LES NOMADES
Certains auteurs ont fait de la vie nomade une question de races, et ont opposé l'Arabe nomade au Berbère sédentaire. 11 est vrai que le nomade ne renonce pas aisément à ses habitudes de vie errante et qu'elles sont devenues pour lui comme une seconde nature; cette existence n'en est pas moins à l'origine une affaire de milieu. Le Berbère, naturellement sédentaire dans les montagnes de l'Atlas, est non moins naturellement nomade, dans les pays qui comportent peu ou point de cultures. Le Zénaga qui erre entre le Sénégal et l'Adrar, le Touareg qui parcourt le Sahara central, l'Ourghamma, qui maraude sur les confins de la Tripolitaine, sont des Berbères. Ces gens qui ne travaillent pas, qui n'ont pas de maison, qui ne s'attachent pas à la terre, sont les frères de ces Kabyles qui ont couronné de villages toutes les crêtes
4. IbD-KhaldouD, Histoire des Berbères, tome II, p. H3. — Abmed-Baba, Chronique du Soudan^ Zeitseh. morgenl. GeselUch., tome IX, p. 525.
de leurs montagnes, et dont le labeur obstiné n'a laissé inculte aucun arpent de leurs vallons. C'est que la Kabylie, avec ses hauts pics où s'accrochent les nuages, ses pentes vertes tapissées de figuiers, ses mille replis d'où monte la rumeur des torrents, est une terre qui sollicite le travail de l'homme, et qu'on ne peut connaître sans l'aimer. Au Sahara, l'immensite des plateaux et des plaines, la rareté de l'eau, souvent insuffisante pour les longs séjours; la dispersion des maigres pâturages qui surgissent au hasard des pluies capricieuses ; la présence d'un grand mammifère, capable de les chercher au loin et de s'en nourrir, tout invitait l'homme à l'existence errante des peuples pasteurs.
Il n'est pas aisé de dire l'effet que produit le désert sur l'esprit du nomade. Assurément, l'homme dont la vie entière se passe dans ce cadre solitaire, n'est pas sans en avoir gardé quelque empreinte. La physionomie sombre des Touareg et des Tébou reflète l'indicible tristesse du sol frappé de mort. Peut-être est-ce aussi le désert qui a inspiré au Prophète cette résignation fataliste dont il a imbu l'Islam. La terre dépouillée et sans grâce, l'éternelle monotonie de ces paysages toujours les mêmes, le soleil qui se lève et se couche sur un horizon toujours vide, le ciel radieux qui éclaire le néant, toute cette nature inerte et silencieuse fait descendre dans Tâme un peu de l'impassibilité des choses. Mais ce sont là des impressions plus ou moins confuses, et qu'il est malaisé de définir. L'accord nécessaire entre le nomade et le pays qu'il habite se révèle surtout par les mœurs, les institutions, en un mot le genre de vie qu'il adopte.
Le nomade des steppes ne pense pas, n'agit pas en tout comme le nomade du désert. Ils ont de commun Tinteiligence*, l'énergie, les vertus guerrières développées par
1. Les Touareg, les Tédas, les Arabes du Sahara sont généralement très bien doués. On sait combien M. Duveyrier a trouvé d'intelligence, de bon sens, de poésie et d'instruction même, non seulement chez les chefs Azdjér, mais chez les simples guerriers et les femmes. Ce sont les femmes touareg
la vie errante, l'absence de Tidée de patrie. La même convoitise les jette de temps à autre sur les pays de culture et les richesses des sédentaires. Mais d'autre part, que de différences! La vie facile des steppes rapproche les tribus, entendre les multitudes^ crée un état social où l'individu se perd dans le fourmillement des foules; c'est le pays des grandes migrations de peuples» des camps qui ressemblent à une armée, des grands troupeaux humains lancés en avant, comme une force aveugle, par la volonté despotique d'un seul. La nature même du Sahara empêche de telles agglomérations d'hommes. Rarement on voit quelques mille chameaux réunis, rarement — en dehors des grandes caravanes — un campement d'une centaine de familles. Plus le désert est pauvre, plus les habitants se dispersent : on rencontre les Touareg le plus souvent en petit nombre; le Tebou va presque toujours seul *. Continuellement aux prises avec les privations et le danger, le nomade saharien est tenu de faire sans cesse preuve d'initiative; il devient donc ingénieux, actif, indépendant, volontaire ; en un mot, cette existence pénible et souvent solitaire développe en lui l'individualité.
Aussi nulle part l'activité de l'homme n'est-elle plus libre de tout lien social. Jamais les nomades du Sahara n'ont vécu de la vie d'une nation, jamais ils n'ont voulu
qui ont conservé dans le Sahara central l'usage de cette vieille écriture berbère retrouvée dans les inscriptions antiques des pays de l'Atlas. La souple intelligence et le talent oratoire des Tédas ont frappé Nachtigal d'une véritable surprise. Les Maures môme étudient et discutent le Koran sous la tente, et contrastent par leur culture intellectuelle avec les musulmans sédentaires de TAfrique. (Douls, Bull. Soe. Gé'tg., 1888, p. 459.) C'est d'une tribu arabe de TAzaouad, au nord de Timbouctou, qu'est issue cette famille remarquable des eherif El-Bakkay qui, par son seul ascendant moral, s'est fait à Timbouctou une situation prépondérante entre les partis rivaux des Touareg et des Peulhs. Voir dans la relation de Barth les dissertations vraiment remarquables du cheikh El-Bakkay sur le mérite respectif des reUgions mahométane et chrétienne, les superstitions des anciens Arabes et le caractère révélé du Koran [Reisen, IV, p. 477, «23, etc.). 1. Nachtigal, Sahara und Sudan, I. p. 4)8.
reconnaître ni constituer un gouvernement régulier. Les Chaâmba ne sont pas plus français, que les Ourghamma ne sont tunisiens, que les nomades du Fezzân ne sont turcs. Leur manière de voir se résume par ce mot d'Ibn-Khaldoun : les impôts dégradent les peuples * ; leur histoire, par leurs révoltes contre ce joug : l'autorité. Les tribus errantes du désert marocain n*ont ni attachement ni égards d'aucune sorte pour le sultan de Fàs *. « On le regarde comme un chef de tribu éloigné, avec qui on serait en assez mauvais rapports •. • Les Turcs de la Tripolitaine n'ont jamais su se faire obéir des nomades au delà du Djebel ^ Un jour, les Bédouins de TÉgypte ont tenté d'émigrer en masse, plutôt que de ne plus vivre à leur guise, et de porter leurs querelles devant le motidir ^. Dans les dernières années, beaucoup de nos Chaâmba ont quitté la terre française et sont allés au Touât, chez le marabout hostile, fuir la corvée imposée par le bureau arabe pour fixer les dunes d'Ouargla. Au centre du Sahara, les Berbères voilés ont de tout temps vécu libres, en dehors de Thistoire. Ibn-Khaldoun lui-même sait peu de chose de cette race « aussi brave que farouche, qui n'avait jamais plié sous une domination étrangère... S'étant enveloppée dans son orgueil, elle montra un dédain superbe pour les autres peuples. Vivant au fond du désert pour fuir
i. Prolégomènes, traduct. de Slane, Paris, 4863, in-4, I, p. 297.