LE LAC SAINT-JEAN
Nous voilà enfin arrivés devant cette petite mer qui est restée en quelque sorte légendaire jusqu'à nos jours, dont le nom frappe encore singulièrement bien des oreilles, et sur laquelle a plané pendant bien longtemps le voile mystérieux qui couvre l'immense solitude du nord. I y a trente ans à peine, personne n’aurail osé croire qu’on pût seulement se rendre jusqu’au lac Saint-Jean ; c'était tellement loin dans le nord ! Le pays qui l’entourait ne pouvait être que la demeure des animaux à fourrures, et, seuls, les Indiens étaient regardés comme pouvant se hasarder dans ces sombres retraites que protégeait la chaînefdes Laurentides et que défendait contre l’homme une nature réputée inaccessible.
C'était un préjugé sans doute, mais avouons que ce préjugé qui représentail‘comme inacessible à la colonisation et à la culture toute la région du Lac Saint- Jean, avait quelque raison d’être, car celte région à une physionomie qu'aucun autre aspect du Canada ne rappelle, Voyez se balancer, s’agiler ou s’endormir sur son lit de sable et d’alluvion, cette petite mer intérieure, semblable à un énorme crabe étendant dans tous les sens ses longues et nombreuses rivières, comme aulant de tentacules, toutes prêtes à saisir les colons et à les attirer quand même sur le sein du monstre! Elle n'est pas enfouie dans les dépressions des montagnes comme tant d’autres lacs de notre pays qui ressemblent à des coupes profondes laissées par les eaux cn retraite ; mais elle s'étale avec une négligence dédaigneuse sur un fond sans cesse mouvant, élargissant ou retrécissant ses limites suivant les saisons, s’élevant ou s’abaissant sans marée, rongeant ses rives ou bien les exhaussant par les accumulations répétées de sable et de terre végétale que lni apportent ses tributaires. Elle n’est pas enclavée dans un cercle infranchissable, réduite à une immobilité passive et monotone, mais elle joue librement sur un lit incertain que les années l'une après l’autre déplacent ; elle s’ébat, chante ou gronde tour à tour sur les molles et grasses rives d’une plaine qu'elle recouvrait jadis tout entière et qu’elle a laissée depuis longtemps à nu, après l'avoir fécondée pendant des siècles ; elle a certaines senteurs propres
qui traversent l'atmosphère qui l'entoure et vont s'exhaler au loin dans les bois et les champs ; on la pressent aux fraîches bouflées qui s'échappent de son sein et on croit l'entendre avant de l'avoir aperçue, dans les échos ranimés, dans les frais murmures qui emplissent l'air, lorsqu'on arrive enfin au terme du long et ennuyeux trajet qu'on a parcouru à travers toute la presqu'ile de Chicoutimi.
Le voilà donc devant nous, ce Lac dont la renommée, chargée de légendes, a déjà volé vers de nombreux pays. La voilà, cette région du Lac Saint- Jean qui a tant exercé ls imaginalions depuis quelques années, dont on a tant parlé, que l'on connaît si peu, et vers laquelle se portent de si nombreuses, de si ardentes espérances. La voilà, celte étrange pelite mer, avec son peuple de poissons aussi étranges qu'elle-mème : le wananish, qui ne se pêche guère que pendant six semaines, du {* juin au 15 juillet, qui fait bondir des heures entières la main du pêcheur qui s'obstine après lui, qui fait des sauts de quinze pieds et qui franchit une chute aussi aisément qu’un ruisseau, plus alerte, plus vigoureux, quoique plus petit, et plus rapide que le saumon lui-même ; la munie, qui a la queue et la couleur de l’anguille, la forme du crapaud de mer, el la tête comme celle de la morue, quoique un peu plus plate ; l’atosset, autre produit singulier qui vient on ne sait d'où et dont les ancêtres ont dù faire dé nombreux croisements ; enfin, le brochet, mais le brochet monstre, qui a jus-
qu'à six et sept pieds de longueur, qui exerce un terrible brigandage dans le Lac, toujours à l'affût de quelque proie, et qui saisit sans façon les pieds des nageurs qui se hasardent au large, en leur faisant de remarquables bléssures . .,..... La voilà enfin, exposée à nos regards, celle petite mer songeuse au fond de sa large et féconde vallée qui nous attire et nous invite à la parcourir en tous sens, à venir faire la preuve de tout ce qu’on a promis en son nom et à reconnaître s'il existe vraiment, sous de pareilles latitudes, une terre privilégiée qui puisse devenir plus tard un des grands centres de population du nord de la province. Partons donc pour cette nouvelle campagne ; allons reconnaître la vallée du Lac, faisons-en le tour, et voyons ce qu’elle réserve aux colons par ce qu'ont pu y faire déjà en moins de vingt ans les colons actuels, tout en remarquant d'avance que les plus fertiles parties de la vallée ne sont pas encore, pour la plupart, ouvertes à la colonisation.
