DE ROBERT DE BORRON
Avant que Notre-Seigneur vînt sur terre, H faisait parler les prophètes en son nom et annoncer sa venue ; alors tous les hommes allaient en enfer, môme les prophètes; et quand le diable les y avaient menés, il croyait avoir fait merveille, mais il devait être déçu, car les hommes se consolaient en pensant à la venue de Jésus-Christ.
Notre-Seigneur voulut donc venir en terre et s'enferma {s'aombra) ^ dans le sein de la vierge Marie, pour racheter les enfants d'Eve et d'Adam au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Notre-Sei.^neur parcourut la Judée, se fit baptiser par saint Jean- Baptiste et dit que tous ceux qui recevraient le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit
^ Cette expression, comme beaucoup d'autres de notre Ms., doit appartenir à l'original de Robert de Borron. Plus tard, d'autres trouvères l'ont employée dans le même sens.
seraient soustraits à la puissance derennemi (le diable), à moins qu'ils n'y retombassent d'eux-mêmes par leurs mauvaises œuvres. Ce pouvoir, Notre-Seigneur le donna à sainte Église, et ses ministres le reçurent de saint Pierre. Ainsi sanctifia-t-il Tunion de l'homme et de la femme par un sacrement, et ainsi le diable perdit-il le pouvoir qu'il avait sur les hommes.
Cependant notre sire, qui savait combien est grande la fragilité humaine et que l'homme devait nécessairement pécher, commanda à saint Pierre une autre manière de baptême, à Taide duquel l'homme, s'il voulait se repentir de son péché et tenir les commandements de sainte Église, pourrait gagner la misécorde de Dieu et parvenir à la gloire du Ciel.
Pilate qui était alors gouverneur de la Judée pour les Romains, avait à son service un chevalier qui s'appelait Joseph d'Arimathie. Celui-ci vit Jésus en divers lieux et l'aima ; mais il n'osait le faire voir, à cause des autres Juifs. Notre-Seigneur avait alors beaucoup d'ennemis et ses disciples étaient peu nombreux. Parmi eux, s'en trouvait un plus mauvais qu'il n'aurait dû être.
Les Juifs complotèrent la perte de Jésus, qui savait leurs errements comme un Dieu qu'il était. Judas, qu'il aimait beaucoup, avait une rente que l'on appelait dîme et dont il jouissait en qualité de sénéchal des disciples de Jésus ; mais son mauvais caractère l'ayant poussé à se séparer de plus en plus des autres disciples, il commença à haïr son maître lui-même au sujet du parfum que madame Marie-Madeleine avait répandu sur la tête de Jésus. Il récapitula, en lui-même, que ce parfum valait bien trois cents deniers
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et qu'il en perdait la dîme, c'est-à-dire trente deniers. Dès lors il poursuivit l'idée de recouvrer cette somme. Le jour d'avant la Pâque, les ennemis de Jésus se réunirent chez un des leurs qui avait nom Caïphe et se demandèrent comment ils prendraient Jésus. Joseph d'Arimathie assistait à cette réunion. Judas s'y rendit et leur promit de le leur vendre moyennant trente deniers ; Tun de ceux qui étaient là les avait dans sa bourse et les lui paya.
Judas ayant ainsi recouvré la dîme de la valeur du parfum dont on vient de parler, convint avec eux de leur livrer son maître le jeudi, leur recommandant d'être bien armés et de faire attention de ne pas prendre Jacques au lieu de Jésus ; car ils se ressemblaient beaucoup, ce qui était juste puisqu'ils étaient cousins germains. Ils le reconnaîtraient au baiser qu'il lui donnerait.
Le jeudi soir, Notre-Seigneur était chez Simon le lépreux; c'est là qu'il dit à ses disciples que l'un de ceux qui mangeaient et buvaient avec lui le trahirait. Judas s'écria : « Est-ce pour moi que vous le dites? » et Jésus lui répondit : « Tu l'as dit. » Jésus lava encore ce soir-là les pieds de ses disciples ; saint Jean l'évangéliste lui ayant demandé ce que cette action signifiait, Jésus répondit : « Cet exemple est pour Pierre; car de même que l'eau fut souillée par les premiers pieds que j'y ai lavés, de même nul homme ne peutêtre sans péché et par conséquent sans souillure; mais en ces pécheurs, les autres hommes pourront se laver de leurs fautes ; que Pierre médite cet exemple; parmi les ministres de sainte église, il y en aura de souillés par le péché, ce qui ne les empêchera pas
de laver les pécheurs qui, à leur commandement, voudront obéir au Père, au Fils et au Saint-Esprit et à sainte Église ; leur souillure personnelle ne pourra nuire aux autres gens, de même que Teau déjà salie par les premiers pieds lava et blanchit. ceux qui s'y plongèrent après. »
Quelques moments après, les Juifs envahirent la maison de Simon, et Judas ayant baisé Jésus, celui-ci fut saisi de tous côtés. « Tenez-le bien ! s'écrie Judas, car il est très-fort. >»
Cependant on emmène Jésus, et ses disciples se dispersent en proie à la douleur. Le vase dans lequel Jésus « sacrifiait », était resté chez Simon; un Juif qui le trouva, le prit et remporta. Le lendemain, Jésus fut conduit devant Pilate et les Juifs le chargèrent autant qu'il leur fut possible ; mais ils ne purent trouver rien d'assez grave pour justifier une condamnation capitale ; Pilate qui eût pu s'opposer à la mort de Jésus, ne voulut pas recourir à la force ; il laissa faire. Seulement il dit aux Juifs : « A qui m'en prendrai-je si messire Titus, l'empereur de Rome, me reproche la mort de Jésus, car je ne vois pas qu'il l'ait méritée ? »
Tous s'écrient alors : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. » Les Juifs l'emmènent et Pilate, s'étant lavé les mains, dit : « Aussi nettes sont mes mains de Teau dont je les ai lavées, aussi innocent suis-je de la mort de cet homme. »
Le Juif qui avait pris le vase chez Simon le lépreux, vint à Pilate et le lui donna. Joseph ayant appris la mort de Jésus, en fut tout triste et tout irrité; il se rendit auprès de Pilate et lui dit : « Sire, je t'ai servi
longtemps, moi et mes cavaliers, sans récompense ; aujourd'hui je viens te demander le prix de mes services. »
PiJate, lui dit : « Joseph! demaïidez et je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, sauf la foi que je dois à mon seigneur. » « Eh bien, lui dit Joseph, je vous demande le corps de ce prophète quUls ont faitmouriràtort » Pilate s'étonne de le voir lui demander si peu de chose et lui accorde aussitôt le corps de Jésus. « Mais, dit Joseph, ils sont nombreux et ils ne me le laisseront pas. » « Ils le feront » dit Pilate.
