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Si on laisse Je havre de Tadoussac et qu’on tourne le précipice argileux de la Pointe aux Vaches, en côtoyant le littoral du fleuve, on ne tarde pas à péné-
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trer dans une petite baie au fond de laquelle coule le ruisseau du moulin Baude, à environ trois milles de Tadoussac.
C'est au fond de cette baie que se trouve le fameux banc de marbre dont il a été tant parlé pendant un temps. Ce banc est dans une position presque verticale et s'élève à une hauteur de cent cinquante pieds. Il repose en contact immédiat avec du gneiss syénitique et quelquefois se mêle avec lui, mais généralement il est pur et solide. «On pourrait à peu de frais en tirer des milliers de tonneaux, » dilun voyageur qui était allé faire l'examen de ce banc dès 1826. «On pourrait en extraire, je pense, des blocs parfaits de quinze à vingt pieds de long qui serviraient à l'ornement des édifices ; mais il n’est pas susceptible d’un poli bien fin; cependant il vaut fort la peine d’être exploité, »
La découverte du marbre au moulin Baude est loin d’être chose nouvelle. En 1826, Charlevoix mouilla en cet endroit dans le Chameau, vaisseau de la marine royale française, et mit pied à terre au petit ruisseau qui se décharge dans le fond de Ja baie. C'est au banc de marbre qu'il fait peut-être allusion lorsqu'il dit «tout ce pays est plein de marbre ; » maisil est plutôt probable qu'il fut trompé par la blancheur de la surface des rochers avoisinants.
On a pris un jour ce marbre pour du gypse, on l’a broyé pour en faire du ciment et l'opération a par-
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failement réussi. Il n’y a pas de doute qu'il ne soit un carbonate de chaux très-pur, et son association avec le granite ou le gneiss le range parmiles marbres primitifs. Il a une grand: ressemblance avec l'albâtre, et c’est probablement ce qui l’afait prendre pour du gypse. On ne peut cependant le regarder comme étant d'une qualité excellente, et ce pour plusieurs raisons, entre autres qu’il est disposé en lames, et non pas en grains, comme le sont les marbres d'Italie, ce qui leur permet d’être aisément taillés en tous sens et augmente de beaucoup leur prix. Mais tel qu'il est néanmoins, grâce à sa translucidité et à son éclatante blancheur, adoucie par une nuance de rose tendre, il peut servir aux objets d'’ornement. tels que vases, lampes, etc., et être employé comme un des matériaux les plus économiques et les pius durables. Quant au gneiss et au granite syénitique avec lequel ilest en contact, c'est une formation qui est commune à la double chaîne de montagnes qui borde le Saguenay de chaque côté, et à celle qui longe la rive sud du lac Kenogami. Sur le rivage, à l'embouchure du Saguenay, on aperçoit en outre de petits dépôts de fer magnétique.
Les gigantesques rochers de granit qui s'élèvent du sein de le rivière apparaissent souvent comme des falaises presque perpendiculaires dont les sommets sont stériles, en quelques endroits entièrement nus,
et, dans ce cas, la blancheur de leur surface, causée par la décomposition commencée du feldspath qu'ils renferment, les fait ressembler à de la pierre calcaire. Ils paraissent aussi souvent d'une couleur enfumée ou noirâtre et montrent à fleur d’eau une: barre ferrugineuse rouge. À partir de Tadoussac, et en remontant la rivière, sur une longueur de trente milles, ces rochers, tous escarpés et d’une grande élévation, présentent invariablement la même forme mammaire, les mêmes sommets arrondis. Dans le creux de ces rochers désolés on remarque quelques pins et sapins très-courts, des groseillers sauvages, des bleucts et une sorte de genièvre que les botanistes appellent savamment J'uniperus sabina.
