‹ Le Saint empire romain germanique et l'Empire actuel d'AllemagneChapitre 91 sur 133 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l'empire considéré comme puissance internationale

Renaissance du savoir. — Commencements de la pensée politique. — Le désir d'une puissance internationale se manifeste. — Théorie des fonctions de l'Empereur comme souverain de l'Europe. — Exemples. — Rapports de l'empire avec la science nouvelle. — Les hommes de lettres : Pétrarque, Dante. — Les juristes. — Passion du moyen âge pour l'antiquité; ses causes. — L'Empereur Henri VU en Italie. — Le De Monarchia de Dante.

Le fait que l'Empire romain survivait à la blessure, mortelle en apparence, qu'il avait reçue à l'époque du Grand Interrègne, et qu'il continuait à soutenir des prétentions que personne ne devait probablement réussir à faire triompher, puisque les Holienstaufen y avaient échoué, a été attribué à son identification avec le royaume d'Allemagne, auquel une certaine vitalité restait encore. Mais ce fut loin d'être la seule cause qui le sauva de la ruine. La singulière théorie qui, au LN° et au x*^ siècle, avait été assez puissante pour le rétablir en Occident, n'avait pas cessé au xiv'' et au xw" de lui servir d'appui. Le caractère de cette théorie s'était, il est vrai, quelque peu modifié : s'il n'était pas moins religieux, il l'était devenu moins exclu-

sivemoiil. Aux jours de Charles et d'Ottoii, l'Empire, si l'on admet qu'il était quelque chose de plus qu'une tradition du passé, reposait uniquement sur cette croyance qu'avec l'Église visible devait coexister un seul État chrétien sous le gouvernement d'un seul chef. Mais aujourd'hui que la suprématie de l'Empereur venait d'être répudiée par le pape et son intervention en matière religieuse dénoncée comme la répétition du péché d'Ozias; aujourd'hui que le souvenir d'offenses réciproques avait allumé une haine inextinguible entre les champions du pouvoir ecclésiastique et ceux du pouvoir civil, il était naturel que ces derniers, tout en faisant valoir, aussi ardemment que jamais, la sanction divine accordée à l'office impérial, fussent conduits en même temps à chercher à établir ses prétentions sur une autre base. Ce que fut cette base, et do quelle manière ils furent amenés à la })rendre; un ou deux mots sur la nature tles changements introduits en Europe dans le cours des trois siècles précédents et les progrès de l'esprit humain pendant cette même période le feront mieux comprendre.

Telles ont été l'accumulation des richesses littéraires et la rapidité de l'évolution scientifique parmi nous depuis la fin du moyen âge, qu'il n'est plus possible aujourd'hui, quelque effort que l'on tente, de se faire une idée absolument exacte des sentiments qu'inspiraient les reliques de l'antiquité à ceux qui les considéraient comme leur seul trésor. Il est vrai,, sans doute, ([ue l'art, la littérature, la philosophie

modernes sont le résultat du travail d'esprits jeunes sur de vieux matériaux : dans la pensée, comme dans la nature, rien de nouveau ne se crée. Mais pour nous le vieux a été transformé et recouvert par le neuf, de telle sorte que les origines ont été perdues de vue : pour eux, les ouvrages des anciens étaient les seuls modèles du g"oùt, les seules sources de la vérité, le seul aiguillon qui poussât à réllécliir. De là venait qu'à cette époque le plus érudit passait pour le plus remarquable, et que l'énergie créatrice d'un siècle se proportionnait exactement à la connaissance qu'il possédait des monuments écrits des siècles passés et à la vénération qu'il professait pour eux. Car, jusqu'à ce qu'ils soient capables de regarder en avant, les hommes sont forcés de regarder en arrière : il fallait, avant que les nations qui se partageaient l'Europe au moven âge eussent atteint au niveau de la civilisation ancienne, qu'elles continuassent à vivre des souvenirs qui en restaient. Sur elles, comme sur nous, le rêve commun à toute l'humanité exerçait son pouvoir; mais pour elles, comme pour le monde antique, cet âge d'or qui nous semble briller dans les horizons lointains de l'avenir, disparaissait sous les nuages du passé. C'est au xv" et au xvi° siècle que nous nous sommes accoutumés à fixer cette naissance nouvelle de l'esprit humain — qu'on ferait probablement mieux d'appeler un renouvellement de ses forces et une excitation imprimée à son indolence — à laquelle commence l'ère moderne. Et la date est bien choisie; c'est alors en effet que, pour la première fois, l'in-

