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II. — Sou éternelle prédestination

I a Personne du premier et de l’unique Prêtre est une Personne divine : le Verbe, la seconde Personne de l’adorable et indivisible Trinité, mais le Verbe fait chair, le Verbe incarné. Nous l’avons établi. Voilà pourquoi on peut dire en stricte vérité que le souverain Prêtre, Jésus, est une Personne éternelle qui n’a jamais eu de commencement et qui n’aura jamais de fin. Et, de ce chef, Jésus Prêtre est égal à Dieu lui-même. Le Père Faber le note excellemment : « C’est dans le sein du Père qu’est née la Personne divine qui est l’Enfant de Bethléem et la Victime du Calvaire, la Personne qui n’a jamais cessé de naître. Ainsi la génération du Fils n’est pas un mystère accompli et passé. Ce n’est pas un événement produit à une certaine époque bien reculée avant l’existence du temps. Ce qui est éternel doit toujours aller se continuant. Il n’y a que ce qui peut finir qui doit avoir commencé. Nous devons donc toujours

soigneusement nous rappeler à l’esprit que le Fils, égal, coéternel, consubstantiel au Père, est continuellement engendré dans le sein de son Père, en ce moment présent aussi bien que de toute éternité... Telle est la véritable naissance de Jésus, à jamais plus ancien que la colline où est bâtie Bethléem, à jamais plus jeune que la fleur du thym sauvage qui a ouvert ce matin son œil rosé sur la vaste pelouse où reposaient les troupeaux, lorsque les Anges dans les hauteurs chantaient la gloire de Dieu et annonçaient la paix aux hommes de bonne volonté (1) ».

Cette éternelle et perpétuelle naissance du Verbe est inséparable dans la pensée divine de son Incarnation et de son Sacerdoce. David, le royal ancêtre et le prophète de Jésus, se plaît à les rapprocher dans ce psaume messianique et sacerdotal par excellence, le cixe : Ex utero ante luciferum qenui te... Tu es sacerdos (2).

Saint Paul, à son tour, ne manque pas de souligner l’importance de l’union de ces deux mystères, dans son épître aux Hébreux, consacrée presque tout entière à exposer la sublime théologie de Jésus Prêtre et Victime du Testament Nouveau.

Ailleurs, jetant son regard d’aigle, — son regard qui avait fixé au troisième ciel les arcanes de Dieu même (3), — sur le plan divin de la création, l’Apôtre nous déclare que Jésus est le premier-né de toute créature et le fondement sur lequel repose tous les êtres, la clef de voûte de ce vaste édifice, le Pontife de ce temple immense élevé par Dieu pour révéler et pour chanter sa gloire (4).

(1) Bethléem, I, pages 24-26.

(2) Dans ce texte, dit saint Jérôme, utérus non significat uterum, — neque enim Deus dividitur in membra, — sed eamdem substantiam Patris Filiique demonstrat. (Ep. LXV ad, Princ. 6.) Sur quoi, le Cardinal de Bérulle : « C’est le propre du père d’engendrer et c’est le propre de la mère de concevoir et de porter en son sein l’enfant qu’elle a conçu du père; et 1 ’un et l’autre convient au Père éternel qui engendre, et engendre en soi-même, et qui porte en son sein son Fils unique, et l’y porte eb l’y engendre éternellement ». (Discours X, sur l’Etat et les Grandeurs de Jésus).

Sacerdos : en hébreu Cohen qui signifie délégué % chargé d’affaires, médiateur. «Les Hébreux dit M. Le Hir, ne l’emploient que pour le délégué de Jéhova, et celui qu’il charge de ses affaires vis-à-vis des hommes... Dieu avait deux classes de ministres : les prêtres et les rois. Le mot Cohen appliqué au Christ doit être pris dans toute son étendue, comme le prouvent, tout l’ensemble du psaume, et les mots qui suivent immédiatement, à la manière de Melchisédech, lequel était prêtre et roi tout ensemble».

« Le Messie est prêtre par son incarnation, ajoute M. Lesêtre, en vertu du rôle de médiateur que son Père lui donne en l’envoyant sur la terre; c’est donc là une fonction qui dépend, non de sa génération éternelle, mai de son union avec la nature humaine. ( Livre des Psaumes, p. 539.)

(3) Eaptus inparadisum, audivib arcana verba. (II Cor., xn, 4.)

(4) Primogenitus omnis creaturæ, quoniam in ipso condita sunt universa in cœlis et in terra. (Coloss., I, 15, 16.) Fundamentum enim aliud nemo potest ponere præter id quod positum est, quod est Ohristus Jésus. (I Cor., III, £11..) Haben.es Pontificem magnum, Jesum Filium Dei. (Hébr., IV, 14.)

Sic et Christus non semetipsum clarificavit ut Pontifex fieret : sed qui locutus est ad eum : Filius meus es tu, ego hodie genui te. Quedmadmodum et in alio loco dicit : Tu es Sacerdos in æternum, (Hebr.,y, 5-6.)

