‹ Le sabot rouge (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · A GUSTAVE MATHIEU · texte numérisé non relu

A GUSTAVE MATHIEU

La rue Saint-Denis aux prises avec la nature.

M. Gorenflot était un mercier retiré qui acheta une petite propriété dans les environs de Grateloup. La passion du jardinage s'empara de lui à un tel point qu'il changea plus de dix fois la physionomie de son jardin. Les quelques arpents de terre qui encadraient sa maison étaient jadis remplis d'arbres fruitiers d'un certain rapport en pommes, poires, prunes, noix , etc. M. Gorenflot décida que ce clos serait changé en potager, et lit abattre les arbres, malgré les remontrances de sa femme, personne essentiellement conservatrice. Après que les ouvriers eurent extrait les souches et racines des arbres fruitiers, ils plantèrent à la place des choux, des

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carottes, des artichauts et des asperges, Tancien mercier prétendant qu'il en retirerait un notable bénéfice ; mais, comme il n'avait pas de patience et que les légumes ne poussent pas sur la simple volonté des propriétaires, il arriva que M. Gorenflot se dégoûta de son potager de même que de son clos. Il arracha lui-même les légumes, ût venir un habile jardinier, et lui commanda de faire de ses arpents de terre le lieu de plaisance le plus beau qui se pût voir. Si le jardinier eût pu conformer son art à l'imagination du mercier, le jardin se fût transformé immédiatement en une sorte d'Ëden, car il ne s'agissait de rien moins que de montagnes, de coui:s d'eau, de pavillons chinois, de perspectives, d'alléeis ombreuses et de mille autres détails qu'on n'eût jamais cherchés dans la tête d'un homme dont la principale occupation avait été d'auner des rubans rue Saint-Denis pendant vingt ans ; mais les plus grandes folies sont quelquefois celles qui viennent le plus tard. Le jardinier, en homme qui ne veut point mécontenter ses clients, promit tout ce que son client souhaitait, et appela à son secours un architecte dessinateur de jardins qui s'entendit si bien avec lui, qu'en moins de deux ans le lopin de terre qui avait été clos, puis potager, puis jardin anglais, coûta à son propriétaire près de cent mille francs; le tout pour arriver à une sorte de platitude d'un goût douteux, où un chalet, ressemblant à une boite de confiseur, faisait une piètre mine. Le mercier ne. jouit pas longtemps de ses belles

imaginations. Cet homme, qui ayait passé vingt ans dans un comptoir à vendre de la mercerie sans se fatiguer de cette occupation régulière, était devenu à la campagne Tétre le plus fantasque de l'univers. Chaque minute amenait son nouveau projet ; sa cervelle était toujours en danse ; les idées bouillonnaient en lui, et son sommeil était troublé par des monologues sans fin, des cris, des secousses, des soubresauts tels que sa femme, effrayée, jugea à propos de faire lit à part. Si la malheureuse femme fut inquiétée par les visions nocturnes qui s'étaient emparées de son mari, elle ne fut pas moins tourmentée par des hallucinations diurnes dont les effets se tournaient contre l'innocent enclos. Prévoyant combien étaient ruineuses ces fantaisies, la mercière reprit son caractère d'ancienne maîtresse de pension, et signifia à son mari qu'il eût à s'abstenir désormais de changer la physionomie du jardin.

— Fais ce que tu voudras ailleurs, lui dit-elle, mais je te défends de tracasser mes fleurs*

Il fallait que la mercière éprouvât une vive colère, car elle s'était oubliée jusqu'à prononcer des paroles qui sont rarement perdues en ménage. Fais ce que tu voudras ailleurs^ avait-elle dit. Ces quelques mots si simples, dits avec légèreté^ qui ne contenaient certainement pas le sens que M. Gorenflot leur appliqua plus tard, semblèrent d'abord emportés par le vent. Il y a dans la vie mille paroles indifférentes, auxquelles l'homme ne prend pas garde sur l'instant, jusqu'au jour où certaines

actions nécessitent l'appui de ces paroles qui se retrouvent présentes dans le cerveau pour le plus grand étonnement de chacun : ainsi M. Gorenflot ne fit pas grande attention à Timprudent Fais ce que tu voudras ailleu/rs de sa femme. Tracassé de n'avoir plus de jardin à mettre à Tenvers, il méprisa son terrain comme chose inutile et ne trouva désormais aucun plaisir à s'y promener. Un jour, l'ennui le poussa dans la campagne, à travers champs, et, après une heure de marche, à la lisière de la forêt de Graieloup. Ce qui se passe dans la tête d'un ancien mercier jeté tout d'un coup en pleine nature est délicat à définir : sur mille sentiments divers qui l'assiègent, on peut être certain qu'il sourit tout à coup en rencontrant une clairière naturelle, faisant rond-point avec voûte de feuillage : car l'idée d'un énorme pâté assaisonné de non moins grosses plaisanteries, ce pâté bourré de lièvres, de pigeons, de ,làrd, mangé en société d'autres bourgeois, est certainement la première idée qui se rattache à la forêt. Les oiseaux, le feuillage, les arbres, sont repoussés à des plans très-lointains. Dans les bois, il est convenu qu'ion mange du pâté, qu'on boit du petit vin, qu'on chante des gaudrioles, qu'on rit et qu'on s'amuse extrêmement. Heureuses natures î

Cependant la forêt de Grateloup ne produisit pas cet effet sur le mercier, irrité des volontés de sa femme qui l'exilait du jardin ; mais, peu à peu, il subit l'influence sereine de la forêt, et un calme délicieux remplaça les agitations domestiques. Ma-

dame Gorenflot s'était rappelé un certain proverbe fort répandu dans la mercerie : « Qnand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. » Comme sa volonté fortement exprimée avait été suivie au pied de la lettre par son mari, dès lors elle s'appliqua à le tyranniser et à en faire un malheureux esclave. M. Gorenflot crut d'abord à quelque mauvaise influence de la lune sur le caractère de sa femme, et il la laissa dire, comptant bien reprendre ses culottes au premierjour, quoiqu'il s'en inquiétât médiocrement, ayant trouvé dans le séjoui' de la forêt des rafraîchissements particuliers contre les querelles intérieures. Il retourna donc se promener du côté de Grateloup, et entra dans les fourrés avec le plaisir d'un homme qui se jette l'été dans une fraîche rivière. La forêt répondit aux désirs du bourgeois ; elle lui prodigua ses onguents, ses baumes, son élixir, qui donnaient aux jambes du bourgeois des ressorts que le comptoir de la rue Saint-Denis avait un peu rouilles. Cependant l'inactivité commença à peser sur M. Gorenflot qui, se trouvant dans une petite allée longée d'un côté par le taillis et de l'autre par des roches, jugea à propos, pour se divertir, d'en écarter divers fragments de grès qui obstruaient le sentier par endroits. Ce fut d'abord un métier pénible : le mercier, qui avait du ventre, ne se baissait pas sans difficultés, et il arrosa littéralement le terrain de sa sueur ; mais il en fut récompensé par une certaine souplesse qui le ramena tout guilleret chez lui. Et ce ne fut pas

sans avoir jeté de nombreax regards sur son travail qu'il quitta cet endroit, se promettant d'y revenir le lendemain et d'y parachever la besogne entreprise.

L'allée était longue, les fragments de grès nombreux ; le mercier passa huit jours à enlever toutes les pierres qui altéraient la régularité de ce sentier qu'intérieurement il appela son sentier ; ensuite ce fut une nouvelle besogne. Les grès tombés du rocher sur cette route y avaient produit une certaine humidité favorable au développement des mauvaises herbes et des plantes vulgaires à longues racines : le mercier ayant commencé à embellir son sentier, ne put le laisser en toilette négligée. M. Gorenflot passa une quinzaine à enlever toutes les herbes parasites assez audacieuses pour donner quelquefois de nouveaux rejetons le lendemain, et il voulut en avoir le cœur net. Le terrain gros et noir se prétait au développement des herbes dont il semblait le complice ; le mercier découvrit non loin de là une sablonnière, et le jour suivant il marcha vers Grateloup, traînant après lui une brouette et une bêche. Ce petit chemin humide, parsemé de grès, se trouva tout à coup changé en une allée de jardin anglais, couverte d'un sable argenté et offrant à l'œil un joli ruban de route plus agréable que tous les rubans, même les plus élégants, de la mercerie de la rue Saint-Denis.

On parle de fiers conquérants, penchés sur une carte, qui s'écrient en suivant les lignes d'un

1^, royaame : Ceci sera à moi. Ce sont là de petits

orgueilleux en présence d'un mercier qui a nettoyé une route en pleine forêt et Ta rendue jolie àToeil.^ M. Gorenflot rentra chez lui avec un de ces enthousiasmes extatiques devant lesquels on peut trouver sa maison hrûlée sans en ressentir le plus léger trouble. Son sentier était terminé ! D'un chemin rempli de pierres, il avait fait une route convenable. Il le dit à sa femme d'une façon énigmatique :

— Je te mènerai voir un petit chemin où il n'y a pas de pierres.

La mercière crut que ce mot était une gaudriole, comme il s'en débite en grande quantité dans le quartier du Marais ; mais, au raisonnement que tint ensuite son mari, elle comprit qu'il y avait quelque mystère :

— Dépêche-toi de faire la soupe, nous irons voir le chemin.

FendantJe dîner :

— Il faut manger vite, pour voir le chemin éclairé par le soleil.

Quand ils furent en route :

— Tu n'en finis pas , disait le mercier à sa femme ; il sera trop tard pour voir le chemin.

— Quel chemin ? demandait à chaque fois la mercière, pleine de curiosité.

— Tu verras tout à l'heure.

— Dieu, que c'est loin I disait la grosse dame.

— Quand tu auras vu le chemin, tu ne regretteras pas ta route.

Ils arrivent enfin à ce chemin tant prôné. Le mari s'arrête et jette le long de ta route sablonnée un de ces regards qu'un don Juan envierait pour attendrir ane beauté cruelle.

— Où allons-nous maintenant? dit la mercière.

— Nous y sommes.

— Ici?

— Tu ne vois donc pas ?

— Je ne vois rien.

— Regarde avec attention...

— Quand j'ouvrirais les yeux comme des portes cochères.

— Voilà le chemin ! s'écria le bourgeois avec un accent enthousiaste qui troubla tous les oiseaux du voisinage.

— Ça, le chemin ?

— Mon chemin...

— Ton chemin ? demanda la mercière... Je ne te comprends pas.

— J'en suis l'auteur, dit le mercier... Ces pierres que tu vois dans le tàills, je les ai enlevées une à une... Ce sable jaune qui couvre la voie, j'en ai rempli deux cent quarante brouettes.

— Et tu me fais venir ici pour ça ? s'écria la mercière indignée... Tu te moques de moi, n'est-ce pas?

Ce fut une pluie d'injures auxquelles le malheureux mercier ne s'attendait pas : il ne demandait pas de vulgaires compliments ; il croyait à un enthousiasme excessif, car lui-même ne trouvait pas

de paroles assez belles pour se payer de ses travaux, et il ne recueillait que des aigreurs. Pendant le retour, il fut obligé de boire le vinaigre que sa femme ne cessa de lui porter à la bouche au bout d'une éponge.

— Me faire faire deux lieues , disait la grosse dame essoufflée, pour un misérable chemin sur lequel tu as jeté du sable..! Ma parole, je crois que ta tête déménage..! Faut-il que je sois assez malheureuse pour vivre avec un être tel que toi I

Ces acrimonies reliaient de plus en plus le mercier à la forêt, car une sorte de lutte s'était établie entre les deux époux, l'un tenant pour le jardin, l'autre pour la forêt ; mais M. Gojrenflot était plus piqué au jeu que sa femme. Quand il eut nettoyé son chemin complètement, il s'aperçut qu'il avait travaillé presque en pure perte ; le chemin longeait la forêt et conduisait naturellement à la lisière. Tout piédestal veut sa statue. Avoir arrosé cette route de sueurs pour mener à la lisière d'une forêt parut au mercier une besogne perdue ; nécessairement les promeneurs, en parcourant le sentier sablé, le seul de la forêt, devaient s'attendre à quelque point de vue pittoresque, à quelque surprise champêtre. Un tel chemin, qui ne conduisait.devant aucune merveille, semblait une mystification. M. Gorenflot le jugea sainement ainsi ; et il parcourut la forêt dans les environs, ne se rendant pas compte d'abord du motif qui le poussait, lorsqu'à une portée de fusil il rencontra une mare sombre ombragée par des

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arbres de nature fanèbre, qui sentaient le deuil et remplissaient Tesprit de réflexions tristes. De grandes herbes maigres s'étaient emparées de la mare, en compagnie de larges feuilles aquatiques d'un vert sombre que jamais n'égayait le soleil, car les arbres semblaient s'être entendus pour pencher leur feuillage mélancolique au-dessus de l'eau. Personne ne pénétrait dans cet endroit, à en juger par les concerts des grenouilles et les cris d'oiseaux sinistres qui se rassemblaient dans le voisinage de l'étang, certains de ne pas être tourmentés.

Le mercier fut frappé de stupeur devant ce triste étang, et, sans se rendre compte de la violente antithèse qui germa immédiatement en lui, il décida que le {oli chemin sablé ferait tout à coup un brusque détour et conduirait à la mare noire. Le sentiment du pittoresque ne le poussa pas précisément dans cette entreprise, mais le hasard. S'il avait trouvé quelque endroit curieux sur son chemin, il l'eût choisi : la mare se trouva à sa portée, et ce fut ainsi qu'elle profita des idées téméraires d'embellissement d'un merder inoccupé* Le détour était assez grand pour que M. Gorenflot ne crût pas pouvoir mener lui-même son idée à exécution, mais il ç(»a»binade grands ensembles, dessina des circuits et marqua d'une croix, avec sa serpe, les petits arbres qui gênaient l'accès 4e la mare. Non loin de la propriété du mercier habitaient de pauvres manouvriers dont la profession consistait plutôten maraudage qu'en journées régulières : M. Gorenflot se les

^ attacha, et comme ils avaient le flair assez habile

pour éviter les forestiers, il s*en fit des complices

i intelligents. De grand matin, ayant le mercier àleur

tète, ils partirent pour la forêt et abattirent avec une extrême rapidité tous les petits arbres qui gé-

^ naient le parcours de la nouvelle route.

Le mercier les regardait faire avec des yeux enflammés : il se sentait délinquant, presque criminel, et cette aventure lui donnait de chaudes ardeurs. On a remarqué que certains voleurs ne volent pas uniquement pour voler : ils ne sont pas mécontents de faire passer une montre du gousset d'un bour-

' geois dans le leur, mais leur jouissance vient sur-

tout de la confusion du volé, de son trouble, de ses yeux hagards, de sa grimace. C'est le voleur vulgaire qui s'en va après avoir fait son coup ; le voleur enthousiaste reste, au risque d'être arrêté , pour jouir du jeu des passions sur la physionomie de celui qu'il a dépouillé. M. Gorenflot, à de certains frémissements, comprit le charme apporté par le danger : l'œil au guet, l'oreille tendue, il lui

I fallut prêter toute son attention aux moindres bruits

du voisinage. Il se savait sous le coup de la justice, quoi qu'il cherchât à embellir la forêt, et les opérations relatives au nouveau chemin, dont l'achèvement demanda une huitaine, lui firent passer des heures pleines d'émotion.

( Quand le chemin fut tout à fait terminé, M. Go-

renflot s'y promena avec des redressements de corps, un regard hautain, un port de tête à la

Mirabeau, une telle importaace dans toute sa personne, qu'un forestier Tapercevant en cet équipage, n'eût jamais pensé que ce personnage considérable descendait jusqu'à traîner lui-même des brouettes de sable dans les allées. Jamais acteur rappelé par un public nombreux ne fat si glorieux : toute cette partie de la forêt réveillée par les embellissements du mercier semblait le remercier. Avec son épaisse intelligence il en arriva au panthéisme dont la littérature d'alors abusait : à croire qu'un arbre penché le saluait , que les plantes envoyaient leurs odeurs pour lui, et que la mare où se reflétait sa grosse ligure rouge se convertissait en miroir à son intention.

—Qu'est-ce que tu as encore dans la tête ? lui dit sa femme, étonnée de ses singulières façons d'agir, de parler, de marcher, car il porta dès lors la forêt dans son cerveau et dems son cœur. Vidée fixe^ qui pousse quelques rares hommes au génie, était rivée à toutes ses sensations et les reliait en un seul paquet, de telle sorte qu'au moindre appel la forêt se présentait immédiatement. Taillis, clairières, futaies, chemins couverts s^ntrodulsaient dans la tête du mercier, qui fut plus tard connu sous le nom de l'Amant de la forêt.

Jamais titre ne fut mieux décerné.

Histoire de trois fromages. — Ce que les gens épais ne voient pas dans

la peinture.

Il n'y a pas plus d'une quinzaine d'années, quelques esprits inquiets tournèrent leurs affections vers la nature , qui n'en avait pas absolument ^ besoin. Ce furent des hymnes sans fin, des adorations et des encens prodigués en pure perte pour les arbres, les plantes, les flots de la mer, les insectes, les animaux, le soleil et la lune. L'homme fut jeté de côté momentanément, mais le brin d'herbe reçut de nombreux hommages. On crut entendre de réels gémissements dans les feuilles des arbres secoués par les vents ; le craquement du bois de chauffage dans la cheminée ne parut pas si naturel qu'on se

Tétait imaginé jusqu'alors, et la colère des flots, jadis regardée comme une image poétique, fut prise tout à fait au sérieux. La lune, avec sa mine de mélancolique convalescente, reçut nombre de consolations affectueuses ; quelques-uns appelèrent le soleil mon ami, et poussèrent Taudace jusqu'à le tutoyer; d'autres, plus délicats, qui aimaient les premières violettes, jurèrent que le chevalier Printemps s'avançait. Ce fut une drôle de comédie, dans laquelle la brise causait avec la prairie , et le tison avec les étincelles de la cheminée. La littérature affecte quelquefois de ces modes bizarres qui ne prennent pas et que les garçons tailleurs finissent par porter. Je me souviendrai toujours d'un certain pantalon qui représentait sur la jambe droite des GrieibX envoyant des baisers à mademoiselle Lescaut dessinée sur la jambe gauche. Le système nerveux des ardoises, qu'on a beaucoup plaint d'être exposées au grand soleil sur un toit, n'a guère trouvé plus de partisans que ce pantalon romanesque.

Comment se produisit cette religion ? qui en fut l'inventeur? Rien n'est plus difficile à constater. Ce fut une mode inventée par un homme qui trouva quelques imitateurs, heureux de se raccrocher à une doctrine qui parut nouvelle sur le moment. Il est certain que les Amis de la Nature se réunissaient en une sorte de club dans une brasserie : le fait est prouvé par les registres de l'établissement, où de longues colonnes à l'article Doit attestent et les nombreuses libations en l'honneur de la nature et

la grande quantité d'encens brûlé. La bière de Strasbourg et le tabac de caporal font naturellement penser à rAUemagne, d'où sortit le germe de cette religion : à Tépoque où la mode n'était ni à la pipe ni à la bière, on ne s'occupait pas autant de la nature. L'indolence produite par d'épaisses fumées et de non moins épaisses boissons remplit le cerveau de toutes sortes de vagues rêveries communes aux faiseurs de lieder d'outre-Rhin, et chassa cette précieuse gaîté qui faisait des anciens conteurs français les premiers conteurs du monde. Si le tabac et la bière doivent passer avec l'influence allemande, comme il faut l'espérer, il est peut-être curieux, à l'heure qu'il est, de signaler cette tendance étrangère qui éleva les Amis de la Nature^ les poussa à discuter pendant de longues soirées, et les emporta dans de singulières expéditions à la suite d'un homme aventureux.

Le jury de peinture se trouva même à cette occasion dans un certain embarras. Un peintre anglais, M. Pickersgill, avait envoyé un fromage de Ghester, très-spirituellement J)eint, qui fut reçu d'emblée. Puis vint un autre tableau d'un Flamand représentant un fromage de Hollande dans tout son embonpoint. Quelques esprits distingués firent la remarque que ce sujet n'était peut-être pas de la plus grande importance ; mais comme il s'agissait de ne p^s faire perdre à un Hollandais le fruit de ses veilles , l'œuvre fut admise. Tout à coup, le gardien fait passer sous les yeux de la commission une toile

d'une vérité tellement saisissante, que les deux précédents tableaux furent éclipsés, et que chacun des membres se pinça le nez d'un air de dignité. — Encore un fromage ! — tel fut le cri qui s'échappa de toutes les bouches. Cette fois il s'agissait d'un fromage de Brie paresseusement étendu sur sa planchette, recouvert d'une croûte jaune mucilagineuse, teintée à divers endroit de rayures verdâtres auxquelles étaient attachés des débris de paille. Un angle de ce fromage avait été enlevé par un criminel couteau à manche noir que le peintre avait reproduit dans sa cruelle signification, non loin de l'innocent fromage. — Assez de fromages ! enlevez ce fromage ! — s'écria le jury outragé, qui continuait à se garantir le nez des émanations de ce produit de la Brie ; car il était peint avec tant de vérité, que le fait des oiseaux becquetant les raisins d'Apelles, raconté par les anciens, se trouva confirmé par le pincement de nez de toute la commission.

L'indignation du peintre fut grande à cette nouvelle : i! appartenait au cercle des Amis de la Nature et devait trouver naturellement des défenseurs en cette circonstance, quand l'histoire des trois fromages fut connue dans ses moindres détails.

— Il n'y a pas de raisons, dit le peintre Lavertujeon, pour qu'on me sacrifie à M. Pickersgill, dont le Chester est peint sans aucune réalité, avec une sorte d'eau de groseille.

— Tel que vous le racontez, répondit le philosophe Bougon, qui, lui aussi, appartenait au cercle

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des Amis de la Nature, ce Chester ne renferme pas de drames.

— Ni celui de Van Eeuke, reprit Lavertujeon. Son Hollande est inutile; il ne signifie rien; il est au milieu de la toile : c'est un fromage bête.

— On n'aime pas en France la peinture à idées, continua le philosophe. Bougon. Il y aune idée dans votre tableau, Lavertujeon, c'est ce qui vous a fait exclure.

— Tout le monde trouvait le Brie d'un ton charmant.

— Il ne s'agit pas de tons ici, dit le philosophe, qui s'était donné pour mission de fourrer après coup des symboles dans la tête et les œuvres des peintres.

— Bigle trouvait le couteau p^faitement réussi. — N'est-ce pas, Bigle ? demanda le peintre, qui avait soif d'éloges.

Bigle était le railleur de la bande.

— Saîs-tu ce que j'ai appris à propos de ton tableau refusé ? dit Bigle : tu es accusé d'avoir des opinions trop avancées.

— Moi ? dit Lavertujeon.

— Oui, cela se voit dans tes œuvres.

— Oh ! s'écria l'innocent Lavertujeon.

— Voilà ce qu'on m'a raconté, dit Bigle : les membres du jury ont accepté les fromages de Chester et de Hollande parce qu'ils ne renferment rien de séditieux, mais ils ont jugé ton Brie un tableau démagogique.

— Avais-je raison de dire, reprit le philosophe, que l'idée avait dû les choquer. C'est un fromage de pauvre ; le couteau, avec son manche de corne et sa lame usée, est un couteau de prolétaire. On a fait l'observation que tu as une violente affection pour les meubles des pauvres: tu es jugé démagogue, et tu l'es.

— Je ne suis rien, dit Lavertujeon.

— Tu es anarchique sans le savoir.

— Ce sont les plus dangereux, ajouta Bigle.

— Si j'y avais pensé plus tôt, dit le peintre, j'aurais mis au fond un petit bénitier.

— Pourquoi faire ?

— J'ai acheté dernièrement un petit bénitier en faïence de Nevers qui sera très-joli à peindre. 11 y a un Christ maigre dont les pieds descendent jusque dans la coquille du bénitier... Je le gardais pour un autre tableau ; mais si j'avais pensé que le bénitier pût faire recevoir mon fromage...

— Hypocrite 1 s'écria le philosophe. Tu ne crois pas et tu voudrais faire croire que tu crois.

— J'aurais peut-être eu la médaille en ajoutant ce bénitier au fromage... Je ne suis pas ambitieux; une médaille de seconde classe m'aurait suffi.

— Comment peux-tu harmoniser un bénitier avec un fromage ? demanda Bigle.

— Il détruit tout simplement l'idée de son tableau, dit le philosophe. Son drame était complet, saisissant même ; tout le monde le comprenait. Il y avait un angle enlevé dans le fromage. Qui est-ce

qui avait touché au fromage? Le couteau. C'était clair 'y la composition était satisfaisante.

— On a trouvé mon tableau bien groupé ! dit le peintre.

