CHAPITRE III
Mais une représentation si exacte de la comédie humaine était-elle inspirée à son auteur par quelque vue supérieure à cette exactitude même? Et, pour préciser, une conception si réaliste de la vie dégaget-elle une morale suffisamment claire et impérative? En France, moraliser était une loi de la comédie, au moins depuis Molière, et avait toujours servi de prétexte et d'excuse aux importateurs des « œuvres vertes » des picaresques espagnols. Le goût de leur clientèle pour les moralités était même si prononcé que d'Audiguier, en traduisant VObrégon, avait extrait et signalé à part celles qu'on allait goûter dans chaque chapitre de son auteur, « le Sénèque espagnol », au dire de Lesage. L'auteur du Gil Blas ne pouvait donc se soustraire à l'obligation de moraliser. Mais il l'entendait à sa manière, qui n'était pas celle d*Audiguier, ni d'Aleman, et différait encore
ruminera : « J'avais tort de me laisser aller à la tristesse : après avoir tant de fois éprouvé que la fortune ne m'avait pas plutôt renversé qu'elle me relevait, je n'aurais dû regarder l'état fâcheux où j'étais, que comme une occasion prochaine de prospérité.... Post nuhila Phœhus », etc. On a reconnu là cette consolante théorie de la compensation des biens et des maux dans ce monde, à laquelle Azaïs attachera son nom, et qui a été de tout temps le fond de la philosophie des hommes d'action.
Smollelt remarquait que, dans le Gil BlaSj a les passages des malheurs aux bonheurs ou à la tranquillité sont si soudains que jamais le lecteur n'a le temps de s'apitoyer, ni Gil Blas celui d'être gagné par l'affliction-». C'était un calcul de Lesage, et n*est-il pas d'accord avec l'expérience? Là est le secret de sa gaieté foncière, en dépit de toutes les traverses. Lachésis dit, dans Une fournée des Par^ ques : « La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel heureux ». — « C'est une fantaisie que nous avons bien rarement », réplique Atropos. N'importe! Heureux qui croit l'être, comme Fabrice, et « s'accommode également du grand monde et de la retraite, de l'abondance et de la frugalité ». Et puis, comme chante Mezzetin :
S'affliger est une faiblesse....
Lorsque l'on a l'esprit joyeux On est toujours moins misérable, Si l'on ne saurait être beureux.
rions trouver ici une belle occasion d'épiloguer sur cette délicatesse française dont Walter Scott disait qu* « elle a souvent reculé devant un moucheron et avalé un chameau » ; mais il sera plus court et plus utile d*extraire du GilBlas, et aussi de toute Tœuvre de Ijcsage, la fine fleur de philosophie qu'ils contiens nent.
Il y a deux morales qui se complètent Tune par l'autre et qu'il faut concilier : celle des livres d'éducation et des bons parents, qui vous exhorte « à vivre en honnête homme, à ne se point engager dans de mauvaises affaires, et, sur toutes choses, à ne pas prendre le bien d'autrui », et celle du monde qui tient en un mot : « ne pas se laisser duper ». Si l'on n'y réussit pas d'abord, il faut se consoler en songeant, comme Estévanille, qu'on a été du moins « déniaisé pour son argent ». L'essentiel est surtout de pratiquer le précepte de Fabrice, de « ne pas se laisser abattre », et de durer ainsi jusqu'à un meilleur temps. Il ne peut manquer de venir, la vie étant, comme dit le Toston du Bachelier^ « une succession continuelle de bien, de mal, de joie et de chagrin ». Cette dernière considération est celle sur laquelle Lesage insiste le plus, dans tous ses ouvrages : elle est le fond de sa philosophie, et il en a multiplié les formules. Le premier et le plus précieux conseil que Fabrice donne à Gil Blas roule là-dessus : « Un homme d'esj)rit est-il dans la misère? il attend avec patience un temps plus heureux », etc. Et le conseil ne sera point perdu : que de fois Gil Blas le
ruminera : « J'avais tort de me laisser aller à la tristesse : après avoir tant de fois éprouvé que la fortune ne m'avait pas plutôt renversé qu'elle me relevait, je n'aurais dû regarder l'état fâcheux où j'étais, que comme une occasion prochaine de prospérité.... Post nuhlla Phœhus », etc. On a reconnu là cette consolante théorie de la compensation des biens et des maux dans ce monde, à laquelle Azaïs attachera son nom, et qui a été de tout temps le fond de la philosophie des hommes d'action.
Smollett remarquait que, dans le Gil Blas^ a les passages des malheurs aux bonheurs ou à la tranquillité sont si soudains que jamais le lecteur n'a le temps de s'apitoyer, ni Gil Blas celui d'être gagné par l'affliction-». C'était un calcul de Lesage, et n'est-il pas d'accord avec l'expérience? Là est le secret de sa gaieté foncière, en dépit de toutes les traverses. Lachésis dit, dans Une journée des Parques : « La fantaisie peut nous prendre aujourd'hui de rendre quelque mortel heureux ». — « C'est une fantaisie que nous avons bien rarement », réplique Atropos. N'importe ! Heureux qui croit l'être, comme Fabrice, et « s'accommode également du grand monde et de la retraite, de l'abondance et de la frugalité ». Et puis, comme chante Mezzetin :
S'affliger est une faiblesse....
