‹ Le Sahara algérienChapitre 25 sur 92 · Première partie · texte numérisé non relu

Première partie

De Mer'ier à Our'lana . 11

De Our'lana à Meguer . 13

De Meguer à Tougourt . 13

Total . 76

Avec Mer'ier commence l’oasis de Tougourt, cette suite de trente-cinq villages sous une double haie de palmiers que les Arabes appellent métaphoriquement une rivière: la rivière des Rouar'a, du nom de ses habitants, OuedRir'; c’est une vallée fertile au milieu des sables, abondamment pourvue d’eau, coupée de

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jardins ou plutôt de vergers et animée d une population nombreuse.

Les trente-cinq villages de T Oued Rir' forment un petit État dont Tougourt est la capitale. Voici leurs noms :

Mer'ier.

Sidi K'relil.

Dendouga.

Bared.

Zaouïa.

Djama.

Tineguenidin.

Mazer.

Our'lana Kebira.

Our'lana Ser'ira Sidi Amran.

Temerna Djedida.

Temerna Kedima.

Sidi Rached.

Berame.

Megguer.

Sidi Selyman Kesour.

Megarin Kedima.

Megarin Djedida.

Gr'omera.

Zaouiet Sidi el Arbi.

Béni Souid.

Zaouiet Sid el Abed.

El Harihïra.

Zaouiet Sidi Abd Esselam.

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Tebesbest.

Zàouiet Sidi Ben Hïaïa.

Nezela.

Sidi Bou Djenan.

Blidtamer.

Telalis.

El Alïa.

El Temacin.

Cette dernière ville, bien que très-voisine de Tougourt, en est indépendante et se gouverne elle-même.

Il va sans dire que les trois villages désignés plus haut comme points de station des voyageurs dans l’Oued Rir', ne sont pas des stations obligées , mais seulement les plus habituelles.

Le pays des Rouar'a n’est arrosé qu’ artificiellement ; il n’a ni ruisseau ni rivière; les sources même y sont très-rares. 11 semblerait pourtant qu’une immense nappe d’eau, « une mer souterraine, » baUar el taUatani , selon l’expression pittoresque des indigènes, soit emprisonnée sous le sol à une profondeur variable de cinquante , cent, deux cents et jusqu’à quatre cents mètres.

Schaw parle de puits profonds que creusent les Rouar'a ; nous avons recueilli à ce sujet des renseignements d’une précision telle, qu’il nous est permis d’affirmer que ces puits sont de véritables puits artésiens. Dans chaque village, nous ont dit vingt Arabes au moins, on a fait des puits, et l’on en fait encore, au besoin, qui ont jusqu’à cent hauteurs d’homme de profondeur. La section en est de forme carrée; un seul

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ouvrier est employé au travail d’intérieur, et, au fur et à mesure qu’il avance, il soutient les terres avec quatre poutres de palmiers. A certains signes infaillibles , par exemple quand la terre est noirâtre et trèshumide, il reconnaît qu’il touche au terme de son travail. 11 se met alors de la cire dans les oreilles et dans les narines pour éviter d’ètre suffoqué par l’eau qui va jaillir, s’attache sous les bras avec une corde et prévient qu’on ait à le retirer à un signal donné. Sous un dernier coup de pioche enfin, l’eau jaillit avec une telle force d’ascension, que le malheureux travailleur n’est souvent ramené sur terre qu’asphyxié.

Cette source inépuisable est commune au village qui l’a créée, et elle est distribuée dans les jardins par des conduits faits en troncs de palmiers.

A l’est de l’Oued Rir', se trouvent des marais d’eau salée qui , desséchés en été, donnent une grande quantité de sel; les Rouar'a l’écoulent dans le désert. Ces marais semblent suivre la parallèle de l’Oued Rirf dans toute sa longueur, de Mercier à Tougourt.

