‹ Le Saguenay et le bassin du Lac Saint-Jean [microforme]Chapitre 99 sur 101 · UN DERNIER MOT · texte numérisé non relu

UN DERNIER MOT

URANT l'été de 1873 je parcourais pour la première fois de ma vie ce qui était alors la sauvage, pauvre et misérable région du Lac Saint-Jean. C’était un pays voué à la désolation et à la ruine. Tous les jours il se dépeuplait. Les malheureux habitants, découragés de voir qu’on ne pouvait leur donner de communication par terre avec le marché de Québec, s’en allaient par centaines, et les paroisses allaient être bientôt réduites à n'être plus que des groupes de plus en plus affaiblis, de plus en plus isolés,

Je m'étais rendu là par amour des voyages et par le besoin de satisfaire une curiosité excitée de plusen plus chez moi par des récits qui me paraissaient bien plus légendaires que véridiques, quoique j’eusse un vague soupçon d’une réalite assûrément digne d’être reconnue dans beaucoup de ses traits et exposée aux regards d’un publie dont l’attention commençait à être singulièrement , ® ] Lan éveillée.

Mas une fois parvenu sur les lieux, ma curiosité devint äe l'observation, de l’examen. Je voulus me rendre

compte, je questionnai tout le monde et je m’initiai par le détail aux conditions de cette intéressante partie de la

province: dont on savait si peu de chose encore. Alors, en présence même du dénûment qui s’oftrait de »enp tous côtés À mes yeux, j’eus comme une vision prophé-

tique d’un avenir dont rien, dans l’état présent des choses,

ne pouvait donner même l'illusion, et je consignai cette vision dans un récit que je fis sous forme de chronique.

Dans la province de Québec, disais-je, il y a l’une à la suite de l'autre trois vallées admirables, vastes, coupées d'innombrables cours d’eau, séparées l’une de l’autre par un espace relativement insignifiant, et que l’on pourrait aisément réunir si l’homme voulait tant soit peut aider la nature qui a tout préparé d'avance. Ces trois vallées, qui sont celles du Saguenay, du Saint-Maurice et de l'Outaouais, connues et explorées déjà depuis longtemps, n’ont pas encore un chemin non seulement qui les relie entre elles, mais encore qui leur donne simplement une issue, un débouché vers les grands centres situés dans leurs régions respecrives. Combien de temps n’avons-nous pas perd'i en disputes oiseuses, au lieu de travailler à établir et à affermir solidement

notre race sur le sol canadien ! ........

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Eh bien ! Grâce au travail opiniâtre de la compagnie du Lac Saint-Jean, tout ce que j'avais entrevu et ce que J'avais annoncé dans ee qui fut longtemps après encore un désert, s’est réalisé, même bien avant le terme qne J'assignais dans mon imagination. TJ’œæuvre entreprise et menée à fin par la “Compagnie” a galvanisé le peuple du Lac Saint-Jean qui se mourait de découragement et d’inanition ; elle lui a rendu la vie, a introduit un sang nouveau dans ses veines, lui a imprimé un élan qui se traduit par toute sorte de progrès et d'essais, et nous a dotés pour ainsi dire d’une petite province qui est comme un organe essentiel dans le corps de la grande province de Québec. Deux vallées dont nous déplorions l'isolement, celle du lac Saint-Jean et celle du Saint-Maurice sont déjà reliées entre elles par le chemin de fer des Basses-Faurentides, et elles le seront doublement bientôt par une nouvelle iigne allant du Lac Edouard à La Tuque. En outre, avant qu’il se soit écoulé deux années Ge plus, la vallée du Saint-Maurice sera relite à celle de l'Outaouais par la voie ferrée du Grand-Nord,

qu’il n’est plus nécessaire que de compléter.

Et quant aux villages nouveaux, aux coquettes viilas, aux beaux grands hôtels, style américain, dont j’entrevoyais les invitantes silhouettes se dresser sur les bords du lac, ils y sont, ils ont poussé comme sous le coup d’une baguette magique, et nul ne pourra hésiter à mettre Vhôtel de Roberval en parallèle avec les hôtels de

. premier ordre de n'importe quelle ville de l'Amérique.