Mais devançant le converti de Damas, Celui qui a été prédestiné avant l’aurore des mondes a chanté son ineffable cantique que M^r Gay appelle justement « la première hymne sacerdotale ». Ecoutons-la jaillissant au matin de la création sur les lèvres du Prêtre trois fois saint qui en sera le chef et qui lui prêtera un cœur et une voix pour louer le Seigneur, pour l’adorer et pour le glorifier, comme il mérite de l’être :

« Le Seigneur m’a possédé (1) — ce qui veut dire pensé, voulu, aimé, possédé enfin — en lui-même au commencement de ses voies. Ou mieux encore, suivant le texte des Septante : Comme étant personnellement le commencement 9 la tête et V exorde de ses voies ; et cela ? avant d’avoir rien fait et donné l’origine à aucune chose. De toute éternité j’ai été ordonné — non seulement résolu, mais idéalement et volontairement posé comme l’ordre même, le principe et le fondement de tout ordre — avant tous les temps et quand la terre n’existait pas encore ».

S’appuyant ici sur les Pères et les Docteurs, et spécialement sur saint Jérôme et le B. Albert le Grand, le savant Cornélius à Lapide ne craint pas d’écrire : « Il est clair que ordinatam, en hébreu nasach, qui se traduit par faire des libations , sacrifier , signifie que la Sagesse incarnée a été ordonnée Prêtre. Cette Sagesse divine est sainte et sanctifie tous les êtres. Elle les offre à Dieu, les lui consacre et, pour ainsi dire, lui fait le sacrifice de toutes les choses qu’elle a elle-même tirées du néant et rangées dans l’ordre admirable de l’univers. Sur quoi, le Maître des sentences ajoute : « Le monde est le temple magnifique du Tout- Puissant dans lequel la Sagesse est Prêtre ; les victimes sont toutes les choses créées, qui, d’une bouche muette, louent le Seigneur, s’offrent à lui et le servent, en invitant les anges et les hommes au culte et à la louange du Dieu créateur (2) ».

Mais reprenons le divin cantique : « Les abîmes n’étaient pas ; fêtais déjà conçu. Les grandes sources n’avaient pas jailli des entrailles de la terre et les montagnes n’étaient point affermies sur

(1) Multi Patres censent notari hic generationem Pilii Dei, non divinam et æternam. sed humanam et temporalem qua « Verbum caro factum est ». Humanitas enim et caro Christi fuit creata et creatura. Nam paulo post de eodem dicitur : « ante omnes colles ego parturiebar ; quarè hic notari geminam Ohristi naturam : divinam, cum dicitur, parluriebar; humanam, cum dicit, creavit me. Ita S. Athanasius, Nazianzenus, Cyrillus, Augustinus et alii. (CORNELIUS A Lapide, Commentario in Proverbia. T. V, c. VIII, P. 223.)

(2) Igitur xo ordinata sum significat Sapicntiam ordinatam esse sacerdotem ( nasach enim significat libare et sacrifie are, quod est Sacerdotum); Sapientia enim Dei sancta est sanctifie ans omnia, Deoque offerens, consecrans et quasi sacrificans res a se conditas, Quo pertinet illud Magistri sententiarum : «Mundus hic est pulcherrimum Dei templum, in quo scilicet sapientia est sacerdos, victimæ sunt res creatæ, quæ muta voce laudant Deum, eique se offerunt, obediunt et serviunt, atque homines et angelos ad Dei creatoris sui laudem cultumque invitant et incitant. (CORN., A LAP., loco citato, p. 228, secundo.)

leurs bases puissantes ; il n’y avait de collines nulle part : quant à moi, j’étais enfanté. Lorsque Dieu préparait les deux , j’étais là. J’étais là quand il imposait sa loi aux abîmes et les y enserrait ; quand il faisait tenir le firmament d’en haut, et équilibrait les eaux dans les plateaux d’une balance ; quand il enfermait la mer dans ses rives et commandait aux flots de ne les point dépasser. Quand il établissait les fondements de la terre , j’étais là avec lui, disposant toutes choses, y mettant le lien, l’harmonie et la grâce , y répandant toutes sortes de tempéraments, d’attraits, d’affinités, de suavités, de charmes. Chaque jour je me délectais ainsi devant sa face, me jouant sous son regard et en tout temps dans l’univers entier. Et tout en me délectant ainsi en Dieu comme son Fils éternel et le premier-né de sa création immense, je prenais aussi mes délices par avance avec les fils des hommes, destiné que j’étais à devenir l’un d’eux (1) ».

