CHICOUTIMI
Après avoir dépassé le townshin Bagot, en remontant la rivière Saguenay, on arrive bientôt à Chicoutimi, le grand centre du commerce, de l’industrie, de toutes les affaires en général des deux régions du Saguenay et du Lac Saint-Jean.
Chicoutimi, situé sous le 48° degré, 25', 5” de latitude nord, au confluent de la rivière Chicoutimi et de la rivière Saguenay, à cinq milles en deçà de Terre Rompue, endroit où cette dernière cesse d’être navigable, et à 68 milles de Tadoussac, date, comme fondation, de l’année 1840. Avant celte époque, il n’y avait là qu’une mission, une petite chapelle où se rassemblaient les sauvages de re‘our de leurs chasses, et un poste à l'usage de la Compagnie de la Baie d'Hudson.
La chapelle, la mission, le poste et une ou deux autres bâtisses étaient toutes construites ensemble sur un roc de granite qui domine le canal étroit par lequel se précipite une chute de 40 à 50 pieds de hauteur dans le bassin qui forme partie du havre de Chicoutimi. L'établissement de la Compagnie consistait en une maison commode pour l'agent, bâtie sur une colline d'où la vue s’étendait sur le havre et sur la rivière, en un magasin placé près de l'endroit du débarquement, en une boulangerie, en élables et granges entourées de plusieurs pièces de terre cullivées, ainsi que d'un jardin où l'on recueillait plusieurs espèces de légumes, surtout des patates, Sa situation centrale entre le lac Saint-Jean et le Saint-Laurent, et la grande quantité de terre ceultivable qui se trouvait dans les environs, en avaient fait l'entrepôt principal de la Compagnie à l’intérieur et le marquaient d'avance pour ètre le marché général de toute cette partie du pays, le jour où elle s'éveillerait à l’industrie et à l’activité commerciale,
On y trouve un dépôt alluvial considérable composé d’une argile marneuse fine, appelée communément glaise bleue, qui, dans les temps humides, devient si molle qu’on ne peut pas marcher dessus. Quoique les rochers soient nombreux, le sol est trèspropre à la culture ; mais on n'y récollait autrefois que des patates et quelques autres légumes à l'usage du poste, et on allait chercher le foin pour les
bestiaux à neuf milles en bas de Chicoutimi, sur la rive gauche du Saguenay, à l'endroit appelé «Les Prairies. » «Le terrain qui environne Chicoutimi est excellent, dit M. Nixon, avant l'apparence d’être composé d'une riche marne mêlée d'un bon sable, M. Andrews, le commis du poste, qui v reste depuis six ans, a deux bons carrés de palates du plus bel aspect et une couche de concombres ; l'année dernière il a cultivé des melons en plèin air. Tout ce qui croit à Montréal croitrait ici. I nous informe que s'il était pour s'établir sur une terre dans le Saguenay, 1] se fixerait de préférence tout vis-à-vis du poste, du eôté nord, où au sud, à un quart de mille au dessus. Sur une question à cet effet, il répondit que si un homme s'occupait uniquement de jardinage, il n'y à pas autour de Montréal un seul jardin dont le produit égalerait celui qu'on pourrait recueillir en cet endroit. Dans le mois de mai, aux grandes mers du printemps, l'eau monte ici de seize à dix-huit pieds. »
«Le roc de granite syénitique sur lequel est construit le poste,» dit à son tour M. Baddeley, le gcologue de l'exploration de 1828, «est traversé d'une manière remarquable par des veines de feldspath et de trapp. .... Nous avons observé dans le roc quelques noyaux de fer magnétique. Hi y a sur le rivage, au-dessous de la résidence du poste, une veine de trapp curieusement tortucuse qui descend
Lee
dans le roe. Nous v avons trouvé aussi un fragment de calcaire silicieux. parait qu'il y a une vingtaine d'années on faisait de la chaux au poste, et l'on montre la place du fourneau où se voient encore des morceaux de pierre calcaire à demi brûlés. Si cette pierre venait de quelque dépôt calcaire du voisinage, on n'a pu le découvrir ni en rien savoir ; mais celle en question aurait pu être apportée pour l'occasion de la Malbaie ou de la Baie Saint-Paul, où la pierre caleaire abonde. »
Le rivage du nord, en face de Chicoutimi, est formé de hauteurs brisées et montueuses, ordinairemer boisées d'épinctte, de petit pin rouge et de bouleau blanc, laissant cependant par endroits une lisière d'argile entre elles et les bords de la rivière. C'est celte lisière qui est mise en culture par les habitanis. En remontant en cet endroit la rivière, sur une longueur d'environ cinq milles, on arrive au cours d'eau du Marais où le Saguenay devient obstrué par des rochers et des rapides. La mer y monte de sept pieds, et, au portage des Terres Rompues, environ un mille au-dessus du confluent de ce cours d'eau et du Saguenay, le flux de la mer devient à peu près imperceplible. C'est là que le Saguenay cesse d'être navigable. après un parcours de 74 milles, à parur de son embouchure.
