CONCLUSION
Rappelons brièvement les principales conclusions de cette étude. La stérilité du Sahara ne tient pas à la nature de son sol ; le désert est l'effet du climat, dont la sécheresse se manifeste à la surface de la terre, et c'est dans le régime des vents qu'il faut chercher la cause de cette sérénité du ciel. Nous avons essayé d'arriver à une conception générale, dans laquelle se résumerait, pour le moment, la masse des observations de détail.
Tout se tient dans la vie physique du globe. La sécheresse du Sahara nous explique l'allure étrange de sa température, tour à tour plus fraîche que sur la Méditerranée et plus lorride que sous l'équateur. L'évaporation intense, qui résulte de la sécheresse et de la chaleur, nous aide à comprendre par quelle évolution les lacs amers et les chotts du Sahara ont pris naissance. Mais cette évolution a été infiniment lente et remonte bien au delà du commencement de toute histoire.
Le sol, livré aux vents et aux morsures de l'atmosphère, s'est couvert lentement de décombres que les eaux n'emportaient plus; ainsi les lignes du relief primitif s'altèrent peu à peu et font place à un chaos de cuvettes sans issue, de gour, de champs de pierres et de dunes, qui sont comme la marque que le climat imprime au sol.
La flore et la faune portent également son empreinte. De tous les organismes qui ont pu jadis se développer sur cette partie du globe, ceux-là seuls subsistent qui, par une série de transformations singulières, ont su défier à la fois les longues sécheresses, le froid des nuits, la chaleur torride des
jours. L'homme a dû, lui aussi, se mettre eu harmonie avec le milieu qui l'entoure. Ses organes ont dû se régler sur les impressions physiques les plus fréquentes, et les races diverses du Sahara ont pris un air de famille dans cette commune adaptation au désert.
La vie du nomade, ses mœurs guerrières, son esprit d'indépendance, ses instincts de pillard, ne s'expliquent que trop bien par la misère de la terre où il lutte pour l'existence. Pourtant tout n'est pas fatalité dans la vie et le caractère de ces peuples du Sahara. Le cultivateur des oasis, par des travaux admirables d'ingéniosité et de patience, a cherché dans une existence moins primitive les ressources que la vie nomade ne pouvait fournir; ainsi s'est constituée la propriété individuelle, et partout oii les nomades n'ont pas étouffé toute vie sociale dans son germe, on a vu naître quelques lois. Mais le nomade a proflté de la faiblesse du sédentaire pour le réduire plus ou moins en servage ; les agriculteurs ont perdu courage devant des déprédations séculaires, et les oasis, mal cultivées, ne peuvent nourrir tous leurs habitants.
Le commerce a rapproché ces éléments dissemblables. La position du Sahara, entre deux sociétés différentes, les lignes d'eau qui le traversent, enCn l'abondance de quelques produits susceptibles d'échange, étaient des avantages dont les Sahariens ont su tirer proGt. Ils ont soumis le transit à une exploitation savante, qui est aujourd'hui, pour beaucoup d'entre eux, le plus net de leurs moyens d'existence et dont ils défendent le monopole avec la dernière énergie. L'Européen ne saurait intervenir dans ce trafic de caravanes, qui est d'ailleurs beaucoup moins considérable qu'on ne le croit, et le Sahara n'aurait pour nous de valeur comme passage que le jour où l'on construirait une voie stratégique jusqu'au Soudan. Mais les oasis offrent un autre champ à l'esprit d'entreprise. Si l'Européen ne peut supprimer le désert, comme d'aucuns le révent, il peut reprendre, avec des moyens plus puissants, l'œuvre agricole des indigènes et
rendre à la culture des terres délaissées depuis longtemps. Ainsi, c'est du moins l'impression générale qui se dégage de celte étude, nulle part le développement physique et moral d'un peuple n'est déterminé uniquement par le pays qu'il habite. Il n*est pas de milieu terrestre, si défavorable soit-il, oiji l'homme ne puisse plus ou moins réagir. Le blanc d'Europe et d'Amérique en est capable plus que tout autre. A lui de marquer, avec une précision croissante, les exigences des divers climats sous lesquels il est appelé à vivre, et d'en tirer un meilleur parti, en les connaissant mieux. C'est dans ce sens, mais dans ce senj seulement, en faisant la part de la liberté humaine, qu'on peut dire de l'homme avec Tite-Live : « Sicut in frugibus pecudibusque non tantum semina ad servandam indolem valent, quantum terrœ proprietas cœlique, sub quo alantur, mutât. »