucoup mieux sur une robe fraîche que sur un cotillon usé. Si Derizelles était redouté des mères de famille, il n'en restait pas moins, pour les jeunesses du pays, une sorte de^f(/;«^(^/ertî* tenant gratuitement boutique ouverte de menues friandises à l'usage des belles , et c'était ordinairement sous les pommiers de son clos qu'elles venaient faire la première cueillette du fruit défendu. Obligé à beaucoup de prudence à cause de ses fonc-

lÎQDs officielles dont il se montrait fort vain, le fermier s'était habitué à marcher sur les lisières du scandale avec une habileté qui eût obtenu l'approbation des cfr* siiistes : il sauvait les apparences.

Lorsque la Roussotte était entrée chez lui conmie fille de ferme^ bien qu'elle semblât peu attrayante, Derizelles n'en avait point fait fi, et demeura fort étonné de la résistance qu'elle opposait à ses poursuites. Cette résistance^ à laquelle il était peu accoutumé, excita le fermier, et la Roussotte, voyant bien qu'elle n'en pourrait pas obtenir la paix^ lui demanda son compte un beau jour. — La nuit qui devait précéder son départ de la ferme^ Derizelles s'introduisit dans la chambre qu'elle habitait. En le voyant paraître, la Roussotte poussa des cris que toutes les supplications du fermier ne purent apaiser. Elle le menaça méme^ s'il ne se retirait pas, de jeter sa chandeUe par une sorte de lucarne qui donnait dans la grange voisine de sa chambre. Derizelles battit en retraite^ mais il était trop tard : toute la maison était accourue aux cris de la Roussotte, et à la suite de cet esclandre qu'il ne put étouffer, le fermier fut invité à résigner ses fonctions.

La perte de son autorité enleva à Derizelles une grande portion de son importance dans le pays. De notable qu'il était^ il devint noté^ et mal noté. Il ne tarda pas à remarquer que son obésité^ qui prenait un caractère magistral sous les plis de l'écharpe fleurdelisée^ devenait l'objet de comparaisons potagères

depuis qvi'il avait perdu le droit de y^en r?y$tir, J^^ ridicule^ qui a autant de puissance dansiez campagnes que dans les yilles^ avait touohé Tancien adjoiut sous l'aile. Derizelles put apprécier le uéant des grandeurs. Q QOQuut Tingratitude, Sou garde-ohampétre ne le saluait plus et bornait la politesse à le tutoyer; le bedeau ne faisait plus résonner sa masse quand il entrait à Téglise» et il ne lui présentait la corbeille dç pain bénit que lorsqu'elle avait satiafait à la piété de^ vieilles femmes et a la gourmaudisa des eufants, Q^ reneensait avec une indéoisioQ marquée^ et, dm» chacun de ses prônes^ le curé faisait (en latiu) des allusions mortifiantes pour lui. Ses administréSi qublieux des chemins qu^il avait fait tracer et de Tabreuvoir qu'il avait fait construire avec leur argent, w s'informaient plus dd sa^ santé ni de celle dQ 9^ vaches.

Après ravoir obligé à entraver son taureau qui était malin, on l'obligea à l'abattre. Des silhouettes grotesques de sa personne illustraient les murailles, aç*eompagnées de légendes où l'orthographe et le re^i^ect étaient également négligést Dans les veillées^ une critique rétrospective analysa désavantageuseipeilt tous ses actes^ et à Télectic») suivante, il perdit fon siège au conseil municipal,

Derizelles voulut se consoler par la galanterie^ fnai9 il trouva les prix de consolation singulièrement aufi;«' mentes. A la génération naïve qu'il avait connue » succédait une génération instruite du proverbe ; % Tout

tS SABOT ROQOE. U

ce cpA reluit n'est pas or, « et qui faisait un B^ee accueil à sa bijouterie foraine.

Pour se rappeler le temps où il exerçait une autorité, dont la perte lui était chaque jour plus sensible, Derizelles avait transporté dans le gouvernement de son intérieur les attitudes importantes et le langage officiel dont il avait contracté l'habitude pendant ses fonctions. Renonçant dans le discours au je personnel il 7 substituait le notes collectif. Toutes ses phrases commençaient par des formules administratives, et il ne prenait pas une prise de tabac sans en avoir délibéré.

Chaque matin^ il rassemblait aux ordres tout le personnel rustique ^e sa ferme, et en termes pompeux distribuait à chacun les travaux de la journée.

— Par mesure de salubrité^ disait-il à la fille de basse-cour, et suivant mon arrêté de l'an dernier, vous êtes invitée à procéder sans retard au curage et à l'assainissement de la mare aux canards.

Les opérations journalières les plus simples étalent aussi solennellement qualifiées. Il appelait ses charretiers messieurs f et ne perdait pas une occasion de rappeler à ses subalternes Tancien pouvoir dont il avait été investi. Au lieu de leur donner ses ordres verbalement, !1 avait imaginé de les leur communiquer aux moyens d'affiches apposées quotidiennement dans la salle commune. Il pouvait ainsi trouver chaque jour une heure de travail bureaucratique et éprouvait un regain de jouissance à tracer sa signature encadrée dans un

somptueux parafe. Malheureusement la plupart de ses domestiques et journaliers ne sachant pas lire/ les ordres écrits étaient mal exécutés. Un jour que Deri- . zelles avait affiché un extrait d'un de ses anciens arrêtés^ dans lequel il ordonnait la fermeture des colombiers pendant le temps de la semaison^ seul dans tout le pays son colombier resta ouvert ; et vers la fin du jour, son ancien garde-champëtre vint, le chapeau sur la tète et la chique à la bouche, lui déclarer procèsverbal pour infraction à son propre règlement. Derizelles avait, en outre, fait tapisser la chambre où il habitait avec une collection de tous les actes publics émanés de son règne municipal, et sa femme le surprit un jour se promenant avec mélancolie au milieu de ces vestiges de sa grandeur passée, revêtu de Técharpe qui en avait été le signe distinctif .

Tous ces vains simulacres étaient impuisants pour combattre la nostalgie de notoriété dont souffrait Tancien adjoint, et à ses blessures d^amour-propre vint se joindre une plaie d'intérêt non moins douloureuse.

A Tépoque où son aventure avec' la Roussette était venue provoquer sa destitution, Derizelles prévoyant déjà la fin prochaine de sa femme, feignait depuis quelque temps une hypocrite rupture avec ses mauvaises habitudes. Si tardif que fût ce repentir apparent, il avait touché la fermière, qui, malgré tout, conservait un fond d'affection à Thomme qu'elle avait choisi pauvre entre tous les riches pariis qu'on lui avait pro-posés. Aussi avait-ellemanifestérintention défavoriser

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son mari autant que la loi le permet à une femme quand elle a apporté toute la fortune de la communauté. Mais le scandale donné dans sa maison avait indigné la mourante et modifié ses dernières disposi* tions. Le jour où mourut sa femme, Derizelles^ qui s'écriait douloureusement : Ah ! je perds beaucoup, aurait pu dire plus justement qu'il perdait tûut..JBn effet, il n'était plus guère que le tuteur et le fermier de son fils. Sa tutelle était soumise à la surveillance active d'un conseil de famille, et, au jour de sa majorité, le pupille, conseillé par les parents de sa mère, pouvait se croire quitte envers son père en lui assurant uniquement la provision alimentaire exigée par la

loi.