Le premier de ces rochers qui frappe particulière ment le regard, dès qu’on a dépassé d’environ trois milles l'embouchure du Saguenay, c’est celui qu’on appelle «La Boule,» nom qui lui a été donné à cause. de sa forme arrondie. Assis sur une base gigantesque et formant une espèce de cap à l'extrémité d'une succession de rochers qui atteignent jusqu’à quinz: cents pieds de hauteur, il s’avance considérablement dans la rivière, en rétrécit le cours et y occasionne par suile, au reflux des eaux, un fort courant et un remous contre lequel les petites embarcations luttent difficilement; mais, en revanche, il offre un bon refuge aux bâtiments qui cherchent à s’abriter contre le vent de nord-ouest. La marée y atteint une hauteur de dix-huit pieds.
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C’est à la Boule qu'ont été observées pour la première fois ces masses singulières de trapp, sorte d'agrégat composé d’amphibole noire cristaline, de petits cristaux gris, de feldspath et d’un peu de tale, ou mica non élastique. Il se montre quelquefois sous la forme de veines, d'autrefois en couches interposées et irrégulières, mais le plus souvent en morceaux isolés. Il est fréquemment très-magnétique ; du reste, l’eau douce qu’on trouve à la Boule est fortement imprégnée de fer. Le granite auquel le trapp est associé dans cet endroit est composé de quartz gris, de feldspath rougeâtre et de petits points de mica brun. Observons ici en passant que l'aspect trappéen est commun à presque toute la formation montagneuse du territoire du Saguenay, et que là où le trapp abonde, le terrain est plus épaissement boisé que lorsque c’est le syémte ; ajoutons aussi que le fer est fréquemment répandu dans toute cette région ; c'est ce que les arpenteurs ont observé à plusieurs reprises par les variations de l'aiguille aimantée, va: riations qui ont été- parfois d’un degré, 30 minutes.
Au nombre des montagnes qui, après la Boule, attirent le plus l'attention par l’étrangeté d'aspect et la singularité de la forme, mentionnons. le Tableau,
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énorme rocher qui, à plusieurs centaines de pieds de hauteur, montre une surface verticale, coupée à arêles vives, absolument unie et polie, qui lui donne l'apparence d’un véritable tableau et d’où lui est venu le nom qu'il porte. Cette surface est entièrement vierge et le voyageur, en l’apercevant, se prend à regretter que les principaux faits de l'histoire du Saguenay n'y soient pas écrits en lettres qui défieraient les injures du temps. Cet abrégé chronologique, écrit au-dessus d'un double abime, serait sans doute le plus merveilleux des monuments à transmettre aux générations futures ; restent seulement à trouver le peintre qui oserait l’entreprendre et le gouvernement qui en ferait les frais.
Le Tableau est à environ cinquante milles de Tadoussac.
Mais aucun rocher, parmi tous ceux dont la bordure violente et tourmentée fatigue les eaux qui la caressent, et dont les cimes sourcilleuses se penchent sur le Saguenay en l’inondant de leurs ombres, n'égale en étrange et formidable majesté les deux caps dont les noms seuls éveillent dans l'imagination le sentiment d’une grandeur exceptionnelle, d’une sublimilé souveraine. Ces deux caps sont ceux de l'Eternité et de la Trinité, géants des monts qui plongent à près de mille pieds de profondeur dans la rivière et qui s'élèvent tout droits de cet abime jusqu'à une hauteur de quinze à dix-huit cents pieds,
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comme si les entrailles de la terre, fatiguées d’un pareil fardeau, les avaient rejelés d'un seul coup avec fureur.
