HO.MÈRE
Ilélas I qu'espères-tu ? D'une main ennemie, Le temps inexorable a glacé mon génie ; L'âge a détruit ma force et son poison mortel A frappé mes esprits d'un sommeil éternel. Homère ne vit plus qu'au sein de ses ouvrages. S'ils ont bravé des ans les funestes outrages, Interroge mes vers...
LE SAGE
Tes vers chéris des Djeux, O fortuné veillard ! sont immortels comme eux. Gravés avec ton nom au temple de .Mémoire, A l'envie elle-même ont imposé leur gloire. Leur lustre impérissable a subjugué le temps. Mais l'erreur des mortels empoisonna tes chants. L"un y prit des combats les fureurs inhumaines (i), L'autre y trouva des droits pour nous forger des chaînes(2)
(i) Alexandre.
(2) Pisistrate.
Kt la foule des Dieux, dont tes vers sont remplis, Du vulgaire stupide cjrara les esprits.
Daigne de tes leçons m'expliquer le mystère.
IIO.MICRt:
Des frivoles humains voilà le caractère :
Dociles au mensonge et sourds i\ la raison.
11 n'est rien qui. pour eux. ne se change en poison.
Cette'loule de Dieux dont je peins les querelles,
Les haines, les combats, les blessures cruelles,
Aurais-je dû le dire? elle habite nos cœurs.
Ce sont nos passions, nos vices, nos erreurs.
Jupiter, ou s'il est un nom plus digne encore,
De l'Ktre tout-puissant est le nom que j'adore.
Il était de tout temps ; avant tout. Dans ses mains
Il tient la paix, la guerre et le sort des humains.
Il dispense à son gré les talents et la gloire.
Ennemi des combats, s'il donne la victoire,
Son œil compatissant, sensible à nos malheurs.
S'ouvre sur les vaincus comme sur les vainqueurs.
\'oilà mes sentiments. Et si, dans mes ouvrages,
A d'autres Déités je rendis des hommages,
Si ma main leur dressa de fragiles autels.
C'est que, pour les instruire, il faut plaire aux mortels.
Qui ne voit que Vénus est la vaine mollesse,
Junon le fol orgueil et Pallas la sagesse;
Que -Mars, ce monstre avide et de sang et de pleurs.
Des conquérants altiers nous montre les fureurs ;
Que Pluton, Xémésis, les (ièrcs Euménides,
Et le Tartare affreux, ce séjour des perfides.
Sont des noms inventés pour le charme des vers,
L'amusement des bons, et l'effroi des pervers?
LE SAGE
On excuse tes Dieux; mais tes héros sauvages, Comment ne pas haïr leurs féroces courages ? Achille n'est-il pas trop prompt et trop fougueux ? Agamemnon trop fier, trop dur, trop orgueilleux ? Et la cause, surtout, d'une guerre fatale, Hélène, cet objet de honte et de scandale. Osas-tu la chanter ?. . .
IIO.MÈRE
Oui sans doute ; et je crois Qu'Hélène n'était pas indigne de mon choix. Sa beauté, ses malheurs, son extrême jeunesse, Mais surtout ses remords excusent sa faiblesse. Elle fait pardonner par ses touchants appâts, Des Troj'ens et des Grecs les funestes débats. Achille, je l'avoue, est superbe et sauvage ; -Mais au lieu d'un guerrier devais-je peindre un sage ? Atride de l'orgueil suit les fiers mouvements ; Mais il rougit bientôt de ses égarements ; 11 se combat lui-même, et sa défaite auguste Le rend plus vertueux, plus modeste et plus juste. Ainsi j'appris à mettre un frein aux passions ; A craindre la discorde et les divisions ; C'était pour l'avenir que je voulais écrire. A peine la raison eut sur moi quelque empire Que je vis qu'à moi seul je n'appartenais pas ; Puissant, j'aurais voulu réformer les Etats ; Mais pauvre et sans crédit, l'entreprise était vainc. Le Parnasse m'offrait une palme certaine : Je voyais des vertus le chantre harmonieux,
Le Poète, honoré presque à l'égal des Dieux. J'entrai dans la carrière, et je dus à ma lyre, En captivant les cœurs, le droit de les instruire. La Grèce, cependant, rebelle à mes accents, Ferma longtemps l'oreille et le cœur à mes chants. Sans pitié pour mes maux, mon ingrate patrie Aux horreurs du besoin abandonna ma vie. Privé du jour, errant de déserts en déserts, A quelques villageois je récitais mes vers; Et les tristes honneurs du malheureux Homère Se bornaient au secours qu'on offre à la misère. Mais ce moment de peine et de calamité N'était qu'un jour perdu pour l'immortalité.
LE VIEILLARD
0 ciel! qu'ai-je entendu? Quoi! La Grèce coupable
Eut pour vous, à ce point, cruelle, impitoyable?