— Que serait venu faire ton bénitier en face du fromage ? demanda le philosophe.

— Dame, ditLavertujeon, je l'aurais accroché au mur, dans le fond.

— Oui, dit Bigle, j'ai vu quelquefois des bénitiers dans des cuisines.

— Vous n'êtes ni l'un ni l'autre dans le vrai, ajouta le philosophe Bougon... Le fond du tableau est vague, mais ne saurait représenter une cuisine... Il faudrait alors y ajouter des instruments de cuivre, des bassines, des bouillottes, toute la batterie. Le cadre ne le comporte pas. Ton bénitier serai tune anomalie: chacun sentirait, que tu prends le masque de la religion ; les penseurs repousseraient ton œuvre, qu'on a jugée sainement en la traitant de démagogique. Par cette puérile adjonction, tu détruis un ensemble logique; tu te condamnes toi-même; tu n'as plus le courage de tes opinions. Moi, Je te le dis sérieusement ; ton fromage est parfait de naturel ; ne vas pas le gâter par des accessoires invraisemblables.

— Bougon a raison, dit Bigle.

— Etudie la nature, continua le philosophe, reproduis-la sur la toile, et ne fais pas de concessions.

— Oui, oui, dit le peintre, que ces principes

troublaient; mais si je ne vends pas mes tableaux î

— Tu les vendras plus tard.

— J'aurais dû terminer pour le Salon mon tableau qui représente une Bible, avec des lunettes dedans et une moueboir à tabac à côté.

— Ceci est autre cbose, dit Bigle ; c'est un sujet religieux. J'ai même un conseil à te donner, pour favoriser la vente. Une Bible paraît trop protestante ; les prêtres n'acbèteront pas ton tableau ; tu devrais écrire sur le dos du volume : Paroissien; tu vendrais beaucoup plus facilement.

— Je n'ai qu'une vieille Bible, dit le peintre.

— Yoilà encore des imaginations de Bigle, dit le philosopbe. Il faut de la sincérité dans les arts : s'il a peint une Bible, que sa Bible reste.

— Cependant... dit Bigle.

— Pas de concessions au mensonge : tu l'amènerais insensiblement à remplacer la Bible par un volume^ de Parny, doré sur tranche, avec une couverture de vélin blanc, à filets et à coins dorés ; à la place du mouchoir à tabac, il faudrait de la dentelle ; sa table noire serait remplacée par une table de bois de rose. Nous ne pouvons admettre les galanteries, pas plus que le bénitier en face du fromage. C'est ainsi que vous reconnaîtrez la vanité des sujets historiques et religieux, qu'il est impossible de peindre, puisque le peintre ne les a pas vus. Avec de telles faiblesses, nous n'avons plus qu'à nous séparer, nous couvrir la tête de cendres et insulter à la nature. Bigle, tu essayes de cor-

rompre Lavertujeon ; Lavertujeon, prends garde à l'influence de Bigle !

Cette conversation donnera peut-être une faible idée des doctrines des Amis de la Nature ; mais le lendemain le peintre Lavertujeon s'enfermait dans son atelier, et, malgré les conseils du philosophe, s'appliquait à faire entrer de force le bénitier dans le mur, en face du fromage de Brie. Tels sont les fruits habituels des conseils.

D'un petit vieillard mystérieux aux grandes lunettes, et du singulier rôle

qu'il jouait dans la forêt.

Dans ce groupe. Bigle était seulement toléré. Il ne traitait pas la nature avec assez de considération : jamais on ne Tavait entendu parler d'arbres ni de verdure. Quand un poète commençait à parler des relations de la brise avec le ruisseau, Bigle prenait son chapeau et s'enfuyait. On sut qu'il avait tenu quelques mauvais propos sur le compte des grillons, et il passa pour un sceptique d'une espèce dangereuse. Un jour, il eut, l'audace de témoigner aux Amis de la Nature l'étonnement où il était de les voir perpétuellement enfermés dans une brasserie, occupés à discuter des questions de rhythme et ^'enjambement.

— N'est-il pas singalier, leur dit-il, que vous buviez de la bière toutes les nuits au lieu de vous lever de bon matin et d'aller aspirer les fraîcheurs de la rosée ?

— Rien n'est plus malsain que l'air du matin, dit un des peintres, qui se levait habituellement à midi ; on peut attraper de grosses maladies en se levant le matin.

Cette façon d'envisager la nature ne convenait pas à Bigle, qui annonça son départ pour la forêt de Grateloup, située à quelques lieues de Paris.

— Qu'iras-tu faire dans une forêt? lui disait-on ; 4xL ne t'y connais pas.

— Quand je ne réussirais qu'à enlever de mes habits votre odeur de tabac, je me trouverais encore satisfait.

Voilà Bigle parti pour la forêt. Il n'y avait pas une heure qu'il l'arpentait, quand il aperçut un petit homme accroupi contre un rocher, un pinceau à la main et trempant ce pinceau dans un pot placé à côté de lui. Encore un peintre I pensa Bigle. Je suis donc condamné à ne rencontrer que des peintres I — Et il songeait à s'enfuir lorsqu'il remarqua que le petit homme n'avait ni chevalet ni toile et qu'il semblait appuyer son pinceau contre le rocher. Tout à coup l'homme se recula, démasqua le rocher, et laissa voir une énorme flèche couleur bleu-perruquier, devant laquelle il s'arrêta comme s'il venait d'accoucher d'un chef-d'œuvre.

— Qu'est-ce cela? se dit Bigle, pris d'une certaine

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curiosité ; car l'homme venait de pousser un gros soupir de satisfaction en regardant son énorme flèche dont le bieu-permqnier donnait mal aux yeux en produisant une singulière dissonance avec les genêts tachetés d'or qui fleurissaient au bas du rocher. Ce petit homme était un vieillard court et ramassé, la figure perdue derrière d'immenses lunettes assises commodément dans le creux d'un nez qui tout à coup se retroussait vivement.

— Ah ^ ah I ah ! s'écria le petit vieillard avec une sorte de satisfaction joyeuse que Bigle ne pouvait comprendre de la part d'un forestier ; car il s'imagina d'abord que son homme pouvait appartenir à l'administration des eaux et forêts et être employé en cette qualité à dessiner des flèches indicatrices pour les voyageurs égarés ; mais rien d'officiel ne se faisait remarquer dans les vêtements du vieillard, habillé d'une sorte de redingote à la propriétaire. Après s'être reculé de quelques pas, l'homme finit par s'étendre sur le gazon sans quitter des yeux la flèche merveilleuse qu'il avait inscrite au beau milieu du ventre du rocher. Bigle s'apprêtait à lui demander quelques explications ; mais le charme de l'imprévu le retint, et, toujours caché derrière un arbre, il s'appliqua à deviner les secrets motifs qui amenaient dans cette forêt le vieillard et ses^inceaox. Pendant que Bigle réfléchissait sans rien trouver de raisonnable, le vieillard se leva, prit son pot À couleurs et enfila un petit chemin entre le rocher et le taillis. Bigle, à bout de conjectures, se mit

à sa poursuite dans ce sentier boisé et couvert, qui conduisait à une sorte de clairière assez rapprochée, coupée par quatre chemins ombreux et contournés. Il ne put retrouver le vieillard et s'égara de telle sorte, qu*après maints détours il se retrouva à Tendroit même où il avait rencontré le peintre de flèches. Bigle fatigué s'assit à Tombre , tomba dans une heureuse rêverie, et n'en fut troublé que par l'arrivée d'un véritable peintre, qui s'avançait une boite de couleurs à la main, le sac sur le dos et un parapluie sur le sac. La flèche tira l'œil du nouveau venu, qui fronça d'abord le sourcil, ouvrit ensuite sa boîte à peindre, prit une petite vessie, l'écrasa sur sa palette, saisit son pinceau, et l'appliqua à son tour contre le rocher, en ayant l'air de retoucher la flèche précédente. — Il y a certainement un mystère là-dessous , pensa Bigle ; quelque complot que je ne comprends pas, dont le rocher semble la victime. — Puis il songea aux fureurs des Amis de la Nature, s'ils voyaient salir avec du bleu-perruquier d'honnêtes rochers qui ne demandaient qu'un peu ^e tranquillité. Si Bigle ne s'était pas rappelé la théorie de Vdme des pierres et les souffrances que les maçons leur font endurer en les entassant les unes sur les autres, théorie tentée par un forcené romantique, il aurait demandé à ce nouveau peintre quelle besogne il faisait là ; mais les railleries intimes qui se jouaient dans l'esprit de Bigle firent qu'il s'oublia sur le gazon, et quand elles furent fatiguées de s'ébattre, le peintre avait

disparu, laissant une flèche double au lieu d'une flèche simple qui existait tout à Theure ; c'est-à-dire que le nouveau venu avait ajouté un fer au bout du manche de la précédente flèche, de telle sorte que si la première flèche était une indication, la seconde était une contre -indication. Le vieillard avait dirigé le fer de sa flèche vers le midi, et le peintre avait tourné la sienne vers le nord. — Allez ici, disait la première flèche ; allez là, disait la seconde. C'était un oui et un non batailleurs, qui devaient tromper les plus habiles dans la forêt ; mais Bigle ne s'inquiéta pas davantage du nord et du midi , décidé à marcher devant lui aussi longtemps que ses jambes le porteraient.

Rien n'est plus doux aux yeux des habitants des grandes villes que le vert et ses variétés innombrables. C'est un bain rafraîchissant pour la vue. Les facultés de l'homme s'épurent dans les bois, les nerfs se détendent, l'esprit retrouve son calme, les petites passions et les petits chagrins s'envolent, le scepticisme disparaît, la raillerie n'a que faire devant les chants des oiseaux perdus dans le feuillage. Dans la forêt seulement on redevient homme; à la ville on se sent bourgeois. Bigle ressentait la merveilleuse influence de la solitude : il prenait plaisir à aspirer de l'air et à le rendre, il faisaitvde grands mouvements comme pour tâcher de se débarrasser de toutes les habitudes de Paris, il se sentait vivre enfin. Et il oubliait les heures, mais il se trouva tout à coup fatigué, et ce fut alors seulement

qu'il pensa à son auberge et au diner qui l'attendait. Rien n'indiquait malheureusement le chemin qui y conduisait, lorsqu'il se trouva en face d'an nouveau rocher, décoré comme le précédent d'une flèche à doubles fers cabalistiques dont la vue commença à l'irriter. Il savait que le village de Grateloup était au midi ; mais depuis qu'il marchait dans la forêt, il ne se rendait pas compte du midi ; peu habitué à voyager dans les forêts, Bigle n'avait pas la connaissance du soleil, et ces flèches cabalistiques, qui devaient servir d'indication, l'indisposaient par leurs fel*s trompeurs dont il cherchait à pénétrer le sens, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule.

— Je suis heureux de vous trouver enfin, dit d'un ton menaçant le vieillard aux grandes lunettes.

— Vous êtes du pays, monsieur? demanda Bigle.

— Oui, monsieur, et quoique vous n'en soyez pas, vous n'avez pas le droit de vous conduire de la sorte.

— Hélas I je ne me conduis pas du tout, dit Bigle, et je réclamerai votre assistance pour me remettre sur le chemin de l'auberge du Cornet d'or.

— Ah ! vous ne connaissez pas le chemin ? demanda le vieillard d'un ton sardonique.

— Je n'en ai aucune idée, et mon estomac commence à crier.

— Voilà ce que c'est que de vouloir égarer d'honnêtes gens : vous êtes pris dans vos propres pièges.

— Quels pièges ? demanda Bigle.

— Ne faites pas l'ignorant !

— Monsieur, je ne suis ignorant que de mon chemin, et vous me rendriez un réel service, si...

— Vous rendre service, i|ioi, dont vous détruisez les travaux !

— Monsieur, vous vous méprenez...

— Vous êtes peintre, je vous reconnais, dit le vieillard, en arrêtant, par-dessus les verres de ses grandes lunettes, un regard perçant sur Bigle.

— Monsieur, je ne suis pas peintre; j*ai le malheur d'en fréquenter. ...

— N'importe, vous êtes complice.

— De quel crime, monsieur ?

— Je vous ai vu de loin, près de ce rocher, et c'est vous qui avez ajouté cette flèche.

— Moi I s'écria Bigle. Je n'ai ni pinceaux ni couleurs.

— Dites-moi, monsieur, où sont les lièvres à cette heure ?

— Je n'en sais rien, monsieur, je vous le jure.

— Il y en a peut-être cinquante autour de nous, cachés : vos pinceaux et vos couleurs sont comme les lièvres.

— Monsieur, je vous assure que je n'ai jamais touché un pinceau de ma vie : pourquoi donc ajouterais-je un fer à ces flèches, moi qui en ignore la signification.

— Quoique Parisien, vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais été dans une forêt où l'ad-

n LES AMIS DE LA NATURE

jninislration emploie ces flèches pour guider les voyageurs. Pourquoi chercher à nuire à un homme qui ne veut que le bonheur d'autrui? Vous êtes jaloux de ma réputation; mes ennemis vous envoient ici; avouez-le.

— Monsieur, je n'ai pas Thonnenr de vous connattre, même de nom, et je serais fâché de vous avoir blessé en quoi que ce soit : si vous vouliez m'indiquer mon chemin, je vous tiendrais pour un galant homme disposé à rendre service ; au lieu de m'associer à vos ennemis, je répandrais dans le village mille éloges sur votre compte.

— Langue dorée ! dit le vieillard se parlant à luimême : c'est bien là le langage des villes.

— Cet homme aux flèches bleu-perruquier est un hypocondriaque, pensa Bigle.

— Si vous le trouvez bon, dit le vieillard, j'aime assez à marcher seul ; c'est mon habitude.

— Malgré le plaisir que j'aarais à faire la route avec un compagnon, je vous laisse, monsieur; mais veuillez, je vous prie, m'indiquer la route de l'auberge du Cornet d'or.

— Ah ! l'auberge I dit le vieillard ; elle n'est pas loin d'ici. Il faut d'abord sortir de la forêt. Je devrais vous laisser sans renseignements pour le méchant tour que vous m'avez joué, mais je. ne veux pas vous voir souffrir la faim... Au bout de ce taillis, vous rencontrerez une plantation de sapins qu'il faut traverser. Après les sapins, vous vous trouvez en face du chêne royal, facile à recon-

naître ; c'est le plus bel arbre de la forêt. Ce chêne royal est situé à la lisière d'un chemin qu'on appelle la route verte, d'une demi lieue à peu près, au bout de laquelle on rencontre le village. Dans le village, vous demanderez l'auberge du Cornet d'or.

Là-dessus le maniaque partit, et Bigle, heureux d'être remis dans son chemin, courut par le taillis afin de gagner la plantation de sapins qui n'existait que dans l'imagination du vieillard, heureux de se venger de celui qu'il regardait comme un peintre ou un afiidé de peintre. Après deux heures de marches et de contre-marches. Bigle n'avait rencontré ni sapins, ni chêne royal, ni chemin vert, ni auberge du Cornet d'or. Il se gendarmait contre le vieillard et ses flèches, et regrettait la taverne où les Amis de la Nature mangeaient à cette heure du roastbeef et du jambon assaisonnés de littérature , lorsqu'un faible son de cloche l'amena dans un endroit où un pâtre conduisait une vache dont le grelot le tira d'affaire. Le petit paysan revenait au village, et Bigle le suivit, tandis que son estomac creux lui communiquait au cerveau de fâcheuses réflexions sur la nature.

— J^ai assez de la forêt, se dit Bigle, qui pensa à se cacher pendant une huitaine à Paris, car il avait annoncé qu'il allait vivre seul pendant huit jours dans les bois, et il craignait avec raison les railleries de ses amis ; — mais une conversation avec l'hôtesse du Cornet d'or, après le repas, changea les plans de Bigle.

— Vous ne pouvez pas tous en aller d'ici, dit l'hôtesse , sans avoir vu la Roche-qui-pend, Monsieur aurait fait un voyage inutile s'il n'avait pas vu iK)s rochers ; il vient des Anglais exprès de leur pays pour la Roche-qui-pend.

L'hôtesse fit une description si merveilleuse du rocher, que Bigle se décida à rester un jour de plus, après avoir demandé toutefois si ce rocher fantastique était orné de flèches bleu-perruquier.

— Monsieur veut rire, sans doute? dit l'hôtesse ; je ne sais ce que c'est.

Bigle raconta sa rencontre avec le petit vieillard, en dressa un signalement exact, parla de ses grandes lunettes, de son pinceau, de son pot de couleur et des marques qu'il faisait aux rochers ; mais l'hôtesse ne connaissait aucunement le vieillard, et elle crut que Bigle voulait se moquer d'elle.

Dans la nuit. Bigle se dit qu'il avait été le jouet d'une mandragore, et comme il était grand amateur de légendes, tous les gnomes des montagnes, les nains qui tracassent les bûcherons, galopèrent dans ses rêves, et il ne fut pas mécontent de ces agitations, qui changeaient son lourd sommeil parisien en une sorte de féerie mobile. Le lendemain, après s'être fait indiquer la route, Bigle retourna dans la forêt et jeta un coup d'œil attentif sur les chemins, afin de ne plus s'égarer le soir. Il avait à peine fait deux lieues qu'il se trouva devant un fourré très- épais que l'hôtesse lui avait indiqué comme voisin de la Roche-qui-pend, Des ouvriers

étaient occupés h faire une trouée dans le fourré afin d'y frayer un passage. Bigle s'intéressa à ce travail; il accablait les ouvriers de questions, quand il entendit un coup de sifflet.

— Qu'est-ce ? demanda-t-il.

— Monsieur, c'est notre maître qui nous donne ses ordres.

— Votre mattre ? dit Bigle, je ne le vois pas.

— Regardez là-haut, sur la Roche-qui-pendj si vous avez de bons yeux.

Bigle ne fut pas ^eu surpris de reconnaftre le vieillard de la veille, dont les lunettes envoyaient des rayons perçants.

-— Je vais donc savoir quel est cet homme I se dit Bigle qui pensa à interroger les bûcherons ; mais ils remettaient vivement leurs vestes, rengainaient leuis outils. Tout à coup, on entendit au loin les aboiements des chiens, auxquels succédèrent deux coups de sifQet très-aigus ; en un clin d'œil les bûcherons disparurent, fuyant à toutes jambes. Bigle n'eut pas le temps de réfléchir à cette aventure, car au même moment il se sentit saisir vigoureusement au collet, et mordre au mollet par un chien qui aboyait à toute gueule.

— Au secours I s'écria-t-il en se débattant.

— N'essayez pas de vous sauver, dit un homme qu'à son costume Bigle reconnut pour un garde forestier.

— Faites donc lâcher votre chien I criait le malheureux Bigle.

— A bas, Drogaille I c'est assez, dit le garde forestier à son chien qui tournait autour de Bigle en grondant et en montrant de longues dents. Maintenant vous allez me suivre chez le maire.

— Je ne demande pas mieux, mais je n'ai aucune affaire avec la municipalité.

— iNous réglerons les dégâts commis par vous dans ce fourré, sans compter tous les furetages des jours passés... Où sont vos outils ?

— Je n'en ai pas, dit Bigle, et je suis innocent d& ce dont vous m'accusez.

— Il paraît que vous trouvez le massif trop serré ?

— J'arrive à l'instant ; j'ai rencontré des bûcherons qui taillaient dans ce fourré...

— Je me doute bien que vous n'êtes pas seul. Drogaille voulait courir après ceux qui se sont sauvés, mais j'ai préféré en empoigner un d'abord; nous trouverons les autres plus tard.

— Je ne demande pas mieux que de vous aider à découvrir les bûcherons et ce diable de petit vieillard à lunettes dont le sifflet ne me pronostiquait rien de bon.

— Croyez-vous bonnement que je vais courir après vos complices pour que vous m'échappiez ? Je suis aussi malin que vous. Vous ferez vos révélations devant le maire, si cela vous convient... Moi, peu m'importe ; je touche ma prime... Je vous surveillais assez I Pourquoi ces dégâts, je vous le demande ?

— C'est moi qui vous ferai la question.

— Vous avez une idée, dit le garde, cela se voit : vos coupes sont trop régulières... J'oserai même dire que vous avez été forestier.

— Forestier, moi I s'écria Bigle qui croyait continuer ses rêves de la nuit précédente.

— Il vaut mieux avouer, dît le garde ; je vous le dis dans votre intérêt.

— Avouer quoi ?

— Vous n'en serez ni plus ni moins puni. L'article -198 est là qui règle votre affaire au plus juste. En vous arrêtant, je vous ai sauvé la prison.

— La prison ?

— Vous vouliez peut-être enlever votre coupe, et comme ce taillis n'a pas cinq ans, vous faisiez de la prison... Ainsi c'est un service que je vous ai rendu. •

— Un fameux service I s'écria Bigle.

— Ma parole, continua le garde, qui aimait à parler, j'ai vu des bois broutés par les bestiaux, ce qui est encore une contravention, mais les animaux ne causent pas autant â*abroutissement que vous.

— Que m'importe I s'écria Bigle exaspéré, qui, à partir de ce moment laissa le garde parler de bois défensable^ de réserve de coupe, de chablis, de coupe de régénération, de mort-bois, en homme expert qui ne trouve pas tous les jours de compagnon pour l'écouter.

Bigle espérait en arrivant chez le maire que son

innocence allait être reconnue et qu'il serait mis aussitôt en liberté ; mais le maire était absent, et comme le garde forestier ne savait que faire de son prisonnier, il l'enferma momentanément dans la cuisine. Ce fut seulement trois heures après que le maire arriva pour procéder à Tinterrogatoire du délinquant, accusé d'avoir pratiqué de nombreuses coupes irrégulières depuis une quinzaine de jours. Il fut facile à Bigle de prouver, grâce à son hôtesse, qu'il était arrivé seulement de la veille, qu'il avait été trouvé seul sur le théâtre du crime, sans instruments tranchants, qu'il était parti de l'auberge sans cognée ni serpe, et qu'il était sans relations dans le pays ; toutes raisons excellentes qui le firent renvoyer de la plainte.

Encore des peintures symboliques. — Bigle revient avec quelques connaissances forestières.

Pendant qae Bigle subissait ces mésaventures^ ses amis se livraient à maints propos sur son compte, ainsi qu'il arrive entre gens qui se quittent rarement et sont obligés de vivre de leur propre fonds. Il y avait surtout un certain poète grec, du nom de Godard, qui ne pouvait lui pardonner ses attaques contre Tantiquité. Le poète Godard se rattachait aux Amis de la Nature par un enthousiasme effréné pour les nymphes des bois, les satyres, et par le culte qu'il portait au soleil. Il s'était facilement donné un vernis de science en introduisant divers mots grecs dans ses vers, ce qui ne contribuait pas peu à le rendre incompré-

hensible : quant aux idées, il s'en souciait médiocrement, et il affirmait que deux belles rimes remplissaient ses oreilles de mélodies ineffables. Lavertujeon et le philosophe Bougon étaient ses victimes ordinaires; Lavertujeon surtout, qui écoutait rarement la conversation , Tesprit sans cesse occupé à combiner de nouvelles associations d'objets inanimés.

Ce jour-là il avait esquissé un grand panneau représentant une corbeille dans laquelle étaient groupés des fleurs et des fruits. Un cahier de musique, tout grand ouvert, était appuyé devant la corbeille ; une grosse flûte traversière reposait près du cahier, et à côté de la flûte de beaux et jaunes raisins de Fontainebleau étalaient leurs grains dorés.

— Dis-moi ce que tu prétends représenter par un assemblage d'objets si divers? lui demanda le philosophe.

— Ne le vois-tu pas? Des fleurs, des fruits, une flûte, des raisins.

— Je ne nie pas ton habileté pour rendre ces objets; je la reconnais, et je vois que tes raisins ne sont pas des citrouilles, de même que ta flûte ne ressemble pas à une guitare.

— Cela ne suffit-il pas ? s'écria Lavertujeon triomphant.

— Et l'idée ?

— L'idée ! dit le peintre un peu troublé. L'idée est que j'ai peint d'après nature des pèches, des

LES AMIS DE LA NATURE ii

fleurs, des raisins et un cahier de musique qui est du temps de Louis XIV.

— Et tes raisins, sont-ils aussi du ^7® siècle? Cerveau paresseux, qui engendres une idée et qui ne saurais l'énoncer!.. Creuse-toi, réfléchis et dismoi ton idée.

Lavertujeon sourit niaisement, ne sachant que répondre.

— Tu es donc un manœuvre, s'écria le philosophe, puisque tu te bornes à copier matériellement des objets matériels sans que ton concept y prenne part. Ne vois-tu pas qu'il y a sur ta toile une association d'objets étrangers : fleurs et fruits d'un côté, musique de l'autre ? Je te blâmerais si tu avais seulement adossé ton vieux cahier de musique contre un vase de fleurs et de fruits ; car tu mentirais à la réalité, à la sainte réalité que nous adorons. Des fleurs et des fruits n'ont jamais servi de pupitre à un musicien.