fliience toute-puissante de la littérature grecque commence à agir sur le monde. Mais il ne faut pas oublier que depuis longtemps déjà se manifestait un remarquable réveil du savoir, et surtout du désir de savoir; et comme il avait pour cause et pour objet la littérature et les institutions de Rome, on pourrait, ajuste titre, le désigner par le nom de Renaissance romaine. Le xii" siècle vit cette renaissance commencer par l'étude passionnée de la législation de Justinien, dont linfluence sur les doctrines relatives à la prérogative impériale a déjà été signalée. Le xui^ fut témoin de la rapide propagation de la philosopliie scolastique, ensemble de systèmes aussi étranger que possible, pour le fond et pour la forme, à tout ce qui s'était produit cbez les anciens, au développement duquel pourtant la métapbysique grecque et la tliéolog-ie des Pères de l'Église latine contribuèrent largement, et dont les raisonnements témoignent d'un esprit beaucoup plus libre que l'orthodoxie présumée de ses conclusions ne le laissait soupçonner. Au xiv" siècle paraissent en Italie les premiers grands maîtres do la peinture et de la poésie ; et la littérature des langues nouvelles, arrivant à la plénitude de la vie avec la Divine Comédie, illustrée peu après par les noms de Pétrarque et de Cliaucor, prend place, d'emblée, comme un pouvoir puissant et destiné à grandir sans cesse au sein des affaires humaines.

En même temps, il s'était produit dans les esprits, en Europe, un mouvement et un élan prodigieux, qui

étaient on partie la cause et en partie l'effet du réveil littéraire. Le joug de l'autorité ecclésiastique pesait encore lourdement sur les âmes; quelques-uns avaient eu la hardiesse de le secouer, mais le plus grand nombre en murmuraient en secret. Cette tendance agissait dans des directions diverses et. parfois contraires en apparence : la révolte des Albigeois, la popularité des Cathares et d'autres prétendus hérétiques, l'excitation provoquée par les écrits de Wickliffe et de Huss, montraient avec quelle rés(dution elle était capable d'attaquer la théologie dominante. On la retrouvait, quoique habilement déguisée, chez ces docteurs scolastiques qui s'évertuaient à démontrer par la raison naturelle les dogmes de l'Église : car le pouvoir qui forge des chaînes peut aussi les briser. Elle prit une forme plus dangereuse, parce qu'elle était plus directement applicable aux faits, dans les attaques, si souvent renouvelées depuis Arnaud de Brescia, contre l'opulence et la corruption du clergé, et surtout de la cour pontificale. Cette agitation n'était pas, en effet, purement spéculative. On commençait à prendre un intérêt direct et rationnel à l'existence, on se sentait la force d'appliquer la pensée à des fins pratiques, ce qui ne s'était pas vu auparavant. La vie de l'homme au milieu de ses compagnons ne ressembla plus désormais à une lutte entre bêtes fauves; son Ame ne fut plus la proie de passions sans frein, tantôt livrée à des terreurs surnaturelles et tantôt captivée par de merveilleux exemples de saineté. Les mœurs étaient encore

grossières et les gouvernements mal établis; mais la société apprenait k s'organiser sur des principes fixes; à reconnaître, bien que faiblement, le prix de l'ordre, de l'industrie, de l'égalité; à adapter lesmoyens aux fins, et à se représenter le bien public comme l'objet même de sa propre existence. En un mot, la politique venait de faire son apparition, et avec elle entraient sur la scène les précurseurs d'une classe de personnes qu'amis et ennemis peuvent également, quoique à des points de vue difTérents, appeler les politiques idéalistes : ces hommes, quelque variées qu'aient été leurs doctrines, quelque impraticables qu'aient été la plupart de leurs plans, se sont ressemblé néanmoins par leur dévouement aux intérêts les plus élevés de l'humanité, et si leur siècle les a souvent traités, par dérision, de théoriciens^ le suivant les a glorieusement placés au rang' des prophètes et des initiateurs.

C'était vers l'Empire romain que se tournaient sans cesse les espérances et les sympathies de ces politiques spéculatifs, aussi bien que celles des juristes et des poètes des xiv" et xv" siècles. Il faut en chercher la cause dans les circonstances de l'époque. L'événement le plus remarquable de l'histoire des trois cents dernières années avait été la formation des nationalités, distinguées chacune par un langage et un caractère parliculiers et par les dilTérences toujours croissantes des mœurs et des institutions. Or, comme sur cette base nationale de puissantes monarchies avaient été établies dans la plupart des cas, l'Europe

était partagée en une série de fragments désunis, et le rêve d'un État chrétien unique paraissait moins que jamais près de se réaliser. Et ce n'était pas tout. Les haines de race parfois, le plus souvent l'amhition et la jalousie de leurs souverains, entraînaient continuellement ces nations à se faire la guerre entre elles, à violer, sur une plus large échelle et avec des résultats plus meurtriers que jadis, la paix de la communauté religieuse ; tandis que chacune en particulier était en même temps déchirée par de fréquentes insurrections et désolée par de longues et sanglantes guerres civiles.

