LES CAUSES ATMOSPHERIQUES DU DESERT
Rôle climatérique des vents. — Théorie du vent polaire. — Observations qui rinfîrment.
Théorie de l'alizé. — Observations faites au Sahara : 1» période d'hiver ; 2» période d'été.
Essai d'une théorie qui résume les faits observés jusqu'ici. — Influence du continent d'Afrique sur la circulation générale de l'air. — Le Sahara, région de maxima barométriques et de vents divergents en hiver. — Régime de l'Afrique du Nord en été; cercle de moussons convergentes. — Foyer d'appel des vents. — Anomalies produites par la saillie de l'Atlas.
Causes de sécheresse : !• en hiver, calmes et vents divergents ; 2<» en été, prédominance des moussons du nord sur les moussons équatoriales. — Vapeur d'eau contenue dans l'air du désert. — Humidité relative, nébulosité, rosée, brouillards. — Influence de la Méditerranée.
a Les vents sont les véhicules du climat * » , a-t-on dit avec beaucoup de justesse; ce sont eux, ou du moins leurs courants inférieurs, qui répartissent la température et les pluies sur le globe. A ce titre, ils sont aussi les véritables auteurs du désert.
C'est un des mérites d'Alexandre de Ilumboldt d'avoir, le premier peut-être, signalé cette influence des phénomènes de l'air. On lui doit la première théorie qui ait cherché les causes du Sahara dans l'atmosphère. « Les déserts africains, situés sous les mêmes latitudes que l'Arabie et la Perse, sont en contact avec des couches d'air qui ont passé sur des continents brûlés de soleil et rayonnants de chaleur. Aussi
\. Die Tràger det Klimas (Alex. Supan, Statistik des unteren Luflslrômungefiy Leipzig, 1881,. p. 4).
Hérodote, le vénérable père de l'histoire, avait-il vraiment le sens de la nature, lorsqu'il nous montrait la ligne continue des sables se prolongeant du nord de l'Afrique jusqu'à rindus *. » Ces lignes contiennent déjà en germe la théorie dite du vent polaire. L'idée d'un grand courant atmosphérique, qui, dévié par la rotation de la terre, traverserait obliquement PAsie et l'Afrique, desséchant tout sur son parcours, a été ensuite développée par les auteurs les plus divers*; mais c'est Peschcl qui lui a donné la forme la plus précise. « L'aridité d'un pays croît en raison de son éloignementdes mefs qui doivent lui envoyer leurs vapeurs. Le voisinage de l'Atlantique n'est d'aucune utilité pour le Sahara occidental, car c'eât l'alizé du nord-est qui doit lui amener la pluie. Or, avant d'atteindre la côte saharienne, il a couru sur les steppes de TAsie centrale, les plateaux de l'Iran, le nord de l'Arabie et tous les déserts situés à Touest du JNil. Le peu de vapeur d'eau qu'il emporte avec lui vient de l'océan Glacial, et après avoir arrosé les forêts sibériennes, couvert de neige en hiver les steppes kirghises, il ne laisse plus sur son passage que des déserts. La chaîne de solitudes qui s'allonge de la steppe Baraba jusqu'à l'Atlantique n'est autre chose que le lit aride de ce courant d'air froid et lourd. Et Peschel termine sur cette phrase dramatique : Ainsi le Sahara meurt de soif en vue de l'Océan ', parce que, de tous les pays du monde, c'est lui le plus éloigné de la mer qui doit le fournir d'humidité. »
Cette théorie était séduisante. Faire d'un grand courant de Tatmospfière l'auteur responsable des déserts de l'ancien monde, résoudre d'un coup, par une solution unique, tous
i. Ansiehten der Natur^ p. 7-8.
2. «. Un grand courant atmosphérique qui, du centre de l'Asie, s'écoulerait vers l'Ouest. » (•Pomel, ouv. cit.) Après avoir passé sur les hauts plateaux de l'Asie et s'être déchargé de la plus grande partie de sa vapeur d'eau, ce courant atmosphérique traverse obliquement toute l'Afrique, des bords du Nil à ceux du Niger » (El. Reclus, La Terre, Paris, 1881, 4°, II, p. 310), etc.
