CHRONIQUE ROMAINE
Juin 1914.
ome vient de revoir les grandes scènes d’un consistoire. A la date du 25 mai, Pie X créait treize nouveaux cardinaux, et proclamait le cardinal de Lisbonne, réservé in petto depuis le consistoire du 27 novembre 1911.
Le jeudi suivant, il leur imposait solennellement le chapeau cardinalice en consistoire public. La veille, en leur remettant la barrette, il avait prononcé une allocution sensationnelle, où il insistait avec une vigueur nouvelle sur le grand devoir des catholiques : arborer franchement et fièrement leur foi dans toutes les circonstances de leur vie, pratiquer leurs devoirs sans respect humain, sans hésitation ni diminution.
Parmi les nouveaux cardinaux, il y a un Français, Mgr Sevin, un canadien, Mgr Bégin, un espagnol, l’archevêque de Tolède; quatre allemands et autrichiens : les archevêques de Cologne, de Munich, de Vienne et de Budapesth. Un anglais, le cardinal Gasquet, président de la congrégation bénédictine, voit récompenser parla pourpre les éminents services qu’a rendus déjà sa science d’historien et d’exègète.
Les autres cardinaux sont italiens, à la tête d’importants diocèses,, comme Mgr délia Chiesa, archevêque de Bologne, ou rompus aux affaires de la Curie romaine, comme Mgr Serafini, assesseur du Saint office, MgrTecchi, assesseur de la Congrégation consistoriale, Mgr Lega, doyen des auditeurs de Rote, Mgr Giustini, secrétaire de la Congrégation des Sacrements.
Les choix du Pape ont été universellement applaudis. Cette importante promotion vient remplir les vides sensibles qu’avait produits dans le sacré Collège la mort récente de personnages aussi éminents que les défunts cardinaux Oreglia di San Stefano, Vives y Tuto, Rampolla del Tindaro, et Gennari.
2. — Ce Consistoire et les cérémonies de toute nature qui l’accompagnent et le suivent étaient à peine terminés, que l’attention était attirée sur des événements politiques de la première importance : les émeutes de l’Italie et les élections municipales de Rome.
Occasionnées par un conflit entre les manifestants et la police à Ancône, des grèves ont éclaté par toute la péninsule, prenant sur certains points, un sérieux caractère de gravité. A Rome, il y eut même quelques barricades. Dans les Marches et en Romagne, ce fut une vraie révolution : la République fut proclamée; les lignes de chemin fer furent sabotées, les fils télégraphiques et téléphoniques coupés. La foule s’en prit aussi aux églises ; plusieurs furent saccagées, et des prêtres malmenés. Depuis longtemps, ces régions sont travaillées par l’anticléricalisme ; et loin d’enrayer le mal, la politique libre-penseuse du gouvernement n’a pu que le rendre plus redoutable, notamment par
la prohibition du catéchisme et de l’enseignement religieux dans les écoles. Les peuples récoltent ce que sèment leurs maîtres.
Ces troubles n’ont pas été sans effet sur les élections qui les suivaient de tout près. A Rome, les partis plus ou moins alliés aux émeutiers, ont été battus à plate couture. Les socialistes qui avaient décidé de marcher seuls n’ont pas dépassé 3.600 voix. La liste de Nathan et des blocards, maîtres du Capitole depuis sept ans, a été mise en minorité avec une moyenne de 27.000 voix. La victoire a été complète pour la liste dite des « partis de l’ordre », formée de 20 catholiques et de 44 libéraux constitutionnels. Obéissant au mot d’ordre qu’ils avaient reçu de leurs organisations, 33.000 électeurs catholiques et modérés ont uni leurs votes pour expulser définitivement du Capitole les blocards et avant tout le juif Nathan, dont la présence à la Mairie de Rome était une honte mondiale. Cet insulteur public de la Papauté a été nommé commissaire de l’Italie à l’exposition de San Francisco ; l’accueil que lui préparent les catholiques américains montrera à ceux qui l’ont choisi que la tolérance des catholiques a des limites, comme celle des électeurs romains.
3. — C’est un autre triomphe du Saint-Siège que la signature du Concordat avec le royaume de Serbie.
Au traité de Bucarest, la Serbie s’est accrue de territoires peuplés d’un assez grand nombre de catholiques. Ces fidèles formaient l’archidiocèse d’Uskub, et en tant que sujets ottomans, ils bénéficiaient du protectorat de l’Autriche.
Le roi Pierre de Serbie a compris qu’il y avait un intérêt national à régulariser cette situation religieuse, et rompant avec les traditions un peu fanatiques de l’orthodoxie serbe, il n’a pas hésité à s’adresser directement au Saint-Siège. Il a montré qu’il voulait traiter avec le Pape en toute loyauté.
Les 22 articles du Concordat signé par son plénipotentiaire, M. Visnich, ambassadeur de Serbie à Paris, respectent pleinement le droit canonique en ce qui concerne la nomination des évêques par le Pape et celle des curés par les évêques, leur liberté dans le gouvernement des diocèses, l’enseignement religieux de la jeunesse catholique même dans les écoles de l’Etat, les mariages, même quand ils sont mixtes, la propriété ecclésiastique, etc.
En revanche, le Saint-Siège réorganise à fond la hiérarchie ecclésiastique en Serbie ; l’archevêché d’Uskub devient un évêché suffragant de Belgrade, dont le siège est érigé en archevêché dépendant directement du Saint-Siège.
L’autonomie du royaume de Serbie vis-à-vis de l’Autriche sur le terrain religieux est ainsi pleinement établie, et l’Eglise catholique reçoit dans le royaume de Serbie un traitement de choix auquel elle n’était plus habituée depuis que le schisme et l’islamisme avaient ruiné l’œuvre des premiers missionnaires et des saints évêques de cette région centrale de la péninsule balkanique.
Le Gérant : E. Derenne.