La constitution des nationalités nouvelles était déjà trop avancée pour qu'on put concevoir l'espérance de chercher dans leur ruine un remède à ces calamités. Elles avaient grandi en dépit de l'Empire et de l'Église, et il n'était pas probable qu'elles cédassent, au moment où elles se sentaient fortes, ce qu'elles avaient conquis pendant qu'elles étaient faibles. Mais il semblait encore possible d'atténuer, sinon de supprimer, leur antagonisme. Que ne pouvait-on pas attendre de l'érection d'un pouvoii- prépondérant commun à toute l'Europe; d'un pouvoir qui étendrait sa surveillance sur les affaires intérieures de chaque pays; qui n'en détrônerait pas les rois, mais les traiterait comme des vice-rois héréditaires; qui serait plus spécialement chargé de prévenir les luttes des royaumes entre eux; maintiendrait enfin l'ordre public en Europe, en devenant non seulement la source du droit international, mais

encore le juge de tous les litiges et rexécuteur de toutes les sentences?

C'est à cette situation que les papes avaient aspiré. Ils y étaient admirablement propres, en effet, par le respect que leur assurait le caractère sacré de leur charge, par la possession de ces armes terribles, l'excommunication et l'interdit; surtout parce qu'ils étaient exempts de l'étroite influence que certaines places, les liens du sang-, et l'intérêt personnel exerçaient sur les autres, et à laquelle leur premier devoir était de résister. Il y avait eu des pontifes dignes, par leur intrépidité et leur justice, de l'office élevé qu'ils occupaient; et leur intervention avait laissé des souvenirs de profonde gratitude chez ceux qui auraient vainement compté sur d'autres défenseurs. Néanmoins, jugée sur l'ensemble de sa conduite, la papauté avait été mise à l'épreuve et trouvée insuffisante. Au moment même où elle était le plus solidement assise sur son trône et où ses desseins étaient les plus purs, un motif avait toujours fait pencher ses décisions — sa partialité pour les plus dociles. Pendant la plus grande partie du xw" siècle, elle avait été à Avignon l'instrument servile de la France ; pour obtenir une principauté temporelle, elle avait été mêlée à la politique impie de l'Italie et en avait subi les souillures; son conseil suprême, le collège des cardinaux, était livré aux intrigues de deux factions mortellement ennemies. Puis, tandis que le pouvoir des papes déclinait toujours, quoique sans bruit, depuis Boniface YIII, l'insolence des grands

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prélats et les vices du bas clergé provoquaient d'un bout à l'autre de la clirétienté, en Occident, une réaction contre les prétentions de toute autorité sacerdotale. De même que rien, à première vue, n'est plus séduisant, en théorie, que de confier le gouvernement tout entier à un pouvoir spirituel suprême, qui, instruit de ce qui convient le mieux aux hommes, les dirige vers le vrai bien en faisant appel aux principes les plus élevés de leur nature, de même il n'y a pas de désillusion plus amëre que de s'apercevoir que la fonction la plus sacrée peut être souillée par les convoitises et les passions de celui qui en est investi; que la ruse et l'hypocrisie trainent le fanatisme à leur suite; que là, comme partout ailleurs, la pire corruption est celle qui s'attaque à ce qu'il y a de meilleur. Ce fut une désillusion de ce genre qui se répandit alors en Europe, et, avec elle, une certaine disposition à envisager avec faveur le pouvoir séculier, un désir d'échapper à l'atmosphère malsaine du despotisme clérical pour se soumettre à la règle d'une loi positive, plus dure peut-être, mais assurément moins dégradante. Epousant la cause de l'Empire romain, considéré comme le principal adversaire des prétentions sacerdotales, cette tendance le trouva, avec un territoire diminué et des ressources appauvries, plus propre à certains égards à jouer le rôle d'un juge et d'un médiateur international qu'il ne l'eût été s'il fût resté une grande puissance nationale. Car, bien que son influence fût moins étendue, il perdait peu à peu ce caractère local qui s'attachait

lie plus on plus à la papauté. Investi de droits féodaux désormais privés de sanction, et exclu, sauf dans ses États patrimoniaux, de tout contact immédiat avec ses sujets, l'Empereur n'était plus, comme autrefois, un roi éminemment germanique et féodal, et il occupait une position idéale bien moins sujette aux accidents fâcheux auxquels exposent la naissance et l'éducation, les iutérèts d'une nation ou d'une dynastie.

A cette position étaient attachées trois obligations capitales. Celui qui l'occupait devait être le symbole de l'unité spirituelle, il devait maintenir la paix, il devait être la source de ce qui seul, parmi les liommes imparfaits, permet de la maintenir et de la rétablir, la loi et de la justice. On ne cherchait pas à atteindre le premier de ces trois objets uniquement sur le terrain religieux, mais en se servant aussi de cette ardente aspiration vers une plus large fraternité humaine qui, depuis qu'était tombée la barrière ([ui séparait les Juifs des Gentils, les Grecs des Barbares, avait été le constant désir des esprits les plus élevés. Placé au centre de l'Europe, on attendait de l'Empereur qu'il en fondît les nations diverses en un seul corps, en leur rappelant leur communauté de foi, leur communauté de sang-, leur intérêt commun à leur prospérité réciproque. Aussi était-il tenu pardessus tout, puisqu'il se donnait comme le représentant sur la terre du Dieu de paix, de prêter l'oreille aux plaintes, de redresser les injustices que les souverains et les peuples commettaient à l'égard les uns des autres; de punir ceux qui troublaient l'ordre pu-