C'est à Chicoutimi que se trouve le principal établissement de la maison Price, en même temps
l'un des plus considérables de toute la province. Da été le noyau du village naissant et est encore aujourd'hui la source où s’alimentent toutes les autres branches du commerce de l'endroit. C’est à l’embouchure de la rivière qui lui déverse ses eaux par une chute perpendieulaire de quarante pieds, tout près de l'ancien poste, qu'a été installée la grande scierie de la maison Price. Là, les beaux bois du Saguenay sont convertis en madriers, en colombages, bardeaux, lattes, boîtes d'emballage, lambris, allumeltes et pièces de pavage ; pas une retaille qui ne soit utilisée. L'été, les navires d'outre-mer viennent charger ces bois à un mille au-dessous des moulins, tandis que, l'hiver, la coupe des billots qui les met en activité precure un emploi lucratif aux colons pauvres ; le chantier, nom qu’on donne à la fois à la scierie et à l'ensemble des habitations qui l’entou« rent et où logent les travailleurs, constitue en outre un marché avantageux pour les grains et le fourrage dont les cultivateurs neuvent disposer.
«Lien remarquable pour être le terme de la belle navigation et le commencement des portages ;» c’est ainsi que le père Lejeune désigne Chicoutimi dans ses Relations.
Mgr. Laflèche, évêque de Trois-Rivières, donne à ce nom la signification et l’origine suivantes : Chicoutimi, « jusqu'où c’est profond » (en langue crie) De Tshks, « jusque là », et mew, « c’est profond. »
Nous trouvons dans les notes du père de Crépieu] que, vers 1670, une petite chapelle y fut bâtie aux frais du sieur Hazeur par Paul Quartier, charpentier, Côté et Baillargeon, sous la direction de Robert Drouart.
La mission de Chicoutimi, qui se confondait dans les premiers temps avec celle de Tadoussac, en fut séparée vers la fin du dix-septième siècle. Ainsi, le père Bonaventure Favre, dont on trouve les actes dans le régistre de cet endroit, de 1691 à 1699, s'intitule «Missionnaire de Saint-Charles de Métabetchouan, sur le Lac Saint-Jean ou Peiokouiagamy, qui tombe dans la rivière Chégoutimy. »
Les registres ont continué d'être tenus ensuite successivement par le père de Crépieul, de 1693 à 1702, puis, de 1703 à 1709, par le père Louis Andr*; enfin, après une longue interruption d’une douzaine d'années, par le père Laure qui fit construire une nouvelle chapelle sur le petit -coteau, où était bâtie sa maison, appelé coteau du Portage. Cette chapelle, sur laquelle nous donnons plus loin quelques détails, a subsisté jusqu'en 1850; on avait cessé d'y faire l'office en 1849, parce qu'elle était presque tombée de vétusté.
Le père Laure demeura chargé de Chégoutimy jusqu’en 1737 ; le dernier Jésuite qui ait desservi cette mission est le père de La Brosse, jusqu’en 1782, époque de sa mort. Pendant environ cinquante ans après, Chicoutimi, comme tous les autres postes du Roi, fut visité chaque année par un missionnaire qui y allait dans les mois de juin et juillet et y demeurait environ six semaines, enseignant un Catéchisme en Jangue montagnaise que les Jésuites avaient composé pour les néophytes indiens. (C’est en 1846 que le’premier curé y fut installé réguiièrement.
En 1860, la paroïsse de Chicoutimi était déjà grande et renfermait un village considérable, prisqu'il s’y trouvait 72 emplacements. Il y avait six écoles, dont deux modèles, fréquentées par 188 enfants. Le recensement fait par le curé montrait que la population de l'endroit était venue principalement de la Malbaie qui avait fourni deux cents âmes, des Eboulements, 66, et de la Baie Saint-Paul, 37. Les chantiers de M. Price employaient environ deux cents étrangers. Vingt familles nouvelles étaient arrivées au printemps de 1359. En 1858, il s'était fait 190 baptêmes, 44 mariages et 61 sépultures. En 1863, il y avait dans la paroisse de Chicoutimi 567 familles comprenant 3,254 âmes ; en 1868, 623 familles—3,530 âmes; en 1873, 655 familles— 4055 âmes ; en 1878, 739 familles-- 4,628 âmes.
Le 19 mars, 1870, cent deux familles perdirent dans un incendie quienveloppa le Saguenay tout entier les fruits de leurs travaux et des nombreux sacrifices qu'elles s'étaient imposés pour s'établir sur les terres nouvelles. Toutes ces familles se ressentent encore des pertes qu’elles firent alors et bon nombre d’entre elles ne s’en relè veront jamais.
C’est en 1874 que la compagnie des bateaux-àvapeur du Saint-Laurent établit une ligne régulière entre Québec et Chicoutimi, et, au printemps de 1875, le gouvernement fédéral y fit construire un quai.