Cet hôtel est à vrai dire un trait d’audace et une aventure admirablement calculée, Qu'on ait eu seulement l'idée de construire, dans nn endroit aussi rudimentaire que Roberval, qui comptait à peine cent feux il y a trois ans, un hôtel qui ne le cède en vérité qu’au Windsor de Montréal, c'était montrer une singulière confiance dans le succès définitif de la Compagnie du Lac Saint-Jean. Et à propos de succès, couronnement légitime de lesprit d'entreprise et de laudace intelligemment calculée, n'oublions pas de mentionner celui de la “Compagnie des vapeurs du Saint-Laurent ”, à laquelle le Saguenay doit peut-être d’exister encore aujourd’hui.

Depuis 1889, cette compagnie, qui datait d’une

vingtaine d'années environ, a cédé tous ses droits à la

compagnie du “ Richelieu ”, laquelle s’est chargée, aux lieu et place de la première, d’un service régulier de tous les jours, durant trois moïs de l’année, entre Québec et Chicoutimi, en y comprenant les stations intermédiaires.

L'établissement de cette ligne portait et à donné des résultats immédiats. Les colons du Saguenay, qui n'avaient eu jusque-là d’autre marché aue les chantiers locaux de M. Price, purent dès lors envoyer librement leurs produits à la ville, et ces produits prirent rapide-

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Nous pouvons dire que sans Ja direction intelligente et énergique, imprimée à la compagnie du St-Laurent, la région du Saguenay serait encore à peu près inconnue et ses champs redevenus incultes, La compagnie a fait plus que fertiliser ceux-ci, puisqu'elle leur a donné l'écoulement nécessaire, en leur ouvrant le monde extérieur et en

retenant, autant qu’il a éte possible, le colon sur le patri-

. moine qu'il avait arrosé de tant de sueurs.

Dans quelques années d'ici, la génération des cultivateurs qui aura remplacé entièrement la première, et l’essaim nouveau de ceux qui prennent de pius en plus tous les ans la direction du lac St-Jean, en entendant parler des pénibles commencements de cette région, des disettes fréauentes des premiers temps et des amers découragements qui, bien des fois, chassèrent de leurs foyers les aventureux pionniers de 1845, aimeront probablement à savoir comment elle commença à s'affranchir de sa misère, quelle fut la première voie ouverte devant elle, comment enfin elle arriva à se mettre en communication avec le reste du pays. C’est alors que le lecteur aimera peut-être À parcourir d’un regard sympathique les pages que nous venons d'écrire, et que le souvenir et l’image de ces temps déjà reculés pour nous, hommes du XIXe siècle, lui apparaîtront avec leur saveur primitive,

avec les senteurs non encore évanouïes des ténébreuses et

silencieuses forêts, avec ce charme mystérieux enfin que le temps donne aux choses comme aux œuvres qui ont puisé leursève et leur substance aux sources éternellement vraies de la nature.

Nous avons dit dans un précédent chapitre qu'il y avait tout autour du lac St-Jean un vaste système de communications par eau, formé par de nombreuses rivières qui se déchargent dans le lac. Ces rivières, en même temps que quelques chemins indispensables, ont offert aux colons, jusqu’à ces années dernières, les seules voies de communication qui leur permissent de se porter d’un endroit à un autre. Maïs, aujourd’hui, la colonisation avance trop rapidement pour que l’on se contente de ce moyen primitif; aussi des chemins scsont-ilsouvertsrapidement dans l’intérieur ct des ponts ont-ils été construits sur plusieurs des rivières les plus importantes, entre autres sur la Grande-Décharge, sur la Chamouchouane et sur la Mistassini.

C’est sur les bords dela Mistassini, après en avoir bien constaté la fertilité incomparable, que les Pères Trappistes ont fondé un monastère et un établissement agricole. Il y a guère trois ans que les révérends Pères ont obtenu leur concession du gouvernement, et déjà, autour du monastère et dans le pays environnant, plus de cent familles ont fixé leur demeure. Deux cents lots ont été

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LE BASSIN DU LAC SAINT-JEAN ail

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retenus durant ce court espace de temps ct les défrichements se poursuivent sans interruption.

Le Père Supérieur des Trappistes a fait lui-même Île dénombrement des colons établis le long des rivières Mistassibi et Aux-Rats, toutes deux affluents de la Mistassini. Les colons ont planté leur tente dans Îles cantons nouveaux de Dolbeau et de l’elletier, et ils attens dent impatiemment l'ouverture de quelques chemins pour s’y fixer d’une matitre définitive. Le Révérend Père ayant déclaré que si l’on ouvrait les chemins nécessaires, avant dix-huit mois on pourrait compter trois nouvelles paroisses en voie de formation, le département de l'Agriculture a pris aussitôt des mesures pour donner suite aux demandes qui lui étaient faites. On a construit un pont de plus de six cents pieds de longueur sur la rivière Chamouchouane et un autre sur la rivière Aux-Rats, et l’on a de plus commencé la construction de ncuveaux chemins, ce qui permet aux amis de la colonisation d'espérer qu'avant deux ans d'ici l’on verra les clochers de trois nouvelles paroisses s’& ever sur la rive nord du lac St-Jean.