Et le fils de Sirach, faisant écho à Salomon, nous répète à son tour le chant matinal du divin Prêtre : « Moi, la Sagesse, je suis sortie de la bouche du Très-Haut, engendrée et prédestinée avant toute créature. J’ai fait lever dans le ciel une lumière indéfectible , et, semblable à une nuée, j’ai enveloppé toute la terre. J’ ai habité les hauteurs et assis mon trône sur les nuages comme sur le sommet d’une colonne. Moi seule ai fait le tour des deux; seule j’ai pénétré l’abîme dans toutes ses profondeurs, et me suis promené sur tous les océans. J’ai parcouru la terre : et, sur l’humanité entière, personnes, familles , nations, j’ai eu la primauté... Dès le commencement et avant même qu’il y eût des siècles, j’ai été créée ; et jusqu’au siècle futur qui n’aura pas de fin, je vivrai et demeurerai, habitant dans le sanctuaire, me tenant en la présence de Dieu, et lui rendant le culte qui lui est dû comme son ministre et son pontife (2)... C’est sur Sion — la montagne du Tabernacle, du Cénacle, de l’Eucharistie et du Sacerdoce — que j’ai été affermie, et dans cette cité sanctifiée que je me suis reposée. Toute ma puissance sacerdotale est en Jérusalem — la ville du Sacrifice, l’Eglise catholique, le Ciel. J’ai pris racine dans le peuple que le Seigneur a honoré d’une manière ineffable — le peuple d’Israël et le peuple chrétien, spécialement la tribu sacerdotale — et dont l’héritage est le partage de mon Dieu. Et j’ai établi ma demeure dans l’ assemblée de tous les saints...

(1) Prov., VIH, 22-35.

(2) Et in liabitatione sancta coram ipso ministravi : Quod significafc : In tabernaculo efc templo iudaico in quo habitavi, sacra ministeria per meos ministros levitas et sacerdotes obivi, Deoque yera sacrificia obtuli. Hoc enim dicit græcum iXetTO'jpY'^aa unde Grœca et Syrus sic clare habent, in tabernaculo coram ipso sacrum ministerium obivi. Hinc Sapientia vocatum [j.ùar(ç, id est sacerdos et mystes* qui arcana Dei servat, eique sancta sacrificat victimas. (D. Augustinus in Libr. Sacris.)

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« En moi réside la grâce de toute voie et de toute vérité ; en moi est toute l’espérance de la vie et de la vertu qui y mène. Venez à moi vous tous qui me désirez et remplissez-vous de mes fruits. Mon esprit est plus doux que le miel ; le miel et son rayon sont moins doux que mon héritage. Ceux qui me mangent — dans l'Eucharistie, fruit de mon Sacerdoce — resteront affamés ; ceux qui me boivent — dans le calice du Sacrifice — auront encore soif (1)... Quant à ceux qui me mettent en lumière et me font connaître — c'est l'œuvre par excellence du Sacerdoce — ils auront la vie éternelle (2) ».

Voilà l’Evangile du temps après l’Evangile éternel. C’est pourquoi l’auteur inspiré ajoute : « Et tout cela c’est le Livre de la vie et le Testament du Très-Haut et de la science de la Vérité (3).

Mais pendant que Dieu contemple ce vaste univers qu’il fait jaillir des profondeurs de sa puissance, de sa sagesse et de son amour, qu’il entend les premiers cantiques des astres du matin, les anges lumineux célébrant dans les cieux le jubilé de la création (4), pendant qu’il reçoit les premières adorations de l’homme créé à son image et à sa ressemblance, déjà revêtu de la grâce du Christ et élevé à l’ordre surnaturel, un effroyable abîme se creuse devant son regard infini : son plan est tout à coup dévasté, et l’admirable édifice, si harmonieux dans ses formes, si fortement établi sur ses bases, si varié dans ses détails, s’ébranle, s’effrite et croule en un double et universel cataclysme. L’ange a péché dans le ciel et l’homme dans le paradis terrestre. La création, qui ne devait rendre à Dieu que le culte de l'adoration, de l’action de grâces et de la prière, ne fait plus monter vers son Auteur qu’un cri de révolte, d’ingratitude et de blasphème.

Dieu sera-t-il donc frustré de cette gloire, non nécessaire, il est vrai, mais accidentelle, qu’il a voulu se donner dans la création des mondes? Non, mille fois non. La chute a été prévue et la réparation décrétée. Elle dépassera l’offense et rendra au Seigneur

(1) Sapientia, inquit Palacius, vocat se cibum et potum. Plane quia ipsa est eminenter omnia; etvirpius credat hoc loco Sapientiam memipissede se, ut futura erat in Eucha ristia, in qua ipsa est vere cibus, vere potus. Unde Psalmista : Gustate et videte quoniam suavis est Lominus. (Ps. XXXIII.) Et divus Bernardus :

Qui te gustant esuriunt;

Qui bibunt adhuc sitiunt;

Pesiderare nesciunt,

Nisi Jesum, quem diligunt.

(2) C’est la promesse de Daniel que l’Eglise applique aux prédicateurs évangéliques : Qui ad juslitiam erudiunt multos, fulgebunt quasi stellce in •perpétuas œternilates,

(Cap., XIl.)

(3) Le vrai Livre de Vie, c’es' lésus et son Evangile. Le Testament , d’après tous les Pères „ c’est encore Jésus et Jésus Prêtre et Victime dans l’Eucharistie. Lui-même s’est défini la Vérité. Ego sum Veritas. (JOAN., XIV, 6.)

(4) Cum me laudarent simul astra matutina, et jubilarent omnes filii Dei. (JOB. xxxvm, 7 .)

un honneur et une gloire qu’il n’eût pas reçus sans le péché. Voilà le mystère resté silencieusement caché dans le sein de Dieu dès les siècles éternels (1), merveilleuses espérances de vie indéfectible promises par le Dieu qui ne ment pas, dès avant le commencement des temps (2); œuvre de miséricorde, de puissance et d’amour opérée en Jésus-Christ (3).

