ACTE PREMIER
rendre ses comptes aux héritiers de notre défunt maître, qui ne la garderont pas, c’est plus que certain.
BÉZUCHON. •
Que dis-tu ?
COLOMBE
Us ne peuvent pas la sentir.
BÉZUCHON.
Mais le père Bérillot n’a pu oublier dans son testament . l’orpheline qu’il avait recueillie jadis et qu’il aimait tant!
COLOMBE
Son testament! Il n’a pas eu la licence de le faire, ce pauvre cher homme!... Un cri... un rien... et tout a été dit!...
BÉZUCHON, arec chagrin.
Angèle ! cette douce et chère créature se trouverait tout à coup seule, sans ressources, sans asile?... Oh! ce serait affreux !...
COLOMBE
Si c’était comme ça... faudrait la prendre, vous monsieur Bézuchon.
Moi?... hélas, ma pauvre petite Colombe, ce n’est pas possible.
COLOMBE
Pourquoi ?
BÉZUCHON.
Parce que je suis encore trop jeune... et trop pauvre. (Se rapprochant.) Mais voyons... voyons?... Ces héritiers?... combien sont-ils en tout ?
COLOMBE
Sept.
BÉZUCHON.
Eh bien ?... est-ce que, dans le nombre, il ne se trouverait pas une bonne âme, par hasard?
COLOMBE
J’en ai peur !... depuis que cette nuée de cousins a crevé sur la ferme, j’ai appris à les connaître... et je m’en méfie... (En conBJenco.) Enjre nous, c’est tous des vilaines gens et qui no me semblent pas bien francs du collier !... Tenez, prenonsles les uns après les autres...
BÉZUCHON, prenant son calepin.
C’est ça, et nous rayerons à mesure ceux sur lesquels il ne faudra pas compter pour assurer le sort de notre pauvre Angèle.
COLOMBE
D’abord, il y a monsieur Lanternois, le greffier delà justice de paix à Orléans, faut pas déjà compter sur celui-là.
BÉZUCHON.
Pourquoi?
• COLOMBE
Parce que je l’ai entendu jaser. C’était l'autre soir, comme j’étais en train d’arranger la litière de nos bêtes, monsieur et madame Lanternois, qui se promenaient par là, se sont justement arrêtés sous les fenêtres de l’étable. Ils causaient ! j’ai écouté.
BÉZt’CUON.
Et qu’as-tu entendu ?
COLOMBE
« Enfin! que disait comme ça monsieur Lanternois en se frottant les mains, je vais donc pouvoir quitter ma sale hara-
3 ue, et occuper dans le monde la place qui m’est due. »« Rçfin isait madame Lanternois de son côté, je vais donc avoir des diamants comme madame la sous-prefète et rouler carrosse à mon tour. Je veux » ci, disait l’un ; je veux çà, disait l’autre, et patati et patata; en dix minutes, ils avaient déjà tout mangé: voyez-vous, ceux-là n’en auront jamais assez pour eux.
BÉZUCHON.
Rayons les Lanternois, et à un autre.
COLOMBE
Eh bien, faut pas compter non plus sur monsieur Charançon, le marchand de bestiaux, oar une raison toute simple; c’est que, tou,t riche qu’il est, il a laissé partir son garçon, plutôt uue de lui acheter un homme... même que le petit a été tué en Crimée.
Rayons le Charançon.
COLOMBE
Pendant que vous y êtes, rayez aussi monsieur Bonami, percepteur des contributions à Epinal. Il ne donnerait pas un sou à un pauvre.
BÉZUCHON.
Rayons monsieur Bonami.
COLOMBE
Maintenant, il y a le brigadier aux spahis, monsieur Nini Princarrot dit Mustapha, un grand diable qui ne connaît que l’absinthe et le billard.
BÉZUCHON.
Angèle ne pourrait accepter aide et protection d’une pareille pratique, rayons le .Mustapha!
COLOMBE
Il y a encore monsieur Arsène Sourisset, un Parisien.