Lorsque l'on a l'esprit joyeux On est toujours moins misérable.
Si l'on ne saurait être beureux.
De là cette « morale enjouée » qui coule de source chez Lesage, et qu'il aimait à retrouver dans ses auteurs favoris, Lucien, Horace, Erasme avec lequel il pouvait répéter : Admonere voluimus non mordere. De là dans ses satires une certaine mansuétude, dont il n'excepte que les financiers et les comédiens, et qui se retrouve jusque dans son Théâtre de la Foire, Dans la dernière pièce qu'il ait fait jouer, étant presque septuagénaire, et qui a pour titre le Mari préféré, ne met-il pas en scène un mari qui paye les dettes de jeu de sa femme et s'en fait adorer, comme s'il eût voulu nous faire entendre que l'indulgence est le dernier mot de la sagesse ?
A quoi bon s'indigner d'ailleurs contre les larrons et les imposteurs de tout rang, et invectiver la fortune, si elle est souvent comparable « à une fille de condition qui s'abandonne à des valets » ? N'y a-t-il pas des sanctions en ce monde, en attendant celles de l'autre? Gardons -nous bien de ces transports de dépit et de jalousie qui peuvent mener droit à la casa de los locos, et regardons à la fois avec le calme de Philinte et avec l'honnêteté d'Alceste ces pieds-plats qui se pavanent dans les palais officiels, s'oubliant comme Gil Blas, et « n'attribuant qu'à leur mérite les bienfaits dont la faveur du roi les a comblés ». Le monde n'est pas plus dupe des grimaces de « ces misérables », que de celles des comédiens « qu'il ne confond pas avec les rôles qu'ils représentent », et qu'un coup de sifflet à double carillon remet à leur place. D'ailleurs vienne une
bonûe disgrâce, et ministres et favoris iront cuver lear orgueil dans re3dl ou les cachots. Que d*occasions en ce monde de fredonner un des refrains favoris de r Arlequin de Lesage : Vivent les Gueux! Les Turcarets ne font qu'un saut des chambres des baronnes de Porcandorf dans celles de dame Justice. Heureux quand ils trouvent encore, comme M. Millioni, à remonter en qualité de cocher sur le fiacre qui les emporta à la maison de sûreté. Enfin, pour les révoltés, comme Raphaël et Lamela, il y a Tautodafé. Et puis il y a Dieu, qui a préservé Gil Blas du scapulaire et des carochas de Tlnquisition, et dont notre héros reconnaît formellement la main dans ce jeu de bascule des biens et des maux. « Je n*eus pas plutôt fait cette bonne action que le ciel m'en récompensa », s'écrie-t-il sincèrement après un retour au bien.
Voilà par quels avis au lecteur^ Lesage nous rend tout notre sang-froid pour la contemplation ou la pratique quotidienne de la vie. D'où suit une règle de conduite fort nette. Il faut d'abord « embrasser quelque honnête profession » qui nourrisse son homme. « Comment est-il avec son boulanger? » demande l'administrateur de l'hôpital, quand on lui en conte sur la gloire du poète des Asturies. L'impertinente mais sage question que celle de cet épais bourgeois! Non moins sage, hélas! est le rude bon sens du paysan Talego, disant au futur époux de sa fille Antonia : « Je veux qu'elle vous donne à souper, si vous lui donnez à dîner » . Si Antonia est belle pardessus le marché, tant mieux, mais cherchez d'autres
arrhes de votre bonheur que sa beauté. Si après avoir bien gagné votre salaire dans la commune besogne, vous pouvez cueillir un bout de laurier par surcroît, n'y manquez pas. Mais ne visez jamais trop haut et répétez-vous quelquefois dans votre emploi, souvent en politique, et toujours en ménage, <ette maxime d'Estévanille Gonzalez : « Il faut s'en tenir à ce qu'on a, de crainte de pis ».
Cette morale pratique vous conduira, sans trop de secousses, parmi vos devoirs les plus modestes et vos ambitions les plus légitimes, jusqu'à cette mort qui fait la balance finale des maux et des biens, comme vous le montre Asmodée, dans l'étrange chapitre Des Tombeaux. Devant la promenade des fantômes portant le blanc « uniforme des mânes », vous verrez comment s'efface enfin toute « subordination », et que la grandeur des plus nobles « a fini avec leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre finit avec la pièce ». Vous sentirez alors le grand creux c( des soins, des mouvements, des peines, que les pauvres mortels se donnent pendant cette vie pour remplir le plus agréablement qu'il leur est possible ce petit espace qui est entre leur naissance et leur mort ». Enfin, après vous être divertis comme il faut, du spectacle que ces pauvres mortels vous auront donné, vous tiendrez, comme l'écolier de la préface du OU Blas, toute l'âme du licencié Gardas.