En 1879, le gouvernement fédéral a dépensé $7,000 pour faire enlever les roches et creuser les battures qui embarrassent le chenal en aval de Chicoutimi. Quand ces travaux seront terminés, les bateaux-à-vapeur et les voiliers pourront se rendre à Chicoutimi à marée basse.
A l'entrée du chenal du havre de Chicoutimi, (latitude 48°, 26, 52” nord) ont été placés deux phares d’alignement à 910 pieds de distance l’un de l’autre : l’un a 40 pieds de hauteur et l’autre 26, entre le niveau des hautes eaux et le foyer. Ce sont deux feux catoptriques qui doivent être vus à cinq milles de distance.
Huit autres phares, dont nous ne pourrions guère indiquer la situation ni la distance respective à laquelie ils se trouvent les uns des autres qu'au moyen d'une carte spéciale, tous destinés à indiquer
le chenal du havre de Chicoutimi, ont été placés pour la première fois en 1873 et pourraient tous être aperçus à d'égales distances, n'étaient les détours du chenal qui contrarient et font varier la portée des feux.
La hauteur moyenne de ces phares dépasse 40 pieds. Les marées du printemps arrivent à la base de quelques-unes des tours, et mème plus haut, et de là vient la différence dans leur élévation au dessus du niveau des hautes eaux.
L'ensemble des salaires des gardiens de ces differents phares s'élève à deux cents dollars.
La maison Price charge en moyenne de trente à trente-cinq bâtiments par année à Chicoutimi, et, dans d’autres ports de la province, une cinquantaine, ce qui fait de 80 à 85 bâtiments en tout. Les bois qu'elle exporte sont dirigés pour la plus grande partie vers la Grande-Bretagne ; elle en envoie aussi à La Plata, au Pérou, au Chili, en Espagne, au Portugal, en France, en Australie.
Il y a dix-huit ans, en 1862, les eaux du Saguenay transportaient 43,289 billots de pin blanc, 7,000 billots d’épinette et 715 pièces de bois de construction pour les navires, outre une immense quantité de madriers, de planches et de bardeaux, qui était expédiée en goëlette. Dès 1850, on estimait la valeur du bois directement exporté en Europe à $180,000, sans compter le commerce que la maison Price faisait
avec la province du Bas-Canada et avec les Etats- Unis. Depuis lors, de grands travaux ont été faits pour faciliter le glissement des billots sur les eaux du Saguenay, et développer en général le commerce du bois qui a été jusqu’à présent la principale industrie de la région saguenayenne. On peut signaler entre autres une somme de $41,000 que le gouvernement a dépensée pour faire construire une glissoire et une estacade, maisles droits que le gouvernement a perçus de la maison Price pour le passage des billots lui ont rapporté bien au delà de ce montant.
La glissoire a une longueur de 5,840 pieds et l'estacade en compte 1,344 ; il y a en outre les digues, les quais et les barrages. La glissoire a été faite pour éviter les rapides qui se trouvent entre le lac Saint-Jean et la rivière Saguenay. Ces constructions couvrent une étendue d'environ six milles et sont situées sur la Petite Décharge : commencées en 1856, elles ont été terminées en 1860. Il est passé 71,257 pièces de bois par la glissoire en 1879.
En 1878, la maison Price faisait 188,155 billots d'épinette, contre 7,000 seulement qu'elle faisait en 1864. Mais, en revanche, elle n’a livré au commerce que 12,897 billots de pin, sur lesquels pas plus de quatre mille étaient de pin «étalon.» C’est que les incendies ont fait de terribles ravages dans le Saguenay ; ils y ont presque tout détruit le pin, et l'on en considère l'exploitation comme définitive-
ment perdue pour cette partie du pays. Si l’on veut se faire une idée de ce qu'elle était, il y a une vingtaine d'années, qu’on remarque ce simple fait. Un navire d'outre-mer, venu pour prendre une cargaison, avait trouvé le marché de Québec vide ; tout le bois disponible était expédié depuis quelques jours. La saison était fort avancée ; il ne fallait pas à tout prix que le navire repartît sur lest ou passât l'hiver à Québec, On s’adressa à M. Price qui fit venir le navire à son chantier, et, en quinze jours, le bois abattu dans le seul voisinage du chantier, puis coupé et scié, était mis à bord du bâtiment et expédié en Angleterre.
On peut juger de l'étendue des affaires que fait la maison Price par le chiffre de $12,319 de droits payés par elle l'année dernière au gouvernement de la province pour ses limites de bois. Cette ancienne et importante maison, qui à été pendant plus d'un quart de siècle comme la mère nourricière de la population du Sagueray, emploie au moins quatre cents hommes à la scierie de Chicoutimi seulement, et une centaine de plus à la scierie de la Grande Baie ; c'est elle qui leur fournit tout ce dont ils ont besoin en fait de vêtements et de nourriture,