— Je l'ai toujours vu ainsi sur les dessus de portes.

— Est-ce qxte ton art te commande de propager l'erreur ? Si les peintres que tu as étudiés sont des sots, dois-tu les imiter? Mais ta flûte traversière, qui repose sur le marbre avec des raisins à côté, te sauve... Voilà l'idée 1

— J'ai acheté cette vieille flûte, dit Lavertujeon, sur le quai de la Ferraille : on me l'a bien vendue trente sous.

— Je ne demande pas, s'écria le philosophe Bou-

gon, au comble de Texaspération, combien tn as payé la flûte ; je désire savoir quelle idée t'a mis le pinceau en main.

— Je voulais essayer, dit le peintre en tremblant, si je réussirais des fleurs et des fruits, et j'ai pensé qu'un cahier de musique ferait bien, à cause du ton vcrdâtre du vieux papier. Quand le cahier de musique a été groupé avec le vase, l'idée d'une flûte m'est venue... j'ai ajouté la flûte.... La table m'a encore paru vide, et ma foi, tout naturellement, j'ai peint quelques grappes de raisin.

— Est-ce tout ? demanda le philosophe.

— Les raisins m'ont donné beaucoup de mal ; je ne pouvais pas rendre leur transparence... Un moment j'ai pensé à les remplacer par un homard.

Le philosophe 'secoua ses longs cheveux.

— Un homard ! s'écria-t-il. Et il y a des gens qui enchaînent des idées sans s'en rendre compte I voilà ce que je ne savais pas, continua Bougon. Je vais te définir ton tableau, puisque tu n'as pas conscience de ton œuvre. Le cahier de musique n'est pas là pour un aveugle, n'est-il pas vrai ? Tu as pensé, sans y penser, qu'il attendait un musicien, car enfin la flûte, posée sur le marbre de la table, appartient à quelqu'un, à un homme qui joue de la flûte, un grand artiste... Je dis grand aitiste, parce qu'il aime la musique des vieux maîtres... C'est la partition à^Armide qui s'étale sur ton tableau... Quand ce musicien se sera bien fatigué à souffler dans sa flûte, que fera-t-il? Il mangera les raisins qui sont

à côté... Voilà ridée. Tn as voulu récompenser un habile instrumentiste de la peine qu'il s'est donnée à déchiffrer ces belles mélodies, et tu lui offres de savoureux raisins de Fontainebleau.

— Oui, oui I c'est cela, dit Lavertujeon avec enthousiasme.

— Tu commences donc à saisir l'idée qui s'est produite en toi à l'état latent.

— Je le savais, dit le peintre.

— Non, tu ne le savais pas.

— En voilà assez...

— Je te fâche parce que je te convaincs de ton ignorance ; si telle était ton idée, pourquoi voulaistu mettre un homard à la placé de tes raisins?

— Le musicien l'aurait mangé.

— Un homard vivant ?

— Cuit, dit le peintre ; les homards rouges font le meilleur effet dans la peinture. '

Ce tableau, nécessairement, amena le soir la conversation sur l'idée dans l'art ; discussion orageuse qui fit aligner de nombreuses canettes de bière en face des orateurs, et accumula des fumées aussi épaisses dans la salle que dans les cerveaux. Plus il se brûlait de tabac , plus vives étaient les contradictions. A force de secouer des idées, on en vint à discuter la fantaisie qui avait poussé Bigle dans la,forét.

— Je suis persuadé, dit le poète Godard, qu'il aura trouvé la forêt enveloppée de brouillards. Ce n'est pas pour lui que la nature réserve ses fa-

veurs : certainement le paysage se sera voilé à son approche.

Il y avait parmi les membres de Tassociation un jeune homme au teint verdâtre, au front dégarni de cheveux, à Tœil cligneteux. C'était un rat de bibliothèque, un fureteur de vieux papiers, un chercheur de notes, un commentateur de faits inutiles qui n'avait jamais connu que la poussière des bouquins. Il se disait aussi un fervent Ami de la Nature^ et, en cette qualité, il tomba sur le dos de Bigle , en prétendant qu'à son approche les oiseaux devaient s'enfuir en siiïLant, que le houx dardait ses feuilles aiguës sur son passage et s'accrochait à ses culottes. Il souhaitait que Bigle tombât dans un buisson d*orties et qu'il trouvât le soir des chemins humides couverts de crapauds.

Ces imprécations dirigées contre un homme sincère ne durent pas avoir peu de poids dans la balance du destin, et on a vu les funestes effets qui en résultèrent pour le malheureux Bigle. Malgré tout, il reparut trois jours après, avec assez d'aventures pour défrayer une longue soirée. Cette forêt de Grateloup, Bigle était heureux maintenant d'y avoir séjourné malgré les dangers qu'il y avait courus. Ainsi que le prince Charmant des Contes de Fées , qui traverse mille obstacles et les déjoue pour arriver à la conquête d'une princesse plus belle que le jour, Bigle, sorti des aventures, les trouvait piquantes à raconter. Les entreprises hérissées de difficultés, les grandes souffrances sont

le fumier qui donne les plus belles fleurs ; les petits bonheurs, les petits plaisirs, les petites joies, les amourettes, la vie régulière n'élèvent pas l'imagination. Bigle avait traversé sa forêt enchantée et s'en montrait fier. De sa conversation avec le garde il retint quelques mots particuliers du dictionnaire forestier, et quand les poètes lui parlaient des genêts tachetés d'or, il répondait en dissertant sur les chênes pédoncules. Le grec Godard avait dans la tête certains détails pris dans les auteurs anciens; il ne prononçait jamais le mot de hoiuc sans ajouter aux baies écarlates, et Bigle lui demandait s'il savait combien on payait d'amende par cormier abattu.

— Un cormier de vingt centimètres de circonférence se paye 3 fr. 90 c. par décimètre, répondait victorieusement Bigle; soit ^20 fr. 90 c.

Bigle semblait avoir été marchand de bois toute sa vie, et il abusait de son séjour dans la forêt, prétendant que les Amis de la Nature devaient perdre leur nom s'ils ne se lançaient dans la connaissance intime des arbres.

singulière et déplorable physionomie que prit tout à coup un imposant

rocher.

Bigle passait pour un railleur dangereux : en cette qualité, il fut accusé par ses amis d'avoir inventé le vieillard aux grandes lunettes, le garde forestier et toutes les aventures qui lui servaient depuis lors de thème de conversation ; mais un fait, rendu public, donna raison aux dires de Bigle. C'était une nouvelle si singulière que tous les journaux la reproduisirent à Tenvi, et qu'il faut la citer textuellement :

« La forêt de Grateloup , une des plus considérables de France, est surtout remarquable par des blocs de grès qui se plient aux caprices les plus bizarres de la nature. Les touristes qui vont à

rétranger chercher des merveilles s'exposeraient à , moins de fatigues et de dépense d'argent s'ils con^ naissaient cette belle et pittoresque forêt, qui n'a , pas moins de dix lieues de tour. Sites agréables^ ombrages touffus, points de vue admirables, chênes ; deux fois centenaires, gorges pK)fondes, Grateloup ^ réunit les paysages les plus variés ; mais au nombre des merveilles de la forêt, il faut citer en première * ligne la Roche-qui-pend, devant laquelle il est, rare, de ne pas rencontrer un artiste s'inspirant desf étranges accumulations de grès qui confondent- Timagination par leurs arêtes étranges, leurs formes singulièrement accentuées et la hardiesse avec la^ quelle ils semblent avoir été jetés en Tair par une main de géant. Les cathédrales imposantes du moyen âge et leurs hardis clochers ne peuvent don- . ner qu'une faible idée de la Roche-qui-pend^ qu'on jurerait devoir écraser l'imprudent qui s'en ap- , proche, et qui a pourtant, depuis bien des siècles, donné asile à de tendres discoureurs. Une voûte, , formée d'énormes rochers superposés, s'élève plus . haut que l'intérieur d'une pyramide d'Egypte : les . yeux ont peine à en distinguer les dernières assises. Tel est l'intérieur, régulier dans sa. sombre . sauvagerie ; au contraire^ à .peine a-t-on fr^chi 4a ^ voûte que le curieux s'aperçoit avec terreur que le rocher, situé au sopunet d'une montagne esearpée., et touffue, surplombe la vallée. On dirait d'un mal- ;^. heureux qui, pour mettre un terme à ses maux, va; se jeter dans un gouffre. Les plus, intrépides pâi^- ^

sent ; on a vu des personnes qui n'osaient revenir snr leurs pas et rentrer sons la voûte, préférant faire un grand détoul* plutôt que de s'engager dans un endroit qu'elles jugeaient périlleux. En effet, toutes les lois de la physique sont violées : ee n'est pas un rocher acculé contre des terres, ce sont d'énormes grès qu'on jurerait soulevés pas un tremblement de terre, c'est un rocher qui roule. Tel est l'effet général produit sur tous ceux qui ont pu admirer la Roche-qui-pend dans toute sa splendeur. Hélas ! aujourd'hui la Roche^qui-pend a perdu une partie de son prestige vertigineux. Des mains coupables ont attenté à son couronnement : d'énormes stalactites de pierre qui se détachaient de la masse comme soufflées par les vents ont été brisées, mutilées par une main mystérieuse. Un homme corrompu a voulu corriger la nature : par une hardiesse inconcevable, le rocher a été taillé à diverses reprises, nuitamment, afin de pouvoir représenter le profil si connu de Henri IV. Ce rocher, bizarre Jadis, auquel la nature avait donné seule un coup de ciseau, ressemble maintenant à Henri IV lorsqu'il recommandait à ses soldats de se rallier à son panache blanc, car une partie des efforts des coupables s'est tournée vers le panache merveilleusement imité. N'avions-nous pas assez de la statue du bon roi Henri sur le Pont-Neuf, sans chercher à lui élever un monument dans une forêt? Qu'importe à l'aigle qui passe dans les airs, aux merles qui sifflent , au lapin dans son terrier

mx chevreuil qui fuit d'un pas agile, la r6préseiita?f tion de Henri IV ? Ce ii'e3t pas tout : le plateau pair lequel les curieux gravissaient le rocher était 4îauf vert de tailUs le long des versiants ; les amateurs 4^ points de vue n'y arrivaient qu'avec de certaine» difficultés qui doublaient le prix de la vue. Les mêlées hommes qui ont mutilé le rocher ne se so^ pas arrêtés à cette pro&nation : des sentiers ont été tracés* lentement) peu à peu, avant que l'adn^nis^ tratlpn forestière, ait pu se rendre compte dofii ébranchements qu'on avait remarqués depui$ long«^ temps, et qui donnèrent lieu à d'inutiles wreib^ tions. Les experts ont remarqué que tou^t avait été calculé de longue main, qu'un plan adroit avait été médité, à la faveur duquel les coupables pro<^ daient mystérieusement sans donner l'éveil. ])a certaines flèche^ bleues qu'on retrouve sur ohac[^e rocher luttent avec les flèches rouges de l'admini^ tration. Non-seulement il y a complot, meto encore lutte et rébellion. Une sorte de^ pouvoir secret semble avoir réglé les destinées de notre malhei^*reuse forêt de Grateloup, à jamais déshonorée. Ui^e instruction a lieu à l'heure qu'il est; tout fait espé^ rer que les coupables ne resteront pas impqnis> y» — £h bien I s'écria Bigle triomphant, me orpiresr vous maintenapt? .v

. Les Amis de 4a Nature, furent obligés d!aypue|r que les récits de Bigle étaient exacts, et la curiosité fut à son comble quand Bigle reçut une assignatton à comparaître devant un juge d'instructipa dutrir

tks AMtS DE LA NATURE él

bunal de la Seine, chargé de Tînterrogcr en vértn d'une eominission rogatoire du procnrcnr dn roi du déparlement voisin où était située la fbrét de Gratélt)ttp. Bigle, qui craignait la justice, déploya utiè douzaine de cravates blanches, afin de montrer par la régularité des nœuds le respect qu'A ressentait en présence de la magistrature. On l'eût pris luihiéme po\ir un jîige d'instruction ; et quand il donna un dernier coup d*œîl à la glace, 1! pensa qu'étant devant un magistrat il n'avait pas besoin d'aller au Piâlals de Justice, et qu'il pouvait s'interroger luimtoie. Devant sa propre cravate blanche, il pâlit, balbutia, et ^'11 n'en avait brisé tout d'un éoup là régularité en donnant un tour Ironique à une des pofntëis, il comprit combien 11 se serait montré tfnnde à l'instruction. — Mais le juge le mit à son ais«, et Tînterrogea particulièrement sur le personnage qu'il avait rencontré dans la forêt le jour de sen arrestation. Bigle, porté au merveilleux dans certaines circonstances, donna un tel portrait du vieillard aux grandes lunettes, qu'il était certainemrent impossible de le retrouver en étudiant ce signalement; mais il parlait avec une si grande cènvlétiott que le juge n'osa d'abord mettre ctt doute cette étrange personnalité. Cependant, en consultant un dossier qui était sur son bureau, il rie put s'empêcher de se récrier et d'accuser la trop belle imaginatioh du témoin.

-^ Je l'ai vu ainsi, monsieur, dit Bigle, et jusqu'à preuve du contraire...

5) LES ÂBffIS DE LA NATURB

— Il est arrêté, dit le jnge. *

— Ymiment 1 s'écria Bigle. Gomment s'appeite*t-il? Que fait-il? Quel est son but? Avait-iTnane idée ? Que prétendait-il f Est-ce un honnête homm^t A-t-il le cerveau sain ? Quand sera-t-il jugé? Serat-il fortement condamné?

— Psttt, fH le greffier.

Bigle avait été tellement harcelé de questicms dans ce cabinet, que lui aussi se sentait de Vfnir questionneur. . j

^— Vous serez appelé à la police correctionnelle en qualité de témoin, lui dit le juge d'instruetion, et vous apprendrez tout ce qui vous intéresse.^

Bigle revint à la brasserie des Amis de la NaMre^ ivre de joie. Il allait donc jouer un rôle «n publie; sa position de témoin lui troublait les idées, il «« sentait plus-fler qu'un conquérant, et la servante lui ayant offert une chope, comme d'habitude, ^l laissa tomber sur elle un regard de haut, qui montrait quelles destinées l'attendaient. Gomme on en pariait, le soir, les poètes, jaloux du sort de lettr ami, joignirent la critique à leurs conseils, en engageant Bigle à étudier quelques belles descriptions de maîtres pour se préparer à paraître devâât le tribunal.

•^ Mol, dit Godard, je commencerais ainsi- ma

déposition : « C-'était par une belle journée de prin-

^ temps ; j'aHais visiter la forôt de Grateloup, lorsque

je ûis violemment ému dèis les premier^ pas qtié }e

LES AMIS DE LA NATURE &a

fis sous les arbres par Timpression pure et fraîche émanant du feuillage.... w

— Je croi», dit le philosophe, que la logique de^Ia2lde à ce qu'on tienne compte tout d'abord du ohant des oiseaux... Bigle serait écouté plus favorablement s'il cherchait à donner au tribunal une idée du chant des pinsons, des merles, des bouvreuils.,.

•— Mon, dit le poète, c'est la vue qui est le premier de nos sens saisis...

' -^ C'est l'ouïe, dit le philosophe... Qu'en pensestu, Lavertujeon ?

— Le vert fait bien dans un tableau.

-*« Tu n'es pas compétent, dit le philosophe

Un peintre 1 A qui allais-je m'adresser?... Ils ne se ^connaissent point en oiseaux.

-** Ohl dit Lavertujeon, j'ai peint dernièrement un perroquet m^ort..,

•^ Tais-toi ; est-ce que tu t'es jamais inquiété du chant des rossignols, du bruissement des insectes, -du vent qui passe à travers le feuillage, du murmure d'un clair ruisseau roulant sur des cailloux? Oui, Bigle, si- tu veux avoir l'jorellle dû tribunal, ^umtre que ton sens auditif est exercé, et dépeins avec délicatesse les mille bruits dont je parle.

Le poète Godard ayant insisté aur la préférence

qu'il accordait à l'aspect produit par la verdures

. — Tu n'ea qu'un peintre, et tu te dis poète,

r reprit le philosophe ; tu ne penses qu'à décrire,

toujours décrire... J'admets la vue, mais en se-

M WS AMIS PE LA NATURB

conde iigae. Les ^a]kpressioDs produites par la iialar« sont telles que l'esprit en reste stnpéfftit : Tâoifi ^ sent prise dans cette triple occupation ,de Tf^reille, de rœil et de Todorat, car je ne sais si Todomt. ni vient pas avant Voeil.^. Ce sont des siaiteius [^acttt eiiliôres, telles qne le corps en est d^as^â ^e%i coup, mieux ({ue s'il avait été plongé âgm le.bite parfumé d'une petite maîtresse. Ainsi J;roJ9 pih^l^ mènes s'emp^y^ent de tout notre éti^e eprporid, qqi sont : chant, verdure, odeurs. Voilà, ce ^ f^t qjHf les peintres ne viennent, qu'en seconde U&xe : H leur est impossible de rendre autre chcMie qi^ M nature extérieure ; leur art s'arrête à - la.> forme et à la coloration. . . . Ëcoute^mai donc , fs^vMbl^ LavertujeonI n'es-tu pas de mon avis^ Bigl^^? ; .,:>

— J'ai été vivement frappé, dit Bigle^par laj^ue d/9 ^ vieillard aux grandes lunettes.

— - Ah I malheureux, je te reconnais bien( .1^ .* (9 vas en pleine nature pour y être pour^^i^d par I9 souvenir de^ hommes, U faut que tu aies» la a^nscience chargée pour ne pouvoir vivrp sc^ul^ e» faci 4e toi-même, au sein de la nature. >

— J'avoue, dit Bigle, que la société des ho^m^H ne m'est pas indifférente ; mais si les bpmineftjto déplaisent tellement, je les remplacerai p£ur.d:M leiOMoaes. , ^ :î

— Que trouve$-tu dans la tête des {emine9?jI2% pot de pommade, pas autjre choae 1 un peigose et il cété un petit miroir, voilà ce qui m^uhie leur.^feirh veaul... Si j'étais Lavertujeon, je voudrais tmit/^ 0(9

&SS AlfiS DE LA NATU&fi M

àtijet pcMur la prochaine exposition , et ma réputation serait faite»

— ««Mais le eepvesn est divisé en deux, sévère Bougon, dit Bigle ; je veux bien^ue ta pommade, ton peigne et ton miroir en remplissent la moitié , ù condition que l'autre moitié renferme une foule de sentiments délicats et tendres que Lavertujeon ne saurait peindre. Tu m'accuses. Bougon, de ne fréquenter que des hommes; mais tof-méme, t'a-t-on jamais surpris seul, au milieu des bois, en téte-àtéte avec le silence? Au contraire , Je pense que tu ne sanrais vivre sans discuter et surtout sans être écouté ; et je crains fort que les oiseaux des forêts ne prêtent pas grande attention à tes théories sur là décadence de l'humanité.

— r&\ un rôle à remplir sur la terre, dit le philosophe, et vous voyez que je le remplis tous les jours, car je cherche à redresser votre raisonnement chancelant. Demande plutôt à Lavertujeon?

Le peintre , qui se sentait dominé par le philosophe, fit un faible signe de tête d'acquiescement.

Ces discussions, toujours les mêmes, avaient lieu de sept heures à minuit, et si le gaz ne se fût éteint tout à coup, il est certain qu'elles n'avaient pas de ràîion de cesser ; mais bientôt le procès dans lequel les Amis de la Natv/re se trouvèrent mêlés, grâce àtk témoignage de leur camarade Bi^e, vint apporter un nouvel aliment à la conversation. L'acte d'accusation, publié par les journaux, fit connaître le véritable coupable des délits forestiers commis

dans la forêt de Grateloup, et cette affaire, aujourd'hui oubliée, eut pour conséquence de mêler activement les Amis de la Naêu/re aux circonstances qui s'ensuivirent.

La Grotte dei songes nocturnes et ses fatales conséquences.

Dans les premiers jours qui suivirent l'achèvement du fameux sentier sablé, il arriva une aventure qui attacha M. Gorenflot davantage à la forêt. Un soir, à minuit, la mercière, dont les fenêtres donnaient sur la campagne, entendit un bruit de pas précipités : des chiens aboyaient au loin et le tumulte augmentait à mesure qu'ils se rapprochaient. Comme il faisait clair de lune, madame Gorenflot put suivre du regard deux hommes s'avançant rapidement, quoiqu'ils parussent embarrassés d'un certain fardeau dont il était impossible de deviner la forme du second étage où la bourgeoise était en observation. Ces deux hommes s'arrêtèrent tout à

48 LES ÂMfô DE LX NATURE

eoup près du mur de la maison pour écouter le» bruits d'aleutour; mais les aboiemeats des chiens continuant à devenir plus vifs^ ils soulevèrent leur, fardeau, et f^^rès un balancement énerglt[ue, Ve^: voyèrentpar dessus le mur. Il tomba dans le jardin,, en laissant entendre tm faible gémissements £pau«s vantée, madame Gorenflot ferma sa fenêtre et se. fourra dans son lit en se cachant le nez s^us les couvertures. Quel crime venait d'être commis? Quels étaient ces hommes qui semblaient se dé« faire de leur victime? A quels dangers la mercièrel n'était -elle pas exposée, ainsi que SOn mari, si les environs n'offraient pas plus de sûreté? EUeeût bien appelé son mari, mais la peur que le moindre bruit n'attirât rattention des malfaiteurs fit que madame Gorenflot prit un coin du drap de lit dan^^ ses lèvres afin que sa respiration inéme ne la trahit pas. Cependant le bruit continuait au. dehors f4es aboiements se rapprochaient de plus en {dn&. Il était faicile de distinguer te manège des cfaienSf allant et venant autour des murs de la propriété^ en fusant le tour, et revenant tout à caup^-au mêkne endroit. /Les chiens apportèrent quelque^ calme dans l'esprit de la mercière, qui n'a^^stîb jamais entendu dire que des malâiiteurs employassent des animaux bruyants pour commettre leursc forfaits. Le mystère^ c'est le crime ; le bruit, Ja-iépression. Si madame Gorenflot ne foiâmula (las «a réflexion . m bdê vément, elle eût ; confiieBoe âe~la nouvelle situation des choses. Peu à peu l'aboiemen:^

Ils AM1& DE LA NATURE W

âes ôhièns s'éloigna, et tout rentra dansie silence; Altis la mercière n'en dormit pas davantage. Son émotion atait été trop forte pour permettre au sommeil de. reprendre ses droits. Aussi, à peine au jour levant, sortit*elle de l'état fiévreux et somnolent dans lequel elle était plongée, pour écouter le brait qu'où faisait à la porte du Jardin.

Des voix appelèrent M. 6(Nrenflot à diverses re^ prises, et bientôt, au remuement qui se fit dans la chambre voisine, elljB s'aperçut que son mari se levait. La mercière passa une robe de chambre et entra chez M. Gorenflot. .

-^ AsHu entendu, cetjtenuit) ce qui s'est passé?

-^ J'ai dormt d'un somme* . .

•T^ On est venu certainement pour nous piller... Cette maison n'est pas sûre.-

^4*^ Tu es folle ; laisse^moi aller ouvrir la porte... - ^^ Tu n'iras pas; il est encore trop matin. ^ -«• Laisse«moi, jdit M. Gorenflot, qui voyait que ^ femme s'était mise devant la porte pour l'empêdker de sortir.

. i>—£t n'est pas à quatre heuir^ du matin qu'on vlept tévelller les honnêtes gens. Ce sont encore des jDMilfait^ûf^^

1^ Je les connaissait ie mei^cier imprudemment: oersoiit les ouvriers.

-^ Q^fels ouvriers.? t ^'-T''Ihi«ai»l>i«nw.. .

f-tvJeneebimais d'ouvriers que le Jardinier et son garçon..'. / .

— Précisément, dit M. Gorenflot qui se rattacha à cette idée ; Je leur ai commandé de venir de trè^grand matin»

-" Pourquoi faire ?

M. Gorenflot se gratta Toreille.

— - Pour des terrassements, dit-il..

— Des terrassements dans le jardin I tu badines 1 Il a été convenu qu'on ne terrasserait pas sans mon iNxIre.

— C'est entendu, dit le mercier, je vais leur dire de s'en aller,

— Et tu feras bien.

