I. La Rivière Saguenay
30.— Le Saguenay est plutôt un bras de mer qu’une rivière, à cause de la grande profondeur de ses eaux, qui est en beaucoup d’endroits deux à trois fois plus considérable que celle du fleuve Saint-Laurent, Eile sort du lac Saint-Jean par un double canal, et après une suite de chûtes, de cascades et de rapides d’une excessive violence pendant l’espace d’à peu près 10 lieues, elle prend à sept milies au-dessus de Chicoutimi un cours uniforme et réguhier jusqu’à T'adoussac, où elle entre dansle grand fleuve. Au baissant, son courant est si fort dans cet endroit, qu'il se fait sentir à plusieurs lieues au large. Quand après avoir vu le Saint-Laurent à Niagara, on visite le Saguenay, on esttenté de croire que celui-ci roule une masse d’eau beaucoup plus forte, trompé sans doute par la grande profondeur et la rapidité de ses eaux, surtout à son embouchure, où il mesure un mille de large. Sa profondeur varie de 600 à 800 pieds, sa largeur commune, au-dessus. de son embouchure, est de 2 à 3 milles ; mais elle paraît beaucoup plus étroite à cause de la grande hauteur de ses bords, Jusqu’à la Grande Baie et même un peu au-delà, cette étonnante rivière coule entre deux
(1) Probablement dérivé de Saggishsékuss, ancien mot sauvage qui signifie unerivière aux bords coupés perpendiculairement, Ce mot mal prononcé par les premiers Européens qui demandèrent le nom de cette rivière, s’est bien vite changé en celui du Saguenay, J. vartier ne l’écrit pas autremert dans ses mémoires.
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hautes rangées de montagnes continues qui ont l'air de regretter encore l’espace étroit qu’elles lui ont autrefois cédé, tant elles avancent fièrement leurs précipices jusqu’au dessus même des eaux, car en plusieurs endroits les rochers surplombent. Ainsi, fortement resserrée dans son cours anguleux, pur ces masses énormes de gra nit, son aspect est sombre et porie à la mélancolie. A la vue de la nouveauté et de la grandeur de cette nature à la fois forte et austère, en contemplant la Boule, la Trinité (1), les Tableaux et les mille précipices dont les pierres à demi détachées semblent menacer continuellement l’imprudent voyageur qui s’approche trop près de leur base, l’âme éprouve une forte et solennelle impression. Toutefois les paysages du Saguenay, malgré leur sauvage apparence, prennent souvent un air presque gracieux. Les bouleaux, les épinettes, les sapins et les arbustes à baies qui trouvent le moyen de croître on ne sait trop commeut sur ces rochers arides, forment un vaste tapis de verdure qui suit tous les contours et les ondulations des deux rives escarpées. A lPanse Saint-Jean, 27 milles et demi de Tadoussac, sur la rive droite du Saguenay, les montagnes disparaissent tout à coup dans l’espace d’environ une lieue. Le terrain est bon et offre une centaine de bons établissements dont une partie est occupée.
La hauteur de ces montagnes varie de 1000 à 2000 pieds. Le Saguenay est navigable pour les vaisseaux de
(1) On donne ce nom à une grosse montagne couronnée de trois cimes aux formes arrondies, à peu près semblables et en apparence égales en hauteur. Elle est à mi-chemin environ, entre Tadoussac et
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toute grandeur jusqu’à Chicoutimi, à 68 milles de son embouchure. Il reçoit un grand nombre de rivières, dont les plus considérables sont celles de Sainte-Marguerite, du Petit-Saguenay, de l’anse Saint-Jean, de Chicoutimi, la rivière aux Sables, etc., toutes navigables pour les canots seulement à cause des rapides.
31.—La rivière Chicoutimi (1) sort du lac Kinogomi. Elle est plus considérable que la rivière Saint-Charles, à Québec. Avant de se perdre dans le Saguenay, elle forme au village de Chicoutimi un joli bassin au pied d'une châte d’une quarantaine de pieds. Ce bassin est très sûr, sous le rapport des vents et du mouillage, mais seulement pour les vaisseaux qui netireraient pas plus d’une brasse et deinie d’eau (2). C’est autour de te bassin qu’un plan de. village a été tracé par ordre du gouvernement, Les vaisseaux de gros tonnage ont un bon et sûr mouillage entre le bassin et la rivière du Moulin,à un mille plus bas. L'Eglise paroissiale est bâtie à une dizaine d’arpents en bas du bassin, L’ancienne chapelle de la Mission, ainsi que la maison du Poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson se trouvent sur la pointe formée par la rencontre du bassin de Chicoutimi avec le Saguenay. À Chicoutimi, la mer monte 16 pieds perpendiculairement [61].
