‹ Le Saguenay et le bassin du Lac Saint-Jean [microforme]Chapitre 74 sur 101 · PROMENADE MATINALE · texte numérisé non relu

PROMENADE MATINALE

Le lendemain, je m’éveillai à l'heure où la nature,

encore engourdie, s’entr'ouvre avec effort aux premiers

ravons du soleil d'automne. Une légère dentelle blanche,

comme un voile de gaze qu'aucun souffle n’agite, couvrait

î le sol durei.

Je sortis, je marchai d'abord quelque temps au hasard, puis j’entrai dans l’usine pour voir travailler les machines qui réparent le matériel roulant ; je fis semblant d'y com-

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prendre quelque chose, puis, sortant de nouveau, je me dirigeai successivement vers plusieurs log-houses où je fis parler les colons, et surtout leurs tendres épouses qui, jusqu'au fond des bois, ont la langue plus délite que le

sexe qu'on appelle laid, par pure antithèse.

Partout j’entendis les môêmes plaintes contre le gounvernement. Cela est de rigueur, du reste. Tous les colons, de tous les temps, se plaignent de l'administration publique. Les gouvernements sont faits pour être critiqués quand même et pour mécontenter tout le monde. Si tout le

monde était content, 1 n’y aurait pas de gouvernements.

Après avoir fait beaucoup parler, je repris ma marche,

oprai dans toutes les directions, je pénétrai partout où J 2

je vis une ouverture devant moi, jusqu'à ce qu'enfin

fatigué, rèveur, l'âme obsedée par les sombres images

que faisait flotter autour de moi le demi-jour confus de la forût, je im'assis sur un trone arbre renversé, couvert d'une mousse parasite qui l’étreignait comme un suaire. L'air s’amollissait et quelques bouffées tièdes, comme des souttles d'esprits invisibles, couratent au travers des sentiers jonehés de débris.

Déjà, depuis un assez long temps, j'étais là, assis, livré au courant des pensées et des souvenirs, songeant À Pavenir des peuples, aux Chevaliers du Travail, à la destruction de Sodome, au bonheur d'être factionnaire de

nuic par une temptte de neige, aux comptes suppiémen-

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taires, vulgairement appelés extras, des entrepreneurs publics, lorsque mon attention fut soudainement éveillée par un bruit mystérieux, persistant, acharné, semblable à l'attaque furieuse et continue d'une souris sur une mince feuille de bois qui la séparcrait d'un bon morceau de fromage. J’écoutai et je reconnus la saperde, ver à bois qui loge au cœur des pins gros arbres, les ronge jour et nuit, finit par les percer de part en part, ct je me mis à faire des réflexions extrêmement profondes sur le travail invisible de ee petit être solitaire, accomplissant sans relâche son unique fonction, emprisonné toute sa vie dans un trone épais 'et dur qui lui cède néanmoins, et cherchant À parvenir à la lumière, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui respire ; je songeai à la toute-puissanec de la persévérance, à la vertu magique contenue dans un travail à peine appréciable, à peine perceptible, mais dirigé

Le) incessamment vers le même but, Partout, dans la nature, Dieu a placé les infiniment petits au sein de l’infiniment grand, les uns pour détruire, les autres pour édifier. I y a des infiniment petits qui dévorent les forêts ; d’autres, comme les thermites, qui font leur pâture des plus orgucilleuses constructions navales ; d’autres, comme les polypes et les zoophites, qui élèvent, depuis des millions d'années, au plus profond des mers, À 25 où 30,000 pieds au-dessous de leur surface, des montagnes gigantesques qui, plus tard, dressent leur tête dans les cieux, quand les océans bouleversés se déplacent ; et je ne sais trop

comment, par quelle filiation inconsciente d'idées, ma

pensée se reporta au travail si méritoire, si consciencieux, mais si incroyablement entêté, si effroyablement prolongé, pendant des milliers desiècles,que l’abbé J.K. Laflamme fait accomplir aux eaux du lac St-Jean pour se frayer un passage jusqu'au fleuve St-Laurent, à travers deux mille pieds de granit et sur une longueur de trente lieues, quand elles n'avaient qu'à suivre la pente si naturelle, si facile, qui les auraitamenées au même fleuve, par la vallée du St-Maurice.

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