blic au sein de la chrétienté; de conserver dans le monde, en observant comme d'une hauteur sereine les desseins et les querelles des princes inférieurs, ce bien suprême sans lequel ni les arts, ni les lettres, ni les douces vertus de la vie ne peuvent germer et fleurir. L'Empire, au moyen âge, fut par essence ce que les despotismes modernes qui le singent prétendent être : l'Empire, c'était la paix '; « Imperator pacificus, » tel était le plus ancien et le plus noble titre porté par son chef ^ Et pour qu'il put être l'arbitre de la paix, il fallait qu'il fût l'interprète de sa personnification concrète, la loi positive : législateur souverain et juge suprême comme son prédécesseur,

1. Voir spécialement iïlgidi, Der Fiirstenrath nach dem Luneciller Frieden, et les passages cités par lui.

2. L'archevêque de Mayence s'adresse en ces termes à Conrad II, lors de son élection : « Deus quum a te multa requirat tum hoc potissimum desiderat ut facias judicium et justitiam et pacem patriae quœ respicit ad te, ut sis defensor ecclesiarum et clericorum, tutor viduarum et orphanorum. » — Wipo, Vita Chuonradi, chap. m, ap. Pertz. Ue même, le pape Urbain IV écrit à Richard : « Ut Imperii Romani fastigium et ejus culmen prœsidens specialis advocati et

defensoris praecipui circa ecclesiam gerat officium et iniuiicis

consternatis ejusdem in pacis pulchritudine sedeal populus Christianus et requie opulenta quiescat. » — Raynald, Ann. EccL, ad ann. 1263. — Comparez aussi avec 1' « Edictum de crimine lœsœ majestatis » promulgué par Henri VII en Italie : « Ad reprimenda multorum facinoraquiruptistotius debitœ fidelitatishabenis ad versus Romanum imperium, in cujus tranquillitate totius orbis regularitas requiescit, hostili animo armati conentur nedum bumana, verum etiam divina pruîcepta quibus jubetur quod omnis anima Romauorum priucipi sit subjecta, scelestissimis facinoribus et rebeliionibus demoliri, etc. — Pertz, M. G. H., leg. II, p. o44. — Voir aussi un curieux passage de la Vie de saint Adalbert, où l'on décrit les débuts, à Rome, du règne de l'empereur Otton III et de son cousin et de sa créature, le pape Grégoire V : « L;etantur cum primatibus minores civitatis : cum afflicto paupere exultant agmina viduarum, quia novus imperator dat jura populis; dat jura novus papa. »

le compilateur du Co/'pns! Juris, la seule et unique source de toute autorité légitime. C'est dans ce sens, comme gouverneur et administrateur, non comme possesseur, qu'il est, selon les termes des juristes, le maître du monde; le sol ne lui appartient pas au même titre que le sol de la France ou de l'Angleterre appartient à leurs rois respectifs : il est l'intendant de « Celui à qui les Gentils ont été donnés pour domaine et les extrémités de la terre pour héritage ». L'idée du droit pur, acquis non par la force mais par une dévolution légitime de ceux que Dieu lui-même a institués pour cela, c'est lui seul, par conséquent, qui en est l'expression visible ici-bas. Trouver un fondement extérieur et positif à cette idée a été de tout temps un problème plus facile à éluder qu'à résoudre, et particulièrement embarrassant pour ceux qui ne pouvaient ni expliquer les phénomènes sociaux en les ramenant à leurs principes originels, ni suivre dans l'histoire l'évolution qui les avait amenés au point où ils se trouvaient. C'est pourquoi l'on a essayé de représenter le gouvernement des hommes comme une émanation de celui de Dieu : conception à laquelle ont été empruntées toutes les doctrines analogues, mais bien moins logiquement déduites, sur le droit divin qui ont prévalu depuis. Comme on l'a déjà dit, on ne découvre aucune trace de cette notion que l'Empereur règne en vertu d'un droit héréditaire propre ou par la volonté du peuple; une pareille théorie, en eff'et, eût semblé aux hommes du moyen âge une absurde et criminelle

perversion de l'ordre véritable. Son pouvoir ne lui vient pas davantage de ceux qui le choisissent, mais de Dieu, qui ne se sert des princes électeurs que comme des instruments de sa nomination. Provenant d'une semblable origine, ses droits existent indépendamment de l'usage qu'il en peut faire, et aucun abandon volontaire, pas même une aliénation expresse, ne peut les affaiblir. Boniface YIII ' rappelle au roi de France, et les légistes impériaux ne cessèrent, jusqu'au xvn*' siècle, de soutenir cette prétention, qu'il est de droit, comme les autres princes, et doit toujours rester le sujet de l'Empereur. Et les souverains de l'Europe continuèrent longtemps à s'adresser à l'Empereur dans un langage et à lui accorder une prééminence qui pouvaient être regardés comme un aveu de l'infériorité de leur propre rang- ".