En prévoyance d'un avenir prochain, puisque son

fils avait dix-sept ans, Derizelles voulant s'assurer sa

reconnaissance future, commença à lui donner une

liberté d'existence absolue. Il encouragea surtout chez

son fils les penchants que la mère avait combattus

pendant son vivant, et, entre autres, le plus absorbant

et le plus exclusif de tout travail, la chasse»

Au lieu de faire d'Isidore un second lui-même dans

la maison, au heu de l'initier à l'avance à des intérêts

qui devaient un jour être les siens, ildévefoppa autant

qu'il put le goût de la vie errante et sauvage, sachant

que l'habitude en ferait un besoin. Du matin au soif,

Isidore était en campagne, le fusil à l'épaule, le carnier

au dos. Son père lui avait acheté des armes de luxe et

de précision inconnues aux autres chasseurs du pays.

5S m LE SABOT ROUQE.

et qui faisaient de lui un concurrent dangereux devant le gibier. Il lui avait loué des chasses réservées* •• Isidore avait une meute formée de bêtes de race, dont on venait de loin lui demander la oouverture, qu^il refusait toujours. Son chenil était cité dans le dépars tement^ où lui-même avait une réputation de fin tiretur. Le roi Charles X , qui avait entendu parler de son adresse» et voulant en juger par lui-même ^ le fit inviter à Tun de ses tiréi dans le parc de Fontainebleau.

Isidore y fit merveille ; aussi le royal témoin de ses eiploits lui donna-t^il , comme marque do sa satis* faction^ le fusil dont il s'était s^rvi.

Cependant Derizelles fils devenait de plus en plus indiflfêrent à tous les plaisirs et à toutes les distractions de son âge. 11 ne fréquentait ni le cabaret ni le bal^ et ce rustique Hippolyte^ qui ne songeait à aucune Aricioi donnait tout soiv temps à la chasse ou auxoccupationa qu'elle entraine, à Tentretien de ses armes, à Téducation de ses chiens. Pour qu'il ne fût pas privé de son plaisir par la fermeture^ son père lui avait loué un étang et une partie de la rivière où il pouvait à toute époque aller tuer le gibier d'eau. Le fermier sacrifiiait souvent une partie de saréedtede fourrage en laissant sur pied ses prés ou ses luzernes pour conserver du couvert au gibier qui abondait nécessairement dans ces remises où Isidore ne laissait pas entrer les autres chas^ seurs du payi^. A vingt ans^ hors la chasse^ celui-ci ne comprenait pas l'utilité d^ rexistence; il Qe yiva|t

LB SÂBOt ItOOâB. 8t

bien qu'en plake, et ne reâpirftit amplement qnd dans Tatmosphère chargée d'oxygène des bois.

Les parents maternels d'Isidore vinrent reprocher à DerizeDes l'étrange vie qne celui-ci laissait mener à son fils. Ils voulaient qu*il fit tisi^e de son autorité pour l'obligea à s'occuper plus utilement.

— De quoi vous plaignez-vous î répondait malicieusement le vieillard. Quand sa défunte mère est décédée, il était chétif et tout malingre comme elle ; on croyait même qu'il ne durerait pas longtemps. Je Tài laiAiré vivre comme il a voulu^ courant les champs^ courant les bois à la pluie, au soleil, au brouillard, pAt là neige^ et le voilà maintenant aussi solide que le long rocher ? — Y voyez-vous du mal ?

Lorsque Isidore atteignit sa majorité^ son pèfe lui fit une scrupuleuse reddition de comptes qui n'offrait aucune prise aux sévérités d'un conseil de fkmille mdl disposé.

— Mon cher garçon^ lui dit-il peu de tetnps aprés^ laisse un peu ton fusil, nous avons à causer. Te vdici maintenant, de par la loi, maître et seigneur de tûimèmev libre de faire tes fantaisies que je n'ai jamais beaucoup contrariées, propriétaire unique de ta fortune que je t'ai fidèlement conservée, comme nos parents ont bien été obligés de le reconnaître. Maintenant^ mon gai"çon, sans te commander qu'est-ce que tu comptes faire?

La réponse d^Isidore fut qu'il ne comptait rieh changer à ses habitudes.

perizeUes secoua la tëtC;, alluma sa pipe à un chaiv

bon, s'entoura d'un nuage de fumée^ et reprit gravement:

— Mon cher garçon, ça peut t'amuser de brûler de la poudre, je ne dis pas non ; mais ça n'est pas un état, et rbomme n'a pas été uniquement mis au monde pour détruire^ au contraire. La famille est le lien des sociétés ; lu verras ça dans tous les livres.

— Au chenil^ Tambeau, interrompit Isidore en allongeant un coup de pied à l'un de ses chiens qui s'approchait du f oy er.

— Je disais donc, reprit Derizelles, que te voici, par exemple^ en âge de te marier.

— Je n'y ai jamais songé, répondit Isidore avec une indifférence sincère.

— Ton oncle Louciot y a songé pour toi^ et ta cousine Mélie aussi. — Elle est gentille, ta cousine Mélje^ et elle a bonne envie de faire prendre l'air aux frusques quasiment toutes neuves que ta chère et défunte mère regrettée à laissées dans son armoire, dit Derizelles en levant son bonnet. Qu'est-ce que tu en penses? ^jouta-t-il,

— S'il vous plaîtî dit Isidore, qui s'était remis à nettoyer la batterie de son fusil.

— Je te demande , continua Derizelles , si un mariage avec ta cousine Mélie serait dans tes idées !

— Âh ! ah ! dit Isidore avec un mouvement d'épaulçs dédaigneux. — Mélie ! je n'en dis pas de mal; elle ou une autre, ça m'est égal. Tenez, si vous voulez, nous recauserons de ça aux bécasses.

Isidore avait Thabitade de désigner les différentes époques de Tannée selon les différentes espèces de gibier dont elles amenaient le retour.

Derizelle3 secoua avec son ongle la cendre de sa pipe, et dit à son fils : « Je te comprends. Tu ne veux pas marier tes beaux écus neufs avec les trois vieux sous de ton oncle Louciot. Tu as raison. 9

Chez le paysan de la nature la plus épaisse en ap« parence, il y a toujours l'étoffe d^un diplomate lorsque son intérêt est mis en jeu. Chez lui, la ruse devient alors uninstinct dominateur de tous les autres instincts, n se passe dans les campagnes des drames et des comédies où la puissance, Tingéniositéetla multiplicité des moyens employés pour arriver au dénouement étonneraient les imaginations les plus fécondes et les plus variées.

Ainsi , lorsque Derizelles éveillait des idées de mariage dans Tesprit de son fils, ce n'était pas qu'il fût désireux de le voir s'établir prochainement, au contraire.

En encourageant la passion exclusive dlsidore pour la chasse , il savait le rendre notoirement incapable d'administrer lui-même ses biens. Aussi, à sa majorité, Derizelles fils s'était-il remit tacitement sous la tutelle paternelle, laissant son père traiter à son gré toutes les affaiies et lui donnant toutes les signatures que celui-ci lui demandait, sans même regarder jamais les actes qu'il apportait à signer.

