‹ Le Sahara algérienChapitre 1 sur 92 · GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L’ALGÉRIE · texte numérisé non relu

GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L’ALGÉRIE

Monsieur le Maréchal,

Après plus de deux années d’études opiniâtres, la direction centrale des affaires arabes vient enfin d’accomplir le travail dont elle a l’ honneur de vous faire hommage.

La conquête de l’Algérie, maintenant achevée, a victorieusement résolu la question si longtemps débattue de l’ occupation générale et de l’occupation restreinte. Vous avez ramené tout le monde à cette opinion que nous devions être, ici, partout , sous peine de n’y être en sécurité nulle

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part. Mais si , grâce à vous , toutes les tribus du Tell nous sont soumises, nous avons été mis, par ce fait même, en contact avec des populations nouvelles.

Arrivés à cette limite extrême des terres cultivables sur laquelle nous avons trouvé , de l’ouest à l’est, les postes de Sebdou, Saida, Frenda, Takdimt, Tïaret, Tenïat el Had, Boghar, Bon Saâda, Msila, Biskra et Tebessa, nous avons cru d’abord , sur la foi des anciens géographes , que nous étions en plein désert, que là commençait le vide , et qu’à part quelques tribus égarées, errantes dans les sables ou fatalement circonscrites dans d’étroites oasis, il n’y avait plus, sur ce sol déshérité, ni famille humaine ni végétation.

Ce désert fameux, nous l’avons sondé : et à mesure que nous avancions dans ses plaines , sa limite gagnait au large. Partout, ou presque partout, des villes et des villages ; partout des tentes , partout la vie ; vie exceptionnelle , il est vrai , mais active, importante - à étudier pour les relations communes que nous allions avoir avec elle ; curieuse pour tout ce qu’elle allait révéler à la science.

Le désert proprement dit existait-il ou non? Les tribus nomades, les populations sédentaires

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que nous y trouvions étaient-elles nombreuses? Quel était leur commerce, quelle était leur industrie? Qu’avions -nous à craindre, que pouvions-nous espérer?

Si elles étaient nombreuses, ne pouvait-il pas s’élever au milieu d’elles un fanatique , un autre Abd el Kader peut-être , qui , lui aussi , au nom de la religion et de la nationalité menacées , ameuterait les masses contre nous? Etudier le pays, en faire la statistique, c’était nous mettre à même de parer à cette éventualité.

Au cas où leur commerce et leur industrie seraient de quelque importance, ne devions-nous pas chercher à nous en assurer les bénéfices ?

Cette question complexe une fois posée, nous avons dû , avant tout , et pour arriver à sa solution sinon exacte, du moins probable, tenter une reconnaissance du pays , en relever tous les points , en faire enfin la carte.

Nous avons donc pris pour nord de la carte destinée à servir de complément à cet ouvrage, la limite de nos possessions, les forts de séparation qui couronnent le Tell et dominent le Sahara. Partis de là, nous nous sommes avancés de renseignements en renseignements dans l’espace.

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Un jour viendra sans doute, peut-être n’est-il pas loin , où quelque autre plus heureux , et nous lui en aurons facilité les moyens, pourra voir par ses yeux ce que nous n’avons pu Voir que par les yeux des autres , et rectifier les erreurs qui , sûrement , nous auront trahis dans notre bonne volonté ; mais, sûrement aussi, l’œuvre que nous avons accomplie , sera longtemps encore d’un utile enseignement.

Pour l’exécuter, la position de directeur des affaires arabes ma été en effet singulièrement favorable.

Alger est maintenant le grand centre de commerce , le rendez-vous obligé de tous les voyageurs indigènes qui viennent forcément se mettre en contact avec nous.

Pour l est , nous avions sous, la main les gens de Biskra, qui exercent ici le métier de portefaix, les marchands-voyageurs de Bon Saâda, de la grande tribu des Ouled Nayl, de Tougourt* de Sôiif et de Nefta.

Pour le centre , ceux de El Agouat , d’Ain Madhi , des Ksours de cette circonscription, de la grande tribu des Arbâ, des Béni Mzab et d’Ouargla.

Pour l’ouest, ceux des Ghamba, ces intelligents colporteurs du Sahara, de Metlili , de Gueléa, des

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ouled Sidi Cheikh, des Hamïan, de Figuig, du pays de Touat , et enfin la corporation des nègres, dont plusieurs sont nés à Tembek’tou et dans d’autres villes du Soudan.