Le Verbe s’incarnera. Dieu le Fils s’unira hypostatiquement à la nature humaine coupable, déchue, exilée, remplie de douleurs et condamnée à la mort et à l’enfer. Unie à Lui, élevée par Lui à une sainteté, à une innocence, à une grandeur, à une dignité infinie, elle méritera à l’homme une rédemption surabondante, aux anges fidèles la grâce qui les sanctifie et les élève à la vision béatifique ; pour elle-même, les plus ineffables splendeurs, dans des ignominies et des opprobres indicibles ; et, à Dieu, elle redonnera infiniment plus de satisfaction, plus de gloire et plus d’amour que ne lui en avaient ravi et la défection des anges et la faute des hommes. C’est là tout le mystère de Jésus-Prêtre et de Jésus-Victime.

Par son Sacerdoce et par ses immolations, il sauvera tout, il réparera tout. Après le péché, Jésus n’est plus seulement médiateur, il est rédempteur. C’est au sacrifice que s’en va notre divin Prêtre, et la victime qu’il immolera sur la Croix n’est pas autre que lui-même. 11 ne nous apparaît plus seulement comme le premier-né des créatures, le chef des anges et des hommes, il n’est plus seulement un roi doux, pacifique, radieux, beau de toutes les beautés, bon comme l’amour, n’ayant qu’à se montrer pour émerveiller les esprits, ravir les cœurs et établir suavement partout l’empire de son Cœur, Désormais, c’est un roi couronné d’épines, portant le sceptre de roseau, n’ayant plus d’autre trône que la Croix du Golgotha et plus d’autre peuple que celui qu’il rachète au prix de son sang.

Ce n'est plus ce Pontife glorieux et souriant, présidant une fête magnifique et conduisant joyeusement le cantique d’actions de grâces que la création doit chanter à Dieu ; il sera un Prêtre douloureux, humilié, renié, contesté, persécuté, crucifié, et sa chair innocente sera la victime d’un sacrifice qui, inauguré à la Cène, consommé au Calvaire, se perpétuera jusqu’à la fin des siècles sur nos autels eucharistiques, et jusque sur l’autel sublime du Paradis dans les siècles éternels. Jésus n’est plus seulement le don de Dieu, il est son pardon II n’est plus seulement la vie du monde (4), il en est la résurrection (5). Il n’est plus seulement Jésus, il est Jésus Crucifié et Jésus Eucharistie (6).

(1) Secundum reyelationem mysterü temporibus æternis taciti. (Rom., XVI, 25.)

(2) In spem yitæ æternn quam promisit qui non mentitur, Deus, ante tempora sæcularia. (Tit., 1, 2).

(3) Eph., III, 14, 21.

(4) JoANN., XIV. 6. — (5) ID,, XI, 25. — (6) I Cor., Il, 2.

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Et, quand le ciel s'ouvrant sur la tête de saint Jean, l’apôtre bien-aimé contempla à découvert la liturgie de l’éternité, ce qui lui fut montré devant le trône de Dieu et sur son autel, ce fut l’Agneau immolé dès l’origine du monde (1). Ce fut le Prêtre éternel et la Victime éternelle.

On a pu s’en rendre compte déjà par ce qui précède, nous n’avons pas l’intention de discuter ici les opinions différentes des grands théologiens du moyen-âge et de leurs innombrables commentateurs modernes sur les décrets divins relatifs à l’Incarnation et à la Rédemption, Si intéressante que puisse être cette étude, elle nous entraînerait trop loin dans une digression qui ne touche qu’indirectement à notre sujet principal. Et puis, éclairerait-elle davantage une controverse que l’Eglise n’a jamais dirimée et dont sans doute nous n’aurons qu’au Paradis la pleine solution ? Au reste, ne vaut-il pas mieux s’en tenir simplement à cette décision du Concile œcuménique de Florence tenu sous Eugène IV (1437-1445) définissant qu’il n’y a point eu en réalité plusieurs décrets divins et qu’on ne peut admettre dans le plan de Dieu que des distinctions de raison.

Le langage des hommes, comme leurs pensées, est faible et impuissant quand il s’agit d’interpréter les desseins de Dieu. « Toutes ces questions, ces délibérations, ces déterminations successives, écrit le docte et pieux Mgr Gay, ne se rencontrent point dans les usages de Dieu et on ne les lui pourrait attribuer sans folie et sans inconvenance. Comme Dieu voit tout d’un seul coup d’œil, il décide tout par un seul acte et pourvoit à tout simultanément » (2).

Ce qui est certain, ce qui est de foi, c’est que Dieu a prédestiné Jésus à être le chef du monde, la tête vivante des anges et des hommes, Celui qui est avant tout et au-dessus de tout, qui a toutes les primautés parce qu’il a toutes les excellences, tous les pouvoirs parce qu’il a tous les droits, tous les droits parce qu’aucune perfection ne lui manque.

