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LE DIABLE BOITEUX

delant bien plus sur les Français que sur les Espagnols. En effet, Crispin rival devait autant et plus, au fond, à Molière qu'à Mendoza, et le Diable boi^ teux allait procéder bien plus de La Bruyère que de Guevara. En réalité, à Guevara, pour le Diable boiteux^ comme à Mendoza, pour Crispin rival ^ Lesage ne demanda guère qu'un cadre. Il importe de préciser.

Dans ses deux préfaces du Diable boiteux^ Lesage indiquait vaguement les limites de ses obligations envers Guevara et ajoutait qu'il l'avait traité comme Avellaneda, dans son Don Quichotte. En fait, il exagérait sa dette, pour le fond, envers Guevara, au grand détriment d'Avellaneda. Il ne doit à l'inégal auteur du Diablo cojuelo que deux chapitres et demi sur vingt et un, soit, tout compte fait, neuf historiettes et le cadre. Or ce qui est remarquable, c'est (jue sept de ces historiettes sont dans le chapitre III et que les deux autres occupent juste six lignes dans le reste du livre. On voit ici la différence des procédés et le progrès de l'auteur d'une œuvre à l'autre. Pour se risquer à inventer, Lesage, traduisant Avellaneda, attendait à peu près d'être arrivé à la moitié du volume : après trois chapitres, trois enjambées [trancos], comme dit l'espagnol, faites en la compagnie du seigneur Guevara, il lui tire sa révérence grande et va de son côté.

Ce n'est pas d'abord sans quelques incertitudes sur la vraie roule à suivre. Il est visible, surtout dans la première édition du Diable boiteux^ que son

auteur hésite entre deux manières. Tantôt en eflet il conte à loisir, tantôt il fait défiler les originaux devant nous et les croque d'un trait rapide. De là^ deux parties distinctes, et dont les mérites sont aussi inégaux que l'étaient d'abord leurs dimensions. Que l'on ôte en efiet de la première édition du Diable boiteux, les Amours du comte de Belflor^ dont l'intérêt n'était pas tout neuf, et la Force de l'amitié, « un peu longue », de l'aveu même d'Asmodée, et, avec ces deux nouvelles, l'agréable récit de la jalousie du capitaine Zanubio, il restera à peine un tiers du volume pour ce qui allait faire son succès et montrer que La Bruyère avait un héritier digne de lui.

Percher l'écolier Leandro sur la tour de San Salvador, et faire enlever pour lui, par Asmodée, les 4;oits des maisons, de manière qu'il en voie l'intérieur, « de même, dit Louis Vêlez de Guevara, qu'on voit le dedans d'un pâté dont on vient d'ôter la croûte » , c'était assurément un cadre ingénieux , quoique bien lâche à la longue, plus ingénieux même que tous ses analogues, depuis le Louis d'or d'Yzarn jusqu'au Lorgnon de Mme de Girardin. Mais détachez le tableau de ce cadre, ce qui est facile, trop facile même : qu'avez-vous alors sous les yeux, sinon •une suite évidente au livre des Caractères ou Mœurs de ce siècle ? Asmodée a beau se démener pour satisfaire Leandro, qui aime « les tableaux changeants », ^t l'emporter, au bout de son manteau, des prisons au palais royal, des asiles de fous aux riches hôtels.

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des tavernes aux tombeaux, toute cette fantasmagorie n'aboutit qu'à nous faire continuer cette revue satirique de la ville et de la cour, des dehors et du dedans des « pauvres mortels » dans toutes le& conditions, qui s'offrait déjà à nous dans le livre des Caractères.

Il y a un peu plus de sensibilité chez Lesage que chez La Bruyère, mais aussi plus d'âpreté dans la satire, et c'est lui qui dit, par la bouche de l'écolier r « Le pitoyable ne m'attendrit pas moins que le ridicule me réjouit ». D'ailleurs, aux meilleurs endroits, la coupe et le ton et jusqu'à la manière d'aiguiser le trait par la queue, ne rappellent-ils pas le modèle français, à s'y méprendre, ici par exemple :

On le voit toute la journée dans les antichambres du Roî et du premier Ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui brigxie quelque charge importante. Il n'en souhaite aucune et ne demande rien. Hc quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-là simplement que pour faire sa cour? Encore moins. Il ne parle jamais au Ministre. Il n'en est pas même connu pt ne se soucie nullement de l'être. Quel est donc son but? Le voici : il voudrait persuader qu'il a du crédit.