Le lac Saint-Jean, appelé pir les Indiens « Peaguagomi, » qui signifie «lac plat,» est situé dans une immense vallée et est le réservoir de plusieurs grandes rivières, dont quelques-unes prennent leur source dans les hauteurs qui séparent le territoire de la baie d'Hudson de celui de la province de Québec. Il est
situé au 48° degré, 32, 371 delatitude n° 4, et entre le 71° et le 72° degré de longitude oues,. ‘est à 48 milles de Chicoutimi, à cent milles envirc. ‘ nord de Québec et à 125 milles à l'ouest nord-ouest de Tadoussac. Il couvre une superficie d'environ 510 milles carrés et sa circonférence est de plus de cent milles.
La forme du lac Saint-Jean est presque ovale, sa plus grande largeur étant de trente milles, de l’embouchure de la Métabetchouane à celle de la Péribonca, el sa moindre largeur de dix-huit mil’es, entre la pointe Saint-David à l’est et la pointe Bleue à l'ouest. Il n’a que deux issues, comme nous l'avons déjà dit, la Grande et la Petite Décharge, dont la réunion, quelques milles plus loin, forme la rivière Saguenay. Sa profondeur est assez peu variable. A Métabetchouane, sur une étendue de plusieurs milles, de gros navires pourraient passer tout près du rivage dans les hautes eaux äu printemps ; mais, en général, les bords du lac sont tellement plats que les goëlettes même, ne jaugeant pas plus de 30 à 40 (onneaux, ne peuvent en approcher ; et cela surtout à l'embouchure des rivières, parce que ces rivières charroient avec elles une quantité énorme de terre d’alluvion et de détritus végétaux arrachés à leurs rives.
Il faut aller à deux ou trois milles du rivage pour trouver une profondeur d’eau qui varie entre deuxet neuf brasses ; jusque-là elle n’est guère que de trois
pieds et souvent de moins que cela même, ce qui donne lieu à la grande fréquence de la houle au moindre vent ; le lac s’agite et se gonfle comme la mer dans la tempête ; ses bas-fonds semblent se soulever ; l’eau qui les recouvre, battue avec violence, s'échauffe et devient tiède ; les vagues, au moindre souffle du nord-ouest, s'élèvent à une hauteur étonnante, ce qui fait que la seule navigation possible sur ces bas-fonds, celle qui se fail en canot, devient extrêmement dangereuse.
Ce peu de profondeur du lac et la température élevée de ses eaux, lorsque le vent les fouette, en donnant lieu à une évaporation rapide, peuvent servir d'explication à un fait qui, sans cela, serait assez difficile à comprendre, c'est que six rivières comparativement larges et plusieurs autres plus petites se déversent dans le lac, tandis qu'il n'en sort qu’une, et encore est-ce une rivière dedimensions restreintes.
Le printemps, à la fonte des neiges, le lac, nourri par les grandes rivières du nord, hausse rapidement son niveau, Il atteint souvent vingt-cinq pieds en quinze jours et même trente pieds au-dessus de son niveau d'hiver; c’est alors que les deux décharges deviennent insuffisantes pour déverser dans le Saguenay le trop plein de ses eaux, et le Lac se précipite sur ses rives qu'il ronge, arrache et fail crouler pèle-mêle dans les sables qu’il pousse en tous sens.
En automme, lorsqu'il pleut, le lac gonfle rapidement et s’affaisse aussi vite lorsque la pluie cesse,
surtout lorsque le vent souffle dans la direction du nord-ouest, ce qui arrive souvent, ou encore dans la direction du sud-ouest, ce à quoi le lacest fort exposé, Il se couvre alors d'écumeet ses fonds mobiles, brisés en maints endroits, se creusent ou s’entassent sur la rive nord, en déplaçant le chenal des rivières à leur embouchure, de telle sorte qu’en automne il devient impossible d'y naviguer sans bouées.
L'hiver, le lac prend à glace dans toute son étendue ; mais ce n’est pas avant le dix décembre qu'on peut le traverser sans péril, quoique la glace commence à se former un mois environ avant cette date. Vers la mi-février, il devient impassable et l'on ne peut aller que sur les bords. Au printemps, les bords du lac seulement sont navigables vers la fin d'avril, et il faut attendre encore une douzaine de jours avant que la glace n'ait disparu de toute la surface.—Mais, même durant la belle saison, le lac n’est navigable, comme nous l'avons dit ci-dessus, que dans des canots ; il serait cependant facile de le rendre tel pour des goëlettes d’un fort tirant d'eau, en faisant des sondages et en plaçant des-bouées ou des phares à l’endroit des bas-fonds.
