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SA CONCEPTION DE L*ART ET DE LA VIE

croit le muletier du Bachelier. « Et quelles sont les raisons de la plupart des femmes? C'est qu'elles ne prennent de mari que pour s'assurer de quoi vivre ; elles ont même la sotte gloire de le dire tout haut. » Du côté des hommes, se marier n'est qu'un des moyens de parvenir. Que de coureurs de lingots^ depuis le noble à chaumière jusqu'à l'ancien laquais qui a la faveur du ministre I Pour avoir la dot, ils épousent intrépidement des douairières surannées ; ils épouseraient la jeune fille à la tête noire du Théâtre de la Foire. Dans la fille de Salero, Gil Blas verra surtout a un beau morceau d'orfèvrerie ». Et l'orfèvre, quand il songe à la faveur dont jouit son futur gendre, ne lui fait- il pas un plaisant pendant? (( Il en était si aise qu'il en avait la larme à l'oeil. » Voilà pour le sentiment.

Aussi quels ménages se fondent ainsi ! Le luxe de madame, les débauches de monsieur ont vite fait de les pourrir. Alors c'est la guerre sans merci, toute une vie durant, envenimée par une haine qui s'ulcère avec les années, qu'on dissimule mal aux yeux du monde, et qui finit même par éclater, en dépit de toutes les convenances, comme dans le Tableau de mariage. Et combien d'autres satires de ces ménages bourgeois toujours en querelle, dans tout le théâtre de Lesage, depuis Twrcaref jusqu'aux Amants jaloux \ Dans les ménages titrés, c'est pis. On y connaît l'usage de la poudre de succession. Voici un terrible passage à' Estévanille sur la baronne de Gonça et sa mère : « Je suis depuis longtemps l'apothicaire de

trousses de jolis messieurs qui lui fassent les doux yeux, comme à sa grande sœur et à sa bonne.

Mais ce tableau de la famille et de la société serait trop noir si l'on n*en montrait les correctifs. Ils sont rares, mais suffisent à nos yeux pour empêcher Lesage d'être taxé de pessimisme. D'ailleurs leur rareté même n'est-elle pas une vérité de plus ? S'il y en avait trop, ne serions-nous pas en droit de nous écrier, comme l'écolier Leandro : « Je ne croyais cela possible que dans la nature du roman où l'on peint les hommes tels qu'ils devraient être, plutôt que tels qu'ils sont » ?

Il faut donc savoir gré à Lesage, qui peignait les hommes tels qu'ils sont, d'avoir montré parmi eux des dépositaires fidèles comme l'orfèvre Salero, et des amis parfaits comme les deux héros de la Force de l'amitié. Il y a même dans son œuvre des obligés reconnaissants, comme le gouverneur de la prison de Ségovie ou les seigneurs de Leyva, dont la famille offre d'ailleurs des exemples de toutes les délicatesses de la vertu et du cœur. Tous les ecclésiastiques ne passent pas leur vie à courir des bénéfices, ou à faire mine d'hypocrites dans les antichambres des archevêques. Il en est qui ont « la modération et le bon caractère » du Vanegas d'Estévanille ou qui, comme l'évêque de Beauchêne^ sont tout pareils à « ceux de la primitive église ». Tous les recteurs ne donnent pas l'affligeant spectacle de Guyomar, ramassé ivre mort avec son valet, et ne font pas dire : « Les honneurs, comme vous voyez, ne changent pas toujours

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un parricide ? Et quelles oraisons funèbres ils leur font quand ils attendent leur mort! « Cet animallà, dit un des enfants de la joic^ dans Beauchêne^ n*est-il pas bien heureux? Il n'avait qu'un frère, qui était son aîné ; le ciel l'en a délivré, il y a quatre ou cinq mois; et son père, qui pouvait vivre encore trente ans, creva la semaine dernière », etc. Et ces sentiments sur les pères et frères ne sont pas rares : « La belle oraison funèbre ! » dit, en un cas tout semblable, l'écolier Leandro à Asmodée. « Oh! ma foi, reprit le diable, la plupart des pères qui sont riches et qui vivent longtemps n'en doivent point attendre une autre de leurs propres enfants. » Dans le Diable boiteux encore, un cadet chassant avec son aîné « a fait un heureux quiproquo » et a tué son frère en tirant sur des perdreaux; morale : « Lorsqu'un fils aîné, dit le Boiteux, possède tout le bien d'une maison, je ne lui conseille pas de chasser avec son cadet ». On le voit, nos struggleforlifers ont de qui tenir.

