ACTE I
MADAME JOURDEUIL, rêveuse
Six ans!... Dire que sans ce brave Pierre, il y a six ans que je ne verrais plus mon fils.
LOUISE
C'est égal î En voilà un, ce Pierre Franquejrol; s'il passe jamais par ici, c'est lui qui en aura une crème... Celle-ci ? . . . oh ! celle-ci n'est rien à côté • .
MADAME JOURDEUIL
Bah! qu'est-ce que tu veux qu'il vienne faire chez nous, cet enragé-là? Il est toujours en mer, toujours en voyage. Il ne pourrait pas amener son bateau à Viiled'Avray. (Reprenant son registre.) Je crois bien que nous ne le connaîtrons jamais.
LOUISE
Singulier ami, tout de même, qu'un ami comme celui-là. On en parle tous les jours, on lui écrit, on l'adore, et on ne l'a jamais vu. C'est-à-dire que si M. Pierre venait à Paris, nous pourrions nous trouver dans la même rue, dans le même omnibus, sans nous en douter.
MADAME JOURDEUIL, distraite
Mon Dieu, oui.
LOUISE
J'ai souvent songé à cela. Bien souvent dans la rue, en passant à côté d'un monsieur, il m'est arrivé de me dire : Pourtant, si c'était lui!... et tout de suite le cœur me battait... Est-ce que cela ne t'est jamais arrivé à toi, dis maman?dis?... dis?... ••
MADAME JOUEDEUIL, dans son gros livre
Oh! je t'en supplie, ma petite enfant, laisse-moi finir ; ton frère va arriver, et tu sais que je tiens à ce qu'il trouve toujours tous nos comptes bien en règle.
• Louise, madame Jourdeuil.
•' Madame Jourdeuil, Louise.
LOUISE
Ah ça! mais... Il y en avait donc bien long, cette fois-ci ? (Elle va poser la crème sur la table et revient vers sa mère.) Voyons, expliquez-vous, monsieur le Ministre des finances, et tâchez de répondre aux in... aux inter... oui, c'est cela... aux interpellations de la Chambre.
MADAME JOURDEUTL
Tu ris, toi... tu es bien heureuse...
LOUISE
Mais non, maman, je ne ris pas... Je parle comme le journal de papa, un journal qui ne rit jamais... (S'ap-
puyant sur le dossier du Inuleuil.) Fais-voir Un peu ce vilain