D’après ces données, on peut se faire une idée du pays auquel commande Tougourt et dont elle tient le haut bout du côté du sud. Cette ville, qui contient cinq ou six cents maisons, est bâtie dans une plaine, sur l’emplacement et, en partie, avec les ruines d’une ville que nous pouvons croire le Turaphylum de Ptolémée, le Téchort de Léon l’Africain , qui y avait longtemps vécu dans l’intimité du chef. La kfashahr est tout entière

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bâtie de pierres carrées bien taillées; d’où les fondateurs de Turaphylum tiraient-ils ces pierres ? les environs ne donnent aucun indice de carrières. Deux Européens , qui sont maintenant naturalisés à Tougourt, et dont nous parlerons tout à l’heure, disent avec orgueil à leurs nouveaux compatriotes : « Nos ancêtres étaient là « avant vous ; ce sont eux qui ont bâti votre ville ! »

Les habitants de Tougourt sontde sang mêlé; « c’est, dit Léon l’Africain, qu’ils se joignent avec des esclaves noires. » Ajoutons que là , comme dans tous les pays régis par la loi musulmane, le fils d’une esclave, de quelque couleur que soit sa mère, jouit de tous les droits, même d’héritage, dont jouissent ses frères légitimes, et que, du jour où une esclave a donné un enfant à son maître, elle fait partie intégrante de la famille. Ce fait du mélange constant de la race blanche et de la race nègre, sur la lisière extrême du Sahara, est depuis longtemps acquis à la science ; mais la tradition du pays donne une autre raison de l’altération de la couleur des indigènes : « Dans le principe, dit-elle, les familles de Tougourt étaient noires. » Devons-nous en conclure que les peuplades nègres s’avançaient autrefoisjusque-là, et que les Berbères des côtes , refoulés dans le sud par les invasions romaines , vandales et même arabes , se seraient confondus avec leurs hôtes ?

11 n’y a dans Tougourt que soixante familles blanches dont les ancêtres, encore selon la tradition, étaient juifs; elles sont maintenant musulmanes. Mais pour-

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quoi ne sont-elles pas mélangées comme les autres? Serait-ce, que par cette religion de la famille, si remarquable dans la race juive et dont elles auraient conservé les instincts, elles ne forment d'alliances qu’entre elles? C’est au reste ce qui résulte des renseignements qui nous ont été donnés. Les juifs dont ces familles descendent sont peut-être de ceux dont parle Salluste, et qui, de temps immémorial, mêlés aux populations gétules, libyennes et numides, les auraient suivies dans leur fuite vers le sud, devant les armées conquérantes des peuples d’Occident? Nous livrons timidement ces observations à la science.

La famille régnante de Tougourt est de couleur blanche; cela s’explique par son origine arabe, et donne à penser que ses membres s’unissent seulement entre eux .

Tougourt peut lever sept à huit cents fusils. Elle est entourée d’un mur d’enceinte en mauvaise maçonnerie et d’un fossé profond « de deux hauteurs d’homme, large de dix à douze semelles. » Ce fossé est presque constamment à sec ; mais, en cas d’attaque, il peut être rempli d’eau par les fontaines de la ville qui s’y déversent par des conduits ménagés dans les murailles.

Tougourt a deux portes : l’une à l’est, qui s’appelle Bab el Kliodra; l’autre à l’ouest, qui s’appelle Bab el Selam ; toutes deux sont garnies en fer. Elles s’ouvrent en face d’un pont-levis jeté sur le fossé de défense, et qu’on relève à volonté.

Cet ensemble de constructions, presque savantes, est

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évidemment calqué sur le plan de la ville ancienne dont Tougourt occupe la place.

Les fontaines principales sont : A’ïn el MelelV, près de la porte de Test, A’ïn el Megaria, A’ïn Sultan, A’ïn el A’bbas, A’ïn el Mestaoua; les eaux en sont recueillies dans des bassins d'où partent des canaux qui vont les verser aux jardins extérieurs.

