LES MONTAGNES
Les courants atmpsphériques sont la cause principale, mais non unique, du Sahara. A leur action s'ajoute Teffet de causes secondaires^ parmi lesquelles figure le relief des pays environnants.
Quiconque est monté souvent sur la crête d'une chaîne de montagnes, des Pyrénées ou des Cévennes, par exemple, a pu être témoin d'un curieux phénomène : yne mer de nuages se pressent à l'assaut de la chaîne, et disparaissent à vue d'oeil à mesure qu'ils passent les cols; l'air pur les mange pour ainsi dire*. C'est qu'une masse d'air ne franchit pas des hauteurs pareilles sans se transformer. Forcée de s'élever sur leurs pentes, elle se dilate, se refroidit, et une grande partie des vapeurs qu'elle apporte
1. « Lorsqu'on se trouve sur la ligne de faite des Cévennes, par un vent violent du nord-ouest, on voit fréquemment les nuages arriver en masses compactes et menaçantes, et du côté du sud, c'est-à-dire vers la Méditerranée, ces masses se diviser et disparaître promptement... » (Doumet-Adanson, Bull, météor. du département de V Hérault, 1876, p. 40.)
avec elle se condense sur le versant frappé par le vent. En redescendant Tautre versant de la montagne, Tair se comprime, se réchauffe; mais il ne contient plus que le peu d'humidité resté sous forme de vapeur dans Tair froid de la crête; et ainsi, d'humide qu'il était, le vent est devenu sec*.
Nulle part le contraste entre deux versants de montagnes n'est plus saisissant que dans l'Elbourz. D'un côté, la forêt vierge, aux marais pestilentiels où croît le riz sauvage, aux lianes de vigne qui enlacent les troncs énormes et pressés ; l'air est lourd comme celui d'une serre, le ciel presque toujours chargé de nuages; les villages, dans les clairières, sont bâtis sur des pieux pour fuir l'humidité : c'est le Gilan et le Mazenderan, l'antique forêt d'Hyrcanie *. Si Ton passe la crête, l'on se trouve transporté dans un autre monde. Plus un arbre: des broussailles basses munies de moins de feuilles que d'épines; tout est nu, gris, brûlé. L'air est sec, le ciel sans nuages; il ne tombe de pluie appréciable qu'en hiver. Les maisons sont en briques de glaise séchée au soleil, la terre se couvre d'efflorescences salines : c'est la steppe ou le désert s. Même contraste dans les montagnes qui s'allongent au sud de l'Iran. D'une part, les riches provinces de Kerman et de Chiraz avec leurs pentes vertes et leurs cimes neigeuses; de l'autre, les plateaux aux villages envahis par les sables et ce terrible désert de Loût, qui ressemble de loin « à une masse de métal incandescent d'un rouge pâle * » . L'Iran stérile est un produit des chaînes de montagnes qui l'enserrent.
1 Voir Uann, Die Gesetze der Temperaturànderung in aufêteigenden Luftstrômungen, Oester, Meleor. Zeilseh., 1874, etc.
2. Khanikof, ouv. cité, p. 307.— Houlum-Schindler, Berl. Zeiisch. Erdk.^ 1879 p. 122. Polak, Mitth. geogr. Ges., Wien. 1883, p. 5S, etc.
3. Khanikof, ouv. cit., p. 447. — Bellevv, From ihe Indus îo the Tigris, Londres, 1874, p. 379, 388. — Baker, Clouas in the Fait, Londres, 1876, p. 155, 307 et suiv., etc.
4. Khanikof, ouv. cit., p. 420.— Houtum-Schindler, Reisen im tûdlichen P$r$ien, Berl. Zcitsch. Erdk., 1881, p. 314, etc.
Un coup d'œil jeté sur la carte nous montre qu'on n'en peut dire autant du Sahara. Â l'ouest, au sud, au nord, il est largement ouvert aux souffles de la mer. Pourtant, vers la Méditerranée occidentale, l'Atlas et les monts tripolitains forment une longue barrière. A-t-elle une action quelconque sur le désert qu'elle abrite?
11 est certain que le Grand Atlas marocain est une limite climatérique. Au nord, on trouve les longues pluies d'octobre à la fin de février S les eaux ruisselantes, les hautes futaies de chênes et de mélèzes, plus haut les petits lacs et les gazons alpestres, touchant aux neiges éternelles'. Au sud, les pentes sont nues, les sommets chauves; les rocs déchiquetés ont déjà cet aspect de ruines qu'ils prennent si souvent au désert; les pluies sont bien plus rares, la terre se couvre de broussailles, d'alfa et d'autres herbes dures, l'air est souvent chargé de poussière : c'est qu'à cinquante kilomètres de là commence le désert nu et jaune, le Bled-el-Ateuch. le « pays de la soif » '.