Le cap Eternité est plus haut que son frère jumeau , mais il s’est quelque peu adouci sous la main des âges et il a laissé une épaisse chevelure de sapins couronner en paix son front et descendre sur ses flancs creusés de rides profondes. Il a une forme à peu près régulière et non pas le torse ni l’encolure violente du cap Trinité qui semble vouloir à toute heure déclarer la guerre aux éléments. Et ce caractère, celui-ci le communique à tout ce qui l'entoure ; on n'arrive à lui qu'après avoir vu défiler devant soi tout un rang de rochers abruptes, jetés en désordre sur le front de bataille, dressés à pic, et qui parais sent placés en ligne comme pour essuyer le premier choc, pour recevoir la formidable averse des cieux irrités. On les dirait toujours en colère à entendre leurs mugissements répondre aux vents de l’ espace, à les entendre sourdement gronder au moindre bruit, ou quand les eaux, repoussées sous la proue des navires, se rejettent sur leurs flancs tumultueux. Ecoutez...Le sifflet du bateau-à-vapeur a retenti ; l'écho dormait tranquille dans les antrés. profonds des noires montagnes ; soudain, à ce cri aigu qui traverse l'air, il s’éveille, il s’agite, il pousse un gémissement terrible qui, sorti des entrailles du Cap, se précipite de vallées en vallées et de ravines en
ravines, court comme un long frissonnement le long des rivages émus, s’engouffre dans les précipices, les remonte en bondissant, frappe les plateaux lointains, puis doucement, doucement, se ralentit, se calme et va s’éteindre enfin dans quelque gorge étroite où il arrive comme étouffé. Alors, le silence, pour quelques instants banni de ses éternelles retraites, y retourne aussitôt et étend de nouveau son muet empire sur cette immense nature subitement apaisée.
On a donné au cap Trinité son nom parcequ'il est en réalité formé de trois caps égaux de taille et d’élévation, dont le premier comprend également trois caps disposés en échelons et formant comme trois étages superposés. Tous ces caps, dressés à pic, présentent une vaste face nue, taillée à arêtes vives, coupée net et comme dans le même moment par quelque instrument mystérieux de la nature. En face, de l’autre côté de la rivière, et comme pour apporter un contraste de plus dans ces lieux où le contraste abonde, où les aspects varient et se combattent pour ainsi dire si souvent, on voit s’élever humblement sur la rive un petit chantier de bois de corde et de bardeaux, tandis que derrière les deux grands caps Eternité et Trinité, à l'abri de leurs énormes rocs, tantôt boisés, tantôt chauves, repose tranquillement une petite baie où les bâtiments de toute dimension peuvent trouver asile, et au fond de laquelle
s’entr'ouvre une coulée pour donner passage à un ruisseau à travers les montagnes.
Ces deux caps sont à une distance de quarante et un milles de l'embouchure du Saguenay.
Au nombre des autres caps de la rivière, citons encore le cap Diamant et le cap Rouge, tous deux ‘sur la rive nord, le premier à quarante-cinq milles, le deuxième à cinquante-six milles de son embouchure ; puis le cap Saint-François, en face de Chicoutimi, et trois milles plus haut, le cap Saint-Joseph. Sur la rive sud on remarque le cap à l'Ouest qui commande l'entrée de la baie Ha! Ha! etquia en face de lui sur la rive nord le cap à l'Est, qui s’élève perpendiculairement, dont la base est chargée d'’énormes blocs de granit détachés de son sommet, et dans les interstices desquels quelques épinettes et bouleaux nains ont trouvé assez de sol végétal pour prendre racine. Ces deux caps s’avancent considérablement dans la rivière et la rétrécissent au point de ne plus lui laisser entre eux qu'une largeur de quarante-huit chaînes.
Le Saguenay contient aussi quelques rares iles de petite dimension et de peu d’imporiance ; telles sont l'ile Saint-Barthélémy ou ile Coquart, nom qui lui a été donné en l'honneur du père Coquart, l’avant-dernier missionnaire jésuite qu'ait eu le Saguenay, et qui mourut à Chicoutimi en 1765; et l'ile Saint-Louis, de deux milles de long sur un mille -de large, que
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l'on dit offrir le premier bon port de mouillage en remontant de Tadoussac qui en est à plus de vingtmilles de distance.