Mais l'embarras du mercier était tel qu'il eût été remarqué des esprits les plus candides. M"*® Gorenflot alla se mettre en embuscade dans la chambre du premier étage, derrière les rideaux; de là elle put voir son mari causer avec des paysans en blousas déchirées, à la barbe inculte, qu'elle avait déjà remarqués dans le voisinage : ces farouches mines n'avaient rien de commun avec le jardinier et son ouvrier. — Gorenflot me trompe, se dit la mercière, indignée et épouvantée à la fois des mensonges de son mari et des rapports qu'il entretenait avec ces hommes. — Il se passait alors dans le jardin une longue conversation entre le ; bourgeois et les paysans, conversation animée, à en juger par leurs gestes accentués. Les paysans s'échauffaient, le bruit de leurs voix parvenltit jusqu'au premier étage, mais le sens en était caché pour la mercière, qui ne s'expliquait pas l'air ein-

barrasse de son mari, ses regards abaissés, Tinquiétude répandue sur tous ses traits. Comment ma* dame Gorenflot aurait-elle pu deviner la série de perturbations causées par le sentier sablonné de la forêt? Pour terminer ce sentier, le bourgeois, en employant des ouvriers, s'était mis à leur merci. Gonlme des terrassiers honnêtes gens eussent craint i'administratioti forestière et ses rigueurs, M. Gorenflot s'était servi des premiers venus, espèce de grapiUeurs de bois , toujours en lutte avec les gardes et les gendarmes, qui n'avaient consenti à prêter leurs bras à llAmant de la forêt 'qu'avec la pensée qu'ils se ménageaient un complice pour les grandes occasions.

Cette même nuit ils avaient pris un chevreuil et cherchaient à l'emporter, lorsqu'ils furent poursuivis par un garde qui lança ses chiens après eux ; mais leur plan était tiré d'avance. La maison du mercier, située à moitié chemin du lieu de leur rapine, leur avait semblé excellente pour un recel , et ils jetèrent parniessus le mur le chevreuil à moitié mort dont les gémissements avaient peut-être déterminé quelques mèches blanches sui* la tête de la mercière. Le matin, les maraudeurs vinrent bravement se présenter chez M. Gorenflot, réclamant leur prise de là nuit. Le mari fut presque aussi effrayé que sa femme. Il se voyait changé en complice de gibiers de prison, lui l'honnête mercier du Gland-d'Or, cette maison si respeictàble dé la rue- Sain t-Benis, qui florissait depuis

68 US AlflS DB LA NATG1IE

deux, cents ans et avait fait la fortune snceessiTe de sept à hait de ses tenants. Mais qne dire ? Le eonp étidt fidt, l'aninud mort ; les coupables andaeieiix qui s'étaient prêtés à son utopie forestière en per^ çant nne route à trayers un tailUs, réelamaient un serrice analogue. M. Gorenflot ne croyait pas avoir besoin de ces hommes dans l'ayenir, mais il avait penr tfeux. Quand le, mercier fit quelques .objec* tiens, les braconniers parlèrent en maîtres, leurs yeux s'allumèrent, ils froncèrent le soureil, et M« Gorenflot se dit que de tels drôles ponyaient bien, le cas édiéant, tirer sur un gsrde forestier comme spr un dievreuil, et sur un mercier sans plus de scrupule que smr xm garde*

«-* Emportez ce chevreuil et prenez giude qu'onne i^us voie, dit^fl aux braconnier. Cequ'ils^fir^t avec promptitude, profitant du^petit jour, heure à laquelle ils e^[^raient ne pas être rencontrés. Quand ^ les maraudeurs furent partis, M» Gorenflçt se lança dans toutes sortes de raisonnements sophistiques • afin den'ayotr pas la conscience chargée de ^e^ii^e* vrenil. Le mercier sentait le besoin de s'ancrer daiisridée qui décida de son avenir. Sans le savoir il Qt du: Jêàn^faequeê^ et se demanda pourquoi les ani*^^ maui des forêts n'appartiendraiept pas aux plus > aâi*oits.^^Q vertu de quel titre des me^sieprs habillés de vert faisaient-ils exécuta* il la lettre uncefitaln-"^ code d'après lequel . les. princes et les- r4îs> seuls pouvaient Jouir du droit de chasse dans la forèt^?"-: Les animaux n'en. étai6nt4ls pas moins mangés?

Ah i si la loi avait prescrit un absolu respect pour les animaux des forêts» M. Gorenflot se fCLt montré partisan de la loi; il eût désiré que les oiseaux, les faisans, les biches, les chevreuils pussent animer les bois de leurs ébats sans craindre Tapproehe de rbomme|mais du moment où Os pouvaient tout d'un coup être setvis sur une table royale, M. Gorenflot justifia le braconnage des pauv|:es, qui^ eux^ aussi, ne devaient pas être privés de chevreuUs ni d'oiseaux suceulents.

Un paradoxe en amène un autre: si les animaux: de la forêt n'appartenaient à personne, te forêt sa trouvait dans les mêmes conditions. Pourquoi Gra* teloup était -il classé dans les apanages de ]ik- Couronne? Peu versé dans les questions histod- (pi^j M. G^renfiot fut obligé de s'avouer qu'il n^ensavait rien. Ainsi que b^ucoup de gens fiers de l0ur ignorance, qui tranchent impertinemmentdaps toutes les questions, le mercier décida que la Cou- . rQune aval^ tort de regarder Gritteloup.dbmmB une', forêt royale. Celait une forêtnaturelle appartenant a^ premier venu,^à un mercier qui voudrait bien s'oe*r cjiijper d'eUe. Gratéloup fut dé^été intérieurement: forêt de Goren£k>t. . En raisoimant de la sortov Le; mercier se fût appropi^iê le globe tout entier, lors*^: que la voix perçante de sa femme, qui l'appelait^ le. ramena à. la triste réalité. ;.

■j^ As-tu bientôt fini de faiire le moulin^ lui cle^j mandat^trelLe. . . ï

' r^ Le moulin 1 s'ieriaM. Gorenflot, étonné. . I

— Monsieur fait aUer ses bras en haut, en bas, en avant, en arrière ; les moolins à vent n'en font pas d'autres.

— Je ne savais pas.

— Il faut que quelcpie chose t'embarrasse... Je te connais... Quand tu faisais le moulin à la maison, la demoiselle de comptoir me disait: Monsieur fait le moulin, ca ira mal. Tu as une mauvaise action à te reprocher.

— Ma bonne amie, je t'assure...

— As^-tu donné tes oràres au jardinier?

— Il fera 6omme il est convenu*

— Tu lui as bien recommandé de n'obéir qu'à moi?

— Oui, oui.

-^ Hypocrite et menteur 1 s'écria la mendère exaspérée... Tu n'as rien recommandé au jardinier I

— C'est vrai.

- — Tais-ibi ; le Jardinier n'est pas venu.

— Non, il n'est pas venu.

— Ne parle pas davantage, faux que tu es, tu me fôi6 honte... Qu'étaient ces hommes à barbe noire, qui ne valent pas mieux que toi? %

— Des terrassiers. . .

— De potence, ajouta la mercière, qui nesa\'^it pas parler si juste... Quels rapports peux^tû avoir avec la potence?

— Aucuns, ma bonne, dit M. Gorenflot qui ficémit

intérieurement, car sa femme avait mis le doigt sur la plaie.

— £spères*ta que je vais recevoir dans ma maison ces garnements?

— Ils ne reviendront pas.

— Maintenant qu'ils connaissent le chemin, crOis-tu qu'ils ne s'introduiront pas ici la nuit ? Car ce sont eux, j'en suis sûre, qui ont fait le tapage de cette nuit.

— Non, ce sont des terrassiers.

— Et qu'est-ce que c'est que ce butin qu'ils ont emporté en le couvrant d'une toile?

— Leurs outils.

— Tu mens, j'ai vu comme la forme d'uncorps... Je sais qu'on a jeté quelqu'un cette nuit par-dessus le mur, j'ai entendu les gémissements; oiï ne. me trompe pas facilement.

— Je ne veux pas te tromper.

— Dis que tu ne peux pas... Ah I j'en aurais su davantage, si je n'avais craint qu'ils ne partissent pendant que je descendais l'escalier.

— Eh bien, je vais te dire tout.

— Je t'écoute ; ne baisse pas la tète, regardemoi en face.

— Ma bonne amie, tu sais que j'ai toiJijqurs du plaisir à te voir.

*— Pas de eompliments ; je lis au fond de tes yeux.

Alors M. Gorenflqt dit une partie de la vérité : à savoir que des paysans ayant jeté, la nuit, un che-

e$ iJSS lUIIS JOE LA. NÂTUBB

Tteuil par-dessus le mur du tardin, étaient .veaoa le réclamer le matin.; mais il n'ajouta pas. que les hraeomiiers étaient ses complices pour d'aatres.dé^ lits forestiers, ee qui fit qu'U s'en tira piu8 facile^' ment qu'il ne l'aurait cru d'abord. La mercière était une honnête femme, incapable, de soupçonner le.m^l» et il avait fallu les.événements de la n^it ]^o«r lui ouvrir k» yeux. Sorti de cette impasse^ M. Gorenflot, triomphant, alla, immédù^einent' après le déjeuner, faire un tour dans la forêt qa^ Iwi apparaissait sur un nouveau jour. Qu'on veuillç bien ai^pçser un instant un de ces galants oisxis^ dont la principale, occupation est de .suivre toute» les fenkmcs sur. les trottoirs et de leur «dresser mille eomplimeots spirituels. Il a affaire à une.femme qu'il croit distinguée : il se montre plan de leapast d^abord, jusqu'à ce qu'un mot échappé à la dame lui apprenne qu'il n'a affaire, qu'à une.demirvmuv aloraie ton changé, le .galant devient plua pressant, lereapec^ e^t envolé. M..Gocenfk)t se.trou^ das^ une situation analogue vîsrà«vis de la forêt de .6m^ teloup, tant qu'il la. considéra comme JBofêtrpyale;, maisqtand son raisonnement philosophique la. \xû' montra comme une forêt appartenant à tout te monde, il redressa la tête sous les ombrages ei: ne^ reg^irda comme un conquérant. Les gacdes forasti«rs, .les gendarmes n'étaient plus .désormaisjquë des agents salariés .d'une administration qui outrepassait ses droits; lutter avec eux était le vplii& saint des devoiis. Ce jqur-là^ M. Gor^iflot s'égara^

LES AMIS, DE LA NATUflB $f

et ne put retrouver son chemin, malgré le& {^pteaifit mdicateurs des routes» Il entra alors dans une vite indignation contre Tadmlnlstràtion forestière de ce qu'elle faisait si mal son devmr^ etlntéiïeu» renient il décréta que , ne remplissant ]^ leH fonotioQS, elle était supprimée. Tous les -^nployés y passèrent, depuis les plus hauts grades jusqu'àuib deraiers. M. Gorenflot supprimii ces emplois eomm^ occupés pardi^ fainéants qui ne cherchaient mén»: pas à indiquer la route aux voyageurs 4garé9v Quelques voix s'élevèrent en faveur des forestiers dont ravenir venait d'être brisé tout à coi^p^ sans espoir, car l'inflexible Crorenflot ne 4<>nnaott m^é pas de. pension de retraite aux malheureux des^ titués. Des femmes venaient demander la grÂcç de l€»ir^ maris, des enfants joignaient les mains pour leurs pères. -*-• Non! s'écriait le mercier, . irrité de la quantité de lieues qu'il faisait depuis le matin sans rencontrer âme qui vive. Où sont les fores* tiers? Que font-ils? £n ai-*je vu un seul pour ope re«^^ mettre dans mon chemin ? M'ont^-ils surveillé penr' dadit que je traçais cette route? Empôehei|t-ils d'enlever frauduleusement le gibier? Hs d^vent éiûce attablés dans quelque cabaret, oubliant leur mandat t... Je n'aime pas les ivrognes 1

Ce fut par eeite série de raisonnemeai^' que^ M. Gorenflot mit à pied toute l'administration fçresi^ tière et en ût table rase. U se trouva maître de-la^ forêt, mais il aurait voulu être maître d'en sortir.: Grâce à son embarras,, il la parcourut en tous senisy:

08 LBS AMIS DE LA NATUBB .

•t put Juger de fat beauté et de la yarièté de 9a conquête. Grateloup est une des forêts les plus curieusement accidentées de France. Des gorgés profondes, sauvages, des oasis de verdure, d^ sombres plantations, des ruisseaux paisibles ^ de vastes horizons découverts des hauteurs, des arbres d'essenc4?s diverses en font un endroit aussi piUo^ resque que les sites- les plus vantés de la. Suisse^ Tous oes détiâls se gravèrent forcément dans le cerveau de M. Gmrenflot pendant qu'il étudiait les endroits^ où il passait pour essayer de reoonnaltr-e sa route ; mais les merveilles suceédaiant aux mer^ veUles, et le fameux petit chemin sablé ne se retrouvait pas. La nuit arrivait discrètement, et M. Gorenflôt commençait à regretter d -avoir tenté son entreprise, car ses jambes enflées lui refusaient leur service. Sur son x^hemin il trouva: un Tocher qui formait une sort^ de giptte dont le sel était couvert de sal)le fin, {1 s'y li^sa tomber et fut très*inquiet de s'y retrouva, au milieu de la nuit, grelottant et entendant dans le» ari)r£s les sifflements du vent. ^^ Tout dormait dans la ftature, et ce profond silence inquiélail; encore. pltHs .M» 6(Hrenflot, qui, pour changer 4e cours de; ses idées, évoqua le souvenir de sa f emme« ^-*. Coin»i^t semit^U reçu à son retour, s'il devult irevenûr ? ««^ le m^icier se jugea en péril :. testes sortes d'iuil- ^matix fantastiques lui ricyiiirent en mtçinoire. Jl ..n'avait pasité sans vi^lt^, le dli9i^^e, le Muséum d'histoire naturelle, au Jardin des Plantes,

LBS AMIS DE LÀ NATURB 69

et son imagination effrayée lui représentait: les byènes, les tigres , tous les carnassiers, s'avançant à pas lents dans Tombre et le mystère, ponr ne faire qu'une bonefaée de Ini, V Amant de la forêt.

Mais ces épon vantes ne faisaient qne rattacher de pins en pins le mercier à lu forêt : s'il y avait trèuvédes chemins droits, des ailées de jardin, des plantations régulières, le charme ne se serait pas emparé de lui. N'en est^ii pas de même de l'amant qui passe des nuits sans sommeil, hiandissant une ingrate ? La forêt, pour s'être montrée un peu sauvage à la première rencontre, fut estimée à juste titre par M. Gorenflot, et cette nuit passée dans la grotte resta dans son souvenir comme un des événements les plus émouvants -de sa ^ie. Vers trois heures du matin, un singulier concert commença, qui fit j^enser au mercier qu'il n^ était pas éloigné d'un étang. C'étaient des coassements solennels qui le remplissaient de terreur; de temps à autre s'y -mêlaient des battements d'ailes, si' bruyants qu'il étoit à supposer que des oiseaux nocturnes énormes prenaient leurs* ébats. Enfin, le petit jour vint; M. Gorenflot se remit en marche iminédiatemenf , et ce fut avec la plus vive surprise qu'il se trouva auprès de la mare à laquelle medait le fameux sentier saUé. La nuit seule avait empêché le met^ cier de reconnaître la mare, et oomn^e jusqu'alors ses investigations n'avaient pas été poussées plus loin, la grotte lui avait échappé ; maïs cette nuit profita

TKI LES AMIS DE LA NATUBB

à la grotte, car «lie y gagna un panatii qiâ lui donna nn nom distingué. Ce fût dès lors la Gr&Uê. dès êonges nottumes. M. Gorenflot le votifaitldBsi; seulement, ayant trouyé TonTertare trop eludve, à. oanse de denx roehers qui, en se disjoignant, lais-' salent passer la Insnière du ciel, il convoqua pour la semaine suivante ses. ouvriers ordinaln^s, aiti d'acciiomaoder la physionomie de cette grotte au nom qa'il venait de lui donner.

Ce que devait lui coûter ce titre de Groiie deè gangeê noùturnea^ M. Gorenflot ne le sut que' plus tard. Il n'y a:vait pas, dans les environs, de pitres pour koueher Flnterstiee des deux rochers et empé^ cher le Jour de pénétrer; il fallut envoyer les ovh vriers à un quart de lieue de là, prés d'un groupe de grés, faire Jouer la mine, renverser des masses émmnes, fuir après l'explosion, qui fût considérahie, i^endre que les gardes forestiers rentrassent dans . leur quiétude, charrier nuitamment ces fragments de roohes, les tailler pour les Joindre exactement asQC llssureii de la grotte, recouvrir le tout de terre ffaiche, de gazons coupés dans d'autres ehdroils, et faite de cMftte'améliorâion une œuvre naturelle. Si la bourse de M. Gorenflot en souffrit, son orgueil fut flatté âéfideusement. Désormais la GrottB de» s&tt^es noctumBi répondait pleinement à son ncun, et.^uand de petits sapins lugubres^ déterrés aveo préôaulidn dans une Sapinière voisine, eurent ëbè pliantes en manière de plumets sur la toque dé 1 4e cette grotte, elle ofiTril; un aspect as^es

LES AMIS DF LA IfÂTUBB 71

mélaiicolfaïue povtc que Youtig Ifii-inéine désirât y passer s^s nuits.

; Cei^nâant le jeu de la mtiie avait causé trop dé i^avs^es' pour que Fadminlstà^atiett û'en tint compte. L^ gardes Temarquèrent des tiraees de pouâre en beaucoup d'enâroit&; et de itombreux rapports fu^ re^t déposés dans les bureaux des ^éaux et I6i^s, sans que les plus^ experts en msitière de éèMÈ pussent s'expliquer Fintemtiùn qui' amdt présidé A Cette tnins. . ./

M. G orenflet rencontré dans la forêt liût dérouté 1^ soupçons par son âppaifenee candide : pour^ tant, sous sa redingote d^ forme {mclfiqtre se ca*chait run certain pot tempU de couleur bleue, au nfioyen duquel il d^oMt ûa signature sur- les rQehers. Ces flècbes bleu^pemzquler^ qui' levaient' tant tracassé Bigle , étaient des jalons pour, eam pocher > le mercier de s'^arer, et en même temps une prise de possession; De même que les liibho*^ tbéqiues publiques timbrent chiumn de leurs vohi* nyds ave€= une marque' spécânle que les agents cl^mique^ne^ peuvent enlever, M.: Gorenflotittar* quait les rochers à son chiffre, et il eût ts^'ouvé' audacieux qui eût osé les lui disputer. Les gardes ■ remarquèrent eesJlèches et en> firent Tobjet d'un rapport : à quoi il leur fut répondu de surv:eâier at^ t^tivement le peiiftre anonyme qui se perm^*» tait de telS' emblêntes. Mais le mercier triompha de radministration par un moyen fort«simple« Lit surveillance s'exerçait sur les heux mêmes où les

7t USS AMIS DE LÀ NATURE

roeheis avaient été déshonorés, tandis que M. 60renflot, plein d'activité, ne s'arrêtait pas où. il passait, et explorait, au contraire, les côtés nouveaux de la forêt, tout en continuant à percer de se^i flèches le cœur des rochers.

Ce fut à cette époque que M.Gorenflot se trouva en présence d'un rival audacieux et jaloux, plw redoutable à lui seul que tous les agents de l'adml** nistration forestière. L'illustre peintre PlcKersgUl, dont la réputation en France n'est pas égale à celte qu'il a en Angleterre, le même dont le fromage.de Chester triompha du fromi^e de Lavertujeon, était venu passer quelques semaines dans la forêt pour y suivre de grandes chasses à coun*e qu'y donnait la vénerie royale. Il est peu de flâneurs qui n'aient remarqué, aux carreaux des- éditeurs de gravures^ des estampes soigneusement gravées et coloriéeS| od des chasseurs en habits rouges , suivis de meutes aboyantes, poursuivent le cerf dans des paysages d'automne. C'est à M. Fickersgiil qu'<on doit ces tableaux dont le succès est grand en Angleterre, car 11 n'est si petit propriétaire terrien qui ne tienne à honneur d'avoir un Fickersgiil dans sa salle à manger.

Ce peintre fut un des premiers qui remarquèrent les flèches bleu'-perruquier. Les dents croisées sur le devant et dépassant les lèvres, la figure allongée el dédaigneuse, WkPickersgill était froid, railleur, et d'une nature rousse qui le portait à taquiner mér chamment les gens. En sa qualité de peintre, il fut

LES AMIS DE LA NATURE Tî

particulièrement choqué de ces flèches, et quandîf etit la persuasion qu'elles étaient lancées par M. 60renflot, dont il étudia prudemment la manière d'agir, le combat commença, un combat à coups de flèches. Ce fut lui qui eiitreprît de dérouter le mercier en ajoutant un fer, ainsi que Bigle en avait été témoin. Dès lors M. Gorenflot fut suivi pas à pas par l'Anglais acharné, sans que le mercier pût deviner quel était le jaloux qui agissait aiiisi et pat^ quel motif il était condffit.

Persévérant dans son Idée, M. Pickersglll passa trois mois dans la forêt de Grateloup au Heu dé quinze jours, et il ne put trouver le temps' dy faire un bout de croqtiis. Il avait étudié la manière dé procéder de son adversaire, sa demeure, ses habitudes ; tous les matins, levé avant Tauroi'e, il se postait dans les environs de la maison du mercier, et l'attendait, sans que celui-ci pût s'expliquer l'insistance de son mystérieux adversaire.

Cependant d'autres projets roulaient dans la tête de M. Gorenflot, que désormais rien ne pouvait arrêter, n trouva que plusieurs points de vue étaient masqués par des fourrés trop épais, et il fit abattre ces fourrés, détourna un ruisseau de son cours pour lui faire arroser une certaine oasis qu'il avait dé* Couverte, et poussa l'audace jusqu'à se faire bAtlr une sorte de cabane cliampétre sur un des rochers les plus élevés, afin d'y trouver ûii abri en cas de pluie. L'administration était sur les dents, car ces travaux étaient exécutés nuitamment par des bra-

conmers habitués à agir comme des tirapes, et âiversr employés furent cassés pour n'avoir pa^ déeouTert les ravageurs qui s'étaient emparés de la ldrét,lSi quelqu'un s'imaginait que ce récit est une -ûeti^ii^ le notaire Chevreau, qui demeure rue Neuver4(^ FeUts-Champs, 94, pourrait en certifier la r^lifcr^ L'argent qui passa dans ces entreprises fut cppiA?; dérable : en moins d'un an, près de 20,000 fraBie^ avaient été déplacés par M» Gerenftot à llnstt dessin femme, et il fallut une maladresse d,e la p^rt'^ mercier pour que ces coûteuses fantaisies ^ssi^ntr connues. : : ;j

Ayant besoin d'un plus grand nombre d'hommea pour frayer un passage à travers des roch€!rs,l'^Qpé-^^ rattf»n fut jugée si dangereuse par les br|UHm9îe|g% eux-mêmes qu'ils refusèrent de la tenter. ^La^ m|p^ ne suffisait pas ; il fallait tailler en plein roc;, p% l'ébranlement causé pai* ce travail pouvait amepj^la chute de pierres énormes sur la tête desouvjrief?»; Us refusèrent absolument leur concoure «ux ppoiets; du bourgeois dont les imaginations pouvaient leur coûter la vie ^ et ce ne fut qu'au prix d' une sommed^ St,p0O francs longuement débattue que le^ deux paih ties s'entendirent ; mais M. Gorenflot, qui vea£^t> df^^pratîquer UQ.e forte saignée à son dépôt ohez.l^^ notaire Chevreau^ n'osa plus y retourner .da^S'lli même intention, de crainte que sa femme n'e^ f^(*. prévenue. Heureusement les merciers qui lui ava|en);^ succédé au Gland-d'Or avaient un rembpursemef^, à lui faire dans^ trois mois; M. Gorenflot n'hésLta

pas à lés prier de Itii avancer ttne somme de 5,000 fr. ëtl'affîtiPê fat eandue. .

^'^Lcs b^aéènniers touchèrent la samme convenue et aé mirent eh mesure de creuser un passage dans ces TéêierÉ «oti des vipères seules pouvaient se glisser. ïàï effet, fl s'en trouva trais, que M.Gorenflot emp<jlPtâ triomphalement dans son cabinet et qu'il sus^ |»eàdrt aux lambris comme des objets d'art mer- VéiHéux. La mercière se gendarma contre ces serpents j prétendant que leur vue seule lui coupait Tap- ]^êtil| maiîs son mari ne «éda pas, soutînt qu'il purgeait la forêt d'hôtes malffiisants et que les populalibli» tuf daûi^àiënt un joui' gré de la destruction de ces: reptiles dangereux. Madame Gorenflot était loin de sôdé'ôtër qùë ces vipères revenaient à un peu pltts^^MjSOb fi*, par tèle. MÎe crut que la mahie d'emli^li^ Ta Torèt était remplacée par la chasse au:i li«Tpèl«é9, è!; comme son mari la laissait maintenant Kbré^è' dftfiger la maison, elle n'insista pas davantjÉrgê pdifi'TenléV^menl: des reptiles.