La place la plus vaste de Tougourt se nomme Rah'bet Soufa, et sa mosquée la plus remarquable Djema’ el Kebir. La ville entière est, du reste, assez mal bâtie. Les maisons du peuple sont basses et construites en briques de sable et de terre ; celles des riches sont également en briques, mais en briques faites d’une pierre crayeuse qu’on trouve dans la plaine, et qui, cuite avec du plâtre dont les carrières sont aux environs de la ville, offrent une assez solide résistance.

Les jardins dont Tougourt est entourée s’étendent sur un sol abondamment arrosé, presque marécageux, et sont d’une fertilité remarquable; mais cette cause même de l’active végétation qui fait la richesse de la ville y développe, à certaines époques de l’année, au milieu du printemps, au milieu de l’été et au commencement de l’automne, des fièvres très-dangereuses poulies indigènes, et mortelles pour les étrangers. Tout le pays, de Biskra à Tougourt, est alors si malsain que peu de voyageurs osent s’y hasarder.

Les habitants de Tougourt, comme les Rouar'a, sont jardiniers plutôt qu’ agriculteurs ; les terres labourables

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leur manquent, et ils ne récoltent que très-peu de céréales. Leurs vergers sont plantés de figuiers, de grenadiers, d’abricotiers, de pêchers et surtout de dattiers. On y cultive la garance en telle quantité qu’il n’est pas rare de voir un seul individu en récolter cent charges de mulet. On y cultive encore des melons , des citrouilles , des concombres , des oignons , de l’ail , des choux, des navets, du poivre rouge, du millet, du blé de Turquie, du coton et une plante qui s’appelle tekrouri, c’est el lVâchich. On sait que el lVâchich se fume seule ou mêlée avec du tabac , et qu’elle donne cette espèce d’ivresse extatique si fatale aux fumeurs d’opium.

Sous le gouvernement du dey, il y avait à Alger un café réservé aux fumeurs de el lfâchich.

Tougourt et sa circonscription obéissent à un chef qui prend le titre de cheikh, et que les Arabes appellent généralement le sultan. Il gouverne avec l’aide d’une djema’ ou conseil présidé par son kbalifah'.

Le pouvoir est héréditaire. La famille actuellement régnante est celle des Ouled ben Djellab (les enfants des troupeaux); il est très-probable qu’elle compte une très-nombreuse succession de cheikh, car l’origine de sa puissance va se perdre dans l’ombre de la légende, peut-être même de la fable.

Le sultan de Tougourt était mort sans postérité , dit la tradition; les rivalités des grands, et par suite la guerre civile, décimaient la nation ; lassés enfin de se massacrer sans se vaincre, les différents partis convin-

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rent unanimement que le premier individu qui entrerait dans la ville, à jour donné, serait élu sultan. Un pauvre Arabe du désert, conducteur de troupeaux (Djellab) fut, ce jour-là, le premier qui mit le pied dans Tougourt : le hasard l’avait fait roi ! On lui obéit cependant aussi bien, et mieux peut-être, que s’il eût été choisi par son peuple, et personne n’a songé depuis à disputer à la famille des Ouled ben Djellab le pouvoir ni l’hérédité.

Le cheikh de Tougourt est maintenant un enfant de douze ou treize ans , nommé A’ bd er RalVman bou Lifa ; il a succédé à son oncle le cheikh A li; son khalifalV , président de la djema’, se nomme El H'adj el Mad'i; il est de sang mêlé ; ses conseillers les plus influents sont El A’rbi ben el Acbour et Mohammed ben el K/aïd. Par une anomalie assez singulière et dont les mœurs arabes n’offrent que de bien rares exemples, la mère du jeune cheikh a la haute main dans la djema’. Cette femme, que l’on dit très-belle, et qui se nomme Lella A’ïcliouch, domine le gouvernement de Tougourt, autant sans doute par F influence de sa beauté, que par celle de son bon sens. Les Arabes l’appellent le khalifalV du cheikh, et, s’ils vantent son aptitude aux affaires, ils parlent très-ironiquement de la sévérité de ses mœurs. Elle honore ouvertement de toute sa confiance un favori dont elle a fait tuer le prédécesseur par jalousie; on reproche surtout à Lella A’ïchouch d’aimer à s’enivrer en fumant le lfâchicli.