Pour tout l’ensemble à la fois, nous avions les nombreux pèlerins de la Mecque qui passent par Alger.

Nous ne nous sommes réellement appesantis que sur le Sahara algérien, sur le sud proprement dit de nos possessions ; et si nous avons , à l’ouest, pénétré dans l’empire de Maroc, à l’est, dans la régence de Tunis, c’était seulement pour indiquer les grandes routes commerciales et servir plus tard à l’intelligence du travail que nous préparons sur le commerce de l’intérieur.

Pas un point de cette carte , pas un mot de sa notice , n’ont été placés ou écrits qu’après renseignements fournis par des gens du lieu même ; et toujours , pour chaque localité , ces données de la veille étaient contrôlées le lendemain par des gens inconnus aux premiers.

Pour les distances, les Arabes ne connaissant ni les heures ni les lieues , nous prenions comme terme de comparaison un point des environs d’Alger qui nous était mutuellement connu.

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J’ai interrogé moi-même tous les jours, pendant deux ans , des Arabes de tous les pays et de toutes les conditions, au nombre de mille au moins; M. ( Taboriaud, capitaine d’état-major, dessinait, séance tenante , et coordonnait ensuite le tracé de tous les lieux dont la connaissance était ainsi obtenue ; M. Ausone de Chance! , secrétaire archiviste de la direction centrale des affaires arabes , prenait des notes et c’est ainsi qu’il a rédigé le travail que j’ai l’honneur de soumettre à votre haute appréciation.

Je n’insisterai pas , monsieur le Maréchal , sur toutes les difficultés qu’il nous a fallu vaincre , sur tout ce qu’il nous a fallu dépenser de patience et d’adresse pour fouiller, ainsi que nous l’avons fait , un pays oii les chrétiens sont des profanes , et dans lequel nous n’avions pour guides que des gens soupçonneux, malveillants, intéressés à nous tromper. Quelque répugnance que j’éprouve à parler de moi , qu’il me soit permis d’invoquer en faveur d’un travail auquel je me suis livré tout entier pendant si longtemps , et qui a été exécuté avec la conscience la plus scrupuleuse, les titres de garantie dont je puis l’appuyer.

Si quelques travaux de même nature , exécutés

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dans la province d’Oran , avant la conquête , et auxquels la connaissance réelle du pays n’a pas donné de grands démentis ; si les nombreuses expéditions que j’ai eu l’honneur de faire avec vous, monsieur le Maréchal; si huit années passées au milieu des Arabes, dont deux en qualité de résident de France à Mascara, auprès d’Abd el Kader, si une étude constante des mœurs des indigènes et la connaissance familière de leur langue, n’ont pas suffi pour nous faire arriver à un résultat d’une vérité mathématique, au moins pouvonsnous espérer que cette longue expérience nous a été d’un grand secours pour nous faire éviter toute erreur grossière.

Toutefois nous prendrons franchement nos réserves : nous n’en doutons pas , beaucoup d’irrégularités de détail se sont glissées dans ce vaste ensemble , bien que nous ayons à cinq fois recommencé la carte et la notice ; mais si , dans l’état actuel des choses, nous sommes parvenus à donner la position à peu près exacte de toutes les montagnes du désert, des cours d’eau, des puits, des villes , des villages ; le nom des tribus , en indiquant leurs dépôts de grains , leur territoire de station et de parcours; si nous avons recueilli

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quelques notions sur le commerce, l’industrie, les races, les mœurs, le langage de ces peuplades, nous espérons que les esprits sérieux apprécieront tout ce qu’il nous a fallu de peine et de travail pour arriver à ce résultat , et nous sauront gré de nos efforts.

Vous avez donné l’Algérie à la France, monsieur le Maréchal ; rien de ce qui s’accomplit en elle ou pour elle ne vous est étranger, ne peut vous être indifférent; c’est donc à vous que revenait de droit l’hommage de notre œuvre ; daignez l’accepter et comme témoignage de notre liante admiration pour les grandes choses que vous avez faites, et comme tribut de notre reconnaissance pour la protection dont vous n’avez cessé d’honorer la direction des affaires arabes.

J’ai l’honneur d’être , avec un profond respect, monsieur le Maréchal, votre très-humble et trèsobéissant serviteur,

Le lieutenant-colonel , directeur central des affaires arabes ,

E. Daumas.

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