‹ Le sacrement de l'orde d'après le pontifical romainChapitre 2 sur 8 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

A toutes les époques de l’histoire, chez les peuples les plus civilisés comme chez les plus sauvages, on rencontre un être auguste et qui ne ressemble pas aux autres hommes. Il est partout l’objet de la crainte ou du respect. S’il n’est pas le chef de la nation, il n’est pas moins honoré que ce chef lui-même, qui tremble souvent devant lui. Dans les grandes calamités publiques, quand le peuple est soudain frappé par quelque fléau, lorsqu’il entreprend une guerre et va se jeter sur l’ennemi, c’est vers ce personnage mystérieux que tous les yeux.se tournent : c’est lui que l’on consulte, c’est lui que l’on écoute. Il est le trait d’union visible entre la terre et le ciel. C’est le Prêtre.

On a pu dire avec raison que le premier homme a été le premier prêtre, et il est certain qu’Adam a été le pontife chargé d’offrir à Dieu l’hommage de toute cette nature superbe qui était incapable, avant lui, de faire monter vers son Créateur le cri intelligent de l’action de grâces et de la prière.

Le Péché a changé le caractère de cette prêtrise originelle. La nécessité de l’Expiation s’impose dès lors à l’humanité pécheresse, et voici l’ère des sacrifices qui commence, pour ne s’achever que dans l’éternité.

Mais ces sacrifices, qui les offrira ?

Ce sera, tout d’abord, le chef de la famille antique, au milieu de ce petit peuple dont il est à la fois le pontife et le roi. Et il est permis de croire que c’est également ce pa-

triarche qui, comme un véritable catéchiste, enseignait à tous les siens les traditions primitives et les grandes vérités qui soutiennent le monde.

Cet ordre de choses dure jusqu’à Moïse ; mais les temps sont venus de créer en Israël un sacerdoce indépendant et « professionnel » . Le peuple hébreu, qui sera tout à l’heure un grand peuple, a besoin désormais d’un corps de prêtres définitivement constitué. Moïse y a pensé (après Dieu), et il institue du même coup le Culte et le Sacerdoce.

Parmi les douze tribus, il en est une qui est exclusivement investie de l’administration du culte sacré ; mais, dans le sein de cette tribu, une seule famille, celle d’Aaron, est appelée au sacerdoce, et c’est au chef de cette famille, de premier né en premier né, qu’appartiendra le souverain pontificat à travers tous les siècles. Rien ne semble mieux ordonné.

Ce fut un jour solennel entre tous, dans l'histoire d’Israël, que celui où l’on inaugura ce sacerdoce. Sur la tête d’Aaron l’huile sainte coula ; mais le sang des victimes ruissela plus abondamment, et ce fut là le type de ces effusions sanglantes qui devaient durer autant que l’ancienne loi elle-même. Un jeune taureau et deux béliers furent liturgiquement immolés ; Aaron et ses fils furent aspergés de leur sang et mangèrent une portion de l’une des victimes. Je n’ose pas dire qu’ils communièrent : car nous sommes encore bien loin de la divine Eucharistie, et n’avons ici que sa figure.

Quoi qu’il en soit, le Sacerdoce « était ».

Le Prêtre est à la fois chargé, en Israël, de ces deux augustes fonctions : il enseigne et il sacrifie.

Ce qu il enseigne, c'est la Loi, c'est le Décalogue, c'est toute cette révélation mosaïque en laquelle se sont condensées et fondues les révélations primitives. En un mot, c’est la Vérité.

Mais il nous apparaît surtout les mains armées du couteau sacré et toutes rouges de sang; il nous apparaît comme sacrificateur. L’ancien culte n’est qu’une suite ininterrompue d’immolations et d’holocaustes, et il est trop vrai que le Temple devait exhaler sans cesse une odeur de sang et de chair brûlée. Les esprits médiocres seront les seuls à s’en scandaliser. Toutes ces bêtes tuées, tous ces sacrifices ont un sens très élevé et sur lequel un véritable philosophe ne pourrait se tromper. L’homme (non seulement à Jérusalem, mais chez tous les peuples), l’homme se sent partout coupable d’un crime originel et éprouve partout le besoin très profond d’une Expiation qui soit efficace ou, pour mieux dire, d’un Expiateur qui soit innocent. Sachant qu’il est souillé et ne pouvant s'offrir lui-même, il offre en sa place la vie innocente des animaux. Et c’est à quoi il s’obstinera jusqu’à ce que la véritable Hostie fasse disparaître ces grossières et barbares offrandes, jusqu'à ce qu’on entende un jour dans le ciel la voix de Dieu criant : « Que tous vos sacrifices prenu nent fin. Voici que je vous envoie la grande Victime, l’Ex- « piateur universel, mon Verbe, mon Fils. »