1. « Vicarius Jesu Christi et successor Pétri transtiilit potestatem

imperii a Grœeis in Germanos ut ipsi Germani possint eligere

reRem Romanorum qui est promovendus in Imperatorem et monarcham omnium regum et principum terrenorum. Nec insurgat superbia Gallicorum quce dicat quod non recognoscit superiorem : mentiuntur, quia de jure sunt et esse debent sub rege Romanorum et Imperatore. » Discours de Boniface Vlll, 30 avril 1303, cité par Pfeffinger, Corp. Jur. pull., I, 377. 11 est curieux de le comparer aux paroles adressées, environ cinq siècles plus tùt, par le pape Jean VIII à Louis, roi de Bavière : « Si sumpseritis Romanum imperium, omnia régna vobis subjecta existent. « Jaffc, Reg. Pont., p. 2S1.

2. Par exemple. Alphonse, roi de Naples, écrit à Frédéric III : « .Nos reges omnes debemus reverentiam Imperatori, tanquam summo régi, qui est Caput et Dux reguni. » Cité par Pfeffinger, I, 379. — Et François le"" (de France), parlant d'une expédition méditée en commun contre les Turcs, dit : « Caesari nihilominus principem ea in expeditione locum non gravarer ex officio cedere. » .Marquard Frcher, Script, rer. Germ., III, 42.j. — Pendant fort longtemps, aucun souverain en Europe, à l'exception de l'Empereur, n'osa se prendre le titre de « Majesté ". La chancellerie impériale l'accorda, en 1633, aux rois d'Angleterre et de Suède; en 1641, au roi de France. — Zedler, Universal Lexicon, s. v. Majestàt.

Cette théorie n'offrait rien d'absurde, quoiqu'elle fut en grande partie impraticable. Les idées sur lesquelles elle reposait n'ont pas encore été égalées en grandeur et en simplicité; elles sont encore aussi en avance sur la moyenne de l'opinion publique en Europe et il est aussi peu probable qu'elles trouvent les hommes ou les nations préparés à les appliquer, qu'au moment où elles furent formulées il y a cinq cents ans. Le mal permanent contre lequel l'établissement d'un pareil système de monarchie universelle était dirigé, celui des guerres entre les États de l'Europe et des préparatifs de guerre, qui ne sont guère moins ruineux, reste ce qu'il était. Le remède proposé par la théorie du moyen âge a été mis en pratique jusqu'à un certain point par la rédaction et l'acceptation d'un droit international; la difficulté principale, celle qui consistait à ériger un tribunal arbitral chargé de rendre des sentences et armé du pouvoir de les faire exécuter, est aussi loin que jamais de sa solution.

Il est facile de voir pourquoi c'était à l'Empereur romain et à lui seul que les devoirs et les privilèges dont il vient d'être question pouvaient être attribués. Etant romain, il n'appartenait à aucune nation : il était, par conséquent, le plus apte à juger des différends des Etats entre eux et à apaiser les animosités de races. Il parlait la langue impériale de Rome, organe non seulement de la religion et du droit, mais encore, nulle autre n'étant uniformément comprise en Europe, l'intermédiaire obligé des relations diploma-

tiques. Comme il n'y avait d'autre Eglise que la sainte Église romaine et qu'il en était le chef temporel, c'était lui qui représentait la communion des Saints sous sa forme extérieure et son aspect séculier, c'était à sa garde qu'il fallait remettre le soin sacré de la paix. Comme héritier direct de ceux qui, de Jules César à Justinien, avaient travaillé à étahlir la loi qui régnait alors en Europe ^, il était, pour ainsi dire, la personnification de la légalité -, le seul souverain sur la terre qui, possesseur du pouvoir en vertu d'un titre inattaquahle, put conférer à d'autres des droits d'une égale valeur. Comme il avait la prétention de perpétuer le plus grand des systèmes politiques que le monde ait connus, système qui excite encore l'étonnement de ceux qui ont sous les yeux des empires plus vastes que l'Empire romain, d'autant plus vastes qu'ils sont moins symétriques, et dont le mécanisme immense et compliqué surpasse de beaucoup tout ce que le xiv" siècle a possédé ou pu espérer établir, — il n'est pas étrange qu'on les ait regardés, lui et son gouvernement (en admettant qu'ils fussent ce qu'ils auraient dû être), comme l'idéal d'un parfait monarque et d'un État parfait.