Plus à Test, le contraste s'émiette, pour ainsi dire, dans les plis multiples de l'Atlas. Dans la province d'Oran, les monts du Tell formant barrière ne laissent que solitude sur leurs revers. Le Petit Désert ^ le pays de l'alfa et des chotts salés, se cache derrière ces croupes qui s'étagent et arrêtent les vapeurs marines comme autant de remparts. Pour trouver le désert au sud de Constantine, il faut, au contraire, franchir les dernières murailles de l'Aurès. Tout le monde connaît en Algérie la gorge d'El-Kantara, entaille profonde qui coupe en deux la montagne, et ce pont célèbre au delà duquel, au sortir de rochers noirs et nus, on s'arrête
i. Mtin erster Aufenthali in Mnrokko, p. 50.
2. c On se croirait plutôt en Suisse que sur une des hautes crêtes de l'Atlas. » (Rohlfs, Reise dureh Marokko, etc., p. 41.; — « The rich green of trees and shrubs that covered roost of the slopes. » (Hooker and Bail, Journal of a tour in Maroeco and the great Atlas, Londres 1878, p. 183.)
3. Rohlfs, Mein erster Aufenthalt, p. 50 — Reise dureh Marokko^ p. 56 et suiv. — De Foucauld, Reeonnaitsance au Maroc, p. 99, 142, etc.
saisi d'enthousiasme, devant Toasis hérissée de palmes et la subite apparition du désert. Un grand artiste qui fut aussi un grand écrivain, Eugène Fromentin, a rendu à merveille ce passage inattendu d'un climat à l'autre. « Ces tune croyance établie chez les Arabes que la montagne arrête à son sommet tous les nuages du Tell ; que la pluie vient y mourir, et que l'hiver ne dépasse pas ce pont merveilleux qui sépare ainsi deux saisons, l'hiver et l'été, deux pays, le Tell et le Sahara; et ils en donnent pour preuve qiie, d'un côté la montagne est noire et couleur de pluie, et de l'autre, rose et couleur de beau temps... Je me donnai le plaisir de regarder ce qui se passait au nord du village, et le hasard me rendit témoin d'un phénomène en effet très singulier. Tout ce côté du ciel était sombre et présentait l'aspect d'un énorme océan de nuages, dont le dernier flot venait pour ainsi dire s'abattre et se rouler sur l'extrême arête de la montagne. Mais la montagne, comme une solide falaise, semblait le repousser au large. Derrière, descendaient lugubrement les traînées grises d'un vaste déluge; puis, tout à fait au fond, une montagne éloignée montrait sa tête couverte de légers frimas. Il pleuvait à torrents dans la vallée du Metlili, et quinze lieues plus loin il neigeait. L'éternel printemps souriait sur nos têtes *. »
On peut aujourd'hui exprimer par des chiffres cette sérénité croissante du ciel. Forte dans les montagnes du Tell {0"^,50 à 1",20), encore très appréciable sur le plateau, la quantité annuelle de pluie devient minime (moins de 0°*,20), dès qu'on dépasse les dernières crêtes qui dominent les plaines du Sud*.
Bien que moins élevés, les djebel tripolitains arrêtent aussi les nuages. Les hautes falaises de 600 à 1,000 mètres dont les escarpements se profilent au sud de Tripoli n'ont pas l'aspect désolé des côtes tripolitaines. Des bois d'oliviers, de figuiers, de thuyas, des buissons de myrtes, de romarins,
2, Angot Climat de V Algérie, art. cit., p. 29-30
de lentisques tapissent les anfractuosités de leurs pentes rapides; des sources vives jaillissent au fond des gorges; la vigne même croît dans les jardins ' ; tout indique le retour périodique des pluies fécondantes» et Ton a même vu la neige blanchir les cimes du Ghouriân^ Mais cette façade pittoresque et gracieuse cache la Hamada-el-Honira, le grand Plateau Rouge, d'abord steppe de graminées, et plus loin désert où rien ne pousse '.
Les montagnes du nord de l'Afrique, malgré leur altitude médiocre, exercent donc une action indéniable sur la répartition des pluies. Cette action s'explique si l'on songe que, d'après les expériences faites par les aéronautes et dans les hautes montagnes, la moitié de la vapeur d'eau contenue dans l'atmosphère se trouve comprise entre 2,000 mètres d'altitude et le sol*. Il y a donc du vrai dans ce mot de Humboldt sur l'Atlas : « un mur d'arrêt auquel se heurtent les vapeurs de la Méditerranée ». Mais il ne faudrait pas dire que les pluies recueillies par l'Atlas sont autant d'averses enlevées au désert. N'oublions pas que les vents méditerranéens sont secs par leur direction même, lorsqu'une montagne ne les force pas à s'élever et à se refroidir. Sans l'Atlas le Maghreb serait peut-être une steppe à peine plus fertile que le rivage des Syrtes ; mais il ne pleuvrait guère davantage dans le Sahara algérien. La barrière des monts a moins pour effet de priver le Sahara de pluies que d'eti accentuer la limite, par le contraste entre les deux versants.
Tout autre serait l'importance d'une chaîne de montagnes
4. Duveyrier, StaUstique du Djebel Nefoûsa (Nouv. Ann. des Voyages, 1861, Ili, p. 130). — Mircher, Vatonne» Misiion de Ghaddméa, p. li, 2ii et suiv. Rohlfs, Reise dureh Marokko, p. 264, etc.