Le but secret de Derizelles était donc de prolonger autant qu'il le pourrait le célibat d'Isidore pour con-

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servei* le gfouvemement de sa maison^ qui lui échapperait sana douté dès qu'une féttime y serait iutrodùite*

Cependant, comme cette manœuvre aurait pu ètrd devinée par la famille, qui commençait à s'iîiquiéter de cet état de choses, Derizêlles continuait ostensible» ment à prêcher le mariage à son fils. Maïs tout en lui proposant chaque jour de nouveaux partis, il avait grand soin de mettre en relief, par d'insidieuses restrictions, les servitudes que le mariage impose, et qui naturellement devaient mettre en défiance un garçon habitué à Tindépendance d'action la plus absolue.

tJu jour, Isidore étant à la chasse dans une commune voisine, se trouva surpris par un de ces orages d'automne dont la durée se prolonge souvent quelques heures. Comme il s'était mis à Tabri sous une cabane de cantonnier, il fut reconnu par un fermier du pays qui lui proposa de l'emmener se réchauflTer et déjeuner avec lui. Isidore accepta, offrant pour son écot un lièvre qu'il avait tué dans la matinée.

Le fermier, qui s'appelait Bodard, avait une fille cotmue dans le pays sous le nom de la belle Sophie, fet qui jusqu'ici s'était montrée aussi dédaignenâe auprès des garçons que Derizêlles fils se montrait luimême indifférent auprès dés filles.

Sophie Bodard méritait d'ailleurs lé surnom qui la signalait à l'attention. C'était une créature d'aspect robuste et vaillant. On l'eût remarquée même dans le pays de Caux, où la beauté des femmes s'évalue avec âes poids et des mesurés. Les admirateurs de Léonard

OU ie Raphaël ne se seraient pas retournés, s'ils eussent rencontré Sophie, mais les enthousiastes de Rubens Tauraiont respectueusement saluée.

I^e beau temps étant revenu^ après le d^ljeuner Isidore quitta ses hôtes et se remit en chasse* l^ais il fut ^trfdt> tira mal et ne put rien tuer pendant le reste de la journée.

Lorsqu'il rentra le soir àla maison et qu'il raconta son déjeuner & la ferme des Bodard^ Isidore mit dans ce récit une animation qui lui était peu familière et dont ûerizeUes s'inquiéta instinctivement. Cette inquiétude devint une alarme véritable lorsqu'il apprit que le jeune homme dirigeait de préférence set chasses sur la commune habitée par la belle Sophie. Il prit secrètement des informations sur Bodard et sa fille, et ses informations n'étaient pas de nature à le rassurer, Sophie passait pour être une maitrcsse fille, dont le mariage ferait sans doute une maîtresse femme. Il eut même bientôt la certitude qu'il y avait accord entre Bodard et sa fille pour attirer Isidore chez eu^i:.

-^ Eh bien, garçon, dit-il un soir à celui-ci, on prétend comme ça, dans le pays, que tu cours après la belle Sophie et qu'elle a bonne envie de se laisser attraper. Sa dot est peut-être plutôt dans sa guimpe que dans sa poche, mais c'est une fille brave, et tu as bon goût. Pour lors, mon garçon, quand faut-il commander les violons?

Isidore ne donna pas grandes explications à son père ç» ioir^là; mais le lendemain il lui annonça

qu'ayant été reçu et nourri deux fois chez les deux Bodard, il avait cru convenable de leur rendre leur politesse en les invitant à dîner prochainement.

— ÂlorS; fit Derizelles, ce sera comme qui dirait on repas d'accordailles.

Isidore ne répondit pas^ mais son père comprit bien que c'était une manière de dire oui. Et pendant toute la nuit^ il secoua son sac aux ruses pour en trouver quelqu'une qui pût conjurer le danger dont il se sentait menacé.

Afin de prouver à la famille qu'il ne mettait aucun empêchement au mariage de son fils^ Derizelles alla d'abord instruire tous les parents des intentions matrimoniales qui s'étaient enfin développées chez Isidore^ et les invita tous au repas donné en l'honneur de la belle Sophie, qu'il appelait déjà ce ma bru. d

Ce repas, particulièrement en gibier^ fut un vrai repas rustique, abondant, bruyant, plein de bonne humeur et de grosse gaieté. Toutes les richesses du dressoir, tous les trésors dont l'exhibition est seulement réservée pour les grandes solennités domestiques se trouvaient sur la table ; il y avait même des fleurs^ et Sophie Bodard éprouva quelque étonnement en s'apercevant que le bouquet placé à côté d'elle se composait de plumes de faisan doré : cette recherche était due à la déUcatesse d'Isidore Derizelles. Le dessertfut arrosé par des vieux vins qui dataient des meilleures récoltes faites dans le pays. On chanta au café; Derizelles luimême voulut dire la sienne^ et sa voix ne trembla pas.

lorsqu'il s'aperçut que mademoiselle Sophie Bodani qui semblait intèrieuremeut marquer la lingerie à son chifiâre^ tàtait le grain des nappes et des serviettes, et faisait, d^un œil plein de convoitise, le dénombrement de l'argenterie étalée sur la table, pendant que pardessous, elle jouait au pied chaud avec Isidore, qui se grisait jusqu'à la cravate.

Après le repas, DerizeUes père invita son fils à promener Sophie au jardin potager, et quand on fut seul entre parents, on commença à faire des allusions au mariage des enfanis.

Isidore demeura fort embarrassé en se trouvant seul avec Sophie ; au lieu de la mener au jardin, il la conduisit dans une pièce où étaient ses instruments de chasse. L'un après l'autre il lui montra tous ses fusils, lui citant le nom des fabricants, lui disant les prix qu'ils lui coiitaient ; et comme dan^ le nombre il se trouvait une arme de luxe venue d'Angleterre et valant biea un arpent, disait Isidore, Sophie laissa deviner dans sa réponse qu'elle aimerait autant voir cet arpent-là au soleil. Après les armes vint l'examen de tous les engins et ustensiles employés par les chasseurs. Isidore montra à la jeune fille ses sacs aplomb, ses carniers^ ses poudrières nouveau système : il ne lui fit grâce ni des guêtres, ni des bottes de marais, et s'il ne lui en fit pas compter les clous, c'est qu'il était timide. De la salle d'armes, Sophie dut aller au chenil, et connaissant le proverbe : «Qui flatte le chien flatte le maître, » elle fit beaucoup de caresses à Tam-

m A^JSSABOT ROUGE.

b^u, RuetQudi Finaud^ qui ae lui iémoigadienteapen*» dant qu'une bienveillance équivoque, car, à premier flair^ ila avaient deviné en elle une personne aniipa* tbique à leur raoe.