Ms 7 “R Il y a d’autres établissements sur cette rive, à part

celui des Pères Trappistes, notamment le long des rivicres Péribonka et La Pipe. Mais les distances entre ces éta-

blissements rerd leurs rapports presque impossibles : les

Pères Trappistes eux-mêmes sont À cinquante milles de distance du chemin de fer aboutissant à Roberval. II faudrait prolonger le chemin de fer jusque sur la rive Nord, en le faisant contourner la rive ouest où se trouvent de florissantes colonies ; maïs comme cette entreprise serait extrêmement coûteuse le gouvernement n’a pu y donner encore son attention ; il a résolu, en revanche, d'utiliser les différentes rivières comme voies de communication, au moyen d’un bateau à vapeur voyageant entre Roberval et les endroits où se sont fixés des groupes de colons, A cet effet, il a fait construire spécialement pour ces derniers et le transport de leurs effets de ménage, un bateau pouvant naviguer sur les principales rivières, même lorsque l’eau est très basse. Ce bateau, en mettant en rapport entre eux tous les établissements des bords du lac, a rendu, ces deux

dernières années, des services incalculables.

Outre sa scierie de Roberval, qui emploie constamment plusieurs centaines d'hommes, M. B. A. Scott en possède une autre sur la rivière Péribonca, pour laquelle il tient en activité, dans les chantiers d'hiver, tous les colons qui ‘offrent à lui ; de leur côté, les Pères Trappistes ont également construit, dans le voisinage de leur monastère, un moulin à scies qui fournit aux colons tout le bois de construction qui leur est nécessaire, en sorte que l'ouvrage ne manque pour personne et que le pain de tous est

assuré.

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On remarque déjà sur les bords de la Mistassini des fermes largement cultivées et des colons possédant aisance, Sur la rivière “ Au Foin ”, à quelques milles du monastère des Trappistes, on trouve encore une grande étendue de terre très fertile où pourraient se fixer des centaines de familles. Tous les lots y aboutissent à la rivière, De même, sur la rivière Aux Rats, se trouvent des fermes en pleine prospérité, Pour tous les pères de famille qui sont venus demander leur subsistance au sol généreux de la Mistassini, la mission des Trappistes est aussi bien un centre spirituel que temporel, les Pères administrant également les secours de la religion et donnant de l'emploi à tous les colons qui en ont un urgent besoin. L'hiver, on se rend à la Mistassini en voiture ; l’été, les colons s’y rendent gratuitement en bateau, deux fois par semaine. Il y a donc, dès mainte nant, toutes les facilités de communication désirables pour les besoins actuels ; aussi, l’ouest et le nord du lac Saint- Jean ont-ils reçu, dans le cours des deux dernières années, une impulsion décisive qui ne tardera pas à engendrer de nouvelles entreprises ct à déterminer l’ouverture de voies de communication encore plus rapides, plus régulières et

plus fréquentes.

Ilen est absolument de même des cantons situés à l’est du lac, et dont plusieurs sont déjà érigés en paroisses sous les noms de St-Bruno, Saint-Gédéon, St-Joseph d’Almaete, en outre des cantons Delisle et Taché. à aussi, le vrogrès des trois dernières années surtout est extrêmement

remarquable. St-Bruno, formé d'hier, compte déjà 450 âmes ; St-Gédéon et $t-Joseph d’Alma en comptent chacun près de neuf cents. L’Ile d’Alma, qui renferme la paroisse de St-Joseph, est séparée du canton Taché par la Grande-Décharge, nom dorné à la série de rapides fougueux par lesquels le lac Saint-Jean se décharge dans la rivière Saguenay. Le gouvernement a fait construire, en 1894, un pont monumental de 830 pieds de longueur, qui met en communication l’île d’'Alma et les cantons Taché et Delisle ; ceux-ci n’attendaient que l’exécution de cette difficile entreprise pour pouvoir attirer sur leur sol une population impatiente d’y ouvrir des terres

nouvelles.

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