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Le sultan de Tougourt jouit de tous les privilèges de l’absolutisme le plus complet : il demeure dans la k'asbalé, espèce de château fort attenant aux murailles de la ville. Pour arriver jusqu’à la cour intérieure de ce que nous appellerons son palais , il faut franchir sept portes, à chacune desquelles veillent deux nègres armés. C’est là que sont renfermées ses richesses, fort exagérées sans doute , ses quatre femmes légitimes et ses cent concubines. Un maFzen de cinquante cavaliers nègres qu’il tient à sa solde, lui forme une garde d’honneur quand il sort, et, au besoin, une petite armée suffisante pour réprimer une émeute, prélever les contributions et assurer la marche du gouvernement. Il a sous la main les six tribus arabes des Fêtait, des Ouled Moulât, desSaïd, des Ouled Sidi A’bd Allah', des Ouled Seg'oud , des Selmia, des Ouled Rah'man, fraction de la meme tribu, dont les douars sont campés tout près de la ville , et qui peuvent lui fournir jusqu’à sept ou huit cents cavaliers. Ces tribus s’éloignent de Tougourt au printemps pour reprendre la vie nomade et aller faire paître leurs troupeaux dans le désert.

Le sultan ne se montre que le vendredi, et s’il sort quelquefois pour aller se promener dans les jardins , il est accompagné de sa garde nègre qui marche le fusil chargé, et précédé de sa musique, hautbois et tambours ; deux esclaves tiennent ses étriers, un porteur de parasol le garantit des ardeurs du soleil.

Lejourdela fête du prophète , quand il va faire sa

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visite au tombeau du saint marabout' Sidi A’hd es Selam, des cavaliers le précèdent , des fantassins le suivent , des esclaves écartent la foule, et d’autres conduisent devant lui deux chevaux magnifiquement caparaçonnés, couverts de selles brodées d’or, avec des boucles d’or aux oreilles et des anneaux d’or aux pieds.

N’est-ce là qu’un conte, un souvenir des Mille et une Nuits ? Ce luxe au milieu du désert , cette pompe royale dans une oasis, nous paraissent incroyables. Tous ces détails nous ont pourtant été affirmés plus d’une fois par des gens du pays qui ne se connaissaient point et qui n’avaient pu se donner le mot pour nous tromper. Ce qui nous paraît plus incroyable encore , c’est que ce petit souverain aurait , comme nos seigneurs du moyen âge , un droit fort en opposition avec le Koran et les mœurs arabes, un véritable droit du seigneur qui lui serait exclusivement réservé. 11 semblerait d’ailleurs avoir le même droit sur toutes les femmes de son gouvernement. « 11 n’en use que quand elles sont jolies, » ajoutait naïvement l’Arabe qui nous donnait ces détails.

Si le mari se fâche , il est pendu ou crucifié.

Nous le répétons, nous nous tenons fort en garde contre ces renseignements chargés de couleur locale ; il nous paraîtrait toutefois bien étonnant que l’imagination arabe, même la plus féconde, ait pu combiner ainsi un conté oriental avec une page du moyen âge européen.

Cette exagération du pouvoir au bénéfice d’un seul

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individu n’empêche pas les rouages du gouvernement de fonctionner très-régulièrement. La justice est bien organisée ; les écoles sont très-fréquentées ; les impôts, qui ne sont autres que la dîme (a’chour), sont facilement prélevés. Les vols sont peu nombreux, et les voleurs sévèrement châtiés ; on pend les plus coupables, on coupe une ou les deux oreilles aux autres.