^'Tous les mois, Madame Gorenflot avait l'habitîïde d'allèi^ faire un tour à ÎParis, et son mari en pistait pcnir ddnner à boire dans sa maison aux' cruvMérs qu'il employait. L'ei-mercière èonsacralt^ sibn^petit voyage à rendre visité à ses amis et con-^^ naissances d^ffùtréfofe. Elle allait prendre l'air de Ist' rfae Saint-Denis, donnait un coup d'œil attendri à son ancien magasin,'et causait volontiers comimercéi avec ses successeurs.'^ ^ — Puisque vous êtes vernie, madame Gorenflot,-

lui dit le nouveau propriétaire dn Gland-dUOr, jo vais vous demander quittance du remboursement que nous avons à vous faire.

— Volontiers, dit madame Gorenflot.

On passe à la caisse, on y prend un billet de >l,000 francs qu'on offre à Tex-mercière.

— Pardon, dit*elle, c'est 6^000 francs, s! je. ne me trompe.

— Oui, madame. Gorenflot, mais nous avoj)^ avancé, il y a six semaines, 5,000 francs à vôtres mari.

— 11 ne me l'a pas dit.

— Voilà son reçu.

— Merci. Je m'en vais, s'écrie madame Gorenflot qui se sauve, émue de cette avance extraordinaire dont elle n'avait pas été prévenue. Elle voudrait déjà être, arrivée, afin d'obtenir une explication ; elle se doute d'un mystère affreux, de dissipation» étranges; ces 5,000 francs la talonnaient. Le chemin de fer ne va pas assez vite; la bourgeoise gourmande les employés de ce qu'on arrête si longtemps aux stations, elle monterait volontiers en^ ballon. Enfin elle arrive, descend précipitamment du wagon, où elle oublie son ombrelle, et enfile lechemin qui conduit à sa maison des champs.

Au moment où elle va sonner, elle entend des bruits de voix inconnues, des cris, des rires, de gros propos qui partent du jardin. Elle écoute im moment^ et juge plus prudent de passer par une

porte 4e derrière qui s'ouvre par un simple loquet et dont le verrou n'est tiré que le soir.

Quel spectade se présente à ses yeux irrités I M. Gorenflot est attablé av€e des gens de mauvaise mine, leurs femmes, leurs enfants. Une longiie table couverte de brocs de vin a élé dressée dans le jardin.

--* C'est moi! dit-elle en fi*appant surTc^ulede son mari, qull)lômit, se trouble et se croit changé en statue de sel. — JSujs'Iki^, Im dit<elle, et vous autres ( s^adrcssant aux jnaraudeurs ) , sortez de suite 1

Les bûcherons avaient un coup de vin dans la tête et ne se disposaient pas à obéir; peut-être, si M« Gorenflot les en eût priés, se fussent-ils retirés, mais le mercier n'avait plus conscience de sa personnalité. Il était tombé dans une sorte de stupeur, ne voyait plus, n'entendait plus, n'habitait plus la terre.

«^ Viendras-tu! lui dit sa femme en le secouant et en le preniant par la main. — Pour vous, je vous ferai obéir tout à. l'heure.

Il est À croire que son accent avait pris un caractère énergique, car les maraudeurs disiparurent prudemment, craignant peut-être de perdre à l'avenir les bénéfices considérables offerts par le mari

Quand les époux furent entrés dans la maison, madame Gorenflot, émue parla colère, resta quelque temps sans parler; V Amant de la forêt attendait

79 LES AJUIS DE U NâTUBB

avec anxiété Texplosion, qa'il ae savait oomoftent parer. Le délit était constant : il avait é\A pris ssàf le fait, et tin renard^ la patte dans un^ié^er-ne couve pas de plus mélancoliques réflexions. ; .; . .c

~ Qu'as-tu fait des 5,000 fhmcs ? -

Tel fut l'engagement du combat.

— Quels 5,000 francs? demande naSyeotQBft M. Grorenflot, qui n'avidt pas prévu ce towp^ \ -

— Les 5,000£{rancis'qtie tu es allé toucher {éu^^tii^^atton âiez notre successeur. 7' —

— Ah I oui, Je me rappelle matetenant. i:^

— Tu vas me les remettre à Tinstant. - ' 1

— Plaît-il?

— Je veux voir ces 5,000 francs.

^- Je ne les ai pas, ma bonne... ^ ^

— Où sontrils? '^ '

. -^ A Paris, sans doute.

— Pourquoi faire, à Paris ? : ,n

— Nous V«n avions pas besoin jci ; tiser^sît-imprudent de glirder une somme aussi ^nsid^oli^/j^ la campagne. . s^ ^

— Sifl-feerut avec la »)ciété qne tu fréqii^litei^ poe^ dant mon absence. ; V. ~

— Ce sont de brades bûcherons des enviir(^4ue i^at rencontrés... î x : :.--

— Nous eft parkrons pJï^ tajpd; pastis tu yo^qt4i^ bi0ii me dire d'abojcd oà. tu as déposé cet argj^tc jg

-^ Ne te rai-j« pas dit? à Paris. ,\ ; ,,: f>

LES AMIS D£ L4 NATUItB 79

-*** Paris est l»i«i grand ; Je ne peux pas deviner dans quel endroit tu as placé les 5^000 francs. : -r- Chez le notaire^ ma bonne; chez M. Chevreau, notre notaire.

— Je connais parfaitement M. Chevreau ; mais Je ne comprends pas dans quel but tu as été demander drl^argent par anticipation*

•^ Pour le placer chez le notaire, Je te le répétée «-« i) y a quelque éhose làrdessoùs.

— Quoi de plus ustii^ri, .ma iïonne? Si j'ol^e&s mon ren^ourscment six semaines ayant l'époque, je touche un intérêt de 6 O/o en plus pettd>»it ces six semaines.

«— Je ne te savais pas si bon calculateur.

— C'est l'occasion, dit le 'mercier; je me trouvais à Paris, chez notice successeur. L'idée m'en est venue subitement : c'était encore une économie, car cela m'évitait de faire le voyagé une seconde fois pour donner ma signature.

.• —La campagne te rend donc avare?... Se fa- Éieux frais de voyage d'ici à Paris) Et puisque tu deviens intéressé, pourquoi donnes-tu à boire à tous egg yagabonds pendamt que je n'y suis pas?...

— Me promets-tu le secret?

' *-* A qui veux-tu que je ine confie? *"

— J'ai l'intention, dit M. Gorenfbt en pesant sur, ks iii6tÉ ^t en pariant à voix basse^ de me mettre sur 'les: rangs pour entrer au conseil municipal dé Grateloup. J'espéfe que tu n'y vois pas de mal... Ces bûcherons ont une grande influence...

ao LES AMIS DE LÀ NATUBE

•— Vr«lmeat 1 dit la mercière ; je ne m'étôoiie plus de ton amour ponr la solitude : tu peases maintaoant à un toa de choses qvii ne t'étaient jamais venues en tête... L'avarice ! rambitionl... Tumeswprends.

" ~ Voilà pourquoi j'étais inquiet de te voir traiter si rudement ces braves gens qui m'ont offeort leurs voix.

— £h bien, va leur offrir une bouteille de plus, dit la mercière que ces idées a)nbitieuses flattèrent et qui ne craignit pas de s'entendre appeler par. la j^uite madame la conseillère municipal9.

M. Gorenflot, heureux d'échapper à cet inteiyn^gatoire dangereux, courut {q[>rès ses hommes, mais il ne les trouva plus, et il alla sous les grands imtbres de la forêt essayer de mettre sa conscience €|n repos, car l'énorme quantité de mensonges qu'il avait débités à sa femme pour se tirer d'affaire lui p^atit lourdement. — C'est donc à toi , semblait-il dire à la forêt, que je sacrifie mon repos, la tranquillité de mon intérieur, ma fortune et les honneurs l Car, dupe lui-même de ^es propres mensonges, il réB^chit que réellement il eût pu entrer au conseil municipal ; mais combien il préférait la jouissance de la forêt à de vaiw honneurs 1 Un Jour, qui n'ét<4t peut^tre pas très^éloigné, chacun j^counaitralt les services qu'il avait rendus aux amateurs de beaux sites, et son nom serait certainement pl^s haut plaeé q;ue celui d'un simple conseiller munifslpal. Malheureusement cette idée d'honneurs a'eoii-

para tellement de Te^rit de madame Gorenflot, qa'elle en pesa les chances, et elle se dit que ces bûcherons qui buvaient son yin pendant son absence devaient avoir une médiocre influence* La mine un peu sauvage de ces manouvrlers ne la disposait pas en leur faveur. Sont-ce bien des Mcherons? se demanda-V>elie, frappée de la ressemblance des figures de deux d'entre eux avec celles des braconniers qui étalent venus quelques mois auparavant chercher te chevreuil dans le jardin. Si ce sont des braconniers, pensait-elle, ils sont mal vus dans le pays et n'ont aucune influence : ou mon mari est trompé par eux, ou il me trompe. Une fois engagée dans les chemins épineux du doute ^ où les croyances ne peuvent passer sans se déchirer aux buissons, la merdôre reprit petit à petit les divei'S réeits de son mari, et ixtt vivement choquée du dépôt des 5,000 francs fait par anticipation chez le notaire Chevreau. Cette économie , cette ambition auxquelles elle avait ajouté foi dans le premier moment, lui parurent des passions bien subitement écloses. Peut-être madame Gorenflot fût-elle ren- -trée dans sa confiance en son mari si, dans la nuit qui suivit, elle n'eût été réveillée par un bruit qui partait de la chambre voisine. Il s'en échappait une sorte de conversation singulière, mélangée d^apostrophes, coupée tout à coup par un jsilence absolu ; puis la voix reprenait, et cette voix était celle de M. Gorenflot, qui avait pour habitude de parler haut dans ses rêves et de s'occuper de ce qui l'avait

vivenient impressionné dans la journée. . Ce fn|t même ce qui amena la séparation de Ut des depig époux, caria mercière avait trop soufltertdeceslii^ bitudes, quand elle habitait la rue Saint-Denis» pQj% ne pas prendre ses aises à la campagne. -Ainsi' qp^ toutes les imaginations ardente, M. Gorenfljt, frappé des événements de la journée, en était j^pur^ siUvi pendant son sommeil. Il ne s -en rendait pius, compte, et parlait, endormi, de ses. préoccupatîionsf du jour* C'est un fait qui n'a encore été décrit ni, par les physiologistes ni par les plâlosophesi ^juQl^

que le rêve ait été Tobjet de nombreuses diasertav.

tions, è savoir, que Thomme qui ne semble>pas fêfv ver est en jouissance complète de' ses^£Qi|ges,Mn§^ qu'au contraire celui qui s'agite, parle, tient des^ conversations, tressaute, crie, l'ign^ore absolum^nt^ M. Gorenflot dormait comme un plomb, Rivant ^i^ bdle expression vulgaire, et s'il eût commis jxn» crime, il n^était pas besoin de juge d'instruction^ ;i' il eût tout avoué pendant json spnmieil sitcpubl^ extérieurement et si pesant intérieureinent. .. S^. fçmme se rappelait ce phénomène : quand jadtei; dans leur commerce, dés recouvrements né 3e MW) saient pas exactement, toute la nuit M. Gorenflotri^ parlai}; que de billets à payer, d'échéances,, de pfo^ têts, d'huissiers. L'invention des rubans mo^ççs^ avait £ait la fortune du mercier ^ ce succès ii^espér^^ occppa tellement l'imagination de M. Gor^floty. qu'il en parla pendant huit jours dans ses Kéves. ^^ Je vais savoir ce qui l'occupe, «e dit la mercière dé^.

fiés AMIS BE LA NATURE TO^

âiintè'; etèlle s'Avança & pas de lonp, une veillétise #*là niahi, vers le Kt où était étendu «on mari. O^Mrorii elle ne recaeillit que des grognements de âiitetsé nature, sans accent précis, qui la décidèrent à s- approcher fimt près du lit. "

Lareilleuse à ta main, en peignoir étroit qui ne pouvait -dissimuler des formes considérables, madame Oorenfiot semblait une de t;es Psychés que tes peintres flamands ont choisies dans un comptoir de boucherie. t>ans là situation présenté*^, rAmour, portant de grandes lunettes (car M; Gorenflot ne les ^tiittâit même pas la nuit), dormait la figure grimflçaîrie, tiraillée pap de eruels souvenirs. Il murlïitiratt c « La fbrêt, la mare, le rocher... Des piodics. . ; Allez à 1» grotts du torrent. . . Percez, sautez, faites jouer lamine... Boum... 9 Et M. Gorenflot p^otbsa uà tel cri^onr imiter la détonation, que sa KimmeV épouvantée, se rattrapa aux portants du lit; car, èans bet ^ppui, elle eût renversé, comme la véritable Psyché, l'huile de îff veilleuse sur le nez dé son mari. L'explosion d'une véritable mine ne lui^eûtpas oauséplusde ft'ayeur : en même temps, le mercier agitait ses bras hors du lit et ses jambes sbùâ la couverture, comme s^ls eussent été dtsloqùèji pàrrexplosioiK « Cackez-yous, voilà les gar-* dés ï yécrfia-t-4! tout h coup, et fl ajouta : — Letré- 8<nè'f que d'argent enfoui dans cette forêt 1 » Ce furent ses dernières paroles. Il s'assit ensuite sur son séant et fit le geste d'un^homtne qui bêche. La tour* mèhté était passée. XJn sourire de béatitude vint

remplacer sur ses lèvres les diverses expressions de crainte, d'inquiétude, de regret, qui s'étaient succédées rapidement les unes aux autres. — EstH2e qu'il enfouirait sçn argent dans la forêt ?. se dit la mew* cière en regagnant sa couche ; mais elle ne pouvait parvenir à s'en expliquer le motif.

Voulant pousser l'affaire à fond, elle resta qpxelr ques Jours tranquille en apparence, quoiqu'elle éi^ouvât un vif désir d'aller à Paris. Ce fiit son mari qui lui en fournit l'occasion en la prévenant que le lendemain matin, levé à six heures, il partirait de la maison et n'y rentrerait que le sokr. Ayant douze heures à sa disposition, la mercière prit le chemin de fer, et courut rue Neuve-des- Petits-€hamps, chez le notaire Chevreao, qui la cçnûrma dans ses soupçons, à savoir, 4ue M. Got renflot n'avait pas déposé un sou des 5,000 francs touchés par anticipation. Mille réflexions contraires s'agitèrent dans l'esprit de la mi^cière^ Quel emploi son mari avait-il pu faire d'une somme si considérable ? D'après les paroles surprises dans le rêve, il était question d'enfouissement; mais dans quel but? Les longues journées passées au dnhors |

par M. Goçenflot ûrent naître la jalousie dans le |

cœur de sa femme. Le mercier ja'était-U pas la proie d'une de ces créatures qui détruisent la tranquillité des ménages ? Sous le prétexte d'aller conteiiit pler la nature, M. Gorenflot ne cachait-il pas une passion inavouable? L'enfouissement ne pouvait

être qu'une figure destinée à exprimer les sommes que cette créature engloutissait.

•*- Il n'échappera pas à mes questions quand Je revienârai I s'écria la mercière.

Elle arriva à la maison et ne fut pas peu surprise de trouver deux gendarmes à cheval qui en gar* daient les issues.

*— Que se passe-t-il ici ? demanda-t-elle.

— Cela ne vous regarde pas, la mère, dit l'un d'eux ; passez tranquillement votre chemin.

— Malhonnête! s'écria-t-elle, voudriez-vous m'empécher de rentrer chez moi?

— Seriez-vous madame Gorenflot?

-^ Elle-même, répondit^elle d'un ton héroïque.

L'un des gendarmes sauta à has de son cheval, remit les rênes à son camarade, prit le hras de la mercière.

: — Vous allez me suivre, lui dit-il.

— Comment, vous m'arrêtez?

*-i- On vous attend avec impatience au dedans.

Epouvantée de ce déhut, madame Gorenflot se laissa mener sans résistance au rez-de-chaussée de sa maison qu'elle trouva plein de gardes forestiers idlant, venant, ouvrant les armoires, furetant partout.

Devant une table, assis, se tenait M. Gorenflot, pile, en face de deux hommes, l'un qui écrivait, l'autre qui dictait : le juge de paix et son greffier.

^ Gorenflot ! s'écrià-t-elle.

— Qu'on emmène la prévenue dans la salle voi-

se LBS AMË l»B U NATURE^

siftï^ 4U le Jag« sans lever la téte^ ttousirinterrogé?

rMis toutàrhetire. ' - .

Quant aa mercier, il n'avait pas répondu^à Fiq^j^^ de sa femme. Affaiseé sur loi-même^ lâ tété basse, les-bras pédants, la' physionomie r^vérsèe,^ ce n'était plus le Gorenflot rayonnant des Jours précé-' dettts ; «es lunettes elies-^mémes subissaient i^énrotlon générale qui le possédait. Les verres étaient recouverts d'une sorte de buée presque 4î»pèrceptibié, provenant de la ehaléuc des esprits vitaux qui s'échappaient de toute la personne du nâercîer.' Ai^^u'll arrive souvent pour Ja découverte ées grands crbanes, un Incident léger avait CEâsurpren-^* ^eM^ -Gorenflot par les agents forestiers dont la sttrvèiilaiiee redoublait soûs le coup des nombreuseié^ de«ititutl(Mis qui les attendaient si les ràvageàrs'dê^ la fdrôt n'étaient pas découverts^ Le mérdet èlàlt^^ parti le matin à la découverte et s'était enfonceassèi loin di[ns la forêt, sans se douter qu'il étaW sttfvi par un garde ; celui-ci, fatigué de ee âsmiiége,:: allalf luidéelarer procès-verbal, lorsqu'on revenant, le^miBteier, après s'être assuré que personne ne povtvait le Vpir, entra dans une sorte dé grotte secrète qu^l avait fait pratiquer- par l'OuvertureL étroite d'un rocher. Il s'y glissa comme un serpehi^,' et llagenf, craignant de le. Voir échapper^ le saisit par les. tidèns ^u moment où il allait 'disparaître." Le mercier fut pris d'un grand effroi, car la tète^ ' le buste et les Jambes passas dans le soutérrato; il^M' pouvait se rendre compte de Tx^bstacte^

LES ÂM£> DjB JbA NATl^fJ m

qui r^teDaît so^pied. Il crut à an animal féroee^. à un sanglier, à un loup, lorsqu'une vo& se fittiH t^odre : — lUtndez-viym! et il se sentit ramemé #n plcâii lolei). En se trouvant devant un garde forecKi^ tli^, M, GorenfLot se demanda si un loup fiE0roi«cli« n'i^t pas été préférable, :

— Qu'alliez-vous faire daas ce trou ? lui deinaniUl

te garàe. ;j

— Je me promenais, répondit le naïf m^fi^i^r;. l — Ne bougez p^s^ dit Tag^t qui tenait M. Got:

renflot par le collet.

En même temps, il prit un sifflet dcms sa poefei^i et en tira trois sons perçants auxque|s r^ondtmiiit; c^'autres eoups de sifflet» .C'était le signal c^ny^ftn-j^ ^ toutes parts éclataient des siffl0ts« les uns tils ett-: secs, les autres t^ffaiblis etlointaios. Des i^b-L Bf^ents de chiens se Joignaient h ces sons aigus ^i. ^^ croisaient en remplissant la forêt de bruits inipisir< tè&%>pjx bandes de voleurs n'et^saent pfts jbit plus: grand tapage. Un à un accouraient dçs gaidc^ ùhc restiers, suivis de leurs cjiiens, hommes et anifntux. le ;f égard irrité, l'œil en feu^ grondant et mcsnafant»;

— NcHls le tenons! s'écriaient-ils pleins d'mi^: jçie féroce, à mesure qu'un de leurs eamiûrf^es ^isrl^ 'vait.

. — Hou I hou ! hou t répondaient Jes chtena qtii^i s'a^assant, finirentpar former une meute eoi^d^» rabloi

.Pour donner plus d'éclat à c^tte arrestation,: à^nxl gfirdes firent escorter M. Gprenflot sur le roclljBi^ en;

S8 LBS AMIS DE LA XATURE

le tenant an eollet, de telle sorte qu^on pût Taper* eevoir de plus loin. Au bas du rocher, les chiens grouillaient, levaient la tête vers le mercier, et aboyaient, car ils avaient le sentiment de cette prise importante. D'autres chiens plus fureteurs, après avoir flairé les alentours du rocher, le gravirent, et M. Crorenflot se crut dévoré ; mais les gardes avaient intérêt à porter en triomphe leur proie vivante, et ils laissèrent seulement leurs limiers flairer les ha^ bits du délinquant, certains que les animaax seraient plus fins que les hommes pour découvrir tout objet appartenant au mercier ou touché p^ lui; en effets après cette étude, les chiens sautèrent au bas du rocher, tournèrent autour et unirent par s'enûler dans l'ouverture où avait été pris M. Gorenflût. Il a'y eut pas besoin de leur dire : Cherche I Quelques-uns, au nez délicat, entrèrent d'abord dans le souterrain et furent suivis par toute la meute, qui poussa des aboiements à faire éelàt^ la roche.

«*- Il doit y avoir quelque chose là-dedans, dit te gaede qui avait arrêté M. Oorenflot.

-^11 faudrait faire sortir les chiens, reprit un autre. .

Ils étaient tellement serrés dans cette grotte quie les derniers n'y pénétrèrent qu'à peine, et leuihs queues frétillantes dépassaient l'ouverture. ILè» aboiements augmentèrent d'instant en instant, d'adtant plus vifs qu'une sorte de combat se passait «u N^^edans de la grotte, les limiers tnttés les premieni^

acculés dans le foad, ne pouvant plus sortir qu'en passant s|iir le v«atre des autres chieDS, ce qu'ils i^érêreu4 avec leur souplesse liabituelLe. Ces ani* maux intelligents revenaient vers leurs maîtres, leur apporter des nouvelles ; par mille bonds et par la direction de leurs sauts, ils cherchaient à entraîner les gardes vers la grotte et s^nhlaicnt leur dire qu'ils y feraient des découvertes importantes. L'un d'eux revint le museau peint en bleu-perruquier, et ses aboiements prouvaient la colère qu'il éproa*vait de cette teinture. Pendant qu'il s'essuyait le museau aux bruyères, un autre sortit de la grotte tenant à la gueule le pot de couleurs que M. Goa*enfiot i|e manquait jamais d'emporter dans «e^ 4S^ploratiQ^,

-^ Voilà avec.quoi ce brigand dégrade les rocheal s'écria un des gardes.

Le mercier ^om^ença seulement alors à soupçonner retendue de son erime : il recueillit tant d'injures de la part des hommes et tant d'aboiements des animaux qu'il jugea sa position grave. Après de nombreux appels, des menaces et de plus .nombreux coups de fouet, les chiens finirent ,par sortir de la grotte, et un garde y entra pour rapporter tour à tour des pelles, des pioches, dm râteaux, des serpettes, des sciejs, de grandes faux et , divers instruments tranchants qu'on approcha dérisoirement de la figure de M. Gorenflot pour les lui {aire reconnaître. Ce fut bien pis quand on découvrit des paquetS'de poudre qui devaient servira^-

90 LES ASBS DE LA NÀTUBE

tainement & ees mines désastreuses que Tadmjiilstmtton fiirestiôre ne savait comment etnpéeher* I4BS mots de vaurien^ de scélérat^ de brigand itaient Jetés à la tête de. M.^ fiorenflot qui n^osait y, ré» {«mdre en présence de ees nombreux enn^nis. Le Cbjrifit portant sa croix ne recuellUl gn^e pins d'améres insultes, et le mercier se croyait réolks-!' méat en.dangçr à chaque ol]jet qu!on. tirait de la grotte. Quelques gardes s'avançaient prés de M, et lui mettant le poing sous ienejt :

. «r* Nous en as^tu donné, de rouvrage, ^éiéràt ! s^écariatent*>Hs.