Ce qui est certain, ce qui est de foi, c’est que Dieu a prédestiné Jésus à être le Pontife de la création universelle et l’adorateur parfait en esprit et en vérité de sa Majesté souveraine.

Ce qui est certain, ce qui est de foi, c’est que Jésus Prêtre étant le tout de Dieu, est aussi notre tout. Dieu ne vient surnaturellement à nous que par Lui et nul ne va au Père que par Lui (3).

Ce qui est certain, ce qui est de foi, c’est que, sans la vouloir et sans l’occasionner, Dieu a prévu la double chute de l’ange et de l’homme.

(1) Apoc., IV et VIII, 13. Agnus qui occisus est ab origine mundi.

(2) De la vie et des vertus chrétiennes, X p. 27.

(3) Neino venit ad Patrem nisi per me. (JOANlsr.,, Xiv, 6.)

Ce qui est certain, ce qui est de foi, c’est que, de toute éternité, Dieu a prédestiné Jésus à être le réparateur du péché, l’auteur de la grâce et de la béatitude pour les anges fidèles et pour les hommes rachetés, le Rédempteur du genre humain, en un mot, le Prêtre d’un sacrifice sanglant sur la Croix, mystique sur l’autel, glorieux et éternel au ciel.

Voilà la prédestination éternelle de Jésus et voilà la nôtre. L’apôtre saint Paul résume toute la question en ces sublimes paroles : « Dieu a trouvé bon que la plénitude absolue résidant dans le Christ , toutes choses fussent réconciliées en lui et par lui , et que son sang pacifiât tout dans le ciel et sur la terre (1).

Que nous reste-t-il à faire en présence de cette miséricorde prévenante et de ces trésors surabondants dont nous enrichissent le Sacerdoce et le Sacrifice de Jésus, sinon à tomber à genoux dans l’adoration et dans l’action de grâces pour redire avec le même saint Paul : « Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous a comblés en lui de toutes sortes de bénédictions spirituelles pour le ciel : ainsi qu’il nous a élus en lui avant la Création du monde par l’amour qu’il nous a porté, afin que nous fussions saints et immaculés devant ses yeux dans la charité : nous ayant prédestinés par un effet de sa volonté miséricordieuse, pour nous rendre ses enfants adoptifs en Jésus- Christ; afin que la louange et la gloire en soient données à sa grâce par laquelle il nous a rendus agréables en son Fils bienaimé, dans lequel nous trouvons la rédemption par son sang et la rémission de nos péchés, selon les richesses de sa grâce, qu’il a répandue sur nous avec abondance, en nous remplissant d’intelligence et de sagesse, pour nous faire connaître le mystère de sa volonté, fondé sur sa bienveillance, par laquelle il avait résolu en soi-même que les temps qu’il avait ordonnés étant accomplis, il réunirait en Jésus-Christ tant ce qui est dans le ciel que ce qui est sur la terre » (2).

Prêtres de Jésus, cette doctrine regarde tous les chrétiens, cette prédestination en Jésus et par Jésus, le divin Prêtre est celle de tous les élus; mais en vérité ne doivent-elles pas nous toucher particulièrement et faire jaillir du fond de nos cœurs des sentiments de tendresse plus vive et des cris d’un amour plus reconnaissant? La prédestination de Jésus, l’unique et souverain Prêtre, n’estelle pas la nôtre? Ne nous a-t-il pas élus et choisis de toute éternité pour partager son Sacerdoce et en répandre les bienfaits ineffables dans toute l’Eglise? Ne nous a-t-il pas faits avec Lui et

(1) In ipso complaouit omnem plenitudinem inhabitare, et per eum reconciliare omnia in ipsum, pacificans per sanguinem Crucis ejus sive quæ in terris, sive quæ in cœlis sunt. ( Coloss ., I, 19).

(2 ) Eph.,I, 3-10.

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comme Lui, les adorateurs de son Père, les réparateurs de sa gloire, les sauveurs et les rédempteurs de nos frères ?

Nous n’avons pas besoin d’en avoir d’autre preuve que ces paroles qui sortaient brûlantes des lèvres et du Cœur de Jésus au soir de la Cène, alors que s’adressant à ses premiers Prêtres et à tous les Prêtres de t’avenir, à nous par conséquent, le divin Maître disait : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi , mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai posés — dans mon Eglise, au sein de mon sanctuaire, — afin que vous alliez — au travail de la moisson des âmes — et que vous apportiez des fruits — de sainteté et de salut — et que ces fruits demeurent — éternellement (1).