Le prêtre juif est, en vérité, une très belle cl très noble figure. Il offre le « Sacrifice pour le péché », l’Holocauste et le « Sacrifice d’actions de grâces », et ce sont là, en effet, les trois sacrifices sanglants qui sont consommés tous les jours par les légitimes successeurs d’Aaron dans l’enceinte de ce

temple de Jérusalem qui domine de si haut tous les empires et toutes les religions antiques.

Dans le « Sacrifice pour le péché », c’est l’effusion du sang qui est l’élément principal de toute la fonction liturgique, et c’est l’idée de l'Expiation qui absorbe ici toutes les autres. Dans l’« Holocauste», c’est la combustion qui est le rite capital, et c’est l’idée de l’Abandon à Dieu qui se cache sous ce brutal symbole. Dans l’Action de grâces enfin, c’est à la manducation qu’il convient.d’attribuer le plus d’importance, et c’est l’idée de la Communion avec Dieu qui est, en quelque manière, l’âme de ce troisième et dernier sacrifice. Toutes ces choses sont belles pour qui sait les comprendre, et l’Église en donne volontiers l’intelligence à tous ses fils.

Mais enfin ce sont là de beaux symboles plutôt que de belles réalités.

Le Prêtre catholique, mille et mille fois plus grand que le prêtre hébreu, n’a pas, comme lui, les mains ensanglantées par ces tueries de bêtes innocentes. Entre ses doigts très purs et qui ne versent jamais le sang, il offre à Dieu l’Hostie qui a remplacé l’insuffisance de tous les sacrifices antiques ; il lui offre cet Expiateur universel qui a mis un terme à toutes les autres expiations. Il ne s’asseoit pas à une table banale pour manger les chairs à moitié saignantes d’animaux tout à l’heure égorgés ; mais il se nourrit de Dieu lui-même, très humblement caché sous les nobles espèces du pain et du vin, et c’est ce même aliment, c’est cet aliment divin qu’il distribue aux fidèles.

La nouvelle loi, comme on le voit, continue partout l’ancienne, mais à la façon d’un astre qui prendrait la place d’un flambeau.

L'INSTITUTION DU SACREMENT DE L’ORDRE Tableau de Nicolas Poussin, dans la suite de ses Sept sacrement». — Dix-septième siècle.

Nous avons cru qu’il était utile de rappeler ces vérités à ceux de nos frères qui les ont peut-être oubliées, et nous les prions de considérer ces quelques pages comme une simple Introduction à cet incomparable chapitre du Pontifical romain qui a pour objet le Sacrement de l’Ordre et dont nous allons tenter l’analyse.

Puisse l’éclatante et profonde beauté de ce texte liturgique donner du sursum à tous les entendements comme à tous les cœurs ; puisse-t-elle, en ces temps difficiles, accroître parmi nous le respect et l’amour pour le Prêtre catholique qui (comme l’a dit un évêque contemporain )« est véritablement l’homme des âmes ; qui les introduit dans l'Église par le Baptême, qui les purifie dans le sacrement de la Pénitence, qui les unit à Dieu dans celui de l’Eucharistie, qui les dirige vers le ciel et ne les abandonne enfin que quand il a déposé leurs corps dans la terre bénie du cimetière et leurs âmes dans le sein miséricordieux du Seigneur ! »

L'INSTITUTION DE L’EUCHARISTIE La principale fonction du prôtre est d’offrir le S&mt Sacrifice eucharistique. Fresque d’IIipp. Flandrin, église S.-Séverin, à Paris.

