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À. quelques pas de la scierie de Chicoutimi on voyail encore, il y a quelques années, courbée sous le
poids du temps, la vieille chapelle de la mission érigée par le père Laure en 1727. Elle avait vingtcinq pieds de long sur quinze de large, et était bâtie sur une éminence dominant le bassin qui se trouve au pied de la chute de la rivière Chicoutimi. C'était une relique pleine de touchants souvenirs. Les étrangers qui débarquaient à Chicoutimi s’empressaient d’ailer la contempler, et ceux qui connaissaient quelque chose des anciennes missions du Canada, quelles que fussent leurs croyances religieuses, n’oubliaient pas de mettre dans leurs sacs de voyage quelques fragments de pierre ou autres objets appartenant à Ja chapelle, afin d'en conserver la mémoire. La pi’rre tumulaire du père Coquart, mort à Chicoutimi en 1771, n'existait plus qu’en morceaux sur lesquels on distinguait encore quelques inscriptions latines. Les capitaines de navires se montraient avides de recueillir ces débris d'une époque pourtant récente et qui semblait déjà ancienne. Les registres, les livres d'église, les tableaux, les pierres gravées ont été perdus, abandonnés sans souci dans la chapelle ouverte à tout le monde. Cette chapelle contenait en outre une précieuse argenterie que les Oblats ont emportée, se croyant le droit de le faire, vu qu'ils avaient succédé aux Jésuites dans les missions du Saguenay ; mais cet acte a soulev2 contre eux de vives proteslatations. A Tadoussac, où ils essayèrent de le répéter, les habitants faillirent faire une émeute.
Ils s’élancèrent jusque dans la rivière Saguenay, à la poursuite des Oblats, et leur arrachèrent, entre autres objets, la cloche de la chapelle.
Le père Laure écrivait dans son langage naif, au sujet de la chapelle de Chicoutimi qu'il faisait construire, que la eroix du clocher nouveau, posée en 1726, «avait été saluée de trente-trois martres par lous les sauvages charmés du coq. »
Michaux, célèbre botaniste français qui, à la fin du siècle dernier, se rendit jusqu’au lac Mistassini par le Saguenay, dans le simple but de faire une collection de plantes et de fleurs de l'Amérique du Nord, dit, en parlant de la première chapelle de Chicoutimi : «Ce bâtiment, construit en poutres équarries de cèdre blanc, thuya occidentalis, élevées les unes au-dessus des autres, était encore en bon état, et quoique ces poutres n'aient jamais été couvertes, ni en dedans ni en dehors, je les trouvai tellement intactes qu'elles n'avaient pas été altérées de l'épaisseur d'une demi-ligne, depuis plus de soixante ans.» Aujourd’hui, l’on peut voir l’emplacement, où se trouvait cette antique chapelle, entouré d’un enclos en bois que M. Price y a fait élever et où il a fait enterrer tout le bois de la chapelle, excepté le pourri, afin que cette dernière relique d’un des plus modestes, mais des plus intéressants monuments de notre histoire, ne fût pas exposée aux intempéries du temps ni à l’injure des hommes. De son côté, mademoiselle Price a fait de
la vieille chapelle une esquisse en sépia qu'elle a donnée à l'évêché de Chicoutimi ; on en trouve des reproductions chez M. J. E, Livernois, photographe de Québec, dont nous sommes heureüx de signaler ici en passant le goût exquis et l’habileté qu'il déploie dans toutes les œuvres de son art.
À côté de l'enclos qu'a fait élever M. Price se trouve le vieux cimetière indien. La croix de l’ancienne chapelle est dans la sacristie de la nouvelle église de Chicoutimi, et le crucifix a été transporté sur l'autel du couvent de l'endroit. Enfin, la porte de Ja sacristie, de même qu’une vieille armoire, appartenant jadis à la chapelle, sont conservées à l'évêché. Voilà tout ce qui reste aujourd’hui, voilà les seuls débris existants de ce qui abrita pendant plus d’un siècle la piété naive des néophytes montagnais à peu près disparus aujourd'hui.