PAPOUES D’ÉVÊQUE

S. G. Mgr Labrecque, Évêque de Chicoutîmi, au Cénacle de Saint Joseph

Fête-Dieu a été célébrée avec une solennité particulière cette année en notre maison de retraite sacerdotale. Le matin, M. l’abbé Boudard, curé de Saint-Malo, à Québec, a chanté la Messe, assisté de diacre et de sousdiacre. Le soir, S. G. Mgr Labrecque, évêque de Chicoutimi (Canada), de retour de Rome, a daigné présider la procession du Très Saint Sacrement dans le magnifique parc gracieusement décoré, fleuri et pavoisé. Reçue liturgiquement par tous les Prêtres en surplis, et précédée de la Croix, Sa Grandeur s’est rendue à la chapelle au chant du Benedictus et a bien voulu nous adresser une fervente allocution, dont nous reproduisons ici les principales pensées :

« Il y a dix ans, j’avais eu le plaisir de visiter cette maison qui recevait alors ses premiers Prêtres, et j’avais gardé un aimable souvenir de l’accueil plein de cordialité que j’y avais reçu. J’y reviens volontiers, et si la plupart des figures sont changées, je retrouve cependant la même sympathique bienvenue et je vous en remercie. C’est un bonheur pour moi d'être au milieu de vous en ce beau jour de la Fête-Dieu. Je ne m'attendais guère à la grâce qui m’est faite de participer à la Procession du Très Saint Sacrement, et cela dans une famille sacerdotale spécialement

(1) Non vos me elegistis, sed ego elegi vos, e: posui vos : ut eatis, et fructum afferatis, et fructus vester inaneat. (JOA.N., xv, 16).

vouée à honorer Jésus Prêtre et Victime dans l’adorable Eucharistie.

Quand je médite sur le Très Saint-Sacrement, le titre que j’aime surtout à lui donner et qui me semble le plus touchant, c’est celui de Bon Pasteur. N’est-ce pas le titre que s’est donné Jésus Lui-même pendant sa vie mortelle ? Ne l’a-t-il pas réalisé admirablement aux jours de son passage bienfaisant sur la terre ? Ne le mérite- t-il pas encore sous les voiles eucharistiques, dans le Sacrement et le Sacrifice de nos autels ?

Je suis le bon Pasteur. — Le bon pasteur conduit ses brebis, les nourrit, les défend et s’expose pour elles à la mort. A ces traits, qui ne reconnaîtrait le Dieu du Tabernacle, de l’Autel et de la Table sainte ? C’est pour être toujours avec nous jusqu’ à la consommation des siècles qu’il a inventé la merveille des merveilles : l’Eucharistie. C’est pour nous guider, nous soutenir, nous relever, nous consoler, nous sanctifier, nous conduire au Paradis qu’il est là. « Je ne vous laisserai pas orphelins », semble-t-il nous répéter chaque matin. Me voici près de vous. Partout où vous serez, vous me trouverez, veillant sur vous jour et nuit ; je marcherai devant vous, je vous ouvrirai le chemin ; vous n’aurez qu’à me suivre, me suivre partout, me suivre toujours, pour arriver à la béatitude, car je suis la voie, la vérité et la vie. Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. Me voici avec vous non seulement pour vous guider, mais encore pour vous nourrir de ma propre chair et de mon propre sang, pour vous communiquer ma vie divine, et vous donner le gage et l’assurance de la vie bienheureuse du Paradis.

Le bon pasteur conduit ses brebis dans les gras pâturages; mais quel est celui qui les a jamais rassasiées de sa substance et abreuvées du sang de ses veines ? Si bon que soit le pasteur, il se sert de ses brebis, il leur demande leur toison, il en retire du profit, s’en fait des vêtements. Un jour vient où la brebis ellemême devient, au prix de sa vie, l’aliment de son pasteur.

Il n’en est plus ainsi du divin Pasteur, de Jésus dans l’Eucharistie. C’est en donnant sa propre vie qu’il s’est fait notre salut et notre rançon ; et c’est en s’immolant chaque jour qu’il devient le Pain vivant de nos âmes et notre force victorieuse contre tous les ennemis de notre salut. Faut-il rappeler la tendresse, la miséricorde du divin Pasteur pour la brebis qui s’égare, qui s’éloigne imprudemment du troupeau ? Où trouver une page plus touchante que la page évangélique dans laquelle Jésus nous a révélé l’infinie délicatesse de son Cœur pour cette infortunée brebis qui, loin de Lui, n’a trouvé que le malheur et s’est douloureusement blessée en quittant la houlette protectrice d’un si bon Maître? Le voilà à sa recherche, à sa poursuite à travers les sentiers épineux et les

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chemins escarpés. Il ne s’arrête qu’au moment où il l’a retrouvée. C’est pour lui pardonner, panser ses blessures, la prendre sur ses épaules et la ramener, triomphant, au bercail.

La fatigue et les souffrances du retour vont être, sans doute, une juste expiation, quoique légère encore, de ses fautes passées. Et pourtant non, le Bon Pasteur ne veut pas qu’il en soit ainsi et il pousse plus loin son amour pour sa brebis infidèle. Il ne veut pas qu’elle se lasse à parcourir ces routes. S’il faut qu’une souffrance, qu’une lassitude expie, ce sera Lui qui la supportera. Il prend la fugitive dans ses bras, la réchauffe contre son Cœur, lui donne des privilèges et des caresses qu’elle n’avait pas reçus aux jours de son innocence.

Quel est le pécheur répentantqui n’a pas senti cette amoureuse compassion, cette idéale délicatesse du Cœur de Jésus, notre Bon Pasteur ?...

