IT AUJOURD'HUI
Eh bien ! Nous voilà maintenant en 1895, cinquante uns après ce récit d'une chasse à l’orignal dans les steppes incultes et sauvages qui s'étendent au nord de Québec, dans la direction de la rivière Sainte-Anne. La cabane enfuméce, qui s'appelait l'hôtel du roi George, se trouvait à quelques milles seulement de Saint-Raymond, qui n'est qu'à douze lieues de la capitale, et l’on allait alors faire la chasse à l'élan dans.ces parages, à peu près comme on irait aujourd’hui faire la chasse à l'ours blanc dans les
steppes septentrionales de la mer de Iludson !
Que s'est-il passé dans l'intervalle de ces cinquante années qui nous séparent d'une époque devenue deii presque légendaire, tant le contraste avec nos jours est étonnant, tant semblent lointains les souvenirs de l'enfance
ae beaucoup d'entre nous !
Des paroisses, à peine alors embryonnaires, ont reçu comme une impulsion subite, depuis le jour où ont été posés les premiers rails d'acier sur ce sol si voisin @! pourtant jusque là encore si éloigné de nous. Déjt même leur population réunie s'élève à plis de trente mille Âmes, maleré la déiertion de bien des toyers, alors que ravagoait, avec une fureur impossible à combattre, ce fléau de dépopulation qui à jeté tant de
familles canadiennes dans les manufactures des États-Unis.
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Jusqu'à vingt-cinq fieues dans l'intérieur, le long des
rivières Jacques-Cartier, Sainte-Anne ct Batiscan, sans compter leurs petits afHuents, nombre de cantons nouveaux, qui, hier encore, avaient à peine un nom, s'étendent sous le regard dans tous les sens, et les fumées de vingt villages naissants s'élèvent dans le ciel éblouissant de l'hiver, qu'obscurcissaient naguère des forêts impénétrables et qu'attristaient les zones incultes, marquées du seul passage de lélan, du caribou et de lIndien s'élancant À leur
poursuite,
Eu maint endroit à cédé, sous les coups redoublés du colon, l’épaisse muraille hérissée et flottante des forêts ; les solitudes farouches et ténébreuses ont reculé petit à petit à l'aspect de l'homme armé de la terrible hache du défricheur ; et ces mêmes bois, ces vallées, ces gorges profondes, qui ecinturent les monts comme des écharpes d'abîmes, retentissent aujourd'hui du roulement continu des trains dont l’écho, vingt fois répété, court de massif en massif comme un tonnerre cadencé. La où la voix de l'homme s'était jusque là à peine fait entendre, éclate tout à coup, dans le silence des canipagnes, le mugissement prolongé de Ta locomotive ; le désert a disparu presque en entier; des établissements «sous toutes les formes, scicries, stations de pêche, dubs, semis de colonies ont pris
uaussanecs les “chantiers”? 1 ctles huttes de défricheurs
On appelle chanticrs/" en Canada, des habitations provisoires
de colons, fuites en bois brut.
se sont convertis en demeures permanentes et, avant un quart de siècle, dans ce vaste territoire intérieur, où l'on comptera alors autant de paroisses que d’habitations aujourd'hui, la nationalité franco-canadienne, resserrée et comprimée de toutes parts, se sera assuré un nouveau
domaine pour s’y développerets’y fortifier, comme elle en
a la mission sur ce continent américain que fait pencher
tout d’un côté l’énorme poids de l’émigration saxonne
et germanique.
Sur le côté opposé la nationalité franco-canadienne, se développant lentement mais en sûreté, essayant graduellement ses forces, se retrempant sans cesse à des sources pour longtemps encore abondantes et vigoureuses, balancera un jour par un contrepoils nécessaire, par une rariété indispensable à l’harmonie des éléments du nou: veau monde, le débordement des races anglo-saxonnes qui a produit déjà presque tous ses fruits, donné presque
tout ce qu'il pouvait donner,
À nous, à notre tour maintenant de donner pleinement notre mesure, Nous n'avons jusqu’à présent que touché du doigt notre énorme patrimoine national ; nous n'avons guvre encore que l’instinet de notre force et du rôle qui nous attend. Nous ne voyons pas devant
nous les étapes À parcourir ni le terme à atteindre, Une
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pensée nette et précise, un but défini n'éclairent pas
encore nos tentatives d'expansion, Mais dans cette
marche confuse vers un avenir incertain, nous sentons
qu'un dieu nous pousse, que nous nallons pas à
l'aventure et que ceux qui nous suivront verront plus
clair autour d'eux et devant ceux.
Notre pays n’est encore qu'un? éhauche ; c'est à peine
si nous en pouvons dès maintenant détacher ça ct là
quelques formes rudimentaires ; mais nous n'avons pas
besoin de connaître l'étendue de la place que nous
occuperons un jour, pas plus que le navigateur ne connaît
l'étendue et l'avenir des terres qu'il est appelé a découvrir,
Il suffit qu'il ait la foi et la volonté. A nous aussi la foi
dans la destinée et la volonté suffisent ; inspirons-les aux
générations qui viendront après nous ; nous leur lègue-
rois un pays déjà remarquablement ouvert et agrandi,
que nous aurons reçu de nos pres misérablement défri-
ché, ignoré sur là carte du monde et ne laissant
rien soupéonuer de ses incaleulailes richesses. Mainte-
nant, que nos descendants remplissent une tâche indiquée
et facilités par nous [ls ne sauront pout-ôtre jamais
juels efforts pénibles 11 nous en à coûté pour simplement
jalonner notre route, Qu'importe! La moisson sera pour
eux, et ils auront encore À semer largement, et ils auront
encore à parcourir un champ d'activité iliniité, ear bien
« sénérations passeront AVAL (fl i:]} lift] acre de
300 LE SAGULNAY
l'immense domaine que nous leur aurous transmis ait ét
arraché au désert, aux savanes, aux landes sauvages ot
aux steppes incnites,