Enfin^ jffriva un agent supérieur à cheval, attiré par vies CQiips de sifflet et les aboiements ; Il a^«p« posa aux insultes des g;ardes et commença ippoùéf dlatement une instruction, en prenant les nom» et la demeure de V Amant de la forêi. Le mercier né crut devoir rien cacher et fut epttalné vers sa maison, où des perquisitions, furent faites tottt d^aberd, en attendant le juge de paix ; celui-ci ne tarda pas à arriver escorté de deux gendarmes, car n'ajïanti bahituellement que de vulgaires délits ibrestiers dans son canton, il n'était pas fâché de donner une' toâiirare importante ^ cettei affaire qui sortait des bornes ordinaires. L'interrogatoire durait d^à-^epiklâ déuxheures^iùand madame Goréufiot arriva xle Pnils, épouvantée du détouruemenldes 5|006 francs commis par son mari, et ne se doutant guère qu^etfé' n'avait entendn^^qtte^ le prologue 4'Ura drame affrè«tir auquel elle allait être mêlée. ; h

££S AMIS DE LÀ NÂT0HB df

\ Gardée à; vue par au geadarme dans la salle i manger, la mercière se livrait à toute son Intenipé* rance dé langage contre. la justice , lorsque le jugé de paix vint l'interroger à son tour.

— f Veuillez. nous donner l'emploi de vos Jourf nées depuis que vous habitez le pays?, lui demanâa*t*il. .

-- Depuis uù an I est-ce que je puis m'en sou*yenir? ^ ■ ;

— Il le fautcependant«.

' Quoi qufi fit madame Gorenflot en se gendarmant contre cet interrogatoire, elle dut essayer de don» ner une idée de ses occupations habitoelieç* .

.«r^ IRépondez siîïcèrfiment, lui dit le. juge d# paix^ car au premier mot qui me ae^doiilei'a louebei je me verrai dans la nécessité de dâivfer un maB<f éat d'torêt coâtre vous* -i**^ M'arrêter! et pourquoi? :

\ *--- Comme complice, de votre mari^

— Mon mari, je yoi^s ra^andonne... vous pouves f arrêter.., Quand où détourne des fonds !.«. i;;. t / ^r- Vous actîtsez votre mari d'areir détoùirirà i^ tfyvdsl . : < ;: b z ^ Certaiuepaent ; St,OûO francs, chez; le notaJke.v :

—: Quel. notaire? ^ ^ .:!

,rr M. Çfeevreau, rue Keuvç-dçsrPejtitii-Champsi»^

TT Grefiier, écjçivezque nvadaOixe accuse scwi. msH

Savoir détourné 5.000 francs chez le notaire Cher

iwîeatl. Mais ce.uptaire ni'M-il .pa% p^té plaintieaii

parquet de la Seine? v. ■ i c : , . :

— Non, monsieur ; -c'est moi qui me plains.

Ce fat le dernier coup porté à M. Gorcnâot. Le Jage de paix, heureax d'arrêter un grand criminel, écouta trop légèrement les plaintes de la mercière, et le mercier, accnsé d'avoir saccagé la forêt de Grateloup, fat également prévenu de détournement de fonds. Madame Gorenflot prouva facilement son innocence; elle ne sortait jamais de son jardin, elle ignorait ce que faisait son mari au dehors, mais elle raconta l'épispde du chevreuil jeté pardessus les murs, et ce fut un nouv<eau délit ajouté aux deux autres.

Quand le greffier eut barbouillé un nombre suffisant de feuilles de papier, quoique pût dire M. Goreiifiot pouf sa justification, il fut emmené par les gendarmes pour être conduit à la prison de Grateloup. Les adieux du mari et de la femme ne forent pas touchants : inadame Gorenflot vit partir son mari d'un œil sec et. lui Jeta à la tête d'amères récri; mlnations. Grâee à des personnes influentes de Paris, le mercier futxelâcbé deux jours après, niais le procès ne s'en instruisit. pas moins, et l'acte d'accusation fit grand bruit à Paris et amena de vives . discussions à la brasserie des Ami&de la NaPure,

ta forêt an tcibunal. — Laver ivjeon complote un nouveau tableau

symbolique.

Le procès, qui eut lieu peu de temps après, est malheureusement un de ceux dont la Gazette des Tribunaux n'a pas rendu un compte assez étendu. Avec la précision qu'apportent les sténographes dans leurs analyses, on aurait aujourd'hui des-documents intéressants pour et contre la Nature, car l'avocat de M. Gorenflot appuya, sa défense sur un amour imihodéré àe la Nature qui avait, poussé ^on client dans la voie des délits. II. est très-important de ne pas laisser perdre le souvenir de cette séance. La salle du tribunal avait changé d'aspect par la grande quantité de pièces de. conviction amoncelées dans divers endroits. Sur les degrés

94 LES AMIS DB LÀ NATUttE^

((al conduisent à Testrade ^des juges, on avait disposé de nombreux fragments de roclies provenant de l'explosion, et Phuissier s'était ingénié à faire des trophées des divers fnstruments de jardinage saisis dans la grotte lors de Tarrestation du mercier^ De son côté Tavocat s'était fait remettre par Tadmi» niistcation des eaux et forêts diverses essences dé jeunes plants qui formaient une voûte de verdure WBL banc de la défense. Grâce à cette décoration ,.. la salle, habituellemeiit grise, froide et monotone, avait Un aspect printanier qui se voit rarement dans les tribunaux. ^

.: Lés gardes forestiers remplissaient le prétc^re à titre de témoins, et au milieu d^eux se remarquaient, le ban et rarrière-ban des AnUs de ta ffature, p^in-^ très et poètes. Au banc de rayocat, madame Oorenflot prétait assistance à son mari, et lé fond de lasalle était occupé par les'pay^sans dé Grateloup,' les^ braeonniers et les bûcherons, que cette affaire' . intéressait au dernier point.

'Après Tacte d'accusation, qui ne dura pas moins d^unelieiire, M. Pickersgiil fut interrogé, car. il s'è* tfâtprésenté lui-même au parquet lorsqu'il /ivaitap^ pris par. les Journaux- le dénoùment de' cette àffaM où il avait joué un certain rôle. Sur la demande qui" lui'fUt laite par le président d'ex^iqûèrpourqiFoi il i^utait un t&t: aux flèches peintes par M, Goren^ ftetj le ptintife anglais exprima l'indignation qlif s'était emparée 4ch lui en voyant les rochers salle d'an bleu choquant. Il témoifna de son piûs vif

IM AMIS DE l I^AXl^Œ; 95

pe!$pe€t poQf la coloration naturelle desTocfaers^ et pr^^tendit qia'^ déroutant les indications de M. Go*» Eenllot, il avait été poussé par le désir à-wa, cbàti? ipent immédiat pour TaudaeieuX snob qui, de son pifoprechef^ détruiscdt par ce tke-rœil les lignes ti^quillç» çt ondulantes des grés de Gratelonp« Jitk muurmure sourd, parti dti banc des Amis de la i^ol^e, prouva à l'Anglais que ses opinions n'étaient, pas .partagées par tout rauditoire. Si Le président iji^ôût tiédaré fcmndlement que lès:intern:q[»teur8 9$iraiept renvoyés de l'auditorre, le peintre Laver-» tujeon eût accueilli son confrère par àes grogne* il^ent^ agressifs, car^ Jaloux de la réception de l' Anglais aUvSalion, Lavertujeon se tournait ou YértésMait du parti de M. Gofenflot,

Xies agents forestiers vinrent ensuite tour à tour déposer d«s soucis que leur avait causés r^trspl*ise du mercier;. Réprimandés par leurs supàrieurs^ me^ nacés de destitution, ils avaient veillé des nuits sans nombre, persuadés qae tous cesdétits se cmSk^ mettaient après ta tombée du jour. De leur opinion à tou$, il résultait qu'il a\^ait £eiUu un grand nombre de bras pour accomplir ces désordres, mais que,, ji^squ'alors^ M. Gorenflot seul avait pu être saisi en: Qagrant délit. ^ r . ;;•

La déposition de Bigle était difficile. L'âvèoatde M(i Goeenflot avait longtemps Isit paHie du clidk des Atm9 de la Natwre>^ à l'époque où il était aimpto: étudiant en droit. Cette affaii^ était son début , et il avait j^ié son ami Bigle de ne pas trop vriei

ment charger Taccusé. Bigle mit sa conscience en paix en déclarant au tribunal les faits antérieurs à Farrestation. Tacitement, il partageait les opinions du peintre Pickersglll ; mais la quantité ^e charges qui accablaient le mercier le décida à ne pas donner cours à ses sentiments intimes.

— Tu ne peux pas Contribuer à faire condamner V Amant de la forêt^ lui avait dit avant l'audience le philosophe Bougon. — Et ce fut à partir de ce moment que M. Gorenflot fut décoré de ce litre dont l'avocat s'empara pour atténuer les torts de son client.

Chacun attendait avec curiosité la déposition de madame Gorenflot, qui n'avait pas peu contribué» dans l'instruction, à compromettre son mari ; mais, au grand étonnement du tribunal, la mercière changea complètement de manière de voir aux débats : elle lutta de tout son pouvoir contre sa propre déposition devant le juge d'instruction, et fit entendre que des motifs particuliers, que devait plus tard expliquer l'avocat, l'avaient poussée dans une voie de récriminations dont elle se repentait aujourd'hui. Pressée par le président de faire connaître ces motifs particuliers, madame Gorenflot se troubla, rougit et ne put trouver de paroles.

— Messieurs de la cour, s'écria l'avocat Corbin en venant au secours de la mercière, vous avez entendu madame Gorenflot en vertu de votre pouvoir discrétionnaire ^ et rien dans sa déposition devant M. le juge d'instruction ne doit être pris en

mauvaise part contre moa client. Des liens trop étroits unissent ces époux fidèles pour que vous prêtiez attention à ces nuages domestiques qui s'élèvent dans les ménages les mieux unis. Ecoutez à de certains moments la meilleure des femmes, elle parlera de son mari comme du plus grand criminel que les enfers aient vomi : ce jour-là le mari aura refusé une toilette à sa femme. Ce n'est pas -sur une telle accusation que vous amènerez tin innocent sur les bancs de la police correctionnelle. On a appelé M. Gorenflot l'Amant de la forêts et on a eu raison. Voilà ce qui troublait le ménage cfe mon client. Sa femme était Jalouse !

En ce moment madame Gorenflot se couvrit la figure de son mouphoir.

— Oui , messieurs , elle était Jalouse I Ne le voyez- vous pas à ce sentiment de pudeur qui la pousse à cacher les cruelles sensations qui ont si longtemps déchiré son cœur! madame Gorenflot était Jalouse de la forêt ! Toute la journée son mari la délaissait pour adresser de secrets hommages à cette forêt qui absorbait toutes ses tendresses. Quelque soit l'objet des infidélités d'un mari, les femmes n'en sont pas moins froissées. Cette forêt de Grateloup, cette rivale de madame Gorenflot, était bien séduisante. J'ai voulu la parcourir moi-même, mes«sieurs, pour me rendre compte de ses séductions, et peu à peu j'ai compris tous les charmes dont elle pouvait disposer pour séparer des époux unis Jusque-là. Me permettrez- vous, messieurs, de m'ap-

]^uyer sior Tinfidélité ? Quelle est la f^nme^ la plas tendre, la plus aimante, la plus belle, qui n'ait été sacrifiée à quelque objet uouveMi f Bourquolf Farce que cette femme a été trop uiitfon»éBfteBt tendre, trop uniformément aimante, tDop unifi^npiément belle. Madame Gorenflot, en honnête épouse, ne conniât pas ces eoquetteries que 'Sav^t em* ployer certaines femmes dont le rôle consiste à aigulUonner Tbomme, à se iaire désirer, è. ne se rendre qu'après mille combats charmante. Geamfattresses sont dangereuses, cor le cœur est remplacé par Tiurt ; elles ne sont œcupées qu'à changer de sentiment, à se montrer toujours aimables sous un ^peet différent. La forêt, messieurs, était la plas dangereuse des courtisanes : quatre fois par m cHe se transforme et se métamorphose, de tcHe sorte qu'elle offre aux yeux épris de ses bemtés des aspects toujours ftouveaux. Si, pendant l'hirei*, elle est triste et sombre, son réveil, au printemps, n^en est-il pas bien plus séduisant? M. GoreDiLot.raîmait comme à cet ego où Thomme, revaiu desMluMc^, s'attache à une jfeune enfant timide. Tenues ces nouvelles pousses d'où sodetent des feuilles si tendues et si vertes ae nous rappeUent^eiles pas ces jeunes Ailes élancées dont le corps se forme et doot; TJmileine est plus pure qu'un vent fî*ais ? Dans l'éié^ 1& forêt est au estmble de sa splendeur ; elle éclate de riches^s, ell^ est couverte de diamants, e\l^ est resplendissante ; c'est une reine en toilette de eour un soir de grande réception. Tout est en UH : le

'"LÉS Àttlâ DÉ LÀ NATURE *

Éflleil se mèl: dé la partie et illumine cette trîôiâphaiite beauté... diiî n'aimerait alors ta forêt? M. Goreuflc^ ii'e6t pAl^ coupable ; tous, si nous ne tîVlons pas enfeifmés dans les yilles, nous partagerons Ta même passion: Vous comprenez mainte* imnt ces folies, n'est-ce pas, messieurs ? et tous lès pardonnes. Que sèràM^ quand je vous aurai montré la forêt se métasiorphosant à l'automne et pi^enant les attitudes ^Imes^d'un^ belle femme de trenteèinqans, c'est-à-dirédela créature «rivée à Tétat le plus séduisant peut-être? Les grandes passions sont envolées, mais il reisté éndore uile affection soutenue : ce sont les feiplMeÉ; de trente-cinq ans qlii laissent le phis de traces dans le coeur des hommes. C'est en automne , rméssieu]*s, que M. Gorenlbt connut la foré^, et ce simple fait vous expliquera i^attadiement séi^ieiik qnii^ en résulta. La forêt, à cette époque^ se présentait comme une personne réservée, tin peu fati^ée dès orages de la vie et à qui une douce amitié devait suffire. Trompeuses apparences I- MoH clfeiiit s'y laissa prendre ; il était iorivé à cet âgé où"l^ sfé séuviënt à peine dès folies de la Jeunesse. 11 fréquenta la forêt, trop souvent pour son repos, et en reçut à ébaque visite mille preuves d'affection auxquelles les cœurs les plus insensibles pèiiy«ixt à peine résister.

-*^ Maître Corbin, dît fë président en interrothpant l'avocat, ne Vou^ iaissez-Voui^ pas entraîner un peu par vot^ ^ujet? ^

Les Amis de la Na!turev^tis§èrmtxine êxdâiifi^a-

tien douloureuse en voyant couper si brutalemeal; les belles comparaisons de leur ancien^ camarade* L'huissier, les sourcils froncés, arpenta le prétoire pour découvrir les fauteurs de cette manifestation»

— La défense n'est pas libre, dit le philosophe Bougon à Lavertujeon qui était en train de dessiner la toque écrasée de l'avocat Corbin, qui, en pérorant, la pétrissait et lui infligeait des transformations aussi variées que celles de la forêt.

— i II y a un beau tableau à faire avec cettç toque, dit Lavertujeon ; elle est d'un ton...

— J'en étais à la lin de l'automne, messlettrs de la cour, continua l'avocat Corbin, et je voulais vous montrer comment, peu à peti, M. ^orcnflot seiatSsa séduire et comment il devint V Amant de la foifiêi:

£n parlant ainsi, l'avoeat Coiiiil» renve^a- sa toque sur son bureau, l'iqplatit ^t la tint danr la situation d'une femme qu'après de nominreux co^pè un scélérat veut violer sur un grand chemin.

— Messieurs, s'écda le prècureur du roi, le ^aAi nistère publie ne saurait admettre le titre d'il^nvieMil de la forêt qui i^lesse les mœurs et semble. ferire de l'accusé un personnage poussé par des moti&d^lià ordre tout particulier. ^ - .

— Monsieur le proeureur du roi, continua Tave? cat en donnant du Jeu à sa toque et en la replaçant §ur sa téte^ discutera ce titre dans sa réplique ; malf je erois avoir le droit de m'en servir.

: — Est^il eonvenable, reprit le procureur 4p v^\t d'équivoquer sur une sorte d^adultère en pré&enf e

À%ne femme légitime, madame Goreiifiot, qui ne peut entendre ces camparaisons sans rongir ?

^ Mattre Corbin fit descendre sa toqne des hantenrà de son crâne.

— Il ne laissera donc pas sa toque tranquille 1 dit Lavertujeon, qui ne pouvait réussir à suivre aveq le crayon les formes variées que la main de Tavocàt modifiait à tout instant.

— J'engage maître Corbin à abréger son plaidoyer, dit le président.

,. — Je remercie messieurs de la cour, dit Tavocat, d'accepter ce titre à* Amant de la forêt,

— La cour ne Taccepte pas, maître Corbin, reprit le procureur du roi.

— Du HM^ins elle le tolère.

, -« Maître Corbin, dit le président, dans l'intérêt de votre client, vous devriez bien chercher une autre qualification : nous sommes certains que votre ima« ^uation ne vous ferait pas défaut. Votre client luimême vous en saurait gré.

L'avocat se pencha vers M. Go^renflpt et lui parla à l'oreille.

— Messieurs de la cour, reprit-il, M. Gorenflot se trouve honoré de cette appellation ; n'est-il pas juste qu'une voix dans cette enceinte lui fasse ou^ Mier la souillure qu'il éprouve de se trouver sur le J)anc des criminels, en essayant d'atténuer le délit, si délit il y a, par le récit d'une passion qui montre un cœur encore chaud ? J'abrégerai donc et je yous

«•» LES AMIS DE LA NAXUœi

moatTierai Mi Gerenflot sUant tons Ies.n)tttiii6 à.ses;

. L'avocat fit fairfi aur le bnreaa une petite pt^me*. ttade À sa toque.

-«- Iltrpmpaitsa femme, cojxtmua-t-il, m^ aao^: le savoir': ce a'est pas là au de ces adultères qui entraînent des dèsQrdres dans . lesu ménagea,, qal amènent des enfants étrangers au miltou.dfis, t^. mi;^e&... Non, messieurs. Ce sont dea joies permises, et il faut bien que je vous dise, la M^t^f!^ de mon client quand les feuilles jaunies tombèrent une à une, quand la forêt prit ses habits.de deuUi:. quand des larmes sans fin coulèrent le long dés troncs noircis , quand la neige étala ses tentorea blanches comme pour Tenterrement d'une j^ane fille... Alors, messieurs de la couf, lé c^^ndcl M« Goreniiot sai^a, il crut à la mort de celle qu^ii avait tant aimée, tout le portait à cette idée.i. . Dç Umgues files de corbeaux s'abattaient à de G€j*taiBë endroits, comme s'ils cherchaient à violet trae se? pulture... ' .r.

L'avocat Gorfl^in avait plié sa toque de.t^e^ia«(\ nière qu'elle ressemblait véritablement À,ee fiiftébit tàsiémx. Aussi trouya-t-U bon de faire plaiierioA ttoment sa terrible toqite au bée a*oehu délirant h{ trftunaL .. , •: .:d ljZ')b

. 4^ Seuls, les cyprès^ les i& et lea pta]^ i;alAtf «It ^ur sombre toUette verte, ^tovm^ pow mmUm cpie le denâ est étemeL.. Ce sont l^,. ^la^mt l'ivoieat, àë (^sidoulém^ .poigtîaates im^qufU^sjdU

VE& AMIS DE LA NÂTURB I03i

«st imposslbie de ne pas s'abandonner... V Amant dé la forêt a résisté à ces tristesses, à cet mélaiieottes qn^une âme iedbU n'eût pu supporter.,. Hais aussi quAes joies, quels ravissements, cpielles exiaies, quand aux premiers sduffîes du printemps la nature reprit ses droits!... Voilà, messieurs, l' Uttage de ce renouveau dont j'ai voulu ûiire pàsr 8€ir des preuves sous vos yeux*

L'avocat Corbia se retourna vers les arbres qiû 4!M)ragaalent son banc.

«^ Les voii^ ces jeunes pousses, ces tendres eti stiaves verdures, la fête des yeux... Et on accuse M. Gorenflot d'avoir fait arracher ces plantations nalssaniiest Ahl messiexxrs, vous ne coanais&es; p.a3 men client... U respectait un brin d'herbe, car c< bdn d'herbe faisait partie du tapis de sa bien^ aimée. (Routée dans les mains de l'avocat, la toque prit la fSsrme d'um brin d'herbe.) Un amant qui est reçu par une femme de qualité a-t-U jamaia songé è enlever unei rosace du tapis du boudoir? Ce serait de la démence. Comment, messieurs, V Amant de la f&rHwasa&t employé la^eie et la hache^pour couper des arbres, quand Usait que ces arbres sont les em ftots de la forêt 1 ^. (M va jusqu'à dire qu'il a Ml Jouer la mine et fidt sauter des rochers. AUotts donc! ces explosions, cette artillerie ne sont paà les concerts dont un amant régale les oreilles de sa maîtresse... Oui, M* Gor^flot a touché à la forêt, Ittaisdans quelbutf II a nettoyé un sentier (avec éa toque, maître C<>rbin balaya son. bureau). Le

fameux sentier de la mare, encombré de grosses pierres, 11 l'a sa]>lonné, il Tavoae. Si c'est un crime, condaimies*le : mais ne le condamnez pas pour de^ explosions de mines, pour des souterraift creusés, ,pour des détoumements de cours d*eau, pour de& massifs enlevés, pour des futaies édaircies. J&len que cet amas d'instruments de destruction Finno^ oente... Vous avouez qull y a d'autres coupables ; trouvez-les, et nous serons lieureux de les voir face à face de V Amant de la forêt... €e sont des maraudeurs, j'en suis Certain, des vagabonds ; mais M. Gorenflot n'est ni un vagabond, ni un maraudeur. Messieurs, si nous pouvions transporter le tribunal sous les chênes de Grateloup, Je ne doute pas que les animaux, les biches au pied léger, les oiseaux , la brise, ne vinssent témoigner à dé^ charge en faveur de VAfnant de la forêt.

Ainsi parla l'avocat Gorbin, dont le discours tùX suivi des murmures flatteurs des A^iê de to If attire. U se fit un moment de silence pendant lequel l'avo^ cat considéra avec attendrissement sa toque, là redressa, et, pour la repcHser de ses diverses iHearnations, lui rendit sa forme naturelle au grand désespoir du peintre Lavertujeon, qui depuis que!^ que temps s'était appliqué à en rendre les contours aplatis.

Gette toque lui inspira un mot cruel.

~ Ce Corbin est toqué, dit-il.

