‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 41 sur 133 · L EMPIRE ET LA POLITIQLE DE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

L EMPIRE ET LA POLITIQLE DE CHARLEMAGNE

Tiuporlance du couronnement à Rome. — Récits qu'on en trouve dans les annales contemporaines. — Quelles étaient les intentions de Charlemagne? — Effet légal du couronnement. — Position de Charlemagne vis-à-vis de l'Église, vis-à-vis de ses sujets, vis-à-vis des autres peuples de l'Europe. — Résumé général de son caractère et de sa politique.

Le couronnement de Charlemagne n'est pas seulement Tévénement capital du moyen âge, c'est un de ces très rares événements dont on peut dire, en les envisageant isolément, que, s'ils n'étaient pas arrivés, riiistoire du monde n'eût pas été la même. A un certain point de vue, en effet, on lui trouverait malaisément un parallèle. Les meurtriers de Jules César s'imaginaient qu'ils venaient de sauver Rome de la monarchie, et la génération qui leur succéda vit s'établir cette monarchie inéluctable. La conversion de Constantin changea la face du globe ; mais le christianisme se propageait avec rapidité, et son triomphe définitif n'était plus qu'une question de temps. Si Christophe Colomb n avait jamais déployé ses voiles, le mystère des mers occidentales n'en eut pas moins

été découvert par quelque futur uavigateur; si Charles- Quint avait violé le sauf-conduit de Luther, la voix étouffée à W^ittemberg- n'aurait-ellc pas trouvé ailleurs (k'S échos retentissants? Mais si Tb^mpire romain n'avait pas été restauré en Occident dans la ])ersonne de Charlemagne, il ne l'aurait jamais été et l'enchaînement infini des conséquences bonnes ou mauvaises qui s'ensuivirent ne se serait pas produit. Pourquoi il en fut ainsi, on le verra en étudiant l'histoire des deux prochains siècles. A cette époque, comme pendant toute cette sombre période du moyen âge, deux forces luttaient à qui l'emporterait : d'une part, les instincts de division, de désordre, d'anarchie qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein, et l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanité; de l'autre, l'aspiration passionnée des meilleurs esprits à l'unité réelle du gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien Empire romain formaient la base historique et dont le dévouement à une Eglise visible et universelle était la plus constante expression. La première de ces deux tendances, comme tout le montre, était, du moins en politique, la plus forte ; mais la dernière, servie et stimulée par un génie aussi extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une victoire dont les fruits ne devaient plus être perdus. A la mort du héros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit à battre avec autant de violence contre les choses du passé, mais sans pouvoir désormais les submerger en entier : l'Empire, tout mutilé et tout

l'empire et la politique de ghaklemâgne 67 ébranlé qu'il fût, était trop solidement enraciné pour qu'on l'abattit par la force, et s'il périt enfin, sa ruine ne fut que le résultat de sa décadence intérieure. C'est justement parce que l'on sentait que personne autre que Charles n'eût pu triompher à ce point des calamités présentes par la formation et l'établissement d'un gigantesque système de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'espérance réveillées par son couronnement furent si profondes. On en trouvera peutêtre la meilleure preuve, non dans les annales mêmes de ce temps, mais dans les lamentations déchirantes qui éclatèrent au moment où l'Empire, vers la fin du ix" siècle, commença à se dissoudre; dans les merveilleuses légendes qui se groupèrent autour du nom de l'empereur Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable ' ; dans l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains contemplèrent et s'efforcèrent d'imiter complètement ce modèle presque surhumain.

Si cet événement produisit une incomparable impression sur les hommes qui vivaient alors, il n'a pas moins occupé l'attention des âges suivants ; on l'a envisagé aux points de vue les plus opposés et il est devenu le thème de controverses interminables.

1. Dès avant la fin du x^ siècle, nons voyons le moine Benoît de Soracle attribuer à Charles une expédition en Palestine et d'autres exploits merveilleux. Le poème qui porte le nom de l'archevêque Turpin est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives à Charles — et quelques-unes sont très bonnes — se trouvent dans l'ouvrage du moine de Saint-Gall. Plusieurs font allusion à sa conduite envers les évèques, qu'il y traite à la façon d'un maître d'école en belle humeur.

Il vaut mieux lui laisser tout simplement l'aspect qu'il avait pour ceux qui en furent témoins. C'est ici, comme en bien d'autres cas analogues, qu'on peut juger des erreurs où le manque de sentiment historique a fait tomber les juristes. Lorsque l'état social est grossier et sans fixité, les hommes respectent les formes et obéissent aux faits, mais se soucient peu des règles et des principes. En Angleterre, par exemple, aux xi" et xn'^ siècles, il importait fort peu qu'un candidat au trône fût l'héritier légitime le plus proche, mais il importait extrêmement qu'il eût été dûment couronné et qu'il eût l'appui d'un parti puissant. A cette lumière, il n'est pas difficile de voir pourquoi ceux qui ont jugé les acteurs de l'an 800 comme ils eussent jugé leurs contemporains se sont mépris sur la nature de ce qui venait de se passer. Baronius et Bellarmin, Spanheim et (vonring" sont des avocats tenus de prouver leur thèse, et qui y croient par conséquent; aux uns et aux autres, d'ailleurs, les arguments plausibles ne manquent pas ^ Docteurs en droit civil et canonistes raisonnent ég-alement au point de vue des stricts principes du droit, et de pareils principes ne sauraient être ici découverts ni appliqués nulle part. Ni les exemples, empruntés à l'Ancien Testament par le savant cardinal, du pouvoir donné aux prêtres d'élever et d'abaisser les princes, ni ceux qui montrent les évêques de Rome soumis aux pre-

1. Baronius, Aim., à Fanuée 800; Bellarminus, De translatione Imperii Romani advcrsiis lllyiicum; Spanlicimius, De ficta translatione Imperii; Conringius, De Imperio Romano Germanico.

l'empire et la politique de charlemagne 69 miers empereurs, ne répondent sérieusement à la question. Léon n'agissait pas comme s'il eût eu seul le droit de transmettre la couronne; la pratique de la succession par hérédité et la théorie de l'élection par le peuple se seraient également opposées à une telle prétention; il était l'organe de la volonté populaire, qui, s'identifîant avec la puissance sacerdotale, haïssait les Byzantins autant qu'elle était sympathique aux Franks, N'était-il pas aussi quelque chose de plus? L'acte, touchant tout particulièrement à ses intérêts, était à moitié son œuvre, et n'aurait jamais abouti sans son intervention. La confusion qui s'établit entre ses fonctions séculières de chef d'Etat et ses fonctions spirituelles de prêtre, revêtu du pouvoir de consacrer, devint tout naturellement le fondement du droit réclamé plus tard par le vicaire de Jésus-Christ de faire et de défaire les souverains à son gré. Le rôle de l'Empereur demeurait passif. Ce n'était plus, ainsi qu'en Lombardie, comme conquérant, mais comme allié et comme ami que l'accueillaient le pape et le peuple. Rome, il est vrai, devenait sa capitale, mais ne lui obéissait-elle pas déjà comme patrice? En somme, le fait le plus important qui se dégagea de tout ceci pour la postérité, ce fut que la couronne lui avait été donnée ou du moins avait été placée sur sa tête par les mains du pontife. Il parut être le gardien et le dépositaire de l'autorité impériale \

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