Nous avons dit que Chicoutimi est l'endroit le plus important et le plus considérable de tout le Saguenay. C'est aujourd'hui une pelite ville, qui a été incorporée en 1879. Elle renferme environ deux mille âmes. En 1855, il n'y avait même pas encore de chemins dans cette cité nouvelle qui, un jour peutêtre, renfermera des boulevards et sera éclairée à la
lumière électrique. M. Price, père, n'y passait jamais qu’à cheval, ce qui ne veut pas dire que les travailleurs des chantiers y allassent invariablement en voiture. “Les chemins qui sillonnent aujourd’hui Ja paroisse n'ont été verbalisés et tracés qu'en 1855. Quant à la paroisse de Chicoutimi, elle comprend tout le township de ce nom et une population de cinq mille âmes, en y conprenant, bien entendu, celle de la ville.
Il ne faut pas croire que celte population soit avant tout agricole ; non, elle est en général pauvre, et les hommes préfèrent travailler aux chantiers, ou faire la cueillette des bleuets et celle de la gomme de sapin. La gomme de sapin est en effei une des industries qu’exploitent les marchands de Chicoutimi ; ils en envoient tous les ans de quinze à vingt barils à Québec à bord des goëlettes. Là, olle sert à différents usages, entre autres à faire du vernis ; les Américains en tirent aussi de l'encre. Il n’y a pas encore longtemps, M. David Price l’exportait en gros pour les pharmaciens de la Grande-Bretagne.
Chicoutimi est aussi le siége d’un évêché érigé en 1878 et occupé par Mgr. Dominique Racine. C’est lui qui, pendant qu’il était curé de l'endroit, a fait commencer, il y a trois ans, la construction de la nouvelle église, très-beau et très-imposant édifice, élevé sur u,: exhaussement du sol et que l’on voit de fort Join sur la rivière Saguenay. Cette église sera un véri-
table monument, dans l'acception artistique de ce mot, si on peut lui apporter les embellissements et la perfection que fait pressentir sa physionomie actuelle. On en évalue le coût, une fois terminée, à quatrevingt mille dollars ; mais il serait dommage de s'arrêter en si bon chemin et ne pas se rendre jusqu'à cent mille dollars, d'autant plus qu'il y a déj} la moitié de cette somme de dépensée. On remarque que le clocher de l'église est quelque peu incliné en avant ; cela a été fait à dessein, sur le conseil même de l'évêque, afin de permettre au clocher de mieux résister aux violents efforts du vent de nordouest qui parfois fond sur Chicoutimi comme un ouragan. Peux magnifiques tableanx, placés de chaque côté du chœur, sont jusqu'à présent le plus bel ornement de la nouvelle église. Ce sont des copies de Murillo représentant, l’une, la naissance du Christ, l’autre, l'apparition de la Vierge, qui ont été offertes par M. William Price, le représentant du comt de Chicoutimi à l’Assemblée Législative. (1) Chicoutimi possède de plus un couvent qui date de 1863, et dont ia remière destination était une salle publique. Il es dirigé par les Sœurs du Bon Pasteur et porte, depuis deux ans, le nom d'académie. Les Sœurs sont au nombre de six et ont sous leur contrôle une moyenne de soixante-dix élèves, dont vingtcinq pensionnaires, Le prix de la pension et de
(1) M. W. Prico est mort depuis, au mois de juin, 1880, universellement regretté de tous ceux qui ont connu combien sa générosité était grande,
l'instruction réunies est de soixante dollars par année scolaire, ce qui est tout à fait insuffisant, même pour les choses les plus nécessaires. Aussi, comme un pareil prix, payé par vingt-cinq pensionnaires seulement, ne pourrait jamais soutenir un établissement sérieux, l’évêque est-il obligé de donner fréquemment du sien et d'envoyer au couvent des provisions de toute nature, sans compter l'argent qu’il lui fournit et dont il dépouille pour cela un gousset déjà mince, car on imagine aisément que ce n’est pas de son pauvre diocèse que Mgr. Racine peut tirer des revenus princiers.
Parmi les élèves du couvent 58 étudient l’arithmétique, le calcul mental, la grammaire, l'orthographe et l'analyse, 39 l’histoire sainte et l’histoire du Canada, 9 l’histoire de France, 5 l’histoire d’Angleterre et l’histoire romaine, 6 l’histoire ecclésiastique, 56 la géographie, 8 la tenue des livres, 52 l'anglais, 16 l’art épistolaire, 18 la littérature, 35 la musique vocale, 15 la musique instrumentale, 60 l'écriture, 30 le dessin linéaire et 7 le dessin d’après nature, 5 l'histoire naturelle et l'horticulture, 8 le mesurage et le globe terrestre, enfin, 7 l'algèbre.