Cette antipathie , qu'elle s forçait de disaimuler, eut bientôt Foccasion de se miinifester dans un mouvement qu'elle ne put retenir. Au moment de se retirer, oon^me Sophie cherchait son ehàlej qu'elle avait posé sur un fauteuil dans la chambre du père Derizelleg;, elle le trouva occupé par une grouillante portée de petits chiens nouvellement nés^ et apportés là par son fptur beaurpëre. En voyant son beau chàle souillé par la petite famille eanine, la coquette paysanne donna un échantillon de son caractère. Isidore crut assister à Veiplosion du baril où il serrait sa provision de pondre. £n secouant son châle, Sophie jeta à terre les animaus: innocents^ caisse de sa colère, et les chassa devant elle i coups de pied. La lice voyant battre sa progéniture, commença i gronder, et on dut l'emmener pour qu'elle ne s'élançât point sur la jeune fille.

Tel fut l'épisode final de cette réunion de famille qui -sa termina non sans embarras et sans contrainte de .part et d'autre.

Cependant, lorsque Derîzelles se trouva seul avec son fils, il essaya de justifier le mouvement d'humeur échappée Sophie Bodard, en disant que toutes Jes femmes étaient les mêmes lorsqu'il s'agissait de leurs chiffons, et il finit par une apologie des vertus domestiques constituant la bonne ménagère^ et qu*il disait

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avoir remarquées dans sa bru future; mais Isidore Tinterrompit brusquement en lui disant qu'il n'épouserait jamais une femme qui battait les chiens.

— Hélas ! mon garçon, fit Derizelles en levant les bras au del avec désespoir, que vont dire nos parents? Mais lorsqu'il fut entré dans sa cbambre^ il se frotta singulièrement les mains et fit joyeusement sonner le trousseau des clefs de la maison, que pendant un instant il avait craint de voir pendre à la ceinture de la belle Sophie.

Pendant une semaine, Bodard et sa fille attendirent vainement le retour d'Isidore ; — mais le jeune chasseur avait changé ses brisées. — Son père apprit qu'il fréquentait particulièrement le bois de la Fontaine, où les bécasses commençaient à se montrer. Dans ce petit bois, voisin de la rivière, et qui appartenait à Derizelles^ eelui-ci avait fait établir un lavoir couvert, où les femmes pouvaient laver en toute saison.

1-^ Puisque tu restes le soir à TaSùt à la Fontaine, dit-il à Isidore, tu devrais bien ramener la Lizon, qui lave notre lessive. Les chemins sont mauvais, tu conduiras la charrette, que la Lizon me ramènera en moreeau]^ un de ces jours.

La lessive de Derizelles dura autant que le passage des bécasses^ et comme Isidore ramenait la charrette les soirs, en compagnie de la Lizon, elle ne fut pas brisée*

LA LIZON

Lorsque par un ingéoieuxstratagème Derizelles avait fait échouer le projet de mariage entre son fils et la belle Sophie, il avait compris néanmoins qu'Isidore pouvait être repris prochainement d'une nouvelle velléité matrimoniale et que la prolongation de son célibat pourrait bieu faire naître des éventualités nuisibles à ses intérêts. Aussi, changeant tout à coup de système, il se résolut à marier Isidore. Mais parmi toutes les filles du pays il n^en trouvait aucune qui répondit au type de bru qu'il s'était créé. Il rêvait en efltet pour bellefille une femme pauvre, isolée, qui devrait tout à son mariage, une épouse-servante se trouvant sufiisamment gagée par le don d'un anneau conjugal et oui renon^

cerait A toutes ses prérogatives d'autorité pour n^ètre dans le ménage que Tinstrument passif des volontés de son beau-père. Ce fut alors qu'il avait songé à une fille de ferme nommée la Lizon et qui remplissait les deux premières conditions de son programme, puisqu'elle était pauvre et sans famille.

La Lizon n'était pas du pays, ni même des environs; elle était née dans un des départements voisins de la Flandre, dont les habitants viennent, pendantles années d'abondance, offrir leurs services aux grands fermiers de la Beauce ou de la Brie, qui n'ont quelquefois pas assez de bras pour faire leur récolte. Engagée comme journalière par Derizelles, elle n'avait pu retourner dans son pays avec ses compatriotes, ayant été prise par la fièvre de moisson, nom que l'on donne dans quelques campagnes à une sorte de courbature qui succède aux excessifs travaux des champs. Lorsqu'elle s'était rétablie, la Lizon avait demandé à Derizelles s'il voulait la garder dans sa ferme, et celui-ci y avait consenti sans aucune arrière-pensée, et jugeant seule* ment profitable d'utiliser la bonne volonté de travail qu'il avait remarquée en elle.

 l'époque où les relations établies entre les familles Bodard et Derizelles semblaient indiquer une prochaine alliance entre elles, il y avait deux mois que la Lizon était' installée à la ferme.Une circonstance particulière attira sur elle l'attention d'Isidore, Doué d'une grande finesse d'observation, Derizelles avait cru remarquer que sa nouvelle servante manifestait une grande anti-

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patbie pour la HWe Sophie 3odard^ et il s'apar^qt quQ la joie intérieure qu'il avait ressentie lui-même à 1a X«pture du mariage était partagée presque ii^diacrètep^içut par la I^izon. Yaguemeut d'abca^di et sans idée ençQV^ arrêté^j, Perixelles avait alors étudié minutieu» sèment le caractère de cette fille. A Tinsu d'^Ue-^piôme il \9, 90uimt à des expérience» où elle révéla oaiveipent une de ces uatures dociles à recevoir les empreintes gu'ou leur donne.

Cependant^ comme le mariage d'Isidore avec une servante devait soulever toutes les récriminations de la famille du jeune homme^ et comme il oomptait luimême paraître s'opposer à cette mésalliance * pour mettre enauite un pri^ à son consentement, Derizelles ne crut pas prudent de s'ouvrir franchement de se^ projets à une fille qui aurait pu en compromettre la réussite par une indiscrétion. H préféra donc abandonner la Lizon et son fils à leur propre initiative, et 9e borna seulement à leur fournir Toccasion de seren* contrer familièrement S'il eut d'abord quelques scru^» pules du singulier rôle qu'il laissait jouer è la paternité^ il les apaisa facilement en songeant au dénouement légitime qu'il comptait donner à ce rapprochement naturel.

|ua Lizon était une fille de vingt«trois ans> ayant cette apparence de cariatide humaine qu'Isidore avait particulièrement remarquée dans la personne de Sophie 3pdard. Ainsi, comme Derizelles l'avait bien prévUf. les renoontres quotidiennes des deux jeunes

ite dAfiOT ROOGE. fi

gens atl bofa de la Fontaîtie, pendant te passage ded bécasses, sauvè!*ent la vie à quelques-uns de ces oiseaux .

Isidore et la Lizon^ ayant la conscience que leur intimité clandestine était rèprochable, prenaient d'ailleurs les plus grandes précautions pour ne pas se trahir. Sans qu'ils s'en dotitassent Tun et l'autre, cetttt prudence même rendait service à DeriKelles. Il pouvait craindre, en effet, qu*im scandale devenu trop évident ne fit voir clair dans son jeu et ne Tobligeât à renvoyer la Lizon avant que celle-ci eût inspiré à Isidore Une passion assez vive pour le rendre invulnérable à toutes les remontrances et à toutes les tentatives que sa famille pourrait faire auprès de lui, dans le but de les séparer. — La Lizon, d'ailleurs, n'avait démenti au* cUiie des qualités passives que Derizelles avait constatées en elle. Humble nature, vouée par le sort à la servilité, bien évidemment elle ne voyait dans sa fiaison avec Isidore qu'un incident passager dont la durée était soumise aux caprices d'un jeune homme, qu'elle considérait toujours comme un maître. Cependant l'attachement qu'elle éprouvait pour lui n'en était pas moins très-vif, maïs Derizelles, qui l'épiait constamment dans ses actes et dans ses paroles, devinait bien qu*au fond de sa pensée eUe était résignée d'avance à subir les conséquences de son état de servitude. Quant au sentiment qu'Isidore éprouvait pour elle, l'analyste n*y eût certainement pas découvert toutes lês'délicatesees qui distinguent; Tamour^ toais il y eût trouvé

toutes les violences qui caractérisent une passion dont Tunique mobile est une insurrection de la nature.