Ah ! c’est Lui qui ce soir va marcher avec nous sous les arbres séculaires de ce parc historique peuplé d’immortels souvenirs. Il y a plus d'un siècle d’illustres personnages ont foulé le sol de ces allées ombreuses que nous allons parcourir. Ils ont passé... Transierunt... Mais Jésus, Lui, demeure. Il était hier, il est aujourd’hui, il sera dans tous les siècles.

Nous, ses brebis privilégiées, nous ses Prêtres, faisons-lui une escorte d’honneur et d’amour. Que nos prières, que nos chants l’accompagnent à cette heure vespérale où le soleil disparaît lentement à l’horizon enflammé, moins brillant, moins lumineux, moins brûlant que le Cœur adorable du Bon Pasteur qui vivifie la blanche Hostie de l’Ostensoir.

La première procession du Saint-Sacrement s’est faite, il me semble, le soir même de Pâques.

Ils s’en allaient tristes et découragés les deux disciples du Sauveur. Ils s’en allaient de Jérusalem le jour même de la résurrection, et, pour dissiper leur ennui, il se dirigeaient vers la riante campagne d’Emmaüs. Brebis imprudentes qui, se séparant du troupeau à une heure critique, couraient au devant du danger ?

Le jour baissait, et déjà il faisait sombre et froid dans leurs âmes désenchantées. Ils cheminaient lentement, avouant une déconvenue et s'entretenant comme des gens découragés.

Et Jésus vint se joindre à eux, non pas dans l’éclat de sa résurrection, non pas même avec ces traits suaves et attirants du Fils de l’homme qu’ils avaient tant de fois contemplés avec ravissement, mais sous le voile d’un inconnu.

Et voilà qu’il les interroge et qu’il leur parle. Hélas ! C’est pour constater douloureusement que la foi est presque morte en ces

cœurs fragiles. Ils rejetaient la promesse formelle du Sauveur et le témoignage des saintes femmes, qui avaient vu le Maître, et des apôtres qui, visitant le tombeau, l’avaient trouvé vide. Jésus pour eux n’est déjà plus le Dieu béni d’Israël, mais simplement un prophète : qui fuit vir propheta. Avec la foi qui chancelle, l’espérance sombre dans leurs âmes pusillanimes : Sperabamus... Nous avions espéré qu'il rétablirait le royaume de nos pères, mais voilà le troisième jour que les princes des prêtres l’ont mis à mort et qu’ils ont scellé la pierre de son sépulcre. Tout est bien fini...

Heureusement, ils conservaient un peu d’amour, au fond de leurs cœurs abattus, pour ce Maître qui avait été si bon et qui avait trouvé sur la croix une mort si douloureuse. Et ils parlaient de lui : Ipsi loquebantur ad invicern de his omnibus quæ acciderant... de Jesu Nazareno. (Luc., xxiv, 14.)

Avec une admirable condescendance, Jésus relève leur courage en leur expliquant tout ce que les Ecritures ont annoncé du Christ, depuis Moïse jusqu'à cette heure. Heureux ceux à qui Jésus découvre le trésor des Saints Livres ! Ils ne l’ont pas encore reconnu ; ils n’ont rien deviné encore de cet homme mystérieux et si savant qui leur parle ; mais déjà leurs esprits s’éclairent, la foi s’illumine, l’espérance revient, et, au fond de leur poitrine, la divine charité brûle leur cœur devenu tout ardent. Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum loqueretur in via , et aperiret nobis scripturas ?

Le Bon Pasteur a accompli son œuvre de miséricorde et de réconfort. 11 feint de se retirer. Et ipso se finxit longius ire. A ce seul geste du Sauveur, une détresse inexplicable envahit l’âme des deux disciples. Quoi donc ! Cette douce voix pleine de lumière et de flamme va-t-elle se taire et, se taisant, faire la nuit plus profonde, plus douloureuse ? Une prière suppliante dans laquelle se mêle la tendresse et l’inquiétude, la confiance et la crainte va retenir Jésus : Mane nobiscum, quoniam advesperascit et inclinata est jam dies.

Eternelle prière des soirs, dite pour la première fois un soir de printemps sur le chemin d’Emmaüs, au seuil d’une auberge, et répétée par toutes les âmes à tous les crépuscules et à tous les automnes de la vie, parmi tous les déclins... « Demeurez, doux Jésus, demeurez à jamais. »

Jésus cède à l’instante prière de ceux dont II s’est fait le compagnon et le consolateur. Il entre avec eux dans la bienheureuse auberge, vrai reposoir de son amour eucharistique. Il s’assied et mange en leur compagnie. Il n’est plus simplement un passant, 11 est leur hôte. Comme au Cénacle Je Jeudi-Saint, Il prend le pain, le bénit, le rompt, le leur offre. Les yeux s’ouvrent quand ils le mangent : ils le reconnaissent à la fraction du pain. Et parce que

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dans leur âme passe sa propre vie et qu’ils sont participants de sa divinité, consortes divinæ naturæ, les voilà prêts à l’apostolat, à la souffrance, au martyre. Ils ont compris pour toujours, la sublime leçon du Bon Pasteur : Nonne hæc oportuit pati Christum et ita intrare in gloriam suam ? (Luc., xxiv, 25.)