Les élèves apprennent aussi la couture, la broderie et la céroplastique, qui est l’art de confectionner des fleurs et des fruits en cire. L’éducalion donnée au couvent de Chicoutimi fait des progrès chaque année ; un des résultats principaux de cette éducation est
la formation d'institutrices pour les écoles du comté.
A part le couvent, il y a encore à Chicoutimi un séminaire dont l'érection date de 1872. Le nombre des élèves y est en moyenne de cent, et le prix de la pension de $90.00 par année scolaire. «Tous ceux qui entreprennent de fonder un collége en Canada, disait, lors de l'érection de celui de Chicoutimi, Mgr. Taschereau à Mgr. Racine, meurent de folie ou de chagrin.» C’est en effet de chagrin qu'est mort, entre autres, M. Painchaud, fondateur du collége de Sainte-Anne La Pocatière. Les moyens, pour ces sortes d'entreprises, sont bien rarement proportionnés aux besoins ; on est obligé de commencer avec les ressources qu’on a sous la main, n'importe lesquelles, et, en peu d’années, on arrive à des déficits énormes que tous les sacrifices du monde sont impuissants à combler.
Le petit séminaire est dirigé par quatre prêtres professeurs et dix ecclésiastiques. Le nombre des élèves qui suivent le cours commercial est de 44 et de 46 le nombre de ceux qui font les études classiques. Tous les élèves savent lire et apprennent la musique vocale ; 80 d’entre eux étudient la grammaire, 44 l’analyse, 51 l'arithmétique, 35 le calcul mental, 44 la géographie, 30 la littérature, 20 l’art épistolaire, 8 la musique instrumentale, le dessin et l'horticulture, 5 le mesurage, les mathématiques, la philosophie et la botanique, 41 le grec, et 30 suivent un cours régulier de prononciation française.
La fondation du séminaire de Chicoutimi a été déterminée, en quelque sorte précipitée par une cause d’une nature particulière. Il existait alors, depuis trois ans, dans le village, une école protestante à laquelle les parents catholiques, presque tous sans exceplion, envoyaient leurs enfants. Le maître de cette école ne perdait pas une occasion de poursuivre le curé, aujourd’hui l’évêque, de ses sarcasmes ou de sesinveclives, quelquefois d'imputations calomnieuses. Le curé, de son côté, exhortait les parents à ne pas envoyer leurs enfants à l’école dirigée par ce dernier : «C'est bien,» lui répondirent enfin les parents ; «nous n’enverrons plus nos enfants à cette école, mais donnez-nous quelque chose qui la remplace. » C’est là-dessus que le curé prit la résolution héroïque de fonder son collége qui, espérons-le, ne le fera mourir ni de folie ni de chagrin.
Dans la courte énumeération des édifices et des institutions publiques de Chicoutimi que nous venons de faire, nous aurions voulu mentionner un hôpital pour les matelots d'outre-mer ; mais malheureusement, cet hôpital n'existe pas. Ce n’est pourtant pas que le besoin ne s’en fasse sentir, puisque pas moins de trente-cinq à quarante na”ires océaniques fréquentent tous les ans le port de Chicoutimi. A Trois-Rivières, il y & un hôpital de ce genre, quoique le port de cette ville ne reçoive guère que vingt à vingt-cinq bâtiments d'outre-mer par année. Il est donc fort à propos d'attirer à ce sujet l'attention du
gouvernement provincial et de tâcher d'en obte 1 : au’il fasse commencer à Chicoutimi la construction 'un hôpital de marine, ce qui devient de plus en plus nécessaire à mesure que la petite ville s'agrandit.
Voici, au sujet de Chicoutimi, les statistiques de 1871 et de 1879 :
sai | 1871 1879 —— ne ee ee 14 | Population de la paroisse … « 4,100 4,650 Minots de blé récoltés. | 29,765 | 15,300 Do d'avoine do 38,000 | 29,008 Do d'orge do … | 7,000 4,900 Do depatates do 28,000 | 27,000 Tonneaux de foin. . .. | 16,000 | 18,000 Livres de beurre... Hlsbsasses | 13,000 Têtes de bétail... é cn livséesies 7,000 Arpents de terre en culture... .| 29,142 | 39,500 Arpents de boanes terres non défrichées..........….,l,......., peu Nouveaux colons en 1879... AT AR EN IE | tre dtasted