I. Is., XLII
LAMI DU PRETRE. l?$
V. Enfin, l'amitié suppose nécessairement des rapports d'intimité entre les amis. L'amour qui unit deux âmes établit nécessairement entre elles une société étroite, alors même que les amis seraient aussi éloignés l'un de l'autre que l'Orient l'est de l'Occident. La conviction que leurs volontés sont unies et que leur tendresse est réciproque, le sentiment intime des services qu'ils échangent entre eux et des gages d'affectueuse condescendance qu'ils se sont tant de fois donnés, le souvenir d'années nombreuses d'affection et de bonheur rend l'ami absent aussi présent pour son ami que s'il était à ses côtés et aussi visible pour lui que s'il était devant ses yeux. La distance qui les sépare, ils la comblent par un échange incessant de lettres et d'affectueux messages et ils savent que, malgré l'éloignement, leurs aspirations et leurs intérêts sont communs. Telle est la société que l'amitié sur la terre peut nouer entre deux cœurs d'hommes, même lorsque les amis sont à distance ; et ces liens sont d'autant plus tendres et d'autant plus vifs que les amis sont plus rapprochés. Dans une famille, tous les membres qui la composent ne sont pas en contact continuel, mais tous ont conscience qu'ils sont réunis sous le même toit et qu'ils n'ont tous ensemble qu'une seule volonté et un seul cœur. Mais l'amitié qui lie un prêtre à son Dieu surpasse toutes les amitiés de la terre et quant aux rapports personnels et quant à l'étroitesse des liens qui l'enlacent dans cette incomparable amitié. Nous pouvons nous approcher de lui à toute heure ; il ne nous parle pas, mais nous ne connaissons pas moins ses intentions et sa pensée. Il nous accueille toujours avec bienveillance lorsque nous venons à lui. Il nous écoute
•et il nous console en prêtant l'oreille à notre voix ; car c'est un puissant soulagement à la douleur que de pou - A-oir la décharger dans le cœur d'un ami quand même cet ami ne nous adresserait pas une parole. Nous savons que ses sympathies sont à nous, que nous sommes l'objet de ses divines préoccupations ; nous savons que pas une de nos paroles ne lui échappe et qu'il n'en perdra pas le souvenir et que, s'il se tait maintenant, le jour n'est pas éloigné où nous l'entendrons nous dire en personne : « Entrez dans la joie de votre Seigneur. »
Aucun prêtre donc n'est sans ami. Il a toujours à sa disposition un ami sur lequel il peut compter entière-' ment et toujours. Les autres amis nous blessent et nous font souvent éprouver des déconvenues. L'ami divin seul ne nous manque jamais. Mais nous n'apprécierons sa divine amitié que dans la mesure même où nous saurons sauvegarder la liberté de notre cœur de tout attachement humain mal équilibré. Nous lui devons notre cœur tout entier depuis l'heure même de notre ordination et, si nous nous maintenons dans ce parfait équilibre qui a pour centre de gravité l'amour de JÉSUS-CHRIST, nous trouverons que cette amitié divine seule nous suffit. C'est notre ardeur à rechercher les sympathies humaines qui affaiblit en nous le sentiment du divin amour. « Cupio dissolvi et esse cum CHRISTO », pouvait dire saint Paul. On cite des serviteurs de Dieu qui priaient Notre-Seigneur de s'arrêter dans les consolations qu'il leur prodiguait et qu'ils jugeaient trop abondantes pour leur pauvre cœur. Ils avaient rompu tous liens avec les créatures ceux qui priaient ainsi. Et dans la mesure même où nous met-
tons notre propre cœur en garde contre toutes les amitiés de la terre, qui sont pour le prêtre déplacées et absorbantes et qui, parce qu'elles parlent à nos sens et multiplient autour de nous leurs fascinations, dérobent si facilement à notre cœur des hommages auxquels seul a droit notre ami divin, dans la mesure même de notre détachement de la créature nous trouverons en lui le repos, la suavité et la satisfaction surabondante de nos désirs.
Si nous sommes faibles et si nous laissons notre cœur se répandre dans les amitiés de la terre, nous apprendrons bientôt à nos dépens qu'il n'y a pas pour nous de repos autre part que dans l'amitié de Dieu. Tout autre objet que Dieu est trop borné pour qu'une âme puisse s'y reposer sûrement, trop inconstant pour qu'elle puisse s'y confier, trop plein de lui-même pour qu'elle puisse y trouver place. Le prêtre qui s'appuie sur une amitié humaine, quelque sainte qu'elle soit, s'apercevra vite qu'au lieu du repos il a trouvé le trouble et au lieu de la consolation des anxiétés pénibles et sans cesse renaissantes. Quid enim milii est in cœlo et a te quid volui super terrain ? Déficit caro mea, et cor meum ; Deus cordis mei, et pars méà Deus in œternum (*).
Et que personne ne s'imagine que le prêtre qui a l'Ami divin pour seul ami n'aura au cœur ni chaleur, ni tendresse, qu'il négligera son troupeau et ceux qu'il aime et n'éprouvera aucune commisération pour les malheureux que le monde délaisse et oublie. Plus il est uni à son Maître, plus il reproduit en lui ses traits