LE

SACREMENT DE L’ORDRE

Nous sommes dans la nef d’une grande cathédrale, deux ou trois jours avant Noël. A travers les vitraux, le jour commence à transluire ; dans la vaste église les cierges brillent. La nef présente un aspect inaccoutumé. De longs bancs sont dressés le long des portiques, sur plusieurs rangs, perpendiculairement au sanctuaire et à l’autel. Au milieu, un grand espace vide. Le silence est absolu, bien qu’il y ait déjà dans les bas côtés une foule considérable ; mais ce sont les familles des jeunes ordinands, et rien ne saurait égaler le recueillement de ces âmes.

Une longue procession, plus belle que toutes les théories antiques," se met alors en marche sous les voûtes. Ils vont deux par deux, les ordinands; ils vont, les yeux baissés, graves et joyeux tout ensemble, et tenant en main un cierge allumé. En tête s’avancent ces tout jeunes gens qui vont être bientôt admis à la tonsure ; puis ceux qui vont recevoir les ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat, et enfin, précédant immédiatement l’Évêque, ces diacres qui, dans quelques heures, seront des prêtres. Le Veni Creator , qui est léchant triomphal de ce jour de victoire, éclate sur toutes ces lèvres. Ils entrent dans

la nef et s’arrêtent à la place qui leur a été désignée. L’Evêque cependant s'est revêtu des habits pontificaux et se dirige vers l’autel. La Messe commence.

C’est la Messe qui est en effet le cadre de tout ce rite, et il convient de ne pas l'oublier, si l'on veut comprendre le développement et l’esprit de cette fonction, qui est la plus auguste peut-être de toute la liturgie.

Puis, il faut se représenter dans cette nef ces groupes distincts, ces groupes vivants, que forment les futurs tonsurés ; les futurs ostiarii, lec tores, exorcistæ et acolythi; les sousdiacres, et ces diacres enfin sur le front et sur l’ànie desquels le Sacerdoce va descendre.

Le Kyrie est achevé, et voici que la voix claire de l’Archidiacre se fait entendre : « Qu’ils s’approchent, ceux qui doivent être ordonnés. » C’est le début solennel de cette grande « action » liturgique qui va durer plusieurs heures.

Nous voudrions figurer ici, en quelques tableaux facilement intelligibles, les scènes principales d‘un drame si peu connu, et c’est à quoi nous allons nous efforcer. Ces adolescents dont on va faire des clercs se présentent les premiers devant l’Evêque, qui est armé de ciseaux et va couper à chacun

d’eux quelques cheveux « sur le devant et le derrière de la tête, à droite et à gauche, et enfin sur le sommet ». Cette tonsure, qui distingue les Clercs au milieu de tous les autres hommes, était jadis appelée du nom de corona , et les clercs s’appelaient les « couronnés». De même que, par dédain, les anciens regardaient les esclaves « comme une autre espèce d’hommes», alterum hominum genus ; de même, par respect, les catholiques saluent dans les clercs comme une espèce supérieure du genre humain. Mais enfin les coups des ciseaux épiscopaux sont donnés, la tonsure est faite, nos jeunes gens sont clercs, et l’Evêque est maintenant en présence de ces quatre groupes dont les fonctions, dont les noms mêmes ne sont plus compris des catholiques de notre temps.

Durant les premiers siècles de l’Église, c’était une fonction auguste et nullement servile que d’ouvrir au matin et de fermer le soir les portes de la basilique, et, plus tard, quand commença l’usage des cloches, d’avertir par leur son les fidèles de l’heure du saint office. L’Église ne renonce pas aisément à ses formules sacrées, et, bien que les « portiers » n’aient plus aujourd’hui la même importance qu’autrefois, elle ne supprime pas, elle ne supprimera jamais son rite de l’ordination des osliarii. A chacun d’eux l’Évêque présente les clefs de l’église, qu’ils touchent gravement de la main droite ; puis l’Archidiacre leur fait ouvrir et fermer les portes du temple, et sonner une cloche. Les voilà investis de leur charge nouvelle : ils font place aux lectores .

Ce n’est ni le livre des Épîtres, ni celui des Évangiles que l’on fait alors toucher de la main droite aux lectores, à ces jeunes clercs qui sont à genoux devant le Pontife. Ils n’aspirent point à un si grand honneur. On leur offre simplement le Lectionnaire, qu’ils auront désormais le droit déliré publi-

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