L£SAGE
et après que Mlle de Scudéry avait tiré sa fade Almahlde des Guerres civiles de Grenade^ Mme de la Fayette y puisait encore sa touchante Zayde; et enfin, en 1687, le P. Bouhours, dans sa Manière de bien penser dans les ouvrages de l'esprit, citait couramment les auteurs espagnols, notamment « le sublime Gracian », cet apôtre du cultlsme, dont Gongora avait été le dieu et dont le Fabrice du Gll Blas sera le bouillant champion. D'autre part, comme au temps de la reine Anne et de Marie-Thérèse, la politique se faisait ici le véhicule de la littérature et forçait toutes les imaginations à voyager vers les Pyrénées. L'éventualité de la succession d'Espagne apparaissait menaçante. « Il s'élèvera une terrible guerre », écrivait la duchesse d'Orléans dès 1699. On était avide de détails sur les choses d'Espagne. On recherchait et on traduisait avec avidité ces anciens libelles relatifs aux ministères de Lerme et d'Olivarès, où nous verrons l'auteur de Gll Blas puiser sans vergogne. La Relation du voyage d'Espagne , de Mme d'Aulnoy, était dans toutes les mains. Enfin nous savons que Mme de Coulanges n'avait pas gardé pour elle seule les lettres où la marquise de Villars, femme de notre ambassadeur en Espagne, lui décrivait d'un style si précis, si alerte et si coloré les mœurs de la ville et de la cour de Madrid. On peut môme compter Lesage parmi les privilégiés qui lurent et admirèrent, après La Rochefoucauld et Mmes de Sévigné et de la Fayette, les lettres de la spirituelle ambassadrice. N'était-il pas lié avec le propre fils de la mar-
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quise de Villars, le vainqueur de Denain, qui lui avait même offert de le prendre pour secrétaire ?
En cherchant, après tant d'autres, son bien en r Espagne, Lesage alla d*abord et naturellement touu ' droit à ce théâtre que Corneille et Molière avaient honoré de leurs emprunts. Mais il avait un toin autre dessein que celui de marcher aveuglément sur ces traces illustres, et il écrivit, en 1700, une préface a uniquement pour faire connaître ce dessein au public ». C'est un curieux manifeste que cette préface du Théâtre espagnol de Lesage, et qui mériterait bien qu*on le rééditât et qu'on le citât entre ceux d*Ogier et de Mercier. Il classerait son auteur en tête des plus authentiques précurseurs des audaces de la préface de CromivelL Quant à sou « dessein », il consistait à imiter ce que les Espagnols ont « de brillant et d'ingénieux », en évitant « ce qu'ils ont d'outré, leur galimatias de termes pompeux, leurs mouvements rodomonts ». C'est ce que le traducteur avait tenté dans deux comédies qu'il publiait « pour essayer le goût du public » .
La première, qui a pour titre le Traître puni, était traduite d'un drame de Francisco de Rojas, intitulé la Traicion husca el castîgo [la Trahison cherche le châtiment]. C'est un ricochet de méprises tragiques qu'amènent l'amour, la jalousie et surtout l'obscurité de la nuit. Ce colin-maillard est encore compliqué par le quadrille d'amoureux qui évolue à travers la plupart des comédies espagnoles, flanqué du boho^ l'inévitable amant malheureux, du barba^ le
père terrible, dn gracioso, le bouffon, et des escouades ordinaires de valets et de soubrettes. Si l'on suit dans le détail le travail du traducteur, on voit qu'il tient en somme les promesses de sa préface. Il corrige avec beaucoup d'adresse presque toutes les outrances de ton de son modèle, il sait éviter l'emphase, comme la trivialité, et prêter discrètement au gracioso quelques bons mots de son cru. Sa légèreté de main et son sens dramatique se montrent surtout dans les dialogues. Ceux de son modèle sont souvent d'une coupe excellente par la rapidité et le croisement des ripostes ; Lesage alors n'a garde d'y toucher. Mais l'espagnol verse-t-il dans des tirades prolongées, et ce n'est pas son moindre défaut, alors le traducteur n'hésite pas à les dialoguer. Il excelle même à diviser en une gerbe de saillies étincelantes l'impétuosité monotone des jets lyriques de l'original. D'autre part, les cinq premières scènes de la pièce offrent un parallèle intéressant avec Scarron qui en avait fait le premier acte de son Jodelet duel^ liste. On y mesure aisément la supériorité de la prose limpide et du goût déjà sûr de Lesage sur les rimes et les conceptos de son burlesque prédécesseur.
C'est avec une adresse plus notable encore que la deuxième pièce du recueil, Don Félix de Mendoce, était traduite de la comédie de Lope de Vega, Guardar y guardarse [Garder et se garder), Lesage travaille à condenser l'action, à supprimer des scènes parasites, par exemple les neuf premières. Il se risque à imiter et réussit à rendre, avec une flexibilité d'es-