Six mois après leurs premières rencontres au bois de la Fontaine, si Derizelles eût voulu faire acte d'autorité en les séparant^ sa volonté eût sans doute été obéie. Aussi dut-il travaillera provoquer chez les deux jeunes gens une résistance dont il avait besoin^ puisqu'il comptait en faire l'objet d'une lutte factice^r/i^ans laquelle son véritable but était de céder en faisant toutefois ses conditions.

Derizelles s'appliqua donc avec beaucoup d'adresse et de ménagements à faire naître dans les relations de son fils avec la Lizon des incidents qui devaient avoir pour résultat de les attacher plus étroitement l'un à Tautre.

11 commença d'abord par éveiller dans l'esprit de la jeune filledes instincts de coquetterie^ auxquels celle-ci s'abandonna bientôt uatureUement^ lorsqu'elle s'aperçut que les soins nouveaux qu'elle prenait de sa personne étaient remarqués par Isidore, dont le père excitait la jalousie en paraissant croire que la servante se faisait belle pour plaire à quelque garçon du pays. La visible inquiétude qui se trahissait alors chez le fils du fermier vint révéler à la Lizon l'étendue du pouvoir qu'une femme peut, en certains cas, exercer sur un homme. Peu à peu elle prit goût à renouveler des tentatives de despotisme féminin dont le succès faisait chaque jour faire un nouveau progrès à son influence, et l'encourageait dans une voie au bout de laquelle

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eUe ne devait pas tarder à concevoir les espérances ambitieuses dont Derizelles avait voulu lui laisser Tinitiative.

Cependant, lorsque les choses en furent arrivées au point qu'il avait souhaité^ c'est-à-dire lorsqu'il eut la conviction certaine que les deux jeûnas gens étaient d'accord entre eux, et qu'un mot de lui suffirait pour provoquer le dénouement qu'il avait rêvé, Derizelles s'effraya tout à coup. Après avoir désiré rencontrer pour belle-fille une femme qui lui ferait l'abandon de son autorité, il fit la réflexion qu'une fois mariée, sa bru pourrait bien, avec le temps, accomplir une révolution de ménage pour reconquérir le pouvoir, et ce fat alors qu'il songea à s'en assurer la jouissance par une combinaison dont le résultat devait mettre en sa possession tout ou partie de la fortune de son fils. Mais pour faire réussir cette combinaison, et pour enlever tout caractère de dépouillement à la possession de cette fortune, Derizelles avait d'ailleurs besoin"d'un auxiliaire qui eût lui-même un intérêt à le seconder dans ses manœuvres; et voici le moyen qu'il imagina pour intéresser la Lizon à le servir dans ses des* seins.

Lorsque celle-ci avait conçu vaguement le projet de pouvoir être un jour la femme d'Isidore , eUe ne s'était pas dissimulé les empêchements qu'elle rencontrerait dans sa famille, et, malgré l'empire qu'elle exerçait sur lui, elle craignait toujours qu'U ne cédât aux obsessions dont il était devenu l'objet depuis que sa

7A LE SABOT HOUGE.

liaison avec elle était connue dans le pays. Bien qu'elle fût loin de supposer qu'elle avait en Derizelles un auxiliaire de son ambition, la Lizon ne put s'empêcher cependant de remarquer la neutralité tolérante conservée par celui-ci. Elle n'ignorait pas qu'il s'était refusé à appuyer de son autorité personnelle les exigences des parents d'Isidore, qui demandaient que la servante fût renvoyée.

Un jour que Fonde Louciot était venu faire une démarche à ce propos^ Derizelles^ se sachant écouté par la Lizon^ avait répondu à son beau-frère :

— Si vous tracassez comme ça ce garçon dans ses amourettes, vous êtes capable de l'entraîner plus loin qu'il n'a envie d'aller. Les jeunes gens, voyez-vous, beau-frère, c'est comme les jeunes chevaux qui ont trop de sang : si on tire sur le mors, ils s'emportent; il faut les mener doucement au guidon. /

— Mais, objectait l'oncle Louciot, avec tout ça mon neveu ne se marie point Cette Lizon est peut-être bien une fine mouche qui le dérange des bonnes idées pour lui en donner de mauvaises. Là, vous m'entendez?

— Si mon fils songeait à faire la folie que vous dites, il trouverait papa pour l'en empêcher, fit Derizelles en se Irappant la poitrine et élevant la voix pour être mieux entendu de la Lizon qu'il savait être aux aguets. Il ajouta :

— Ni vous ni moi , beau-frère, nous ne pouvons obliger le garçon à se mettre en ménage, si ce n'est

pas dans sa volonté. Mais de son côté^ il sait bien que s'il voulait épouser une femme qui ne me conviendrait pas pour bru, il serait obligé d'attendre sa grande majorité. En trois ans il passe bien de Teau sous le pont et bien des idées dans Tesprit d'un jeune homme. Avant qu'il puisse agir sans mon consentement, le temps aurait usé son amusette, à ce garçon.

— C'est égal^ insistait Louciot, c'est égal, il serait peulrêtre plus prudent de renvoyer cette fille. — On a vil des histoires... là. .. vous m'entendez?

— La renvoyer pour qu'il coure après... Vous n'êtes pas malin, beau-frère, répondit Derizelles. Mais n'ayez donc point de crainte. La Lizon est une vrai béte au bon Dieu ; si elle s'avisait de devenir trop maligne, je prendrais en journée, pour une quinzaine, la fille au père Lebœuf, une rusée femelle qui aurait bien vite décousu Isidore des jupes de la Lizon. — Et comme pour mieux faire pénétrer l'ingéniosité de ce stratagème dans l'entendement de son beau-frère, Derizelles lui enfonça son coude à angle aigu dans l'estomac.

— Je ne dis pas... je ne dis pas, murmurait Louciot mal convaincu; mais tout ça ce n'est pas des moyens bien légitimes.

— Mais, reprit Derizelles, pendant que mon garçon s'occupe de cette Lizon qui n'est pas bien méchante, il ne songe point à s'établir, et conséquemment^ de votre côté, vous ne devriez point vous presser de marier votre fille Mélie, à qui Isidore revien4ra toujoum

Men^ puisque ces enfants étaient destinés l'un à Tautre par ma chère et regrettée défunte.

Ces derniers mots avaient paru toucher Toncle Louciot; et les deux beaux-frères s'étaient séparés en assez bonne intelligence.