-i— Messieurs, dit le procureur du roi, si l'accusé

LES AMIS DE Là. NATURE 406

Crprenflot croit échapj^er à Ja vinâiete des lote Itmr cette profosion trop longtemps soutenue) d^ eomparaisons^ d'images et de métaptuires , U se trompe. Gorenfiot: est aecusé d'av^r vi^lé les lois de Tadministration forestière en conpaul des arbres, en* faisant sauter des groupe .d,!^ |iiebers« eu salissaut de ses peintures des grès ç^entenaires, et cette sorte de passion pour la. fQrét qu.'ou invoque poiu* détourner la rigueur de yotre jugcim^nt^n'eat qu'un moyen oratoire trpp souvent ^ptoyé. poiic quH puisse réussir en cette circonstance. Puisque le défenseur se retranche df^rière Taiyiopr^ il devrait savoir que l'amour n'excuse rien. IJn homiâ:e assasr sine une femme, une femme assassine UP b^OMll^, il serait vraiment trop facile de dire : C'$|]st la îm\f à l'amour ; jVti'^^i pas assassiné ; c'«^t FasD^oui: qui a armé mon bras. Si madame Gprenflot abandonnait demain le domicile conjugal et qu'elle invoquât l'amour pour expliquer cette fuite, que dirait Son mari? M. Gorenflot viendrait déposer aa. plainte entre nos mains et la Justice l'aiderait dans ses recherches. Toutainçitur qui ^e pi^nd pas sia somree dans un but noble et élevé conduit au crime,. et qous le Jugeon&sous cette nouvellç^ trantfQrmtion* Que ie défenseur ail tracé un séduisant taMsau.au printemps, je ne^ m'y oppose pas ; qu'il aitjijysiçn regard l'antithès^e d'un noir hiver, çjeci fftit l'éloge de son éloquence ; mai|s, M. Gore^llot jn'^ji j^t-pas moins passible des déUt§ j^réviis ]^ar l^vCQdj^.-Xes avocats les plus brillants ne le sauveraient pas des

peines qui l'att«Mtei;it. Je veux you» montreir. i^ florenflot plus réel, eebil qui eet assis en ce imr mettt sur les bancs de la polipe c0rreatiQafte|le, mifi aorte de maniaque, dcmt M. Pickersgttl y^w aftiSt ]!emarqaer L'idée fixe. C'est ce peintre aaglajts qp» lunis remercioos d'avoir dépos^ spcmtenéme^tderii^ qu'ii a vu. Voil^le véritable Amani de la. farêf ipf^ M. Picker&giU 1 11 ^s'inqtliète, ii s'étoRuei il 3:ii9riite ࣠voir dégrader lea roches de Grateloup,^^ tt^'^ v«age spirituenement. Pourquoi s'en vesige-t^b? Parceque, en artiste épris des charmes de lanatvirq, il ne peut souffrir que des roches soient mai^ulfes if une lance bleue comme un passeport l'est 4fi timbre de la pré&ctnre de police. De cette inaïUjMfcS, le peintre se moquait finement du maniaque ; mftis ii y aeu d'autJTes délits nombreux: Phdminl^ti^io]^ fiopestière jouit d'un code complet dont 11 ne lui <Mt pas permis de s'écarter. Nous oondamnons tous)^ jours des malheureux qui enlèvesil du bois mort, des feuiUes sèches ; nous dressons procès-verhH contre les. propriétaires d'animaux qui s'introduà- «ent dans la forêt, et vous osez demander l'acquittement d'un homme poussé par on ne sait quelle itra&ges idées, qui fait sauter des blocs de rocbera, détourne des rivières, c»'euse des cavernes: et éé^ laniit des plantations! Qui a donné à l'accusé Gdv renfiot le droit de se poser en Créateur? A queltes idées obéft-iir SMl a un système qu'il le déitoule j Sa malheureuse femine Cn a trop dit le premier jour pour se rétractera l'audience. Sans doute, en sa

LtS AMIS DE LA NATURE l«7

ipiâlité de femme de l'aeeusé, nous ne poa¥oii&:ia regarder ^comme us léinoin orçLinaice, car si die avilit ptéiè serment, ce serait un faux témoin. Mais nMS avons recueilli précieusement ses propres àvibnx lors du premier interrogatoire, au mmnoit où arrivant de Paris, déjà saisie éa détournement àe$ 5-,0d0 francs, son indignation la poussait à découvrir toute la vérité. Ces Il,0d0 francs ont été 4épensés en achat d'outils, en poudre, en makid'œuvre, en payement du silence de certains eom^ plices que rinstruction n'a pu découvrir, mais qui n'en sont pas moins sous l'œil delà Justice. Non, tftcssieurs, madame Gorenflot n'est pas Jalouse de ;la/orét, elle a trop de bon sens pour s'inquiéter des tendresses deeette personne, ainsi que le disait le défenseur. Elle est inquiète de voir son bien pas-* éer en folies, en terrassements, en niines, en serpettes, en scies et en pioches... Qu'elle se rassure t .La loi la vengera. Qu'un châtiment sévère ramène M, Gor^flot à son devoir ; Je mets madame Gorenâotsous la protection de messieurs de la cour.

L'avocat Gorbin demanda au président l'autorisatioi^ de répliquer. Comme il était novice au barj»aii, ii dépensait follement son patrimoine de paroles, et il ne parla pas moins d'une heure, en dohiiant à sa toque les formes les plus fantastiques, 4-e qui indisposa tout à i^it le tribunal. M. Gorenflot iiit condamné à i,0ÔO francs de dommages- Intérêts et à deux jours de prison ; mais une ovation préparée par son avocat, dans le but de l'amener à

108 LES AHIS BE LÀ NATDBB

Wk iqppel, lai fit oublier les émoticNUs de raadlesee. Le philosophe Bougon, le peintre Lavertajecmy le poète ..Grodard^t; lem eajnarades s'avanc^ent-^ers le bane des aceofiés, .et prodigaècBnt au ukereier àts poignées de main et de chaudes accolades,.€pille aurprirent proféndémeoit» . . —

. . -^ Moniteur Cîorenflot, lui dit Tavoeal^ j'ai l^faMneur de vous présenter les Amis de la tktimfe^ «pii ont suivi c^ débats .avec 1& plus vif Intérêt^ £t qui vous comprennent.

Le mercier^ plelad' émotion^ avait les larmes aux .yetoc. .^

. — Allons, messieurs^ cria l'huissier, il Jaut sortir de la salle i . ,.»

— Mon mari va d.nc. aller en prison 1 .s!éem madame ôorenflot. ...

— - Mon, mltbdame, dit Tavoeat^ il est libre.de toqs suivre.^. Mous en rappellerons, et je vous aaui|:e que nous gagnerons.

-— Viendras-tu, Gorenflot? dit la mercière kîSQp. mari que le philosophe et.ses amû entouraient.

-^ Sortous de jcBtie enceinte au plus vU», dit Bougon; l'atmosphère est lourde et épaisse... .

*«-* Ohl si vous connaissiez la lorètl soupira M. Gorenflot. .

. ^ Tu penses eneore à cette foiét ? s'écria la mearxiére. ^ ,

M. Gorenflot se tourna vers l'avocat Goriiin, l'emmena à quelques pas et l'engagea à diner, ainsi que

LES AMIS D£ lA ^JATraS : i»9

les AtndJS de la Nature^ eedont; Bougon f^t gartiett- : librement touché. . ^ , J

«— Après lerepas, dit le mercier^ aous ir(Ais.£Bife isffie dernière promenade dans éette forêt cpie j'ai tant aimée l

— J'accepte, répondit l'an^ocat, et jQ me cl|2urge de faire iiçcepter également votre invitation à ces messieurs*

^ Madame Gorenflot fat d'abord, effrayée des singuliers convives que son mari, entraîna^ à la maison ^ mais l'avocat Corbin lui offrit son bras et lui tint des propos si recherchés et si galants, cpa'elle ou^ia ses fâcheuses impressions de Vaudienee. Il était quatre heures de l'après-midi ; le mereier j^ia ses Invités de revenir parla forêt, dont il jconnaissait assez les détours pour abréger le chemin et r.e pas faire plus d'uue lieue. Ce furent de gros soupirs que recueillirent les Amis de la Natture^ quand M. Gorenflot pass'ait près d'un endroit qii il s'était permis quelqnes embellissements.

r— Voilà ce que. j^ai fait, disait-il au philosophe Boygon eu les lui montrant,, et on ne m'en sait pas gré!

. Mais il. parlait à voix, basse de peur que sa femme ne l'entendit. Arrivé à l'endroit où la mine avait di^oiht les rochers, M. Gorenflot se bais8a,.ramassa quelques débris de grès et en offrit à chacun de ses nouveaux amis. .

— Pei^tHètre, dit-il, radministration ne. nous em-

fié LES ÂMtS DE LA NATURB

pécHera-t-elle pas de recueillir ces faibles traces de mes travaux.

Phis tard, dans la soirée, il signa de son nomehacûne de ces pierres et pria les Amis de la P^étute di les conserver précieusement.

'Ami-chemin Tavocat Corbln quitta le Inras de la mercière, prit celui de son m^ri et lui dit :

— Il faudrait faire quelques concessions à ma^ dame Oorènflot. Elle craint que vous ne retombiez sous le coup de la Justice correctionnelle. J>ànà Vôtre totérét, je vous engage à la prudence. -

— Mon parti est pris, s'écria le mercier... Voyeft^ vous cette grotte que j'ai creusée au péril de mes jours? Nous allons nous y arrêter; ma femme sera sàtisfelte.^

L'avocat courut à madame Gorenflot et la prî^ de venir se reposer dans la grotte. Quand tmis furent entrés :

, i^Que éette grotte porte à jamais le titre de Grotte du Serment! s'écria le mercier. Ici je jure, en pnésence de ma femme et de nombreux témotns, i|ue je renonce à emibellir les charmes de la forêt* Que la voûte croule sur ma tête si la vérité ne guide pas mes paroles... Une administration' jalousé àari^tê mes travaux ; elle est foute-puissante,- je féris le serment de ne plus lutter contre sèd ûrdon«> Eàncesi.i le respectorai son code, je le Jurel Ma^ dame Gorenflot, es-tu contente de moi?

La mercière se laissa tomber dans les bras de son mari.

pS AMIS DE ÎA NATURE 144

— Je W demande seulement la pefmis$lûn de venir quelquefois me réfugier dans cette GfoUe du J^trméfitj afin que les souvenirs que J'y puiserai me ir&ppellent sans cesse ma détermination pré* sentç... ..

Cfi nouvel incident mit tout à fait en belle humeur madame Gorenflot^ qui ût les honneurs de sui table avec la plus gri^nde courtoisie.

— Que crayonniez-vôus à l'atidience ? demanda l'avocat €orbin à Layertujeon.

— Jç voulais prendre un dessin exact de votre toque.

— Ma toque I s'écria l'avocat.

• — Ce]*tainemeiit, votre toque 1

L'avocat troublé, craignant le peintre, alla vers Bougon et lui dit :

— J'aurais préféré que M. Layertujeon fit une bonne daricatute du procureur du roi.

— Lavertujeon ne dessine pas de caricatures, dit le philosophe; c'est un peintre d'histoire.

— Notre ami Lavertujeon, ;repnt Bougon, mé^ prise complètement la figure des hommes... En croquant ta toque , il couvait certainement une Idée ; n'est-ce pas, Lavçrtujeon ?

•7- Cette toque, qui ne pouvait rester un moment dans une attitude naturelle, m'a beaucoup cav^* trarié... Tenez, voilà mon album; j'ai pu à peine saisir quelqui^s profils. .

Le peintre tira un album dosai ppehe, et montra les divers aspects de la toque de l'avocat, tantôt

penchée, tantôt droite, rejetée en arrière, j[>enchée en avant, ressemblant à un gâteau de Savoie, à un brin d'herbe, à un balai, à un oiseau de proie, puis les côtés aplatis.

— C'est très-bien ! très-bien 1 s'écria le philosophe.

— Je ne pourrai pas me servir de ces croquis ^ dit le peintre.

«— Oui, tu as sans doute peur de ton audace? Le peintre ferma les yeux pour essayer de com-»

prendre le philosophe^

— Voilà un bon tableau que Gorbin devrait te commander.

— Je ne vois pas de tableau possible avf9c ma toque, dit l'avocat froissé.

— Quand Lavertujeon t'aura expliqué son idée^ dit le philosophe en donnant un violent coup, de genou au peintre.

«^ Je peux peindre une toque pour Gorbin, s'il le désire.

— Et que ferai-je d'une toque peinte ? Ce n'est guère intéressant.

— Attends, dit le philosophe , Lavertujeon auipalt ajouté quelque chose h la toque.

— Dfunel dit le peintre en réfléchissant, un en-; crier en plomb, avec une grande plume blanche^, n'aurait pas mal fait à côté.

— Bravo 1 dit le^ philosophe, et je connais'asse^ Lavertujeon, — il n'oublie rien, — pour savoir qu^il aurait posé non loin de la toque' ^n gros dossier*..

LES AMIS DE LA NATURE i \ 3

— Avec une couverture en papier gris attachée par du fil rouge 1 s'écria le peintre dans la fureur de la composition.

— Quand je te disais, Corbin, reprit le, philosophe, que Lavertujeon machinait quelque tableau pendant raudiênce. Rien ne serait plus piquant dans un cabinet d'avocat ! .

— Il faut que je sois fatigué par Vaudience, 4^* l'avocat, je ne trouve pas ce sujet très-intéressant.... Une toque, un encrier, du papier., des plumes...

— Un dossier te dis-je; fais donc attention à ce gros dossier.

— Avec couverture en papier gris; je" peindrai eela à merveille, dit Lavertujeon.

— Je suis certain que madame Gorenflot coinprend très-bien le sujet, reprit le philosophe.

La mercière et son mari, qui ouvraient de grands yeux, se crurent obligés, par politesse, de s'iiicliner en signe d'assentiment.

— Tu aimes peut-être les sujets compliqués, dit le philosophe à Corbin. Si tu veux que Lavertujeon couvre son œuvre de symboles, 11 le peut, quoiqu'il préfère s'en tenir à la lucidité de l'action.

— Je ne te comprends pas, dit l'avocat ; laisse donc parler Lavertujeon, il sera peut-être plus clair que toi.

— Oui, dit Bigle, Bougon est insupportable ; il nous trouble la tête avec ses idées.

^- Je ne demande pas mieux, dit le philosophe.

44i VBS AMIS DE LA NATURE

que de laisser la parole à Lavertujeoai... Explique "^ ton symbole à Gorbin. ~ Z

Le peintre parla de sa façon de grouEper le dossier et la toque ; il prétendait poser Tenerier à gauehe^ du spectateur, avec la grande plume penchée sur le côté. Il semblait hésitef entre un encrier de faifencé et un encrier de plomb. Son dossier devait-H éti^ masqué à moitié parla toque ou apparaître dans sa* volumineuse épaisseur, Toilà ce qui le troublaît-f^ ses explications ne durèrent pas moins d'un qoirt d'heure, pendant lequel Uavocat s'appliqua à démé-: 1er de quels symboles il pouvait être question en pareille matière.

— Réellement, Corbin, reprit le philosophé^ tu n'es pas fort; tu plaides bien, tu as parfaitement^ défendu V Amant de la forêt, mais tu ne te connais pas en peinture.

-— Si tu peux me démontrer qu'il y a un sym-^ bole dans les explications de Lavertnjeon, Jelnî^ commande immédiatement le tableau. ~<

' -^ Est-ce convenu ? dit le philoso|»he. "^

— Parfaitement. l <^ Tope là dans la main de Lavertujeofi : tu lui

dois 300 francs. C'est un tableau de 500 francs qtf# ttl viens de lui commander. A un autre j'en demanderais >l,000 ; mais, eomme tu débutes au barrèav^ il ne faut pas t'écorcher. Lavertujeon, passe-moi tbn album. Bien. Maintenant, écris-moi au-dessous de ces toques : Souvenir de la séance du tribunal

correctionnel du \0 juillet iSAÙ. Voilà le symbole; passe-le à Corbin qvL^il l'admire.

L'dvo6ât regarda avec stupéfaction ces croquis qui ne lui apprenaient rien.

*— Ce n'est plus une toque que La vertujeon peindra I B'écria le philosophe ; ce sont vingt toques dans Tétat où tu les vois. Vingt toques d'un brillant orateur qui s'est abandonné aux sensations les plus vive* pout défendre M. Gorenflot. Vois-tu cette toque Mlfe et droite? c'est un de tes arguments triomphants. On pourrait appeler ce tableau la Palme de l'Eloquence. La toque est écrasée, signe certain que ton rival a perdu la victoire. On te peindrait en pied, plein d'enthousiasme, l'œil brillant, la bonebe frémissante, qu'un pareil portrait ne vau- 4>'ait pas le symbole de l'ami Lavertujeon. Connais^ tti l'archange Michel terrasÉPant le démon ? Eh bien, si tu ne le connais pas, va au Louvre voir le tableau de Raphaël, et pense que tu as dans ton cabinet une œuvre supérieure d'un homme modeste, Lavertujeon, qui t'a demandé seulement 500 francs parce que c'était toi.

Les Afniê de la Hature soutinrent que le philosophe avait raison.

— Quel effet imprévu, s'écria Bigle, quand la toque de Côrbln a pris la forme d'un gros corbeau l

— En brin d'heirbe, ma toque ne m'a pas déplu, 4it l'avocat avec un sourire complaisant. J'ai trouvé tout à coup le brin d'herbe.

-^ Vraiment, dit Bougon, ce brin d'herbe n^avait pas été préparé dans Je silence du cabinet?

— J'ai bien vu que ce Jeu de toque était spontané, dit Lavertujeon.

— Voilà pourquoi il faut que Lavertujeon te soigne son tableau de la Palme de t Eloquence , continua le philosophe qui avait à cœur d'enlever une dernière trace de grimace sur les lèvres de l'avocat; tu tiens dans ton cabinet tous tes effets à l'avenir. Tu as à plaider le matin ; avant d'aller à l'audience tu regardes les toques de tpn tableau, et tu te dis qu'à tel moment, en présence de tel argument, il faut renouveler le jeu de la toque. C'est à considérer.

Gorbin, vaincu, accepta le tableau de Lavertujeon, et le philosophe xfe se leva pas de table ^aas prévenir madame Gorenflot que prochainement le peintre creuserait un symbole pour son mari.

— - 500 francs, dit-elle| c'est bien cher.

— Aimez-vous mieux que M. Gorenflot continue ses relations avec la forêt?

•r- Vous avez raison, dit-elle.

Le soir, comme M. Gorenflot reconduisaii. ^es hôtes, charmé tout particulièrement de l'imagination du philosophe, il le prit par le bras.

— Venez donc me demander un jour àdtner sans façon, lui dit-il. Cette Grotte du Serment ne répond pas assez à son titre... Je voudrais trouver. quelques accessoires pour la rendre plus significative.

L'Allemagne s'inquiète de» (eadanceft pcuitbëistes de Ift France en 18i9.

Ce procès éhangea complètement les habitade& de M. Gorenfioty qui renonça dès lors à rembettlssement de la forêt ; s'il f retourna comme d-habi^' tude, ce ne fut plus secrètement ; et le ha^aird rayant fait rencontrer sur le c&emin avec Tinspecteur, celui-ci chercha à lui Ûiire oublier ses tribulations au tribunal correctionnel.

Mi de Ccnrnnliçr, Inspecteur delà forêf de éraîelôap, était un galant homme, disposé à rendre ser-wse à ceux qui rapprochaient. Il promit au mérci^ de le soustraire & ses deux jours de prison, et ilfut^ assez puissant pour y réussir. Les gardes à pied, les*

cantonniers, les gardes à cheval , qui rencontrèrent M. Gorenflot en compagnie de rinspecteur, s^empressèrent dès lors de témoigner leur respect à Tancien mercier, et il en profita pour suivre leurs travaux de près et s'instruire dans Taménagement d'une forêt. Ne pouvant plus travailler par luimême, M. Gorenflot s'intéressa au travail des autres, et tous les Jours il ne manquait pas, après déjeuner, d'aller voir pratiquer tantôt une coupe d'amélioration, tantôt assister aux essais qui se faisaient pour remédier aux maladies des arbres, tantôt voir des

' plantations nouvelles, tantôt suivre l'enlèvement de chabliSy qui sont des arbres rompus par les vents.

Devenu questionneur perpétuel, M. Gorenflot faisait parler les ouvriers en leur offrant de quoi boire bouteille, et il obtint ainsi des renseignements plus précis que s'il avait étudié à l'école forestière de IVancy. Les ouvriers aiment à critiquer leurs maîtres : en même temps qu'ils parlaient an cabaret de leurs travaux, ils ne manquaient pas de décocher' quelques coups de langue aux gardes généraux et au conservateur lui-même.

Il se passe des luttes curieuses entre les jeunes plants d'une forêt, qui tous cherchent à s'emparer

y de la lumière et de l'atmosphère. Les plus faibles sont étouffés et tombent en pourriture ; ceux qui doivent rester se débarrassent de plus en plus de leurs branches basses. Il n'y a pas d'tnconvé-

^ nients à cette lutte pendant la première jeuiîésse de la forêt, car les jeunes brins se prêtent un mu-

toel abri contre les intempéries ; seulement U est nécessaire que le forestier imite Ja jnarche deia mtnre 4ajis la coupe de régénération. U arriva, pendant que M. Gorenflat faisait son éducation, ^qu'une partie de la forêt fat négligée ; les jeunes jarbres tcc^ serrés, privés d'air et de lumière, disvinrent fluets et maigrelets, car il est dans leur nature de s'allonger le plus possible, ainsi qu'mi liomme qui marcherait sur la pointe des pieds pour se grandir. Les malheureux font des efforts désespérés pour dépasser les autres, et ils s'allongent aux dépens du tronc qui est une sorte d'estomac, Jusqu'à ce queieur taille développée avec exagération ne leur pei'mette plus de se tenir droits. Alors le feuillage s'incHne, jaunit, et l'arbre arrive à un rapide dépérissement. Un coin de la forêt fut victime du retmrd ées agents chargés de la coupe de .régénération ; ( uand elle se fit, il n'était plus temps. Pendant l'automne il survint une sorte de trombe qui coupa toute une sapinière par le milieu des troncs. Ce fut un désordre comme il s'en voit rare* ment ; d'énormes sapins furent cassés en deux par Je vent avec moins ^ résistance qu'une latte. Il ne ^restade^ette partie de la forêt que des quilles qu'on appelle par là des chandeliers, mai» la chandelle^ e'est-à-dire le feuillage des arbres, était morte et jonchait la terre 4e mélancoliques balais verts. L'inspecteur, dans iin>rapport qui rejetait l'accident sur cette trombe extraordinaire, constata le dommage, qui était immense, car on déracina pour plus de

20,000 fr. de ces quilles ; mais les ouvriers, tout en arrachant les sapins, ne manquèrent pas de rejeter le tort sur l'administrateur en chef qui, en ordonn(int des coupes autour de ces bois de sapins, avait laissé trop beau Jen aux vents.- En effet, dans les endroits où les plantations se protégeaient par groupes serrés, la trombe n'avait produit que peu de désastres. Elle avait ravagé la sapinière par la prise que lui donnaient les coupes environnantes. La plupart des journaux parisiens enregistrèrent ce fait aux nouvelles diverses, en le présentant à, leurs abonnés comme un événement curieux ; mais les feuilles de ropposition en firent le sujet d'un enirefilet accusateur contre le ministre, dont l'inspecteur était la créature, disaient-ils. L'incapacité de cet employé supérieur, qui avait contribué au succès de la trombe, devait naturellement, ajoutaient . ces journaux, retomber sur la tète du ministre qui l'avait appelé à ce poste important. M. de Cornu* lier méprisa cet article et le laissa sans réponse, croyant avoir affaire à quelque jaloux qui en voulait à sa place. La vérité est que M. Gorenfiiot, en faisant connaissance des Amis de la Nature, s'était trouvé en relations avec le poète Godard qui gagnait sa vie en rédigeant quelques articles pour les journaux de l'opposition. Après atoir fait causer Im ouvriers sur l'événement, le merci^ prit le chemin de fer et tomba dans la brasserie des Amis de la Nature^ où il raconta le fait. La réception fut chaleureuse, cai* M. Gorenflot invitait tout le etoacle à

LBS AMIS DE LA NATURE lîl

dtner la semaine suivante à Grateloup. Godard^ heureux d'apporter à son journal quelques récriminations contre le ministère, s'empressa de prendre note de ces détails, et ce fut ainsi qu'une première mine fut introduite sous la forêt. Godard allait toutes les semaines à Grateioup rendre visite au mercier et le faisait causer.

Dés lors, il ne se passa pas huit Jours qu'il n'envoyât quelques lignes perfides contre Tadministration forestière : c'étaient des futaies coupées trop irrégulièrement, des massifs trop serrés, des arbres à moitié déracinés qui menaçaient l'existence des voyageurs, des morts-bois dont l'entassement annonçait le mauvais état de la forêt,. tous les propos des ouvriers recueillis, tous ceux des braconniers, considérablement augmentés. Le journal parlait autant de la forêt de Grateioup que des suicides ou des morts par accident. Godard s'en frottait les mains, car ces notes augmentèrent considérablement son budget. Deux mois après le premier article, le fait divers Grateioup lui fit gagner >I50 fr.

— J'espère bien, disait-i],que la forêt va me rapporter 4,200 francs par an.

Le jour de cette bonne aubaine, il acheta un joli chapeau à sa maîtresse en lui disant : Voilà une branche d'arbre. Le mois suivant, il lui offrit un tix>nc, c'est-à-dire une robe, et des racines qui n'étaient autres que des bottines. La conversation des Amis de la Nature avait pris une teinte de la forêt.

— Je ne m'engage pas dans ce fourré, disait le

n% LES ÂBflS DE U NATURE

peintre Lavertujeon en faisant, dans certains qnar<tiers, on assez grand détonr à canse de divers cré<^ anciers qu'il comparait à des épines.

La munifîcence de M. Gorenflot portait ses fruits : quand il venait à Paris, la tablé de la brasserie était couverte de Jambons entiers et de petites tonnes de bière qu'il offrait à ses partiilans dévoués. Peu d'hommes furent autant récompensés que le mercier de ses tribulations de police correctionnelle, car Tî^ Invagination s'étant jetée sur sa personne ne s'arrêta plus. Tantôt M. Gorenflot ressemblait à un vieux saule dont la tête rabougrie donnait encore de vertes pousses. Le saule fut rejeté à cause de $a vétusté et remplacé par un chêne. M. Gorenflot, avec ses grandes lunettes, fut traité un moment dr chêne,, eu égard à la solidité de ses opinions. Sans s'inquiéter de la justesse de la figure, le philosophe, aperçut de la mousse sur le crâne de M. Gorenflot». On en fit aussi un frêne pliant sous le vent de la* perisécution et ne rompant pas ; mais le frêne, à cause de son apparence svelte, alla rejoindre- ie saule* M. Gorenflot fut changé en taillis impénétrable, dans lequel ses ennemis se déchireraient lé corps aux épines s'ils tentaient de s'y frayer un chemin. Comme le mercier, dans ses longues «ourses, avait contracté l'habitude de s'appuyer sur un long bâton de houx qu'il avait taillé k son usagey M. Gorenflot passa dans le tronc d'un ho»ux toujours vert. Ces diverses transmigrations dans le coi^&de divers arbres flattaient singulièrement l'amour-

LES ÂMlS DE LA NÂTCRE 423

propre du mercier, qui comprenait par là combien il occupait Tesprit des Amis de la Nature. A chacun de ses Toyages il était gratifié d'un nouveau nom, et il s'en retournait plein de Joie de ce baptême. . Quand les arbres furent épuisés, le poète fiodard, dont Timagination était tournée vers la Grèce, ouvrit l!avis que M. Gorenflot pouvait bien être le faune des temps modernes. Là*dessus une discussion s'engagea, dans laquelle furent mis en avant les noms de. Satyre et de Priape ; mais ce^ deux dieux étaient tmp connus par l'ardeur de leurs sens pour se prêter à: la personnification du chaste mercier. Lavertu* jeon proposa très-doucement de peindre une flûte de Pan accompagnée d'un bâton de houx et d'un morceau de fromage de chèvre.