Et les filles tournent presque aussi mal, car on ne les élève guère mieux : « Quelle éducation ! ah ! quelle éducation! s'écrie le Damis des Amants jaloux. Voilà le malheur de je ne sais combien de familles. Les mères s'occupent de leurs plaisirs, et laissent ainsi leurs filles dans des mains mercenaires qui ne peuvent les façonner à la vertu, n'en ayant aucun usage. » Le résultat se devine : dans/a Foire des fées cette « petite morveuse » de Lolotte vient demander à devenir grande tout d'un coup, pour avoir à ses

l)onté de la nalure supplée aux défauts de Téducalion, jusque chez la lille d'une comédienne; et Lucrèce après avoir été pervertie un moment, et àgrand'peine, par Laure, sa mère, entrera brusquement dans un (souvent de fdles pénitentes.

Enfin, comme s'il voulait achever de nous réconcilier avec l'humanité, Lesage nous présente çà et là des ménages assortis, tels que celui de don Alphonse et de la belle Séraphine, et ceux de Gil Blas, en premières et même en secondes noces. Bien plus, il y a des ménages heureux jusque dans ce Théâtre de la Foire où l'auteur se montre d'ordinaire si misogyne, témoin le Mari préféré qui corrige si délicatement l'amer pessimisme du Tableau du mariage.

Il nous semble qu'ainsi complétées et retouchées, cette conception et cette peinture de la vie ne dénigrent ni la société, ni la famille, ni l'individu, et que l'œuvre de Lesage, prise dans son ensemble, est, à la fois, le plus vaste et le plus fidèle miroir qui les eût encore reflétés chez les modernes.

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les mœurs » ; et le don Pablo du Diable boiteux a dû tant à son application qu'à son esprit d'être choisi pour recteur de l'université de Salamanque. Tous les ministres n'ont pas, comme le duc de Lerme, « introduit la filouterie dans le ministère », selon le mot de Saint-Simon sur Mazarin, et l'on peut se reposer du spectacle de tant de fripons en place, en admirant avec Asmodée le beau caractère et toutes les vertus de ce « grand juge de police », qui n'est autre que d'Argenson.

A côté de ces braves gens qui ont obtenu leurs places par leurs mérites, ou qui commandent notre estime par leur honnêteté native, il ne faut pas faire . fi de ceux chez qui l'honnêteté et plusieurs autres vertus sont des fruits de Texpérience, comme Gil Blas ou même comme Scipion. On saura gré à l'écolier Leandro du « sentiment de délicatesse » qui le pousse à avouer à son futur beau-père que le sauveur de sa fiancée, ce n'est pas lui, mais le Diable. Enfin ce don Pablo, qui, après avoir déterré un sac d'argent, s'en est servi, dans sa détresse, quitte à le restituer plus tard, « faisant ce que les trois quarts et demi des humains feraient aujourd'hui, en pareil cas », nous dit encore le Diable, et qui « travailla si fort sur lui, qu'il acquit toutes les vertus d'un homme de bien », n'est pas indigne de pardon.

Toutes les filles ne sont pas si mal élevées que Mlle Lolotte, et dans Beauchcne^ la fille du marquis de Ganderon suit à la lettre, sous l'œil de son père, un assez bon programme. 11 arrive même que la

plus de la manie prédicante dont La Chaussée et Diderot allaient abuser sur la scène, comme Marivaux, Richardson et Rousseau dans le roman, si bien que Gilbert s'écriera amèrement :

La vertu qu'ils n'ont plus est toute en leur discours.

De rares « avis au lecteur » lui paraissaient suffisants. Il estimait son public assez avisé pour faire tout seul son profit du reste. Aussi purgera-t-il le Guzman, de ses « moralités superflues », en faisant cette déclaration qui est le fond de sa pensée làdessus :

Tous les romans de cette espèce, pour peu qu'ils aient de sel et de gaieté, ont ordinairement une approbation générale. D'où vient cela? c'est que les faits qu'ils contiennent sont des tableaux de la vie cii^ile^ des portraits qui corrigent^ sans qiLon s'en aperçoive, en ocrant aux yeux des images qui^ passant dans Vâme, y font plus d'impression que n*en pourraient faire tous les préceptes de morale. En un mot, ils instruisent par l'exemple, et instruire ainsi, comme dit si joliment M. Dacicr, c'est la fine fleur de la philosophie.

Cet éloge qu'il fait si généreusement du Guzman s'applique surtout à son Gil Blas. Les contemporains en jugeaient de même : « Dans tous les états de la vie où il place son héros , disait le Mercure de France^ il trouve une source de préceptes très utiles et d'une saine morale. » On se montre plus difficile aujourd'hui : on ne conteste pas l'utilité de ces préceptes, mais on n'accorde pas qu'ils soient d'une morale assez saine. Nous pour-

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