En rendant la Lizon témoin de cet entretien^ Derizelles av^it pour but d'éveiller ses inquiétudes et de bien lui faire comprendre que la réalisation des espérances qu'elle avait pu concevoir était][soumise à son autorité.

La servante demeura très-alarmée par cette révélation; malgré l'empire qu'elle exerçait sur l'esprit d'Isidore, elle comprit tout ce qu'il y avait de chanceux à attendre que celui-ci fût maître de sa volonté. Les paroles de Derizelles : a En trois ans il passe bien de l'eau sous le pont et bien des idées dans la tète d'un jeune homme, n l'avaient frappée comme une prophétie d'abandon.

Peu de temps après, Derizelles voulant s'assurer de rimpression que son entretien avec l'oncle Louciot avait produite sur la servante, fit avec elle l'inventaire du Unge de la maison, qui avait besoin de réparation, et lui ordonna d'aller retenir la fille au père Lebœuf pour une douzaine de journées.

La Lizon devint pâle comme le drap qu'elle était occupée à déplier. Mais Derizelles ne parut point s'apercevoir de son trouble. Lorsque, le soir, il lui demanda si elle avait fait sa commission^ la Lizon répondit que Rosalie Lebœuf avait des journées promises pour quinze jours. Derizelles feignit de croire à ce men-

songe, et les quioze jours écoulés^ il dit un soir i la Lizon avec qui il se trouvait setil :

— D'après ce que tu m'as dit, ça doit être demain que la fille ^u père Lebœuf commence ses journées à la maison. On dit que c'est une friande; tu mettras un peu de porc dans la soupe.

— Nous n'avons point besoin de Rosalie^ interrompit vivement la lizon^ et ayant ouvert la grande armoire où Ton serrait le linge, elle ajouta : J'ai fait là-dedans plus de reprises qu'il n'y a de grains d'orge dans un boisseau.

— Quand donc que tu faisais cette besogne ? Je ne t'y ai point vue^ demanda négligemment Derizelles.

— Je prenais sur mes nuits pour ne point faire de tort à mon travail de la journée, répondit la Lizon; et elle ajouta^ comme pour aller au-devant d'un reproche de désobéissance : Ça vous aura toujours épargné les journées de Rosalie^ sans compter qu'elle est une forte mangeuse.

— On le dit, fit Derizelles. Mais c'est égal^ tu aurais pu ne pas te donner cette peine. Ce n'est pas dans nos conventions que tu travailleras la nuit.

— Un peu plus de besogne ou un peu moins^ qu'est-ce que ça fait^ quand on n'est pas fainéante?

— Tu es laborieuse^ économe^ bonne ménagère, j'apprécie tes qualités^ murmura Derizelles; aussi, je te l'aflSrme, ce ne sera pas sans regret que je te verrai partir d'ici, parce qu'on sait ce qu'on quitte et on ne sait point ce qu'on prend.

£a entendant ces paroles, qui semblaient présager un congé, la Lizon laissa tomber à terre la soupière qu^elle était en train d'essuyer.

— Ah I s'écria-t-elle en se baissant pour ramasser les morceaux et déguiser son trouble, ne me grondez pas... je la payerai sur mes gages.

— Assieds-toi là, dit Derizelles en lui indiquant un escabeau au coin de la cheminée, et il ajouta :

— Lizon^ ma fille, j'ai deux mots à te dire. Tu es la bonne amie de mon fils, et tu lui travailles Tesprit pour te faire épouser. Ne dis pas non ; je connais ton jeu comme si je t'avais choisi les cartes. Et fixant sur la la servante interdite un regard qui semblait pénétrer jusqu'au fond de sa pensée, il ajouta en posant sur sa poitrine ses cinq doigts largement ouverts : La main là-dessus, Lizon, est-ce que tu aimes mon garçon?

— Ah! fit la Lizon avec un cri de conviction, pour ça, oui, bien sûr !

— Eh ! eh ! fit Derizelles, tu n'as pas mauvais goût, et Isidore a de quoi se faire aimer : c'est un des plus gros propriétaires du pays.

— Malheureusement, interrompit la Lizon.

— Gomment dis-tu ça? Souhaiterais-tu donc qu'il fût pauvre ?

— Je dis malheureusement pour moi.

— Alors, Lizon, ma fille, une supposition qu'au lieu d^être le maître de tout son bien, Isidore ne serait qu'un serviteur de la maison, comme toi-même tu n'es qu'une servante, tu l'aimerais autant?

La lâzon inclina la tête en «igné d'assentiment.

— On dit ça parce qn'on ne peut pas dire autrement, murmura DerizeUes avec défiance. Mais si mon fils était privé de fortune, ou qu'il eût seulement la moitié de moins qu'il a^ ça ferait peut-être bien du changement.

— Ah 1 fit la Lizon avec tristesse, je sais bien que je ne peux pas tous faire croire...

— A quoi 1 à ton désintéressement? Dame, ma fille, c'est que c'est un peu dur ; une jeunesse qui arrive comme ça dans une maison où il y a du bien, ça prête à bien des suppositions... — Le monde est méchant, tu sais. — Si tu avais encore un brin de dot.., mais tu n*as rien, pas vrai?

— Vous le savez bien, monsieur DerizeUes.

— Et tu n'as rien non plus à attendre de ta famille?

— Je n'ai plus de parents, je vous l'ai déjà dit.

— De façon que si tu t'en allais d'ici, tu ne saurais pas trop où aller?

— J'irais à la grâce de Dieu. . .

— Eh I fit DerizeUes en secouant la tête , les beUes fiUes comme toi, c'est plutôt le diable qui leur montre leurchendn,

A ces paroles, qui semblaient lui pronostiquer pour l'avenir une vie honteuse, misérable peut-être, la Lizon porta la main à ses yeux comme pour retenir le jet de larmes qui s'en échappait, et, entraînée par un mouvement qu'eUe ne put retenir, eUe se jeta aux genoux du fermier en s'écriant :

— Ah! je VOUS en prie, ne me renvoyez pas.

Le douloureux accent de cette prière révélait à Derizelles la sincérité d'une passion dégagée de tout calcul, n comprit que la Lizon était à sa merci et que le moment était venu où il pouvait^ sans courir de risques^ lui faire connaître à quelles conditions il donnerait son consentement immédiat à son mariage. Feignant alors d'être épu par la propre émotion de la jeune fille qui était restée à ses pieds, le fermier la releva paternellement.

— Ehbien^ non! on ne te renverra pas,s'écria-t-ill Ecoute^ Lizon^ je vais te confier un secret. J'ai le désir que tu sois ma bru. Qu'est-ce que je demande d'abord ? le bonheur de mon fils. £h bien, prouves-moi que tu l'aimes autrement que pour sa fortune, et au lieu d'attendre trois ans, — trois ans, c'est long, ma fille, — dans trois mois tu seras la femme d'Isidore.

— Mais quelle preuve puis-je vous donner? demanda la lizon.

Derizelles s'expliqua nettement, clairement et avec lenteur, pour bien se faire comprendre.

En échange du consentement qu'il donnerait au mariage de son fils avec la servante, il voulait qu'Isilui fit une donation de la moitié de sa fortune et de ses biens, et c'était la Lizon elle-mèkne qui devait suggérer au jeune homme l'idée de cet abandon dans une circonstance que Derizelles se réservait de faire naître.