Et puis c'était aussi un livre à clefs. Que de fois l'auteur nous parle expressément des Français et nous ramène à Paris sans crier gare ! Dans le reste, les noms et la couleur espagnole ne sont qu'un vernis léger sur la peinture, destiné à en atténuer certaines crudités. Le lecteur était charmé de revenir, si aisément, droit aux originaux, après avoir été si agréablement dépaysé, et de lever les masques, et

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de désigner Baron dans ce Héros de coulisse fat et si vieux qu'il en est t/iédtrifié; et Du Fresny, dans ce vieux garçon de bonne famille, dépensier, qui épouse sa blanchisseuse; et Ninon, dans la coquette qui fait des papillotes avec les promesses de mariage de ses galants; et Fontenelle et La Motte dans ces « auteurs ennemis de la noble simplicité qui ne sont pas tous de l'Académie de Tolède » , etc . Que de traits contre les comédiens et les financiers, les auteurs et les mondains allaient tout seuls à leur adresse ! Quel flot d'originaux! C'est la rue qui passe : « Regardons du côté de la ville » , dit le Boiteux, et Lesage d'intituler aussitôt son chapitre : « Dont la matière est inépuisable ».

Le succès de ce petit livre vint de là, et l'auteur ne s'y trompe point, quand il le réédite en 1726, « refondu et augmenté d'un volume que les sottises humaines lui ont aisément fourni ». Plus de longues histoires contées pour conter; une demi-douzaine à peine de récits qui ont à peu près la dimension de celui d'Emire dans La Bruyère, et en ont aussi parfois la psychologie délicate. Le reste est formé d'une centaine de croquis des mœurs du temps et des caractères des hommes. En revanche, Lesage a supprimé ou changé curieusement certains traits : ainsi à un « auteur dramatique qui mourut subitement d'envie au bruit des applaudissements du parterre à la première représentation d'une pièce d'un de ses amis », a succédé, dans la seconde édition, une « actrice espagnole qui creva subitement d'envie au 'bruit des

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applaudissements du parterre, au début d'une actrice nouvelle ». Est-ce le succès qui l'adoucit sur le chapitre de ses confrères? En tout cas, il était légitime, et nous venons devoir que Lesage le devait surtout à cette partie de son roman où il avait su quitter ses modèles espagnols ou français, pour suivre le conseil de Régnier, et

Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie.

Cette réserve est très nécessaire à faire dans les éloges qu'on décerne en bloc, d'ordinaire, au Diable boiteux^ sinon on encourage des revendications singulières. Hier encore, en tête d'une grave collection, un critique espagnol n'appelail-il pas la première édition du Diable boiteux a une traduction », et ne prétendait-il pas que si la seconde édition avait eu moins de succès que la première, c'est parce que « la grâce et l'invention » de Guevara sont inimitables, tandis que Lesage montre avec « présomption » dans sa préface qu'il croit les avoir égalés ? Et voilà comment on se brouille et s'embrouille entre obligés et bienfaiteurs. Nous avons montré combien mince était la dette de Lesage envers Guevara, et qu'elle était plus grande envers La Bruyère; mais, tout compte fait, c'est de tout le monde qu'il était le débiteur, et il pouvait répéter, lui aussi : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté » : Asmodée est l'ancêtre classique de nos reporters^ et le roman dont il est

rame n*est qu'une vaste chronique faite de génie plutôt que travaillée avec art.

Tout n'en est pas à louer, en efiet, même dans cette galerie si riche de portraits. Beaucoup d'entre eux sont trop rapides, trop vagues, et même quelquesuns sont dépourvus d'intérêt. Il y a des traits de satire trop amers et il en est même d'insignifiants. Enfin, par la faute de ce mélange d'histoires quelquefois trop longues et de portraits souvent trop secs, le livre manque d'homogénéité. Il restait à relier ces histoires d'un fil moins lâche, à fondre cette mosaïque de croquis en une peinture générale, et à placer au centre de la composition un héros qui en ramenât sur lui l'intérêt difius : en un mot, il restait à écrire Gil Blas.

Dans le Diable boltewr, comme dans Crispin rival, Lesage avait prouvé qu'il savait s'affranchir de tous ses modèles. Il touchait à la quarantaine, l'âge des chefs-d'œuvre, pour ceux qui ont voulu savoir tous les secrets de l'art avant de travailler d'après nature. Tiircaret et Gil Blas allaient être le double coup de maîtrise.

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