Le lac Saint-Jean communique non-sculement avec le Saint-Laurent par le Saguenay, mais aussi avec le grand lac Mistassini, -aprèsune succession de portages, sur un parcours de cent cinquante lieues. Du lac Mistassini, appelé aussi lac des Baies, à cause de sa
forme qui n'est guère qu'une suite de grandes baies presque parallèles, il est facile de se rendre à la baie d'Hudson par la rivière Rupert qui coule entre cette grande baie et le lac Mistussini, On peut attendre le Saint Laurent du côté ouest par la rivière Batiscan et le Saint-Maurice, et de même l'Ollawa, au moyen de divers lacs et ruisseaux qui forment une chaîne à peine interrompue entre le lac Saint-Jean et les sources de la Gatineau, d’où l'on peut faire trois cents millesen petite embarcation jusqu’à son confluent avec l'Oltawa.
I y a donc tout autour du lac Saint-Jean un vaste système de communications par eau, qui sont nalurellement très-avantageuses à la colonisation et qui ofriront un jour de grandes facilités au commerce de la vallée, quoiqu'elles ne puissent avoir lieu que par des rivières accessibles seulement aux petites embarcations. Les principales de ces rivières sont, au sud du lac, la Métabetchouane et la Ouiatchouane. La première prend sa source dans le lac aux Rognons, à environ quatre-vingt milles de son embouchure. Elle sort de ce lac par une succession de cascades et de rapides qui atteignent parfois une hauteur de deux cents pieds, jusqu'à ce qu'elle arrive à l'endroit où les eaux qui tombent dans le Saint-Laurent par la rivière Batiscan se séparent de celles qui vont se jeter dans le lac Saint-ÿean par la Métabetchouane.
C'est à l'embouchure de cetterivière que les Jésuites avaient autrefois leur établissement dont nous ayons
parlé en détail dans un précédent chapitre, Aujourd'hui on y voit un bateau à vapeur de la maison Price qui vient chercher les trains de bois pour les conduire à la grande Déchargg, d'où ils s'écouleront dans le Saguenay. L'établissement des Jésuites a été remplacé par un poste de la compagnie de la Baie d'Hudson.
La Ouiatchouane, dont le nom indien veut dire «voistu la chute, » sépare les deux paroisses de Saint-Louis et de Notre-Dame du Lac, celle-ci appelée communément la Pointe Bleue. Elle prend sa source à sept milles du lac Quaquagamaque et se décharge dans le lac Saint-Jean après un cours de zoixante milles, et en se précipitant d'une hauteur de 236 pieds. M. Bouchette raconte, dans son rapport sur l'expédition de 1828, qu'il se rendit au lac Quaquagamaque en euivant nombre de rivières et de petits lacs qui l'y avaient conduit à partir de la vallée du Saint-Maurice, et que là il monta sur une éminence rocheuse trèsélevée, (le mont Découverte) au pied de laquelle coulait une rivière dans une série de cascades. De cette hauteur, il embrassa vers le sud-ouest une vaste contrée d'un niveau uniforme, semblable à une mer. En redescendant, il suivit un ruisseau d’une eau tranquille qui le conduisit à la rivière Ouiatchouane. (En cet endroit, la Ouiatchouane arrose un large espace couvertd'alluvion). À deux milles et demi plus bas que le mont Découverte est le lac des « Commissaires » qui a près d’un mille de largeur là où la rivière y fait
son entrée.
Les bords en sont escarpés et montagneux, boisés de sapin, de pin, d’épinette et de bouleau. Plus loin, le long du lac, le paysage devient admirable, d'une grandeur saisissante." Le lac des Commissaires a sept lieues de longueur et une largeur moyenne d’un demi mille.
À sa sortie du lac Ouiatchouane, qui communique avec celui des Commissaires, la rivière suit un cours rapide et qui va s’élargissant au milieu d’un pays fort propre à la culture, couvert de frênes, de bou ieaux, d’ormes, d'ép nettes, de sapins et de quelques pins blancs ; puis viennent en succession de nombreux rapides que l'on peut franchir, jusqu’à ce qu’on arrive à la grande chute de 236 pieds qui n'est pas à plus d’un mille du lac Saint-Jean, et à environ 290 pieds au dessous du niveau du lac Ouiatchouane. Du pied de la chute jusqu’au Lac, la rivière n'est qu'un rapide continuel. Autrefois on y pêchait beaucoup le poisson blanc, à partir du 45 octobre, et l'onenprenaitassez pour en faire commerceel pour l'exporter, sans compter que les gens du poste de Métabetchouane et les Indiens en faisaient leur nourriture ordinaire jusqu'au printemps suivant.
PTE
On a dit, il y a longtemps déjà, que la vallée du lac Saint-Jean deviendrait un jour le grenier de la province de Québec ; le fait est qu’elle peut former à