Proposer un pareil marché à une femme moins éprise et moins désintéressée c[ue l'était la maîtresse

de son fils, était chose difficile et dangeretse à la fois; mais ce danger n^existait pas avec la Lizon qui était an contraire heureuse de pouvoir donner aussi facilement une preuve de son désintéressement Cependant^ craignant que la jeune fille n'éprouvât quelque scrupule à provoquer Isidore à un acte qui le dépouillerait d'une partie de son hien, Derizelles lui fit habilement comprendre que celui-ci ne perdrait rien i l'abandon d'une moitié de sa fortune^ puisque cette moitié devait lui revenir un jour par héritage. En outre de cette condition capitale^ le fermier exigea de sa confidente un secret absolu sur Tintelligence qui existait entre eux, et il n'eut point de peine à la persuader de la nécessité de cette discrétion.

— Et d'abord, dit-il, comme aux yeux des parents dlsidore et comme aux siens mêmes je dois paraître opposé à ce nmriage, il faut, à compter de demain, que toi et moi nous vivions comme chien et chat. Et après avoir expliqué à la Lizon le caractère del'antagouisme apparent qui devait exister entre eux dans leurs rapports journaliers, Derizelles lui traça longuement un plan de la conduite qu'elle devait tenir avec Isidore, pour le disposer graduellement à accueillir Tidée de se déposséder au profit de son père.

Cependant , au moment où Derizelles s'assurait le concours d'un auxiliaire obéissant et intéressé à faire réussir ses projets, il se produisit une circonstance qui menaça un moment d'en compromettre la réalisation.

Chaque année, au carnaval^ des jeunes gens du

Bt LE SABOT ROUGE.

pays formaient entre eus une mascarade, passant en revue tous les individus des deux sexes qui^ dans le cours de Tannée, avaient ofiert quelque prise à la malignité publique. Ceux qui organisaient cette procession satirique s'efforçaient à rappeler dans leurs déguisements une ressemblance grotesque avec les victimes désignées par le jury de la médisance villageoise. Bien longtemps avant le mardi gras^ les esprits aristophanesques de Tendroit se réunissaient pour composer une sorte de complainte explicative, servant de légende à la caricature, et qui était répétée le soir au bal masqué. Gomme, chaque aimée, chacuu avait le droit à la réciprocité, si vives que fussent ces plaisanteries, elles étaient généralement acceptées par ceux mêmes qui en faisaient les frais. Cet usage n'entretenait peut-être pas positivement Tamitié entre les habitants de l'endroit où il se pratiquait; mais, dans toutes les conditions où il se trouve, l'homme éprouve une telle satisfaction à rire des infirmités ou des faiblesses de ses semblables, que l'autorité n'avait jamais pu parvenir à détruire cette coutume. C'est surtout quand un usage est mauvais qu'il se perpétue. D'ailleurs, en France, il est diflBLcile et même dangereux d'attenter aux franchises de l'ironie ; et si la langue française est aussi répandue en Europe, c'est peutêtre parce qu'elle est méchante.

Le fils Derizelles était peu aimé à Saint-Clair. Son caractère sournois, sa persistance presque dédaigneuse à se tenir à l'écart des jeunes gens de son âge, avaient

LE SABOT ROUGB. •»

créé entoe eux et lui un comnoiencemeiit d'antipathie, qall envenima maladroitement en faisant dresser des proeès*Teri>aiix aux chasaenn surpris sur ses terres, ou en dâionçantdes braconniers à la vigilance des gardes.

Le parti féaûnin dont il avait repoussé les séductions, unissant ses rancunes à celles des garçons^ il fut un jour décidé que Derizelles fils payerait au prochain carnaval son écot à la vieille tradition de mo* querie. On le représenta en effet vêtu en costume de chasseur ridicule tenant en laisse une meute composée de tous les chiens errants qu^ou avait pu réunir dans le pays, et qui traînaient attachés i leur queue de vieilles casserolles et des tessons de vaisselle. Derrière lui marchait déguisé en femme un garçon dont le costume rappelait celui de la Lizon^ qui avait conservé i Saint-C3air les modes de son pays. Pour mieux représenter la servante dont la taille était très-élevée^ il s'était fauché sur des échasses et dirigeait Isidore^ qu'il conduisait en laisse^ en le frappant avec un long fouet dont les lanières étaient figurées par une paire de jarretières. On n'avait eu garde d'oublier un défaut phy* sique qui prêtait naturellement à la caricature. Derizelles fils avait une épaule un plus haute que Tautre. dette imperfection, grotesquement exagérée, était devenue une montagne formée avec des étoupes.

Aucun des traits grossiers de cette personnalité brutale ne fut perdu pour les spectateurs, et le couple Isidore- Lizon eut les honneurs de la mascarade.

OmsfëUeê £U jnencontra J^ i^rtége nu moment où

on faisait bisser dans la complainte le couplet qui le concernait, et dans son Sosie, qui lui présenta ironi* quement les armes, il reconnut un jeune ouvrier carrier du pays nommé Cantain^ qui non-seulement était lo principal acteur dans cette épigramme en action, mais qui en était encore Fauteur.

Si rustre qu'il fût d'enveloppe et d'intelligence, cette brutale parodie atteignit profondément Isidore dans sa vanité, le seul point resté sensible sous sa triple couche d'abrutissement. S'il conçut contre Gantain^ qui venait ainsi de le livrer à la risée publique^ une de ces rancunes dont la violence s'augmente avec l'impossibilité de la satisfaire^ il rapporta chez lui un vif dépit contre la Lizon. Comme les jeunes gens que la fai« blesse de leur caractère destine infailliblement à subir un joug quelconque et qui sont quelquefois pris d'un accès d'indignation contre leur servilité^ Isidore fut pris soudainement d'un accès d'indépendance^ et il manifesta assez brutalement à la Lizon l'intention de rompre une liaison qui attirait le ridicule sur sa personne.

La Lizon alla tout efi^yée conter ce qui se passait à Derizelles. Celui-ci s'en émut d'abord. Tout le succès de sa combinaison reposait sur l'influence que la servante exerçait sur l'esprit de son fils. Si celui-ci parvenait à se dégager, Derizelles comprit qu'il perdait tout moyen d'action sur lui. Cependant il se rassura bientôt et rassura en même temps la Lizon. Bien qu'il fût un psychologiste peu subtil^ il connaissait assez le

caractère d'Isidore pour deviner que celai<ci ne persévérerait pas longtemps dans ses projets de rupture.

— La chose est prompte à dire, mais non pas à faire, dit-il à la Lizon ; il faut qu'il t'épouse.

— Ah I fit la servante sérieusement inquiétée, il est bien loin d'y penser maintenant. Je crois plutôt qu'un de ces matins il va vous demander de me renvoyer.

— Ta^ ta, ta, fît Derizelles ; et s'apercevant que la Lizon avait les paupières rouges : D'abord, lui dit-il, s'il s'aperçoit que tu te mouilles les yeux, ça ne le fera pas revenir à toi, bien au contraire. Je t'ai dit que tu serais ma bru; un homme d'honneur n'a que sa parole. Isidore t'épousera ; c'est aussi sûr que si tu avais sa bague au doigt.