— Encore un fromage ! s'écria le philosophe. Non, ce sont là les symboles d'un berger de l'Attique. Si M. Gorenflot jouait de la flûte, à la bonne heure. C'est un Sylvain.

— Gorenflot, Sylvain de Grateloup I dit le poète Godard.

— Mieux encore, reprit le philosophe : Sylvain Gorenflot. Je propose de ne l'appeler plus que Sylvain Gorenflot.

— Sylvain tout court.

::•»-* Supprimons Gorenflot, qui fait penser à des

gâteaux de province.

t — Gorenflot est bourgeoi».

-- Sylvain embaume. .

^ On respire en prononçant Sylvain.

— Pourquoi pas Sylvestre? Il y a de ïa verdure dans le mot. ^

— Non, Sylvain, c'est d'un champêtre plus contenu. ^

— Que ceux qui veulent du nom de Sylvain Gorenflot lèvent la main.

— Personne n'accepte plus ce nojn odieux de Gorenflot.

— Enterrons le nom de Gorenflot.

On commanda quatre moss de bière, et c'est ainsi que fut noyé le nom de M. Gorenflot, qui ne fut pas peu surpris, à son nouveau voyage, d'entendre retentir le cabaret des cris : Vive Syl'Bainf Les Amis de la Nature s'approchèrent de lui en lui disant:

— Tu ne t'appelles plus Gorenflot !

— Mort à Gorenflot I Vive Sylvain !

Le mercier était confus de ces exclamations.

— Tu seras désormais chanté en vers sous le nom de Sylvain.

— Ta biographie est commandée, et paraîtra sous le nom de Sylvain.

— Mes amis, que d'honneur I s'écriait l-honnêté mercier. ^

Justement, ce soir-là, les Amis de la Nature avaient amené au cabaret les dryades et les hamat^ dryades qui raccommodaient les boutons de leur» culottes, et M. Gorenflot se crut transporté en pleine antiquité. On ne but pas moins de trois petits tonneaux de nectar de Strasbourg pour arrb-

ser un certain fromage du mont Hymette, d'une odeur très-prononcée.

. Godard saisit au bond le nom de Sylvain,, et il en fit dans son journal trois feuilletons où il racontait les jtravaux. de M. Gorenflpt.daus la forint, ses essais, ses aspirations, ses vues profondes et les persécutions dont il avait été Tobjet de la part de l'administration. Un petit journal attaqua le style enflammé de Godard, qui répondit; ce fut une lutte qui posa tout à fait Sylvain dans Topinion publique. De même- que les Anglais oat toujours besoin d'un tow.pour les désennuyer, ce lion fût-il une puee savante, Paris éprouve aussi le besoin de çVarier sa curiosité. M. Gorentlot, sous le pseudo? nyme de Sylvain, succéda dans l'admiration parisienne à un nain que toutes les femmes voulaient embrasser, de même que ce nain avait remplacé une tragédie, de même que cette tragédie avait remjplacé un géant écossais, de même que ce géant avait remplacé la cbanson : Mire dam tes yeux mes §eux, de même que la chanson : Mire dans tes yeux mes yeux avait remplacé un célèbre assassin^ de même que ce célèbre assassin avait remplacé le fameux roman du Petit Sabotier ou le défriche-

.ment des Landes j de même que le Petit Sabotier avait remplacé une danseuse maigre, et ainsi de ^uite.

. Sylvain fit oublier le dernier article d'un journaliste religieux, élève de Vadé ; on laissa de côté le dernier mot graveleux de mademoiselle Déjazet»

On ne parlait alors que des mésaventures conjogales d'une rosière de INanterre qui avait battu son miuri le premier jour des noces. La rosière retomba dans l'oubli avec un certain crapaud centenaire qui avait été trouvé, disait le Constitutionnel, dans une boule de billard. La foule ne s'inquiéta même plus d'un pâtissier du faubourg Saint-Antoine qui Mettait une pièce d'or dans ses brioches. Sylvain avait accaparé l'opinion publique à lui seul ; on parlait & lui dans les salons du faubourg Saint-Germain et chez les peintres de Montmartre. Les vaudevillistes se rassemblaient au nombre de dix-sept pour en faire le principal type de la revue de fin d'année. Deux camps s'étaient formés dans les ateliers, aussi ardents adversaires que les coloristes et les dessinateurs. Sylvain fut peint en enseigne sur le bott!levard et vendu dans les magasins de la rue des Lombards sous forme de chocolat, ce qui est te dernier degré de la gloire ; car on voit beaucoup de grands hommes en bronze que les confiseurs répousseraient comme tout à fait inconnus. Les AlltE^ mands furent surpris de ce retour à la nature, <ét un naïf et blond touiriste en fit le sujet ^un lïvrp impertinent pour les idées religieuses. Les revi^^ w&rs français, qui vivent de ces gros livres^ en prirent la sul>stance et publièrent dansai Rexmé dîverè articles courts, mais lourds, où il était question des tendances panthéistes de la nation fTàmaise fi» 4»46. ^ . ■ .\

La réputation de Sylvain rejaillit sur la ifoirét^

firateloup fut inventé. Les Parisiens ne connaissent même pas Paris, à plus forte raison les environs. Cette forêt, dont on s'occupait brusquement, leur fit Teffet d'un changement à vue dans une féerie. Chacun se promit d'aller faire un tour à Grateloup. Les ûlles entretenues disaient aux coulissiers de la Bourse qui leur apportaient leur rente habituelle : — Mon gros chat, quand est-ce que tu me mèneras à Grateloup? Il fut question d'établir des trains de plaisir pour Grateloup. Cependant M. Gorenflot, que ce concert remplissait de jouissances, ne se montra pas ingrat envers les Amis de la Nature^ à qui il devait tant. Un Vepas somptueux fût annoncé par lettres lithographiées qui invitaient tout le cénacle à se réunir, sans faute, dans la huitaine suivante. Une petite note, pleine de mystère, semblait annoncer quelque surprise ingénieuse de la part du mercier.

£n se voyant l'objet de la curiosité publique, M. Gorenflot sentit de nouveau poindre ses ambitieuses idées : la forêt revenait à lui comme une Ingrate qui après avoir trompé un amant se re^ peat et tâche de faire oublier le passé ; mais ainsi qu'il arrive chez certains hommes, M. Gorenflot, maître ^e la position, tint la bride haute à la forêt Il consentit à la reprendre, à condition de la traiter en esclave et de lui faire sentir le joug. Intérieure*r ment il se dit qu'il était le maître absolu de la forêt, et pour prouver aux Amis de la Nature com-y Mda il était reconnaissant, il résolut d'attacher

lears noms à cette forêt. C'est ce qui fut discuté à table, au dessert. Les convives étaient nombreux, car aussitôt qu'il se forme quelque école à Paris, de nombreux néophytes se présentent comme desservants. Les dieux nouveaux, les Amis de la Nature, reçurent de toutes parts nombre de complim^its sur la part qulls avaient prise à Tinvention de Grateloup, et tous les curieux se précipitèrent en foule à leur brasserie, pour admirer le temple nouveau jet la manière dont on y officiât. Cette brasserie ressemblait à s'y tromper à un temple protestsmt : pas d'images aux murs, qui étaient blanchis à la chaux; des bancs et des tables de bois peints en jaune; pour sacristains, des Allemands qui préparaient la cuisine, et pour encens d'épaisses fumées de tabac. Dans un coin, une sorte de garde-manger à treillage laissait voir empilées d'énormes meules de fromages ; l'harmonie du plafond n'était troublée que par des jambons et des guiriandes de saucisses qu'on ne pouvait accuser de ne pas êi^e fumés^ car ils recueillaient le plus pur de l'eneeas .des Amis de la Nature, On y discutait du matin au soir avec une ardeur particulière , mais la bi^re mousseuse de Strasbourg, servie dans d'épaisses burettes de grés, permettait aux discuteurs dé ne pas.s'ai^réter.

Cette fiâmpliGitédans la décoration parut si nouvelle aux, habitués des cafés dorés du boulev^ . que la mode s'y attacha par le contraste. Les plus élégants voiilurent aller au moins une ibis s'.en£u-

mer en compagnie des Amis de la Nature^ et des sceptiques, qui voulaient parvenir à faire la connaissance de Sylvain, jurèrent que le luxe et la délicatesse étaient de tristes inventions de la civilisation, qu'il fallait se retremper au sein de la forêt de Grateloup, et que les nouvelles générations quitteraient certainement Paris pour s*y retirer. Quand les invitations de M. Gorenflot furent connues, elles devinrent le point de mire de ces curieux dont l'existence consiste à se faire remarquer aux premières représentations de l'Opéra, aux enterrements des célébrités, aux dîners des gens de lettres et aux exécutions des grands criminels. Leur besogne consiste à s'introduii*e partout, à se faire voir avec de certains nœuds de cravate, une raie paitant du milieu du front pour se continuer en courbe désespérante jusque sur la nuque, à distribuer deux cents poignées de mains par soirée, à écouter le dernier mot spirituel, à l'aller répéter le lendemain dans vingt endroits différents,, à appeler les gens eélèbres par leur petit nom, enfin à amasser po'ur leur vieillesse toutes les maladies de corps et d'esprit dont l'épidémie ne quitte jamais Paris. Les Amis de la Nature^ pressés par cea nouveaux néophytes^ ne purent faire autrement que d'augmenter la liste des invités de Sylvain d'une cinquantaine de convives, parmi lesquels se remarquaient des poètes, des journalistes, des peintres, des comédiens, des chroniqueurs et une demi-^ouzaiiie de sots à raie cireulaire et à cravate bleu de ciel.

430 IMS AMIS DR l NATURE

M. Goreûflot, prévenu à temps, put eommand«fr «on repas en conséquence, quoique sa lemme fÛJb éfiCrayée de cenombre prodigieux de convives; maia le mercier lui ût entendre qu'il ne s'agissait pluiï cette fols d'an poste Tul^ire de cdnseilier fnvntf cipal; qu^ovec le concours des journaux, dont ii M avait lu de nombreux fragments, une décoration prochaine brillait à Thorizon.

Les Amis de la Nature attendaient avec'impaty tience la surprise que la lettre d'invi^i^i annonçait Ati dessert M. Gorenflot se leva et remereia ses incités d-a voir bien voulti accepter son trop lû»* deste repas ; mais il espérait leur offirir un cadeau plus sérieux»

Il ne s'agissait de rien moins que de donner, h chacun un carrefour, une grotte, une futi^ie, uit monticule, une oasis, un taillis, un fourré, uneroche^' un massif, une clairière. L'étonnement fut grand à cette annonce ; il redoubla encore quand Al. Govenflot ajouta que chaque Invité pouvait ehoisirliii chêne ou un tilleul, un charme ofu un alîBler, «m. peuplier ou un saule, un mélèze on un s£^n. Gomme l'assemblée regardait avec, stupéfiietion Sylvain, il montra un grand jp^lan de la forêt pendu dans 1â salle à manga* et promena son doigt h àH vers endroits en faisant remarquer les acoidéikts du[ terrain, les vaSlons, les montagnes et ie$ coûte d'eau. i

— Tous ces accidents portent tfn nom, s^éedli Sylvain, mais un nom administratif. Les agelits

LES AMIS DE lA NÂTOffî lU

des eaux et forêts o^t baptisé sans iatellîgence le& différentes parties de la forêt. Pourquoi, mesaieurs^ eonsaerer à jamais ces appellations vulgaires ? Après avoir étudié longuement la forêt, Je l'ai jugée. propre à entretenir le souvenir du génie et du ta^ lent. Qui peut m' empêcher de donner le nom da philosoj^e Bougçn à un monticule ? Le eerveau de notre ami Bougon n'esMl pas gros d-idées q^'il couve?

— Cher Sylvain I... s'écria B<|iugon ému. . . -^ La grotte, le <»rréfoar, la futaie, le massif ne

périront pas, oentinua M. Gorenfiol ; en y associant le nom de personnes vecommandabies par leurs talents, j'éternise leur souvenir plus noblement que par un monument funèbre. Illustre Lavertujeon, que choisissez^vous ? car il y en a pour tout le monde.

— Je prendrais bien un taillis, dit le peintre. '■ -^ Vive Sylvain I cria»t*on de toutes parts quand

l'Idée fut eoniprîse.i

-^ A la santé de Sylvain I

«-« Bigle, disait Tun, prends donc un tilleul.

«^ Non je n'ai pas besoin d'infusion.

—^Messieurs, dit le peintre Lavertujeon quand il vit que le bois était au pillage, que les chênes, les roehes, les charmes, les carrefours ^ les peu*pliers, les taillis étaient déjà distribués, ne serait* il pas bon de conserver quelqfue chose pour les diunes?

Cette motion galante fut acceptée.

iSt LES AMIS DE LA NATUBE

— Si vous le permettez, reprit Lavertujeon, j'ai une maîtresse qui n'aime pas que je revienne à la maison sans quelque cadeau, je vous demanderai une oasis pour elle.

— Très-bien ! dit Sylvain ; l'oasis est accordée à madame Lavertujeon.

Un homme pâle, à grande barbe noire, à cheveux gras et plats, se leva.

— Je réclame l'oasis, dit-il d'une voix somlH*e.

— Pourquoi faire ?

— J'ai choisi l'oasis avant Lavertujeon.

— Tu n'y penses pas, dit Bougon, avec tes idées avancées 1 Un démocrate n'a pas besoin d'oasis.

Ce fut une grande discussion, à la suite de laquelle l'oasis fut accordée définitivement au farouche homme noir.

— - Ces gens-là n'ont pas de principes, dit au peintre Lavertujeon le philosophe, à qui on fit cadeau d'une clairière pour une vieille tante de province, dont il cherchait à gagner les bonnes grâces.

— Et moi ! s'écria madame Gorenflot, qui voulut avoir sa part du butin.

— C'est trop juste, dit le mercier, je te donne une roche.

— Image de son caractère, souffla Bigle à son voisin de table.

Godard s'était décidé pour un chêne.

— Prends plutôt un genévrier, lui dit le philo- ^ I

sophe : les chênes se couronnent et meurent vite ; le genévrier dure plus longtemps.

Comme Godard s'inquiétait beaucoup de la mort, il profita de cet avis et s'empara d'un genévrier. On but à la santé de madame Gorenflot, on embrassa Sylvain, et tous les invités reprirent le chemin de Paris, emportant un touchant souvenir' de cette affectueuse réception. Il n'y eut que le seul Bigle qui demanda du temps pour choisir dans la forêt un endroit à sa convenance.

La coupe sombre et le désir du traître Bigle.

L'inspecteur de la forêt de Grateloup n'avait pas été sans remarquer les nombreuses attaques dont il était Tobjet : mandé plus d'une fois au ministère, il reçut des reproches du chef du cabinet. Ce n'^étaient pas les réprimandes qui le blessaient le plus, mais cette sorte d'observation envenimée qui s'attachait à tous les aménagements de la forêt. Il soupçonna ses inférieurs d'envoyer des rapports contre lui et les traita avec une extrême sévérité. L'administration toute entière fut encore sur les dents, sans se douter que M. Gorenflot était l'auteur de ce redoublement de travail. Plus tard seulement, en voyant la biographie de V Amant de la

forêt, les ovations dont il était Tobjet, les banquets donnés et rendus, l'inspecteur commença à comprendre quel ennemi dangereux il avait dans la personne de M. Gorenflot.

En effet, le mercier était devenu plus qu'un adversaire redoutable, une sorte de rival qui puisait ses moyens d'attaque aux sources mêmes de la science forestière. Avec l'idée que Grateloup lui serait acquis par la suite avec toutes ses dépendances , M. Gorenflot , d'après les conseils de Godard , s'était monté une bibliothèque qui traitait exclusivement de matières relatives aux forêts. Abonné aux journaux spéciaux, le nez toujours fourré dans les livres quand il ne visitait pas les travaux de Grateloup, M. Gorenflot avait embarbouillé dans son esprit des faits, des observations, mille opinions diverses que le bon sens ne cimentait pas merveilleusement, mais qui, aux yeux des ignorants, pouvaient le faire passer pour un homme des plus compétents.

Il attendait l'inspecteur à la prochaine coupe qui ne tarda pas à arriver. On se rendra compte diffî*^ cilement aujourd'hui de l'effet désastreux que produisît cette coupe dans Paris; les victimes de la première révolution, n'inspirèrent pas plus de re» grets que les arbres de Grateloup. De jour en jour cette coupe fut exploitée graduellement par Godard, jusqu'à ce qu'elle arrivât à tout son développement de coupe 'Sombre.EmiOBB, une coup» sombbbI . J tel était le titre du dernier article de Godard, qui

fit explosion dans Paris. Les faiseurs dé mélodrames ne trouvent pas de titre plus heureux. €ette coupe sombre avait tout Tattrait d'un roman de miss Anne Radeliffe. La coupe sombre fit oublier un instant la question des jésuites. Les politiques d'estaminet discutaient gi*avement sur la coupe sombre, sans savoir au fond ce dont il était question. Chacun parlait avec une sorte de terreur de cette coupe somAre, comme si la tranquillité de l'Etat était menacée. On en fit même une question de cabinet et on disait à la Bourse :

— Après cette coupe sombre^ les ministres seront obligés de donner leur démission.

A la suite des articles de Journaux et des bruttspublics, un membre de l'opposition de la chaml^e des députés fit des interpellations directes au niinistre et le somma de donner des explications sur cette coupe sombre qui troublait les esprits. Le ministre annonça qu'il répondrait le lendemain, et trois orateurs s'inscrivirent pour parler contre. la coupe sombre. Leurs discours produisirent un€t véritable sensation dans le public : à les entendre, l'QdjDdinîstration des eaux et forêts avait juré ta desti^uction complète de Grateloup, car elle pouvait se :aontenter de coupes par éclaircie, mais la liste civile voulait se faire des revenus immenses en détruisant la forêt ^e Grateloup, et l'orateur attelait l'attention la plus sévère de la chambre sur cette usurpation de pouvoirs. Un avocat bilieux envisagea la question à un autre point de vue :

cette eoape sombre devait, dit-il, amener quelque épidémie sur Paris. Les forêts étant faites pour aspirer Thumidité de l'atmosphère, cette humidité malsaine qui ne trouverait plus à se loger retomberait nécessairement sur la capitale. Il parla fort éioquemment de la chevelure des arbres qui pompait avec avidité des vapeurs dangereuses, et il obtint un succès d'autant plus grand que les Parisiens forent heureux d'apprendre quelques détails relatifs à la nature. Il n'y a pas d'étonnement plus vif que celui d'un liomme occupé d'affdres de bourse , de théâtre, de femmes, de tableaux et de brimborions, quand on lui soumet les faits naturels les plus simples. C'est ce qui faisait le succès de Sylvain, qui se serait brisé tout de suite contre la pre^ mière curiosité venue, si la fameuse coupe sombre n'eût réveillé des esprits blasés.

Ce fut alors que Sylvain fut plaint pour ses tribulations de police correctionnelle et ses débats avec l'administration des eaux et forêts. Le raisonnement suivant, lancé par Godard dans les colonnt^ de son journal , trouvait de nombreux approba* teurs. Un simple particulier ne pouvait tracer dans une forêt royale le plus étroit des sentiers s^ms être condamné à la prison, et un inspecteur avait le droit, pour satisfaire des intérêts privés, d'ordcmner une coupe sombre. L'opposition avait beati jeu en cette matière, et le ministre fut battu complet tement. Sa colère retomba nécessairement sur l'inspecteur général de Grateloup , q^ii n& sut

quel parti prendre désormais vis-à-vis de la forêts il n'osait plus ordonner de déplanter un baliveau, car il croyait que M. Oorenflot était aux aguete pour saisir toutes les occasions de récriminer contre Tadministration. C'était un ennemi redoutable que le mercier, à la tête des Amis de la Nature et de trois journaux. L'inspecteur général se dit qu'il valait mieux donner sa démission que d'être bouspîlié tous les matins dans les gazettes et réprimandé dans les bureaux du ministère.

Lutter avec M. Gorenflot, il n'y fallait pas songer : l'opinion publique s'était prononcée trop ouvertement en faveur de Sylvain. D'ailleurs, depuis «a condamnation, le mercier ne cherchait plus à embellir son amante. On l'empédhait de la posséder, et à son tour il empêchait les autres de l'approcher. Cette lutte entre un simple particulier et une administration toute puissante est peut-être le seul fait significatif de la présente narration. Rien de plus simple en apparence, rien de plus compila que au fond. M. Gorenflot ne se mettait plus en contravention avec la loi : il usait de son droit de citoyen en critiquant les actes de l'adininistration desr eaux et forêts ; sans doute, il les exagérût, et à sa suite les membres de l'opposition, mais il n'y avait pas là matière à poursuite, quoique les articles de Journaux fussent violents et mensomg«rs.

L'inspecteur résolut d'aller trouver M. Gorenflot et de s'expliquer nettement avec lui. Il trouva le

mercier très-affligé du bruit qui se faisait dans les Journaux. Au fond c'était un honnête homme qui ne voulait troubler le repos de personne et qui s'était laissé entraîner à sa manie sans se douter qu'elle mettrait à l'envers l'esprit des journalistes et des orateurs.

— Je suis innocent, monsieur Cornulier, dit-il à l'inspecteur ; c'est ce Godard qui a tout fait.

— Qu'est-ce que Godard ! demanda l'inspecteur.

— Eh? monsieur, c'est un petit journaliste qui se disait Ami de la Nature et qui, à ce titre, s'est installé chez moi plus souvent que j& ne l'aurais voulu, m'a emprunté de l'argent et m'a fait causer tant et plus sur Grateloup. Je croyais qu'41 aimait la forêt pour elle-même; c'était pour la traîner dans ses journaux et s'en faire un revenu. Il s'est vanté dernièrement devant moi d'avoir gagné plus de 3,000 francs avec la coupe sombre dans sa gazette, et il ne m'a pas rendu mon argent. Ditesmoi ce qu'il faut faire, monsieur Cornulier, pour remédier à ce dommage^ et je suis tout.à votre disposition.

•— La seule chose est de ne plus fréquenter ce Godard.

— C'est fait ; ma femme l'a déjà congédié I L'inspecteur, trouvant le mercier plus sage qu'il

ne le croyait, lui permit de continuer certains embellissements dans la forêt, à la condition de ne pas employer plus de deux hommes par journée. M. Gorenflot se réservait de poursuivre l'exécution de

quelques sentiers aboutissant à divers points de vue dont il réclamait d'être le parrain. Les flèches bleu de ciel seraient conservées pour indiquer aux curieux ces nouveaux sentiers, car M. Gorenflot obtint le droit de publier un plan de la forêt où la création de ces sentiers et leur dénomination était inscrite. L^nspecteur s'engageait à fermer les yeux sur ces travaux et promettait même plus tard de leur donner un caractère officiel. Ce fut ainsi que M. Gorenflot, poussé par les Amis de la Nature dont le démagogisme était flagrant, donna à un carrefour le titre de carrefour des Prin^ cipes de 93; il y eut également la clairière des Droits de V Homme. Madame de Staël fut dotée d'une gorge, car on appela à jouir de la forêt les philosophes anciens et modernes, les Conventionnels, les peintres, les poètes et les romanciers.

Un grand plan existe qui constate ces baptêmes et ces donations. L'inspecteur alla même jusqu'à donner le nom de Gorenflot à une des principales routes de la forêt. Le sceptique Bigle parvint seul à esquiver ces honneurs. Pressé par le mercier d'accepter un arbre, un buisson ou un rocher :

— Monsieur Gorenflot, dit Bigle, donnez-moi le nuage qui passe I

Paris, hiver de 1858.

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