32.—A environ 18 milles en bas de Chicoutimi est la Grande Baie ou Baie des Ha! Ha! [67], ainsi probablement appelée à eause de la surprise qu’on éprouve en
(1) Chicoutimi vient de Shuk-timi, qui signifie eau profonde. Les sauvages du nord en rencontrant le Saguenay, à Chicoutimi, trouvaient en effet le commencement de l’eau profonde.
(2) Rapport de l’exploration de 1828, page 161.
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l’apercevant pour la première fois. On la prendrait pres. què pour une continuation du Saguenay. Elle a bien deu» lieues de profondeur sur une lieue de largeur, Au fond de la Baie coulert deux petites rivières à une trentaine d’arpents l’une de l’autre. Cette baie est un vaste port ou l'encrage est partout sûr pour les vaisseaux de tout: grandeur, et à l’abri de tous les vents, Elle est entourée de montagnes. On trouve au côté nord, à Saint-Alphonse. à une petite distance du rivage, une carrière d'excellente pierres meulières. Celles du moulin du Grand Brülé et de la chûte des Aulnets qui en proviennent donnent d’excellente farine.
La navigation du Saguenay en automne dure auss longtemps que celle du Saint-Laurent ; mais une fois fermée, elle n’ouvre que dans la première semaine de mai avec la grande mer. Cette année (1852), la glace était complètement disparue le 4 mai. L’automne dernier, le Pocahontas s’est rendu à Chicoutimi le 6 décembre.
38.—-TapoussAc.—A l’embouchure du Saguenay est le port de Tadoussac. La compagnie de la Baie d'Hudson, y tient encore un poste, Un oflicier de douane y réside, Le hâvre de Tadoussac est pc", mais bien abrité, et capable de contenir 20 à 25 vaisseaux de première grandeur. La mer y monte 21 pieds. Le petit village de Tadoussac est agréablement situé sur une terrace demicirculaire entourée de montagnes, (C’est un fort banc de terrain d’alluvion dominant le port, à une hauteur d’une cinquantaine de pieds, et battu à sa bas par les eaux du Saguenay, qui en cet endroit se mêlent à celles du Saint- Laurent. La pointe de ce croissant, au côté ouest, est for-
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mée par un moyen rocher qui plonge dans le Saguenay par une pente très rapide. Les Français y avaient construit une redoute qui dominait, en même temps, le Saguenay, le village et le bassin. Ce rocher s’avance dans le fleuve pour donner au port de Tadoussac sa forme de demi-lune. T1 prend en cet endroit le nom de pointe de let. Surle bord de la terrasse apparaissent les quelques maisons du poste, groupées autour de la vieille chapelle. Au second plan, des sapins grands et petits s’élèvent çà et là comme des pyramides, tantôt isolés, tantôt
par groupes, pour orner les flancs arides des hauteurs en-
vironnantes. Si de Tadoussac on regarde le fleuve, on a
devant soi l’île aux Lièvres, l’île Rouge, lile Blanche et l'ile Verte, Kakouna et la rivière du Loup. En cet endroit, le Saint-Laurent peut avoir huit lieues. La terre du Sud apparaît sous forme d’une étroite lisière bleue toute parsemée de petits points blancs, visibles en temps clair seulement,
Tout près de Tadoussac, mais sur le Saguenay, en dé-doublant le roche: que nous venons de voir, est l’anse à l'Eau, où M. Price possède un moulin à scies assez considérable, mais qui ne va plus faute de bois, Le village est plus considérable que celui de Tadoussac. Cette anse est petite, mais elle offre un bon mouillage,
Ceux qui font le voyage du Saguenay aimeront peutêtre à avoir une table des distances entre Tadoussac et } Chicoutimi. Voici celle de M, Bouchette, page 169, du
A Rapport de l'exploration de 1898.
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