Elle permit qu'Homère, errant, abandonné,
Terminât sans appui son sort infortuné ?
Voilà le cœur de l'homme : il ne voit le génie
Qu'avec indifférence, ou dévoré d'envie.
Le sage méconnu, persécuté, haï
Des hommes et du sort également trahi,
De malheurs en malheurs traine sa vie entière.
Seulement quand la mort vient» fermer sa paupière,
Quand il dort insensible au foûg du monument,
Alors chacun rougit de son aveuglement;
Chacun éclate en pleurs, en regrets inutiles
Et sur le marbre froid sème des fleurs stériles :
C'est lorsqu'ils ne sont plus qu'on plaintles malheureux.
Ne verra-t-on jamais un peuple généreux
- ^6 - Qui protège les arts? qui sente leur empire >
LE SAGE
Écoutez seulement ce que le ciel m'inspire: Aux rives du couchant et sous un ciel serein Est un peuple éclairé, sage, vaillant, humain. Inspiré du génie et favori des Grâces, Dont la gloire et l'amour suivent partout les traces; Un peuple des beaux-arts généreux protecteur, Qui, par de justes lois, honore le malheur. Naguère dans son sein on vit paraître un sage (i), Qui, déplorant du sort l'inconstance et l'outrage, Par des soins assidus et d'utiles secours, Sut tirer du néant les muets et les sourds. De nos arts, de nos lois parvint à les instruire; Leur apprit à penser, à s'exprimer, à lire ! Un autre, aussi jaloux de soulager nos maux, Aux aveugles daigna consacrer ses travaux, Éclaira leur raison, et, dans leurs mains savantes, Sut remplacer des yeux les clartés bienfaisantes. Lui seul, de votre tîls pourra guider les pas, Je vous transporterai dans ces heureux climats Au milieu de ce peuple et tendre et magnanime. Mais, d'abord, à vos yeux, le zèle qui m'anime Veut offrir un tableau, sublime, intéressant, Où règne des vertus l'accord le plus touchant : Tel qu'il est à Paris, en cet instant peut-être.
(On entend une symphonie. )
Quels sons harmonieux (i; L'abbt d;; L'Épce.
LE VIEILLARD
Lt: SAGE
Vois, qui les a fait naitre, Des aveugles! regarde, admire les travaux.
(A un signe Ju SJgc, le fond s'est ouvert et n'a laissé paraître qu'une g..<!C derrière laquelle sont groupés les aveugles-travailleurs.)
LE SAGE
\'ois CCS heureux époux, par des moyens nouveaux, De leurs enfants chéris instruire la jeunesse, Les former aux talents ainsi qu'à la sagesse. Tandis que ces mortels, privés de la clarté, -Mais savants dans cet art en Europe inventé, Tracent de l'imprimeur l'écriture mobile, D'autres, mêlant ici l'agréable à l'utile, Égayant leurs travaux par debrillants concerts, Ou confondent leurs voix ou modulent des airs. Là, cette jeune fàlle^ heureuse, en sa misère, D'épancher ses douleurs dans le sein de sa mère , Lui peint dans ses écrits ses tendres sentiments. Plusieurs sont occupés de travaux différents ; Mais tous, dans leurs loisirs, cultivent l'harmonie. La musique adoucit les peines de leur vie, Soulage leurs ennuis et remplit dans leur cœur Le vide ténébreux qu'a creusé le malheur. La leur ravir serait leur ravir l'existence. Ecoute les accents de leur reconnaissance ; Après, dans ces déserts, je ne te retiens plus : Pars ; et puisse ton fils égaler leurs vertus.
U.NE voix SEULE
O vous dont le cœur est sensible, Venez, contemplez nos travaux.
Voyez, au milieu de nos maux, Ce que l'étude rend possible!
Tantôt le champêtre hautbois Unit à nos accents sa douce mélodie; Tantôt le violon, se mêlant à nos voix, Y joint sa superbe harmonie.
Mais le présent le plus flatteur Que nous fassent les Dieux, c'est une voix flexible ; A ses accords touchants, il n'est rien d'impossible, Elle va toujours droit au cœur.
Soit quelle chante les alarmes, Soit qu'elle chante les loisirs, Elle force à verser des larmes Ou fait partager nos plaisirs.
l'exfant aveugle Remplis mes souhaits, ô mon père !
Conduis-moi dans ces lieux charmants, Bientôt je pourrai, je l'espère, Mêler ma voix à ces accents.
Mais le seul bonheur où j'aspire, En m'instruisant dans ce séjour, Hélas ! c'est de pouvoir t'écrire Pour toi jusqu'où va mon amour.
CHa::L"R l I.XAL
Chantons en ce jour d'allégresse, Chantons le peuple généreux Que notre malheur intéresse.
Qui protège notre faiblesse, Et nous donne un azyle heureux.
'^Lc tableau magique disparaît.)