Les documents que nous a légués le moyen âge

1. Car au fur et à mesure des progrès de la société et de l'extension du commerce, les vieilles coutumes féodales, dans la plus grande partie de l'Europe occidentale et notamment en Allemagne, ou disparaissaient ou étaient remodelées et complétées par le droit

2. « Imperalor est animata lex in terris. » — Cité par von Raumer, v. Si, d'une lettre adressée au pape Grégoire IX par les évêques de Salzbourg et de Ratisbonne.

contiennent bien des applications et des preuves de ces doctrines ; il suffira d'en citer deux ou trois. Aucun privilège impérial n'était estimé à plus haut prix que le pouvoir de créer des rois, car aucun autre n'élevait à ce degré l'Empereur au-dessus d'eux. En cette matière, comme dans d'autres questions internationales, le pape commença bientôt à réclamer une juridiction égale d'abord, puis distincte et indépendante. Mais l'opinion la plus ancienne et lapins rationnelle l'assigna à l'Empereur, comme découlant de la possession de l'autorité suprême dans les affaires séculières ; et c'est de lui que les souverains de la Bourgogne, de la Bohème, de la Hongrie, peut-être aussi de la Pologne, tenaient leur titre royal'. Cette prérogative lui appartenait de la même façon que celle de conférer des titres appartient encore sans conteste au souverain dans les États modernes. C'est ainsi que lorsque Charles le Téméraire, le dernier duc de la Bourgogne française, conçut le projet de réunir ses vastes États en un royaume compact, ce fut de Frédéric III qu'il chercha à en obtenir l'autorisa-

1. C'est ainsi qu'où dit que l'empereur Charles le Chauve confirma rélection de Bosou, roi de Bourgogne et de Provence : « Dédit Bosoni Provinciam {se. Garolus Calvus), et corona iu vertice capitis imposita, eum regem appellari jussit, ut more priscorum imperatorum regibus videretur dominari. » Regin. Chron., ad ann. 877. — Cette assertion est inexacte, mais elle témoigne des idées de l'époque. Frédéric fit son fils Enzio (ce fameux Enzio, dont tous ceux qui ont vu Bologne se rappelleront l'histoire romanesque) roi de Sardaigne, et érigea aussi le duché d'Autriche en royaume, quoiqu'il semble que le titre, ou ne sait pour quelle raison, n'ait point été pris: et Louis IV donna à Humbert de Dauphiné le titre de roi de Vienne (1336). On dit qu'Otton 111 accorda le titre de roi à Boleslas de Pologne.

tion. L'Empereur, toutefois, était avide et soupçonneux; le duc, peu souple; et quand Frédéric se fut avisé qu'il était impossible qu'ils se missent d'accord, il se déroba soudain, laissant Charles emporter, avec une mortification mal déguisée, la couromio et le sceptre qu'il avait apportés tout préparés sur le lieu de l'entrevue '.

De même, une chose commune à toute l'Europe et jouissant partout du même crédit, la noblesse, et plus particulièrement la chevalerie, avaient l'Empire pour centre. Les grands ordres de chevalerie étaient des institutions internationales, dont les membres, voués à un sacerdoce militaire, n'avaient plus de patrie à eux et ne pouvaient plus être, par conséquent, sujets que du pape et do l'Empereur. La chevalerie était, en effet, organisée sur le modèle du sacerdoce, et les chevaliers étaient regardés comme ayant avec le monde, au point de vue séculier, exactement le même rapport qu'avaient les prêtres, et plus spécialement les ordres monastiques, au point de vue religieux : à l'un de ces deux corps avait été confié le glaive temporel, à l'autre le glaive spirituel; chacun d'eux était universel, chacun d'eux avait son chef autocratique -. Ajoutons que c'est d'une façon assez singulière que ces notions furent mises en harmonie avec le système féodal. César était le seigneur

1. On dit que le duc de Litliuanie traita avec Sigismoud pour en obtenir le titre de roi. — Cf. Pfefiinger, Corp. Jur. pi/ôL, I, 424.

2. C'est probablement pour cette raison que VOrdo Romanus veut que l'Empereur et l'Impératrice soient couronnés (à Saint-Pierre) à l'autel de Saint-Maurice, le patron de la chevalerie.

suzerain du monde : ses divers pays de grands fiefs, dont les rois étaient ses grands vassaux, formaient le cortège de sa cour, lui devaient hommage, fidélité et le service militaire contre les infidèles.

