CHAPITRE II
Départ de Biskra. Le bor^ de Taïerrashou. Le cheikh Si Mahmoud ben Kharfallah. Chegga. Pénible impression. Le cadi Si Aïssa. Les pnits de Çtheïl. Un mirage dans le chott Melrhir. Koudiat ed Dhôr. Premier bivonac. Encore un mirage. L'Oued Birh. El Merhayer. Les Bonarha. Le cheikh Si Mohammed ben ElHadj. Cheriet er Bemel. Sidi Khelil. Le cheikh Si Aïssa ben Sliman. Le souper. Conversation. Aïn Ben Zeïk. Djamâ» Le cheikh Ahmed ben Sliman. L'hospitalité arabe. Les Béni M'zab. Sidi Amram. Le chott M'gharin. Arrivée à Touggourt.
Celui qui se dispose à voyager avec des Arabe» doit tout d'abord s'armer de patience et de résignation; il ne doit jamais dire: Je partirai tel jour^ à telle heure ; — mais : Je partirai quand Dieu et mes guides voudront.
La patience est une vertu, disent les Arabes, et c'est faire preuve de sagesse que de s'exercer à la pratique des vertus. Ne pouvant faire autrement, je pris le parti de m' exercer à la patience et j'y réussis tellement, qu'au retour de mon premier voyage j'eus la satisfaction d'entendre ces paroles sortir de la bouche d'un vieillard : « Dieu te protégera dans tes voyages, ô Nacerl car tu es le chrétien le plus patient qui ait jamais pénétré dans le Sahara. »
Je crois avoir dit que j'avais donné rendez- vous à mes hommes pour le 6 janvier, à 7 heures du matin^ devant VHdtel du Sahara^ à Biskra.
CHAPITBB II. 39
A Pheure dite^ je sortis habillé et armé de pied en cap, mais je ne vis personne dans la rue. J'attendis vainement pendant une heure. Je pris alors le parti d'envoyer Ali à la recherche du chamelier, en lai recommandant bien de ne pas revenir sans lui. J'attendis une heure encore^ au bout de laquelle la figure placide de Mohammed ben Hemli se montra au bout de la rue ; mais le malheureux venait sans ses chameaux !
Je courus à sa rencontre, et je lui dis vivement : « — Pourquoi n'es-tu pas venu à l'heure dite?
— Parce que j'ai pensé que tu ne voudrais pas partir si tôt?
— Et, maintenant, pourquoi viens -tu sans tes chameaux ?
— Je venais voir si tu étais disposé à te mettre en route, et je vois bien que tu ne peux partir eiyîore, puisque la mule n'est pas arrivée.
— Va chercher tes chameaux; nous les chargerons en attendant que la mule arrive.
— Mes chameaux sont là dans la plaine et il ne faut pas longtemps pour les aller chercher.
— Vas-y donc et dépêche-toi. »
Il partit enfin; mais je vis bien, à la façon dont il se dépêchait, qu'il s'écoulerait bien encore une heure entre son départ et son retour.
Ali, qui était allé chez le caïd se renseigner sur l'adresse du muletier, vint me dire que celui-ci demeurait au Vieux-Biskra et que probablement il ne viendrait que si on allait le chercher.
Je ne m'étais pas encore exercé à la patience et j'étais furieux.
Je dis à Ali de retourner chez le caïd, de prier le hakem d'envoyer quelqu'un au Vieux-Biskra à la
recherche du muletier, et de ne revenir que lorsqu'il aurait vu ce messager partir au pas gymnastique. Il revint au bout d'un quart d'heure en me disant que Ton avait donné des coups de bâton sur les jambes du messager pour le faire courir, mais qu'il s'arrêterait certainement au premier café maure qu'il rencontrerait sur son chemin pour reprendre haleine.
Dissimulant de mon mieux ma mauvaise humeur, et prévoyant bien que je ne pourrais partir qu'entre 11 heures et midi, je pris le parti de déjeuner à rhôtel, afin de pouvoir marcher ensuite jusqu'à la nuit sans interruption, et je dis à Ali d'en faire autant.
Le chamelier et ses bêtes n'arrivèrent qu'à 10 h. et demie; peu après, comme nous nous disposions à charger, la mule arriva à son tour, conduite par un jeune Arabe sale et déguenillé, et tellement maigre qu'il était presque réduit à l'état de squelette. Je pensai que ce malheureux n'avait peut-être pas déjeuné et, ma colère tombant devant sa misère, je lui fis donner quelque nourriture qu'il engloutit en moins de temps que je n'en mets pour l'écrire.
Nous nous mîmes ensuite à charger les animaux. L'un des chameaux reçut mes deux caisses, entre lesquelles fut placé le tonneau rempli d'eau ; l'autre porta, dans des tellis, mes malles en cuir renfermant mes effets, mes papiers, les objets que j'emportais pour cadeaux, mes instruments de réserve et le gros de mes munitions ; ce chameau, peu chargé, devait encore porter mon serviteur Ali, afin qu'il fût dispos, le soirj pour préparer le souper. Dans les tellis de la mule, je logeai un petit sac en cuir renfermant mes ustensiles de propreté, quelques munitions et mes instruments pour la route ; une chachia, un haïk et un