Dans l’intérieur de la ville les mœurs sont assez pures; mais là, comme autour de presque tous les grands centres du désert , des filles de la tribu des Ouled Naïl , et de celle des AVazlïa , viennent camper pendant l’hiver sur un petit mamelon qu’on appelle Drâ’ el Guemel (le Mamelon des Poux), et s’y prostituer argent comptant. Elles sont généralement trèsbelles , mais fort sales ; elles vont la figure découverte, comme toutes les femmes du désert.

Est-ce la misère ou le besoin qui conduit là ces pauvres filles , après que toutes les provisions de leurs tribus sont épuisées? Est-ce l’avarice de leurs parents qui les force d’aller extorquer quelques douros à leurs riches voisins? Nous ne pouvons, ici encore, que constater un fait, sans oser nous hasarder à en donner les motifs présumés , ni à en tirer des conséquences ; le temps n’est pas venu d’écrire F histoire philosophique de ce monde presque inconnu.

Les haines entre membres de la famille régnante , et par suite les révolutions de palais , sont fréquentes à Tougourt. On se ferait difficilement une idée de l’anar-

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chie qui , en pareille circonstance , déchire la ville , si nous ne la retrouvions pas dans l1 histoire des villes musulmanes de F Asie et dans celle de Constantinople. Ce sont alors des massacres sans fin , jusqu’à ce que le parti vainqueur ait imposé son sultan et sen soit remis aux bourreaux pour assurer sa victoire. Les moyens sont toujours affreusement extrêmes : les traîtres , c’està-dire les vaincus, sont écorchés, crucifiés, ou, par grâce, pendus.

Tougourt a été attaquée il y a quarante ans à peu près par Salalf Bey, bey de Constantine. Il avait été entraîné dans cette expédition par un membre mécontent de la famille des Ouled Ben Djellab, Cheikh Alfmed, cousin du sultan régnant Cheikh A mer, qu’il voulait déposséder.

Les bases du marché passé entre Cheikh Alémed et le bey Salalé sont assez singulières : à chaque étape de Constantine à Tougourt le bey devait compter mille boudjous à Cheikh Ali'med qui, en échange, devait, une fois au pouvoir, lui payer une redevance d’un million. Le bey Salalf, guidé par le traître , se mit en marche à la tête d’une armée appuyée de quelques pièces de canon. A son approche, tous les habitants de l’Oued Rif se retirèrent à Tougourt. Salalé resta six mois devant la place ; car, bien que ses habitants soient plutôt commerçants que guerriers , ils se battent avec beaucoup de courage s’ils sont retranchés derrière des murailles. Malgré cette résistance opiniâtre , l’artillerie

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ayant fait brèche à l’enceinte de la ville, tous les palmiers environnants ayant été coupés, et la famine menaçant les assiégés, le bey Salalé enleva enfin la place dans un assaut décisif. Les énormes contributions dont il la frappa , et celles qiv il leva sur tous les villages de l’Oued Rir7, le dédommagèrent largement et des frais de la guerre, et des boudjous qu’il avait religieusement comptés à Cheikh Àh'med qui, devenu sultan, paya la redevance convenue.

Cependant les bey de Constantine n’ayant qu’une action très-indirecte sur un point aussi éloigné , les contributions que leur payaient les sultans de Tougourt n’ont jamais été bien régulières; elles variaient selon que le vassal redoutait plus ou moins son suzerain. Au très-redoutable bey Salah' on payait \ million; au moins redoutable Ah'med el Mameluk' on ne donnait que 500 000 francs; aux bey qu’on ne craignait pas , on ne donnait que quelques nègres , 5 ou 6000 h'aïk , le tout d’une valeur réelle de 40 à 50000 francs à peu près.

