CRISPIN RIVAL DE SON MAITRE
son modèle espagnol, comme il l'avait loyalement fait pour les pièces précédentes.
Mais c'est bien à l'école des Espagnols qu'il avait appris l'art de mêler ou de démêler une action avec celte prestesse et cette vraisemblance. Les entrées de Valère et celle d'Orgon, qui donnent à l'action des secousses si gaies, sont motivées avec un naturel parfait. La Branche renoue la trame demi-rompue de ses fourberies avec une dextérité supérieure à celle de Scapin. Lesage semble même prendre plaisir à mettre ici nœuds sur nœuds, comme pour faire admirer son adresse à les dénouer. Qu'il file le dialogue ou qu'il le heurte, tout est en scène^ comme on dit au théâtre; Qu'on relise par exemple ce bout de dialogue :
Crispin,,,, As-tu arrêté des chevaux pour cette nuit ? — La Branche [regardant dans Véloignement), Oui. — Crispin, Bon!... Je suis d'avis que nous prenions le chemin de Flandre. — La Branche [regardant toujours au loin et avec distraction). Le chemin de Flandre?... Oui, c'est fort bien raisonné. J'opine aussi pour le chemin de Flandre. — Crispin, Que regardes-tu donc avec tant d'attention ? — La Branche (de même). Je regarde.... Oui.... Non.... Ventrebleu! seraitce lui.' — Crispin. Qui, lui? — La Branche [de même). Hélas! voilà toute sa fignre. — Crispin, La fignre de qui? — La Branche [de même). Crispin, mon pauvre Crispin! c'est M. Orgon. — Crispin. Le père de Damis? — La Branche. Lui-même. — Crispin. Le maudit vieillard ! — La Branche. Je crois que tous les diables sont déchaînés contre la dot.
Nous ne connaissons rien dans les modèles espagnols de Lesage, dans Calderon lui-même, le roi de
rintrigue, qui fasse sentir plus vivement que Tacte unique de Crispât rival le plaisir spécial qu'on goûte au thêiltre à voir une action dextrement emmêlée et dêuièlée. En France, pour trouver autant de brio, autant d' ^^ industrie », comme disait un autre admirateur du thêdti'^ espagnol, qui est le grand Corneille, il faudra attendre Favènement de ce fameux Figan.> que Crispin annonce d'ailleurs par son esprit et par Temploi qu*il en fait, en face des puissances. Quelle audace déjà dans ses sarcasmes à Tadresse de la justice qui « est une si belle chose qu*on ne saurait trop Tacheter », et qui blanchit et relâche les coquins à la prière d'une « bonne amie » I Et que de traits mordants conti'e cette société où se voient de petits scélérats qui « ne se font point un scrupule de la pluralité des dots » ; où le comble des duretés est ce « qu*un petit maître n'oserait dire à une femme de robe » ; et où les coquins se gardent les uns aux autres « une fidélité plus exacte que les honnêtes gens » î Quelle ambition déjà chez ce Crispin î et quelle haute idée il a de ses moyens de l'assouvir î « Que je suis las d'èti"v valet! » s'écrie-t-il dès le début, et aussitôt nous voilà loin des vulgaires picaii>s de Mendoza. Ce qu'il veut escroquer, ce n'est rien moins qu'une position sociale avec la considération y relative : « Ahî Crispin, c'est ta faute! Tu as toujours donné dans la bagatelle; tu devrais présentement briller dans la finance... Avec l'esprit que j'ai , morbleu ! j'aurais déjà fait plus d'une banqueroute. > Mais patience! nous allons
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retrouver Crispin sous les chamarrures de Turcaret. Ainsi Lesage s'était élevé du coup à la grande satire de mœurs, en s'afiranchissant, au théâtre, de ses modèles étrangers : pour oser Turcaret^ il n'en aura plus d'autres que Molière et la vie. N'oublions pas cependant sa docilité à prendre conseil du parterre. Ce dernier, avant d'applaudir « le grand comique, critique et plein de finesse » de Crispin rival ^ avait fait deux fois échec aux autres adaptations espagnoles de son auteur, qu'il trouvait trop embrouillées et surtout trop éloignées de nos mœurs. Lesage se le tiendra pour dit, et son Turcaret échappera si bien à ce double reproche qu'il en essuiera de tout contraires, et beaucoup moins fondés d'ailleurs. Outre cette heureuse docilité aux leçons du parterre, nous relevons à cette époque, c'est-à-dire à la veille même de sa plus grande audace littéraire, une preuve notable de sa prudence dans la conduite de son esprit. Ses pièces en cinq actes avaient échoué, et seul son acte de Crispin rival avait réussi ; aussitôt, comme s'il se fût défié des longs ouvrages dramatiques, il présente coup sur coup deux comédies en un acte. La première, qu'il baptise les Étrennes, voulant la faire jouer le 1*^ janvier 1708, est refusée par les comédiens. Heureux refus ! puisque, ayant repris son acte, et considérant la fécondité de sa donnée, il en tirera Turcaret, en quelques mois. Dans cet intervalle, il fait recevoir une nouvelle comédie en un acte, la Tontine, car nous lisons sur les registres de la Comédie-Française, à la date du 27 février 1708 : a On
a reçu une petite pièce de M. Lesage pour être jouée après Pâques ». Elle ne devait Fêtre que vingt-quatre ans plus tard, a pour des raisons que le public se passera bien de savoir », nous dit Fauteur, pour « des raisons d'Etat », ajoute le chevalier de Mouhy qui, contre son ordinaire, paraît ici mériter notre confiance. L'institution de la tontine était devenue d'Etat, bon gré mal gré; or Lesage la présentait comme une manière de jeu de hasard où les médecins voient le dessous du jeu. Et puis il y avait des traits de satire singulièrement osés, cette riposte de Crispin, par exemple, à un soldat qui a déserté j)our avoir reçu la bastonnade : « Pour te venger de ton capitaine, que n'attendais-tu un jour de bataille ? » Quoi qu'il en soit, Lesage, pour prendre patience, rimera sa Tontine et en fera, pour son théâtre forain, un Arlequin colonel qui a ainsi un double titre à notre curiosité. Mais quelle activité de production et comme elle montre sa volonté d'exploiter dès lors la veine d'actualité dont le Diable boiteux^ après Crispin rival, venait de lui révéler toute la fécondité !
C'est en efiet l'année même où il se risquait à
marcher presque seul sur la scène française qu'il
cherchait à conquérir son originalité dans le roman.
J II réussit dans sa double tentative, mais en se mo-