— Mais que faut-il faire ?

— Tout ce que je te dirai.

Pour donner un caractère public à son afiBranchissement, Isidore commença à se montrer très-assidu au bal du pays, et il y fit ostensiblement une cour grossière à quelques jeunes filles dont la réputation de sévérité était plus que contestée. Il fut néanmoins ac« cueilli avec un dédain ironique, dont il s'irrita d'autant plus que la Lizon, feignant d'accepter la liberté qui lui était laissée, se montrait, de son côté, fort accès* sible aux galanteries dont l'entouraient les garçons du village.

Isidore avait compté, comme on dit vulgairement, qu'elle allait courir après lui, et lui fournir ainsi, en

M LE SABOT RODGB.

k traitant avec rigaeur^ l'occasion de démentir la servilité que la mascarade du mardi gras lui attribuait dans ses rapports avec elle.

Laissée à ses propres instincts^ la lizon eût peutêtre agi ainsi , mais en obéissant aux habiles conseils de son futur beau-père, elle ne devait pas tarder i reconquérir ^influence, un moment compromise^ qu'elle possédait sur Isidore.

Quel que soit le milieu où elle halnite^ la passion reste la même partout ; elle peut, selon le caractère des individus, varier dans les nuances, mais dans le fond elle est inunuable.

Ainsi Isidore, qui eiit peut-être persévéré dans sa détermination de rompre avec la Lizon si celle-di lui avait publiquement donné quelque marque de faiblesse^ commença à s'alarmer sérieusement en voyant que celle-ci demeurait fort indifférente à Tindifférence qu'il lui témoignait. Ramené auprès d'elle par le dépit autant que par l'habitude , au bout d'un mois Isidore en était déjà aux tentatives de rapprochement. Sous son épaisse enveloppe^ la Lizon était encore assez femme pour comprendre quels avantages elle ponvait retirer de sa position.

Il lui en coûtait^ cependant, d'avoir à dissimuler la joie que lui causait ce retour. Mais dès que Derizelles en avait constaté les symptômes, il lui avait ordonné de se maintenir dans une attitude rigoureuse^ qui devait avoir pour résultat d'amener la passion du jeune homme jusqu'aux deraièree limites, et les conseils d^

son futur beau-père lui avaient trop bien réussi pour que la Lizon essayât d'agir selon sa propre Yolonté. Sa rigueur tenante eut le résultat qu'en avait attendu le fermier. Isidore^ se livi^t tout entier, offiit on soir à la servante de lui signer une promesse de mariage pour Tépoque où il serait définitivement maître de ta personne.

•— D'ici à trois ans, vous aurez bien le temps de changer d'idée^ et, après ce qui s'est passé, j'ai le droit d'être défiante^ lui dit la lizon.

Armée de cette défiance apparente, elle écouta avec une grande froideur toutes les protestations que lui fit Isidore pour la convaincre de la sincérité et de la durée de ses sentiments, n trouva dans cette occasion une sorte d'éloquence sauvage qui faiUit plus d'une fms faire sortir la Lizon du rôle qui lui était imposé. Pressée par le jeune homme^ elle lui posa alors nettement ses conditions.

— J'ai résolu, lui dit-elle^ de ne plus rien être pour vous, à moins d'être votre femme.

-*• Puisque je te le propose! interrompit Isidore.

-^ Je ne veux pas attendre trois ans^ répliqua la Lizon. Le mariage ne peut avoir lieu qu'avec le oon<^ sentement de votre père. Je vous donne trois mois pour obtenir ce consentement. Si dans trois mois votre père n'a pas dit : « Oui, » je quitte la maison, j'irai dans un pays où je ne sois pas compromise comme je le suis dans celui-ci, et où je pourrai peut-être m'é* tablir.

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— Mçiis^ demanda Isidore, tu ne tiens donc pas à moi, que tu peus me' dire tranquillement ces choses-là? ''

— Si vous avez réellement le désir de m'épouser, répondit-elle évasivement, vous saurez bien trouver un moyen de faire consentir votre père. Arrangez-vous pour cela, vous avez trois mois.

Isidore secoua la tête négativement^ et la Lizon courut annoncer à DerizelLes la proposition qui venait de lui être faite.

— Je te disais bien qu'il y viendrait de lui-même, dit celui-ci. Maintenant que le clou est planté, nous allons l'enfoncer.

Lorsque la brouille dlsidore avec la servante avait été connue, toute la famille du jeune homme s'était réjouie de cet incident comme d'une délivrance.L'oncleLouciot surtout, persuadé que la présence de la Lizon dans le pays était la cause de réloignement que son neveu montrait pour sa fille Mélie, pensait bien que le départ de la jeune fille amènerait entre le cousin et la cousine un rapprochement qui aurait un mariage pour conséquence. Aussi demeura-t-il étonné d'abord, puis inquiet ensuite, lorsqu'il vit que, malgré la rupture, la Lizon continuait à restera la ferme. Cette inquiétude, partagée par toute la famille d'Isidore, devint une alarme véritable quand on s'aperçut, à l'air triomphant de la Lizon, qu'elle' avait reconquis toute son influence sur son amant.

L'oncle Louciot comprit qu'il avait été joué par son

hean-frère. Il prit son neveu i part et loi fit on long discours pour le mettre en défiance contre la conduite de son père. Tous les parents, l'un après Tautre^ vinrent à son aide, et essayèrent de faire partager au jeune homme les soupçons qu'ils avaient eux-mêmes sur radmini$tration de Derizelles. Tous leurs efforts ne purent pénétrer Tépaisseur de son intelligence. La vie isolée d'Isidore^ en l'écartant des habitudes et des rapports sociaux, avait peu à peu annihilé ses facultés morales déjà peu développées, et fait de lui unt sorte d'être sauvage chez qui la réflexion devenait une fatigue. On crut plus facilement pouvoir Tindisposer contre son père en lui rappelant quelle avait été la conduite de celui-ci avec sa femme ; mais les sentiments de famille n'existaient déjà plus chez Isidore qu'à l'état de tradition confuse. Le seul souvenir qu'il eût conservé de sa mère^ c'est qu'elle avait retardé le moment où il avait pu se livrer sans obstacle aux instincts de sa nature^ tandis que c'était^ an contraire, à son père qu'il devait la liberté dont il jouissait, et qui était au monde la seule chose à laquelle il tint.

Au nom de toute la famille^ l'oncle Louciot se résolut alors à faire une tentative pour arracher Isidore à la double domination de son père et de la Lizon. 11 alla consulter une homme de loi pour savoir si les circonstances ne pouvaient pas fournir matière à une demande en interdiction ou tout au moins motiver la formation d'un conseil judiciaire. La réponse fut peu satisfaisante. L'interdiction^ qui ne pouvait être pro-

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noncée qu'après une enquête ayant constaté des actes d'imbécilité, de fureur ou de démence ^ et l'exercice exclusif delà chasse et le goût du célibat n'étaient pas considérés par la loi comme des motifs qui dussent amener la privation des droits civils. Quant à la formation du conseil judiciaire, il n'y avait pas davantage urgence à requérir cette mesure; un fils avait à tout âge le droit d'abandonner à son père l'administration de ses biens et de sa fortune.

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