L’État de Tougourt n’a, du reste., à soutenir que des guerres peu fréquentes; d’abord, parce qu’il peut mettre de trois à quatre mille hommes sur pied, force relative très-imposante au milieu de populations nomades ou circonscrites dans un très-petit territoire; ensuite, parce que cette ville de marchands, d’artisans et de jardiniers n’a ni haines , ni besoins , ni ambition.

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Cependant, une voisine jalouse, Temaçin, qui, à sept ou huit lieues de là , a , elle aussi , ses marchés et ses prétentions à la centralisation des produits du désert , et qui , si elle est beaucoup plus petite que Tougourt , est beaucoup plus guerrière, Temaçin cherche souvent a attirer les voyageurs, en dépréciant les denrées et les produits de sa rivale. De là querelle, et quelquefois guerre. Des tribus arabes, qui campent autour de Temaçin et peuvent lever cent vingt à cent cinquante cavaliers , prennent parti pour leur mère d’adoption , enveniment et prolongent la lutte. L’infériorité numérique de Temaçin la force de céder tôt ou tard , et toujours elle paie quelques milliers de boudjous et donne des chevaux de soumission, comme redevance annuelle jusqu’à nouvelle guerre. Les deux villes sont maintenant en paix.

Ce que nous avons dit du luxe de Bou Lifa et du mib lion que son prédécesseur payait, il y a quarante ans, au bey Salah', peut paraître exagéré, mais s’explique facilement par les sources memes où s’alimentent le trésor des sultans de Tougourt. Outre l’a’chour, dîme prélevée sur toutes les denrées, et celle sur les dattes seules est d’un revenu immense, ces petits autocrates reçoivent encore les nombreuses amendes infligées pour les moindres délits, et les présents en argent, objets de commerce ou chevaux que les tribus du désert sont forcées de leur offrir pour avoir le droit de vendre et d’acheter sur les marchés de la ville.

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Ces tribus, qui sont au nombre de quarante-quatre, se donnent rendez-vous à Tougourt de tous les points du Sahara.

Celles qui viennent du Zab apportent du blé, de l orge, des sacs en laine et en lanières de palmier, nommés tellis ; et dont on charge les mulets et les chameaux des tapis, du beurre, des fromages de brebis, des fèves, des pois chiches; elles y conduisent des chameaux et des moutons.

L’immense tribu des Ouled Naïl y apporte de la laine et y conduit aussi des chameaux et des moutons.

Celle des Arba’ , les mêmes marchandises que les précédentes, plus des chevaux et des ânes.

Les gens d’El Adouat' et de Y ouest, des figues, des raisins secs , de la garance, des laines, des bernous, des lfaïk.

Les Béni Mzab, les mêmes marchandises , et de plus des vêtements de laine, de l’huile provenant de Bou Sa’da, du poivre, de la graisse de chameau, des moutons, des nègres qu’ils achètent à Tafilet.

Les Touareg, qui vont d’ abord ù Ouargla et remontent à Tougourt, y apportent de la poudre d’or mais en trèspetite quantité, de l’alun, du soufre, de la poudre, du salpêtre, des dents d’éléphant; ils y conduisent des nègres et des moutons d’une espèce particulière à l’Afrique ; ils n’ont point de laine, mais un poil très-ras; leur queue très-grosse et très-large traîne à terre ; on les appelle ela’deman ; leur chair est très-estimée.

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Les gens de Djebel el À’mour et de l'ouest viennent à Tougourt avec des tapis, du beurre, des fèves, des figues, des pistaches, des coings, des glands, des moutons.

Toutes ces peuplades s’y approvisionnent, par achat ou par échange, de fusils, pistolets, sabres, chachïa (calottes rouges), mouchoirs, bourses, quincaillerie, verroterie, lin, calicot, indiennes, papiers, miroirs, coutellerie, cardes pour la laine, lentilles, blé, huiles en quantité , épiceries , sucre , café , pipes , écriloires, soie, bijoux de femmes, sellerie, étriers, etc., tout cela venant de Tunis; ils achètent aussi du tabac venant de Souf, du h'àchich, des chaussures et des dattes en quantités incalculables.

