ACTE I
LOUISE
Enfin, c'est heureux. Dis donc, maman, devine ce que la fille est en train de faire?
MADAME JOURDEUIL, sans regarder
Quoi donc ! une omelette ?. . .
LOUISE
Ah! bien oui, une omelette! fi donc!.:, une crème...
MADAME JOURDEUIL
Une crème? oh! oh I
LOUISE
Et une vraie, je t'en réponds. Flaire-moi cela, hein? quel parfum!
MADAME JOURDEUIL
Exquis. (Retournant son registre.) Je pose quatre. Je pose...
LOUISE
C'est Henri qui va être étonné! Lui qui dit toujours : «Pour les crèmes, il n'y a que maman. » Vo^'ons, est-ce que tu as jamais rien fait d'aussi pur?,..
Moi? jamais... Et je retiens deux.
LOUISE, éclatant de rire
Encore!... Mais, maman, il y a une heure que tu retiens deux; tu ne peux pourtant pas retenir deux comme cela toute la vie.
MADAME JOURDEUIL
Allons, allons, fillette, laisse-moi faire mes comptes. Tu ne songes pas que c'est le trente-et-un aujourd'hui, petite malheureuse.
• ^Madame Jourdeuil, Louise.
LOUISE
Mais si, j'y songe ; j'y songe même plus que toi que c'est le trente-et-un... le trente-et-un juillet.
MADAME JOURDEUIL
Ah! mon Dieu! quoi donc? Tu me fais peur... est-ce que nous avions quelque chose à payer? Pourtant mon cahier d'échéances...
LOUISE
Mais non... mais non... il ne s'agit point d'échéances. Est-ce que l'on fait de belles crèmes dans ce goùt-làen l'honneur des jours d'échéance... Voyons, trente-etun juillet, cette date ne te dit rien?
MADAME JOURDEUII.
Trente-et-un juillet...
LOUISE
Il y a aujourd'hui six ans, Henri arrivait à Venise...
MADAME JOURDEUIL, tressaillant Ah!
LOUISE
... Tombait à la mer en débarquant, et sans Pierre Franqueyrol...
MADAME JOURDEUIL
C'est vrai, pourtant... C'était dans le mois de juillet. Brrr! ... quel souvenir I
LOUISE
Hein! c'est un anniversaire qui compte, celui-là... Et comme ça tombe bien... juste un jeudi, le jour d'Henri... Aussi je me suis distinguée, va! pour le dîner... Une crème, des croquettes, puis au dessert une surprise... oh! mais une surprise!