Déjà, chers Confrères, vous avez fait les applications qui viennent tout naturellement commenter le texte divin. Combien nous ressemblons souvent aux disciples d’Emmaüs attristés et découragés 1 En face des épreuves de la vie, des persécutions que subit l’Eglise, de ses défaites apparentes, du silence incompréhensible du Seigneur, la foi se trouble, l’espérance chancelle. Heureux sommes-nous encore si la flamme de l’amour ne s’éteint pas dans nos cœurs attiédis !... Mais le Bon Pasteur veille. Il vient, Il est là, Il est à nos côtés, Il est dans nos mains, Il descend dans nos poitrines... Et une aurore pleine de renouveau et de promesses succède à l’angoissant crépuscule... Quoniam advesperascit, mane nobiscum Domine.

O Pasteur plein de miséricorde et plein d’amour, Vous allez marcher avec nous dans le chemin, pendant cette procession triomphale que vos Prêtres bien-aimés Vous ont préparée avec tant de zèle. Ah ! daignez renouveler en chacune de nos âmes les grâces d’Emmaüs. Parlez-nous encore, ouvrez-nous les Ecritures, apprenez-nous à croire à votre présence cachée mais réelle dans l’Hostie, à espérer toujours en votre Cœur malgré toutes les vicissitudes de notre pèlerinage à travers la vallée des larmes ; mais surtout enflammez nos âmes sacerdotales de ce feu divin que Vous êtes venu allumer sur la terre et qui Vous embrase sans Vous consumer dans ce buisson ardent de votre Eucharistie. Demeurez à jamais avec nous. Demeurez dans ce Cénacle et faites-v régner de plus en plus cette divine charité qui est le caractère et le sceau de la Fraternité Sacerdotale. Demeurez avec nous jusqu’au dernier soir de notre vie, quoniam advesperascit et inclinatci est dies, jusqu’à l’aube de ce matin éternel où, les voiles du mystère se déchirant enfin, nous irons Vous voir, Vous chanter, Vous aimer, demeurer avec Vous et participer à votre Sacerdoce et à votre Sacrifice éternellement glorieux au Ciel. Amen. »

Ces paroles si élevées et si encourageantes avaient préparé les cœurs à la procession du Très Saint Sacrement qui fut pour Jésus un vrai triomphe de foi et d'amour. Elle se déroula au chant des hymnes liturgiques, à travers les allées ombragées, sur un chemin semé de fleurs, dessiné d’emblèmes eucharistiques, tels que l'Agneau immolé et l’Ostensoir rayonnant. La brise du soir agitait les drapeaux et les bannières pendant que le soleil

couchant faisait étinceler les ors des écussons symboliques. Les armes de Monseigneur — vraiment eucharistiques — avaient, on le comprend, une place d'honneur. Sur fond d’azur se détache le pélican qui nourrit ses petits de sa propre substance, avec la belle devise : Impendar et superimpendar.

Deux belles grandes inscriptions, en lettres blanches sur fond rouge, se détachaient : l’une, au sommet de la façade de la maison : Manete in dilectione mea ’ l’autre, sur la chapelle :

Docti sacris institutis Panem vinum in salutis Consecramus Hostiam.

Au reposoir monumental l’Hostie sainte rayonnait sur un trône de verdure, de lumières et de fleurs, sous un vaste dais de draperies rouges aux fleurs de lys d’or.

De retour au sanctuaire et après la triple bénédiction de Sa Grandeur, on chanta un cantique de circonstance avec ce refrain :

Divin Jésus, de la Nouvelle-France Daigne bénir le dévoué Prélat !

Par les ardeurs de sa croyance,

Fais triompher le bon combat!

Le dernier couplet semblait un écho de la touchante allocution qui avait ému tous les cœurs :

O divin Prêtre, en ce Cénacle,

Foyer vivant de charité,

Reste avec nous au Tabernacle Jusqu’à l’heureuse éternité.

Après la cérémonie, l’Evêque canadien nous entretint, avec une simplicité charmante, de Rome et du Saint-Père, des fêtes consistoriales que le Pape a présidées sans fatigue, et de la joie de son grand cœur en entendant le rapport de Sa Grandeur sur la piété et la foi de ses diocésains. Quand Pie X apprit de ses lèvres que chacun des fidèles, là-bas, communiait en moyenne tous les quinze jours et que les petits enfants étaient depuis longtemps à la communion fréquente et quotidienne, des larmes de joie coulèrent de ses yeux : « Mi fanno piangere ! Ils me font pleurer ! » s’exclama le très pieux Pontife.

Si M§r l’Evêque de Chicoutimi daigne emporter dans son catholique et heureux pays un bon souvenir de la Fête-Dieu 1914, comme il s’est plu aimablement à nous le répéter, qu’il soit béni et remercié pour avoir laissé dans nos âmes une si grande édification et au fond de nos cœurs une reconnaissance qui se traduira par des prières assidues’^pour le charitable Prélat, pour son cher troupeau et pour toute la Nouvelle-France.

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