SES TROIS MANIERES
Beuve, en généralisant beaucoup trop sa critique, qu'il prodigue sa verve aux forains, qu'il s'imite lui-même dans Estévanille ou dans, le Bachelier, ou enfin qu'il se borne à retoucher Pétis de la Croix, Rosset, Beauchêne ou Brémond, ces éclipses apparentes et d'ailleurs très inégales de son originalité ne sont pas causées par des défaillances profondes de son talent. Elles* trouvent leur humble explication dans l'étroit besoin de vivre et de faire vivre sa maisonnée. Qu'il soit resté d'ailleurs en pleine possession de son originalité jusqu'au bout de sa carrière, ou peu s'en faut, c'est ce que la quatrième partie de Gil Blas, parue en 1735, suffira à prouver.
Expliquer comment Lesage avait conquis sa personnalité d'auteur dramatique et de romancier en passant par ces trois phases de la traduction, de l'adaptation et de l'invention que nous venons d'indiquer, et noter rapidement, pour surcroît d'information, comment il plia sa maîtrise à l'exécution rapide d'œuvres secondaires, ce sera avoir retracé toute l'histoire de son esprit.
Nous entrerons, au besoin, dans quelques détails, car nous ne connaissons pas, dans toute notre littérature classique, une autre occasion d'assister de si près aux tâtonnements, aux progrès et aux négligences d'un grand écrivain qui se cherche longtemps et, après s'être trouvé, en môme temps qu'il s'aflirnic dans ses chefs-d'œuvre, s'abandonne curieusement dans des productions de commande destinées à donner à leur auteur du pain et le loisir nécessaire
au reste de son œuvre. N'y a-t-il pas là une leçon pour le talent, un encouragement pour la modestie, une consolation pour la médiocrité et peut-être une satisfaction pour la malignité? C'est assez pour attirer l'attention de tout le monde.
Gomme Corneille et Voltaire, et au grec près, Lesage paraît avoir fait, chez les jésuites, de solides humanités. On peut dire qu'il les continua, en écrivant son premier livre. La traduction des Lettres d'Aristénète^ que lui conseilla son ami le professeur Danchet, fut comme une grande version supplémentaire où il allait achever de former son style. Il y réussira si bien, que, quarante ans plus tard, en revisant son opuscule, pour l'insérer tout entier dans la Valise trouvée^ il y fera à peine quelques retouches. Par leur petit nombre et leur nature, ces retouches, fort curieuses, témoignent de la sûreté de sa langue dès ce coup d'essai, et aussi de certains scrupules très nécessaires de son goût dans sa maturité. Mais l'attrait principal de cet opuscule serait aux yeux de ses lecteurs, s'il en retrouve, dans d'exquis paysages qu'on y rencontre avec surprise et qui étaient sortis presque tout entiers de l'imagination du jeune auteur, par exemple celui qui orne certain billet de Philoplatanus à Anthocome (lettre III).
LES « LETTBES D^ARISTEKÈTE ». 25
Vieilli, il fera du moins grâce à ces gentillesses, et il aura raison. Quant aux autres « un peu trop galantes », il les crut indignes de ses cheveux blancs, et il n'eut pas tort.
Aussi c'était la faute de Danchet. C'est Fauteur à'Hésione qui, s'abandonnant déjà à son goût pour les lieux communs de morale lubrique dont il allait farcir ses opéras et que Campra réchauffera des sons de sa musique, c'est lui qui avait révélé à son ami en quête d'un sujet ces galanteries ignorées d'un Grec de la décadence.
Remarquerons-nous que nos deux compères, même en mettant leur grec bout à bout, étaient incapables d'aller droit à l'original ? Nous pourrions prouver qu'ils ne l'ont même pas regardé, en infligeant à notre auteur une collation avec la traduction latine de Josias Mercerlus qui lui servait de modèle; mais faisons-lui grâce et aussi au lecteur.
D'ailleurs comme, à la lecture du seul latin du bon Josias, le débutant dut croire qu'il tenait un succès! Tout dans ce recueil respirait une volupté ingénieuse jusqu'à la préciosité, spirituelle jusque dans ses transports, et bien faite pour plaire également à cette société galante où trônait et parfilait Fontenelle, à ces coteries de diseurs de phébus que venait de tancer La Bruyère, et à ces cercles de nobles dames qui s'essayaient à mettre en féeries libertines nos vieux romans gaulois, en attendant ceux de Grébillon et de Laclos. Quel attrait pour tout ce beau monde, impatient des libertés prochaines de la Régence,
que ce recueil où Hermocratès nous conte la légende de la cruche cassée, et où à la licence tout antique de certaines oaristys s'oppose la naïveté de liaisons aussi innocentes et fidèles que celle de Cydippe et d'Acontius ! Toute la gamme des accents de l'amour, défini « une parfaite liaison d'âmes et une fidèle correspondance de volontés », n'y était-elle pas touchée d'une main légère et savante, depuis la passion idéale d'un Pygmalion peintre pour la fille de son pinceau, jusqu'à des amourettes ancillaires, traitées dans ce goût espiègle qui allait s'étaler par exemple dans certaines gouaches de Baudouin, telles que r Épouse indiscrète qui se trouve illustrer justement la lettre de Terpsion à Folyclès? N'y trouvait-on pas les plus fines analyses des mouvements d un cœur amoureux triomphant ou dépité, les rédemptions passionnées d'anges déchus, tels que Melissaria, cette aïeule de la Dame aux Camélias^ ou les manèges des coquettes de tout acabit, comme cette Chelidonium qui fait déjà si bien à son Philonidès la leçon de Manon à des Grieux et de Laure à Gil Blas? Enfin n'y descendait-on pas jusqu'au sujet des Troqusurs de La Fontaine, que devait remanier Vadé, avec les commères C/irysis et Myrina"^
Le calcul n'était pas très candide, mais il échoua. L'opuscule passa inaperçu. On ne voit pas que Lesage lui en ait gardé rancune, bien au contraire, et quand il le présentera de nouveau au public, dans la Valise trouvée^ les commentaires fort avisés des dames et des cavaliers qui en écoulent la lecture
LES « LETTRES d'aRISTÉXKTE ». 27
nous diront, spirituellement, toute sa tendresse pour ce premier-né de sa plume. Mais il allait employer à une meilleure besogne sa verve à Tessor.
Ce fut Tabbé de Lyonne qui, lui rendant le même service que Corneille avait reçu, dit-on, de M. de Ghalon, l'attira vers la littérature espagnole. L'abbé en devait le goût à son père qui l'avait rapporté de son ambassade en Espagne. A cette influence certaine s'en ajouta-t-il d'autres, dans l'entourage de Lesage? On n'a pu l'établir. Mais, au fait, est-il besoin de recourir à des hypothèses pour expliquer qu'il se soit tourné dès lors avec tant de ferveur vers la littérature picaresque? Les conseils de l'abbé d'abord, son succès ensuite, y suffisent. Ajoutons-y la mode.
A vrai dire, l'influence de la littérature espagnole sur la nôtre n'avait jamais cessé depuis le temps de la reine Anne d'Autriche. Dans le dernier tiers du siècle, cette influence, toujours sensible, ne suscitait plus des chefs-d'œuvre comme le Cid ou Don Juan^ mais Thomas Corneille, qui n'a pas moins « trafiqué en Espagne » que son aîné, continuait sans cesse son petit commerce d'importation, non content de versifier Don Juan, Douville traduisait encore la Fouine de Séi'illc, en KiOl ;