LE CHANGEMENT DE CLIMAT DANS LES TEMPS HISTORIQUES
Hypothèse de MM. Duveyrier et Théobald Fischer. — Discussion des preuves données à Tappui : l» La tradition indigène. — â» Les silex taillés et le^ ruines : impression qui résulte de l'examen des travaux d'art. — 3° Les textes anciens et les sculptures rupestres. — De la présence du bœuf, du crocodile, de l'éléphant dans le Sahara. — Apparition du chameau dans l'histoire de l'Afrique. — i» Preuves géologiques. Leur pauvreté.
Preuves et témoignages conlraires: Description d*Hérodote. — État de conserviition des ruines. — CEufs d'.iulruche subfossiles. — Originalité de la floie saharienne. — Impossibilité de concevoir la raison d'un changement de climat aux temps historiques.
Sécheresse croissante de tous les déserts. — Lenteur de cette évolution.
Le Sahara est peut-être le désert où Tévaporation a laissé le plus de traces. Nulle part les lacs solidifiés, les berges à nu, les coulées vides, ne disent avec autant d'éloquence ce que ces pays ont été jadis, et ce qu'ils sont devenus. Combien de temps a-t-il fallu au climat pour faire toutes ces ruines? A les voir se dessiner si nettes dans la lumière crue, on dirait qu'elles sont d'hier. Les nomades qui les parcourent ont subi cette impression. Volontiers ils racontent que ces rivières mortes « coulaient autrefois à pleins bords au milieu d'un pays plus fertile que le Tell et couvert de grands arbres' ». Même aux endroits où l'Européen ne voit qu'une série de bas-fonds et de dunes, les Chaâmba reconnaissent PIgharghar. Est-ce tradition d'un fait précis, ou sûr instinct hydrographique?
S'il faut en croire certains auteurs, le désert est de date récente. « Depuis les temps historiques, écrit M. Duveyrier',
i. Largeau, Voyage a Ghaddmét, B. S. G., 1875, II, p. 509. 2. B, S. G., 4876. II, p. 13S.
un changement climatérique complet a eu lieu dans toute retendue du Sahara, au moins sous le rapport de la quantité des pluies. A l'époque où les crocodiles chassaient dans les ondes de Tlgharghar, qui n'est plus qu une vallée desséchée, où un naturaliste africain, le roi Juba, faisait déposer et conserver vivant, dans le temple d'isis à Cherchel, un de ces reptiles, capturé dans un lac de la Berbérie, à Tépoque où le bœuf était la bête de somme par excellence des Garamantes, sur la route commerciale du Fezzân aux pays haousa, Téléphant trouvait indubitablement un milieu qui lui convenait dansTAdrar, comme dans le bassin du Dra'a. » M. Largeau*, M. de Tchihatchef* se sont ralliés à cette manière de voir. En Allemagne, M. Theobald Fischer a soutenu avec conviction la même thèse. On connaît les conclusions de ses savantes études sur le climat méditerranéen: la stérilité croissante de TOrient lui semble Toeuvre de l'homme ; mais au sud du trente-quatrième parallèle, un changement de climat depuis l'antiquité est selon lui de toute évidence'.
Pour qu'un fait de ce genre paraisse scientifiquement établi ,
deux choses sont nécessaires. Il faut d'abord qu'on produise
des témoignages dignes de foi ou des raisons appuyées sur des
faits certains. Il faut aussi que ce fait ne soit pas en contra-
^'iclion avec d'autres témoignages ou d'autres faits certains.
S'il ne satisfait pas à la première condition, nous pouvons
IJC pas l'admettre ; s'il ne remplit pas la seconde, nous devons
■^ £?on tester.
Les arguments produits àFappui de Thypothèse qui nous
d7^cupe peuvent se classer ainsi : 1^ les dires des indigènes ;
2^^ lix découverte de silex taillés et de ruines en des endroits
avy c> ta rd'hui déserts ; 3^ la présence supposée, aux temps anti-
îtos -» <le grands animaux dont l'existence implique un climat
' -*-•« ^ayt de Rirha, Paris, 1879, p. 71.
„ * ^^e déserts o( Afriea and Asia, Proeeed., 1882, p. 634.
*lsst sich mit zwingeader Kraft nachweisen (ouv. cité, p. i2).
humide; 4^ certains faits géologiques, tels que la disparition de fleuves et de sources connus dans l'antiquité.
La tradition indigène. — Écartons en quelques mots le témoignage des indigènes. Les histoires de forêts ombreuses et de grands fleuves coulant à ciel ouvert font partie de ces visions d^oasis paradisiaques, auxquelles se complaît l'esprit de gens qui luttent contre le soleil et la soif. Si on leur demande de préciser leurs dires, on ne trouve qu'incertitude et contradiction. Ils se souviennent que Tlgharghar a coulé, disent-ils; mais, comme le remarque le colonel Flatters », € ils ne sont même pas d'accord pour savoir dans quel sens ». Dans le désert libyque, ils parlent avec emphase d*un bahr-bela-ma, d'un grand fleuve sans eau, et un géologue autrichien a écrit de confiance que c les cailloux roulés des ouâdi libyques rappellent éloquemment les fleuves d'autrefois » ^ Sept ans plus tard, la mission Rohlfs, malgré des reciierches minutieuses, n'a trouvé en fait de bahr-bela-ma que des creux sans importance, dans lesquels jamais rivière n'a coulé *. On voit quel crédit mérite la tradition saharienne.
Les silex taillés et les ruines. — L'argument archéologique est plus spécieux. Des pierres taillées de main d'homme, haches, pointes de flèche et de lance, se trouvent par milliers à la surface du désert. La mission transsaharienne d'El Goléa en a recueilli sur tout son parcours *, on en signale également dans les dunes de TErg, en pays touareg, dans le désert arabique, au Sahara occidental ^. On les a rencontrés là où l'on s'y attendait le moins, en pleines
A. Journ. de route, p. S.