CHAPITRE II
bernons. Enfin, dans ma djébira^ que je portais en sautoir, je plaçai une boussole, un thermomètrefronde, une dizaine de cartouches, quelques douros <pièces de 5 fr.) et le nécessaire pour écrire. Je confiai un fusil non chargé au chamelier; quant au pauvre diable de muletier, Ali ben Nabougou, il avait bien assez de sa chétive personne à traîner.
Nous partîmes enfin à 11 heures! Mais je n'étais pas à bout de surprises.
A peine étions-nous arrivés en face du village nègre, à égale distance du Nouveau et du Vieux- Biskra, que la mule, que Ton avait peut-être oublié ûe faire déjeuner, s'emporta tout à coup, se mit à sauter et à ruer jusqu'à ce qu'elle eût jeté sa charge, puis s'enfuit à travers champs, échappant à une troupe de jeunes Arabes dont les cris l'effrayaient, au lieu de l'arrêter. Ce né fut pas sans peine que l'on parvint à la rattraper et à la dompter, car elle ne voulait plus se laisser charger. Afin de prévenir un nouvel incident de ce genre, je la fis monter par son conducteur jusqu'à la sortie de l'oasis ; quant à moi, j'ai toujours préféré aller à pied ; je n'ai jamais eu aucun goût pour les montures, et il m'est arrivé bien rarement de monter à chameau pendant le cours de mon voyage.
A 11 h. 40, nous sortîmes de l'oasis ; nous marchâmes sur un sol argileux, recouvert d'une légère couche de sable, solidifié par la magnésie ; la flore, assez abondante, se compose en cet endroit de tarf, de gv£tef et de touffes de tamarix peu élevées.
Le temps était superbe ; il soufflait une bonne brise du nord-ouest, et mon thermomètre-fronde ne marquait que 19 degrés.
Nous laissâmes à gauche la petite oasis de Filiach,
et à droite, à une distance de 600 mètres environ, la charmante petite oasis de Cora; plus loin, nous apercevions, à gauche^ la grande et belle oasis de Sidi Okba, que je n'avais pu visiter avant de partir, malgré les invitations réitérées de Si Mohammed ben Gana, qui y commande depuis plusieurs années.
Devant nous, à l'horizon, des ombellifères de haute taille, assez nombreuses dans ces parages, nous paraissent être des arbres gigantesques.
A 2 h. 3ô, nous passâmes près d'un coude formé par l' Oued ez Zerzour ou. des Etourneaux^ dans le lit duquel serpente un maigre filet d'eau. A partir de ce point, la plaine argileuse et humide se couvre de guetef et de hauts taillis de tamarix que l'on est convenu de décorer du nom pompeux de forêt de Sâada, et au milieu desquels paissent de nombreux troupeaux de chameaux, de chèvres et de moutons ; en face de nous, nous apercevions, se dressant majestueusement sur une colline, le bordj de Taierrashou^ ou de Sâada^ but de notre première étape.
Nous continuâmes de marcher dans la même plaine couverte de guetef et de touffes de tamarix, à travers lesquelles s'élevaient quelques tentes de nomades ; le sol était devenu exclusivement argileux, sans trace de sable ni de calcaire à la surface.
A 5 heures, au coucher du soleil, nous traversâmes l' Oued Djedi^ complètement à sec, dont la direction est, en cet endroit, du nord-ouest au sud-est. L'Oued Djedi est incontestablement le Nîgris de Juba et de Pline, que Ptolémée appelle Ghir^ le confondant ainsi avec l'Oued Ghir^ rivière qui sort de l'Atlas au
^ Taïemuhou est formé de trois mots : ^ater, a santé ou volé ; raSj tête, nom masculin en arabe, et hou, possessif affixe de la troisième personne. Ce mot signifie donc sa tête a volé.