3. Verschmachlêt im Anblickdes Océans. {Neue Problème der vergleichenieu Erdkunde, Leipzig, 1878, p. 483.)
ces difTéroDls problèmes, c'était là une de ces généralisations hardies, fertiles en développements oratoires, qui ne devait pas déplaire aux disciples de Rilter. Elle cadrait du reste avec l'idée générale, que Dove et Maury avaient dunnéc de la circulation de l'atmosphère : l'air décrivant un circuit
Le lit des vents polaires (d'ipr^ Piscici.).
continuel entre les pdles et l'équateur, si hien qu'il n'y aurait eu, en somme, que deux vents sur la terre, l'alizé polaire et le contre-alizé équatorîal'. Aussi cette idée de Humltoldt a-t-clie eu la rare fortune d'être presque universellement admise. Encore aujourd'hui, on invoque quelquefois le vent polaire lorsqu'il s'af^it de dire pourquoi le Sahara est un désert'. Mais il en est de cette explication comme de
1 . Voir Duve, UeUovologiuht L'nttriuchaHgia, Berlin, -1837. Maury, Géogr. phijiique dt la mer, Irad., Paris, IStil, p. 10S et suiv.
2, n On ntiniet asseï géuéraleoienl que la zone des déserts résulte d'un grand courant atuiospliêrlque dA k la rotation de lu lorre... • (Rolland, Géologie du Sahara, p. S63.) • La cause principale de la sêcberessc du Sahara tient à ce que dans l'inlêrieur, l'atizù vient particulièrement de l'est, et non de la Méditerranée, et subit l'influence àm hnutes contrées asiatiques.. ■ Entre Tunis et Tripoli, aucun vent de même pémitre dans l'intérieur. •(Grisebach, La végétation du globe, trad. de Tchihatcbef, Paris, 1878, 11. p. 109.)
bien d'autres de oe genre : elle est trop simple pour être vraie. Si Thumidité de Tair dépend de la direction des vents^ les vents dépendent à leur tour de la répartition des pressions atmosphériques, et celle-ci n'est pas si uniforme qu'on le croyait d'abord. Le grand courant polaire est une belle fiction. Un savant russe, M. Woeikof, s'est attaqué à ce mythe, et n'en a pas laissé subsister grand'chose. Ses arguments * peuvent se résumer ainsi :
En été, loin d'envoyer des torrents d'air au loin vers l'Afrique, les déserts de l'Asie sont des foyers de chaleur qui attirent l'air des régions voisines. Les vents convergent alors vers trois principaux centres de dépression barométrique : le nord-ouest de l'Inde, le Turkostan oriental, et le Kara-Koum, au sud de la steppe aralo-caspienne*. En même temps, les chaudes plaines de la Mésopotamie attirent l'air de la Méditerranée orientale. Des vents du nord-ouest soufflent avec force en Palestine et en Syrie. « Ils sont si forts, aux environs de Jérusalem, que les arbres sont courbés vers le sud-est'. » En hiver, c'est autre chose. L'air froid qui s'amasse sur la Sibérie et le Turkestan oriental s'échappe, il est vrai, de toutes parts et prend aussi la direction du sud; mais il ne se rend pas au Sahara. Il vient à Tappel de régions plus rapprochées, où à cetle époque la pression est basse : il va à la mer Noire, à la Méditerranée, à ce golfe Persique qu'à l'ouest de Hérat aucune haute montagne ne sépare des régions froides, si bien que l'air des steppes turkmènes peut s'écouler vers l'océan Indien*. En même temps les steppes syriennes envoient de l'air à la Méditerranée restée relativement chaude, et dès Taulomne des vents de sud-est commencent à souffler en Palestine. Ainsi, en
1. Voir dans les MiUheilungent le cahier suppléra. no 38. 1874 : Die atmoiphàrisehe Circulation et surtout le grand ouvrage de M. Woeikof : Die KUmate der Erde (léna, 1887).