Voici un autre exemple du caractère universel de l'Empire qui le rattachait à l'humanité tout entière. Bien qu'en fait il résultât de l'union des deux trônes, celui de l'Empire et celui de l'Allemagne, qu'on ne choisit jamais que des Allemands pour l'occuper ', en droit, l'accès en restait absolument libre en dehors de toute considération de naissance et de nationalité. A une époque où l'exclusivisme aristocratique avait atteint son apogée, l'office le plus élevé dans le monde était le seul office séculier ouvert à tous les chrétiens. Les anciens auteurs, après avoir débattu longuement les qualifications qui sont ou peuvent être désirables chez un empereur, et rappelé qu'au temps du paganisme des Gaulois et des Espagnols, des Maures et des Pannoniens avaient été jugés dignes de la pourpre, concluent que l'on doit exiger

1. Voir spécialement Gerlacli BuxtorB", Dissertat/o ad Aiiream Biil- 1(17)1, et Augustinus Stenchus, De Imperio Romano. cités par Marquard Frehur. Il y eut une vive contestation, lors des candidatures rivales de Gliarles-Quint et de François I<^', pour savoir si tout autre qu'un Allemand pouvait être éligible. Par sa naissance, Charles-Quint était Espagnol ou Flamand; mais ses partisans écartaient cette difficulté eu soutenant qu'il avait été, selon les termes du droit civil, in potestate de l'Empereur Maximilien, son grand-père. Toutefois, sans citer les Guy et les Bérenger d'autrefois, les exemples de Richard d'Angleterre et d'Alphonse de Castille démontrent que l'éligibilité n'était pas exclusivement réservée aux Allemands seuls. On a déjà dit qu'Edouard lll d'Angleterre fut elTectivement élu ; Henri VIII d'Angleterre posa sa candidature. On fit en outre de fréquentes tentatives pour élire des rois de France. — Cf. Pfeffinger, Vit7'2arius iUustratus, 69 et seq.

deux conditions, et pas davantage, du candidat à l'Empire : il faut qu'il soit de naissance libre et il faut qu'il soit orthodoxe \

Ce n'est pas sans une certaine surprise que nous voyons ceux qui étaient plongés dans l'étude des lettres anciennes ou qui obéissaient indirectement à leur impulsion, embrasser avec tant de ferveur la cause du Saint Empire. Estimer l'influence respective exercée par chacune des trois Renaissances que nous avons essayé de distinguer, voilà qui est plus difficile encore. L'esprit du monde antique, dont les hommes qui dirigèrent ces mouvements s'imaginaient être animés, était en réalité un esprit païen, ou, du moins, fortement séculier, incompatible à bien des égards avec les opinions qui s'étaient accréditées

1. L'usage au moyen âge semble avoir été celui qui est encore en vigueur dans l'Église catholique romaine — de présumer l'orthodoxie doctrinale et la pratique extérieure de chaque citoyen, laïc ou clerc, jusqu'à preuve du contraire. Gomme de raison, en temps d'hérésie, les personnes suspectes étaient traitées rigoureusement, à moins qu'elles ne se justifiassent ou qu'elles ne consentissent à se rétracter. Mais nul n'était contraint de s'engager d'avance, pour obtenir un titre à quelque fonction que ce fût, à soutenir certaines doctrines. Et c'est pourquoi, si importante que fût l'orthodoxie d'un empereur, il ne parait avoir été soumis à aucun examen (dans le sens moderne du mot;, bien que le pape prétendit au droit de le catéchiser en matière de foi et de le rejeter s'il ne jugeait pas ses croyances satisfaisantes. Dans VOrdo Romanus nous trouvons une longue série de questions que le pontife devait poser; mais il ne semble pas et il est extrêmement improbable f[u'un tel programme ait été mis à exécution. A la cérémonie de son couronnement comme souverain de l'Allemagne (qui avait lieu d'abord à Aix-la-Chapelle, ensuite à Francfort), la coutume pourtant était que l'Empereur, avant d'être oint, proclamât son orthodoxie par un serment prêté sur le célèbre exemplaire de l'Évangile qui passait pour avoir appartenu à Charlemagne, et sur une cassette contenant de la terre imbibée du sang du martyr saint Etienne. L'accusation d'hérésie fut une des armes maniées avec plus de succès contre Frédéric II.

au sujet de l'office impérial. Et cet antagonisme ne tarda pas à se révéler lorsque, au commencement du xvi'' siècle, en pleine Renaissance, l'art et la littérature de la Grèce exercèrent une influence directe et momentanément irrésistible; lorsque la mythologie d'Euripide et d'Ovide supplanta celle qui avait enflammé l'imagination de Dante et rempli les visions de saint François ; lorsque les images des saints dans les cathédrales furent délaissées pour les statues des nymphes dans les jardins ; lorsque le jargon bizarre de la théologie scolaslique offensa également le goût des érudits qui prenaient pour modèle le style de Cicéron et des philosophes qui s'inspiraient de Platon. Qu'à ce moment les admirateurs de l'antiquité aient fait alliance avec les défenseurs de l'Empire, cela provenait jusqu'à un certain point, sans doute, des fausses notions répandues alors sur le compte des premiers Césars, mais bien plus encore de l'hostilité qui animait les deux écoles contre la papauté. C'était comme successeur de l'ancienne Rome et par la force de ses traditions que le Saint-Siège avait étendu si loin sa domination; et cependant, à peine Arnaud de Brescia et ses partisans républicains s'étaient-ils levés, réclamant la liberté au nom de la vieille constitution de la cité romaine, qu'ils rencontrèrent dans les papes les ennemis les plus acharnés, et qu'ils furent contraints d'appeler le monarque séculier à leur aide contre le clergé. L'étude de la jurisprudence ancienne, qui reprenait vigueur, excita une semblable aversion chez la cour romaine, aussitôt qu'elle devint, entre les