Les marchandises de Tunis arrivent à Tougourt , qui en est l’entrepôt général , par les habitants des villes et des villages échelonnés sur la route, et non point par de grandes caravanes, comme on le croit trop généralement. Ce mouvement commercial se fait à petites journées, à la fin du printemps, sous la protection d’une colonne de l’armée de Tunis qui, sortie deux moisauparavant pour aller jusqu’à Neft'a faire rentrer les contributions , opère alors sa marche de retour. Les routes sont donc parfaitement sûres; les marchands de Tougourt et ceux des villages qui, dans toute autre saison, pourraient avoir à craindre les Arabes de proie , portent leurs denrées et leurs produits à Tunis , et vont s’y approvisionner. Ils rentrent chez eux au mois de juillet, alors que tous les Arabes sont occupés de leurs récoltes ou

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sont partis pour aller acheter des grains dans le Tell. Le temps n’est pas loin sans doute où tout ce commerce prendra le chemin de Constantine et d’Alger.

Celte foire perpétuelle, dont Tougourt est le centre, explique pourquoi cette ville n’a pas un seul mendiant ; ceux qui s’y trouvent , en très-petit nombre, sont des Arabes venus des tribus voisines ; c’est encore là sans doute la raison pour laquelle les habitants de Tougourt sont particulièrement honorés dans le désert; ils le nourrissent : « c’est la reconnaissance du ventre. »

De toutes les sources de richesses que la circonscription de Tougourt a en elle et qu’elle déverse sur tous les points du Sahara et sur Tunis, la plus féconde est assurément le commerce qu’elle fait de ses dattes. Ce qu’elle récolte de cet excellent fruit, de ce pain du désert, est incalculable. Les dattes sont la nourriture principale de tous les habitants nomades ou à établissements fixes du Sahara. Les plus riches seuls mangent du pain, ou plutôt de la galette et du kouskoussou. Il paraît cependant que, sous peine de maladie grave et même de mort, il faut absolument mélanger la datte avec un autre aliment tel que les fromages, le lait, la galette.

Nous avons recueilli sur la culture du dattier et sur la manière de conserver les dattes quelques renseignements qu’il n’est peut-être pas inutile de donner ici.

Les palmiers-dattiers venus de semis sont généralement inféconds et d’une venue beaucoup moins belle que ceux plantés de bouture; c’est donc ce dernier

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mode de reproduction qui est adopté. Quand un palmier est parvenu à une hauteur de sept à huit pieds, il jette des scions que Ton détache et que Ton pique dans une terre préparée; on les arrose à grandes eaux et constamment, au moyen de rigoles. A six ou sept ans l’arbre s’élève à une hauteur de huit ou dix pieds et commence à donner des fruits. Les dattiers femelles, les seuls qui produisent, sont en bien plus grand nombre que les dattiers mâles, destinés par la nature à la fécondation. Dans le Sahara, comme en Nubie, comme en Égypte, les indigènes aident l’union des deux sexes de la manière suivante : à l’époque de la floraison du mâle, floraison qui devance celle de la femelle d’une quinzaine de jours, on détache de cet arbre une grappe de fleurs, un des régimes (léardjoun) qui couronnent sa tète, et on l’attache sur celle du dattier femelle ; la nature fait le reste. Les fruits se cueillent vers le mois de novembre ; des magasins, destinés à les recevoir, sont ménagés dans chaque maison et sillonnés de petits canaux qui reçoivent et laissent écouler le miel de la datte â mesure qu’elle se dessèche. Ainsi préparées, et après dessiccation complète, elles peuvent se conserver dix ou douze ans : les Arabes semblent les préférer aux dattes fraîches. Celles qui nous arrivent en Europe et meme à Alger, sont d’une qualité tellement inférieure que, dans le pays, on les donne en nourriture aux chameaux , aux mulets, aux chevaux, en ayant soin de les mélanger, soit avec de l’orge, soit avec une herbe nommée sefsfa.