On voit donc que pour (*tre pratique et mêler f( l'utile avec l'agréable », cette morale n'en est pas moins orthodoxe. On a objecté qu'elle est infirmée.
dans le Gil Blas et ailleurs, par la multiplicité des fripons et de leurs maximes, qui est telle qu'elle semble impliquer « une certaine approbation » pour eux. C'est faire gratuitement un bien fâcheux procès de tendance à un auteur, qui aurait au besoin pour caution de ses œuvres l'honnêteté de sa longue existence. D'ailleurs nous avons vu qu'il avait pris de sages précautions pour que Gil Blas, en dépit des inévitables promiscuités de la vie, en fût « quitte à bon marché », et ne perdît jamais tous ses droits à notre sympathie. Il y a réussi. Reynols estimait qu'au point de vue physique l'homme moyen serait un excellent modèle pour le peintre, nous ne voudrions pas forcer l'analogie en morale, et nous confesserons bien vite que l'homme moyen, incarné par Gil Blas, n'est pas l'idéal du moraliste, mais nous avons assez vécu déjà pour savoir qu'il ne calomnie pas trop l'humanité, celle des grandes villes du moins, et qu'en tout cas il l'avertit à merveille.
On reproche encore et surtout à cette même morale de manquer d'élévation et de gravité. « Qu'on va disputer ici aujourd'hui ! » s'écrie Molina, chez la marquise de Chaves, et il ajoute : « Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute ! » Il traduit là le sentiment intime de l'auteur : Dieu fait bien ce qu'il fait et foin de la métaphysique? On en a « les oreilles infructueusement étourdies », affirme Fabrice, et elle donne la migraine à Gil Blas. Elle devait la donner aussi à Lesage. La sérénité de sa foi chrétienne le rassurait vite sur certains pro-
blêmes, et le spectacle même de la mort ne le troublait guère, comme on le voit très bien dans le chapitre Des Tombeaux^ des ombres et de la mort. Sans doute il échappe à l'auteur quelques accents âpres, par exemple quand Asmodée « ouvre un sépulcre » afin de nous montrer « ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la fleur de son âge », et pour laquelle se sont tués trois jeunes cavaliers, désespérés de sa mort. « Ce n'est plus que de la poussière », ajoute Asmodée, et ne rappelle- t-il pas un moment Torateur sacré s'écriant, devant le tombeau de Madame : a La voilà telle que la mort nous Ta faite! » Mais ce ton ne se soutient pas, il devient aussitôt ambigu, comme celui de nos vieilles Danses des morts. Et dans le passage même que nous citons, Lesage se hâte bien vite, trop vite même, de quitter sa gravité tout accidentelle. Elle est vraiment macabre la gaieté de l'Ecolier qui « riait de tout son cœur » devant la tragique histoire et les figures des trois suicidés. 11 est vrai encore que le Frontin de Turcaret a un peu tort, tout en admirant « le train de la vie humaine », de déclarer au parterre que ce ricochet de fourberies est le plus plaisant du monde. Le chœur même d'Aristophane le prenait sur un ton plus grave, en s'adressant au public, et craignait davantage d'égarer son rire vengeur. Et c'est justement ce rcMe du chœur antique qu'on voudrait voir rempli avec plus de vigilance dans l'œuvre de Lesage. H faut bien avouer, par exemple, qu'Asmodée dans le Diable boiteux^ Fabrice dans le Gil Blas, Arlequin
dans le Théâtre de la Foire, et le marquis de la Tribaudière dans Turcaret, manquent par trop d'autorité. Mais, de grâce, qu'on leur pardonne leur gaîté, ce fruit naturel de la croyance inébranlable de leur père très chrétien à la compensation finale des biens et des maux et à la Providence. Elle est leur plus grande vertu. Qu'on leur en sache gré, bien plutôt. Pourquoi leur reprocher si amèrement ce philosophique « parti pris de la vie humaine et de ses traverses », et de n'avoir pas le sens de « nos chères et cruelles maladies modernes » ? Vive Gil Blas, s'il peut contribuer à délivrer la France nouvelle de tous ces bâtards de Jean-Jacques, qui ont mal à l'âme, mal à la vie, comme ils disent, et dont la mélancolique lignée va de ^Yerther au Lazare de la Joie de vivre, en passant par les Oberman, les René, les Adolphe et le lamentable Frédéric de l'Éducation sentimentale. VA d'ailleurs quoi de plus vraiment français que celte morale de l'action et de la gaieté, qui fut jadis le pantagruélisme, la philosophie « confite en mépris des choses fortuites », et qui engendra chez le fils le plus authentique de Gil Blas, chez « le beau, le gai, l'aimable Figaro », cette hâte à (( rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer » ? Souhaitons donc que cette saine conceptron de la vie telle qu'elle se dégage de l'œuvre de Lesage, garde longtemps parmi nous sa légitime influence. Elle vaut à nos yeux toutes celles que l'auteur du Gil Blas et de Turcaret a exercées par son talent d'écrivain, et dont il nous reste à parler.