mains de l'école do Bologne, et, plus tard, des juristes français, une puissance capable d'affirmer son indépendance et de résister aux prétentions ecclésiastiques. Au ix" siècle, le pape Nicolas I" avait lui-même rendu un jugement, dans le célèbre cas de Teutberge, la femme de Lothaire, fondé sur le droit civil : au xni% ses successeurs ' en interdisaient l'étude et les canonistes s'efforçaient de le chasser de l'Europe -. Mais comme le courant de l'opinion des hommes éclairés parmi les laïques commençait, quoique insensiblement d"abord, à battre en brèche la tyrannie sacerdotale, il s'ensuivit que l'Empire était assuré de voir accueillir avec sympathie tous les efforts qu'il pourrait faire pour regagner la position qu'il avait perdue. Les empereurs devinrent de la sorte, ou auraient pu devenir, s'ils avaient compris l'importance de l'occasion qui s'offrait et s'ils avaient été assez forts pour la mettre à profit, les promoteurs et les guides de l'évolution politique, les pionniers, pour une part du moins, de la Réforme. Mais si la Renaissance put encore servir de parure au déclin de leur pouvoir, elle survint trop tard pour l'arrêter. Le développement, dans les diverses contrées de l'Europe, d'un sentiment national, parvenu déjà trop loin pour être arrêté et obéissant à des forces bien autrement puissantes que les théories d'unité catholique

1. Honorius II, en 1229, en défendit l'étude et renseignement dans rUniversilé de Paris. Innocent IV décréta, quelques années plus tard, une prohibition encore plus explicite.

2. Voir Savigny, Geschichte des romlschen Rechts in Mittelalter, t. III, pp. 81, 341-347.

qu'on lui opposait, imprima à la résistance déployée contre les usurpations papales, et même aux instincts de liberté politique, cette forme de patriotisme étroitement local qu'ils ont long-temps g-ardée et qu'ils n'ont pas encore tout à fait dépouillée. On ne peut guère dire qu'en aucune circonstance, sauf la convocation du concile de Constance par Sigismond, l'Empereur ait paru jouer un rôle vraiment international. Habituellement, il n'exerçait pas sur la politique européenne une influence supérieure à celle des autres princes. Ses ressources matérielles le rangeaient au-dessous des rois de France et d'Angleterre, bien au-dessous de ses vassaux les Visconti de Milan \ Pourtant, telle était la foi des contemporains ou leur timidité, telle leur répugnance à faire céder les préjugés aux faits, que cette impuissance n'empêcha pas que sa dignité ne fût exaltée dans les termes les plus sonores par des écrivains dont l'imagination était éblouie à l'auréole de gloire traditionnelle qui l'environnait.

Nous sommes ainsi ramenés à nous demander : Quel rapport y avait-il entre l'impérialisme et la Renaissance littéraire?

Pour les modernes, habitués à considérer l'Empire romain comme une puissance païenne et persécutrice, il est étrange de le voir représenté comme le modèle d'un Etat chrétien. Il est encore plus étrange que l'étude de l'antiquité ait fourni des avocats au pouvoir

1. Charles le Téméraire était un prince incomparablement plus puissant que l'empereur Frédéric III, auprès duquel il sollicitait le titre de roi.

arbitraire. La démocratique Athènes, roligarcliique Rome nous rappellent le souvenir de Périclès et de Brutus : les modernes qui ont essayé d'en saisir l'esprit ont été des hommes comme Algernon Sidney, les Girondins, Jefferson, L'explication est la même dans les deux cas '. Le monde antique avait été révélé à la première période du moyen âge par la tradition, d'autant plus vivo qu'elle rapportait des faits plus récents, et par la littérature de l'Empire. L'une et l'autre lui représentaient la peinture d'un puissant despotisme et d'une civilisation bien autrement brillante que la sienne. Des écrits du iv" et du v"" siècle, avec lesquels nous sommes peu familiarisés, étaient pour elle des autorités aussi considérables que Tacite ou Tite-Live; et puis Virgile et Horace, eux aussi, avaient célébré les louanges du plus sage des empereurs. Pour les enthousiastes de la poésie et du droit, Rome signifiait la monarchie universelle ^ ; pour les enthousiastes de la religion, son nom rappelait l'éclat sans nuages jeté par l'Eglise sous Sylvestre et Constantin. Pétrarque, l'apôtre de la Renaissance à son aurore, épie fiévreusement les moindres tentatives faites pour évoquer, ne fût-ce même que l'ombre de la grandeur impériale : comme il avait salué Rienzi, il souhaite la bienvenue à Charles IV en Italie et maudit son départ. Le passage suivant est emprunté à sa lettre au peuple romain pour lui demander

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