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Quand un palmier est reconnu stérile, les indigènes en tirent parti en lui faisant, au-dessous de la tête qu’ils appellent roussa ou galle , une ou plusieurs incisions à la base desquelles ils appliquent un vase qui se remplit bientôt d’une liqueur très-bonne a boire, et qui, fermentée, devient enivrante : c’est le vin de palmier (el âguemi). L’arbre, ainsi préparé, en donne pendant plusieurs mois ; on bande alors ses blessures après les avoir fermées avec du sable, et, disent les Arabes, cette opération le rend souvent fertile.

L’affluence des étrangers est toujours considérable à Tougourt. Le commerce y appelle de nombreuses peuplades qui y arrivent au fur et à mesure de leurs besoins. Souvent encore, les caravanes du Maroc, qui se rendent à la Mecque en pèlerinage , s’y reposent quelques jours.

Des juifs orfèvres, cardeurs de laine, tisserands, etc., y vont également pour exploiter leur industrie ; mais aucun d’eux n’y brave la saison des fièvres; tous s’en retournent, chacun chez soi, dès que la maladie commence à sévir.

La monnaie en circulation dans la ville et dans sa circonscription est la monnaie de Tunis, qu’on y appelle terbaga; elle contient beaucoup d’alliage. On y reçoit également les douros d’Espagne.

Qu’il se trouve dans cette ville, égarée au milieu des sables, des étrangers de toutes les couleurs et des peuplades les plus éloignées, meme des nègres de Tom-

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bouctou , ce n’est là qu’une circonstance très-explicable; mais il est assez singulier d’y trouver deux Européens qui semblent y avoir acquis le droit de bourgeoisie.

11 y a quatre ou cinq ans que le sultan, alors régnant, voulant à toute force avoir des canons, fit enrôler à Tunis quatre ouvriers européens qui se chargèrent de lui établir une fonderie et qui partirent avec deux femmes. Une fois arrivés, on mit à leur disposition tout ce qu’ils demandèrent : des ouvriers , du charbon, du fer-blanc, du fer, du plomb, du cuivre, etc. C’étaient tous les jours nouvelles demandes aussitôt satisfaites; peut-être avaient-ils rêvé qu’on leur donnerait également de l’or à pleines mains. Cependant les canons ne paraissaient pas. « C’est que le charbon ne vaut rien, dirent-ils; il nous faut du charbon d’abricotier. — Voici du charbon d’abricotier, » leur répondit quelques jours après le sultan qui, ne voyant pas de résultats, perdit enfin patience et fit attaquer en pleine nuit les prétendus fondeurs par quelques hommes de sa garde. Deux d’entre eux furent massacrés; les deux autres, plus heureux, se sont faits musulmans et servent dans les cavaliers réguliers ; ils se sont mariés et vivent de la vie des indigènes. La fille de l’un deux a épousé le porteur de parasol de Sa Hautesse. Peut-être nous attendent-ils, et peut-être qu’avant longtemps nous irons les délivrer. De cet ensemble de renseignements sur une ville aussi curieuse et aussi im-

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portante que Tougourt , cette réflexion viendra sans doute à plus d’un économiste :

«Il ne sera certainement pas impossible d’appeler vers Constantine par Biskra, et vers Alger par Bou Sa’da, ce grand courant commercial qui s’écoule de Tougourt à Tunis. Il y a à cela deux objections : l’antipathie religieuse et l’habitude; mais il est bien permis d’espérer qu’avec un peu d’adresse nous pourrions atténuer l’une, et vaincre l’autre par quelques sacrifices. »

ROUTE

DE BISKRA A EL AR'OUAT'

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