Joseph va alors à la croix que les Juifs appelaient dépit, et quand il vit le corps de Jésus, il en eut grand' pitié et pleura tendrement, trahissant ainsi son amour pour lui. « Pilate, dit-il aux Juifs, m'a donné le corps de cet homme. » « Vous ne l'aurez pas, répliquentils, car ses disciples ont dit qu'il ressusciterait, et autant de fois ressuscitera-t-il, autant de fois le tueronsnous, et vous auparavant si vous insistez. » Joseph s'en retourna alors chez Pilate qui entendit sa plainte, en fut touché, et s'adressant à un personnage haut placé qui se trouvait là, nommé Nicodème, lui ordonna d'aller avec Joseph pour ôter Jésus du « dépit. » Puis se souvenant du vase que le Juif lui avait donné, il appela Joseph et lui dit : « Vous aimiez beaucoup ce prophète, prenez ce vase qu'un Juif ma donné et qu'il a trouvé dans la maison de Simon; car je ne veux rien garder qui lui ail appartenu. >» Joseph s'inclina et le remercia beaucoup.
Cependant Joseph et Nicodème se rendent au calvaire. En passant devant la boutique d'un forgeron, ce dernier prend une tenaille et un marteau, et
s*adressant aux Juifs leur dit : « Vous avez fait de Jésus ce que vous avez voulu, et maintenant que le voilà mort, Pilate a accordé son corps à Joseph et m'a commandé de l'ôte^rdu « dépit » et de le lui donner. ^ Les Juifs s'écrièrent encore qu'il doit ressusciter et qu*ils ne le lui donneront pas. Nicodème résiste; les Juifs s'en vont réclamer à Pilate.
Nicodème alors et Joseph montent au haut de la croix et ôtent le corps de Jésus. Joseph le reçoit dans ses bras, le met à terre et le dispose aussi bien qu'il le peut; puis il le lave et, tout en le faisant, il voit ses plaies qui saignaient: il eut grand'peur quand le sang se mit à couler, car il se souvint de la pierre qui fut fendue au pied de la croix *. Alors le vase que Pilate lui a donné lui revient en mémoire et il pense que ces gouttes de sang y seraient mieux que partout ailleurs; il le prend donc, presse sur le bord la plaie du côté et celles des pieds et des main:-; puis, ayant déposé le vase près de lui, il enveloppe le corps de Jésus dans un riche linceul qu'il avait acheté et le met dans un cercueil de pierre qu'il avait gardé longtemps pour lui-même, puis il le couvre d'une très-grande pierre plate.
Cependant les Juifs qui avaient été chez Pilate reviennent ; ils ont le pouvoir de faire guetter Jésus de peur qu'il ne ressuscite, et pour cela ils se munissent d'armes.
Sur ces entrefaites, Notre-Seigneur s'en alla en enfer, en brisa les portes et en fit sortir Adam et Eve et tous les autres justes qu'il lui plut; ne les avait-il
» Voir la note au bas du t«3Xle oi-après.
pas rachetés de la mort et des tourments au prix de sa chair et de son sang ?
Quand Notre-Seigneur eut fait ce qu'il lui plut, il ressuscita à Finsu de ceux qui le gardaient et apparut ensuite à Marie-Magdeleine et aux autres disciples. Lorsque les Juifs l'apprirent, ils s'assemblèrent et se dirent : « Cet homme nous fera beaucoup de mal, s'il est vrai qu'il est ressuscité ; » les gardes disent qu'ils savent bien que le corps n'est plus là où Joseph le " mit. Les Juifs complotent alors la mort de ce dernier et de Nicodème qui sont la cause de tout cet ennui. Puis ils conviennent que si l'empereur Titus de Rome, qui est leur maître et leur seigneur, leur réclame Jésus, ils répondront : « Nous l'avons donné à Joseph par ordre de Nicodème; » mais s'il ajoute : « Vous le fîtes guetter par vos gardes, que dirons-nous? » L'un d'eux répond : « Nous pouvons encore nous mettre à l'abri sur ce point ; prenons Joseph et Nicodème à l'insu de tous, et faisons-les mourir; puis si l'on nous demande Jésus, nous dirons : « Rendez-nous Joseph et Nicodème à qui nous l'avons donné. »
Nicodème avait à ce conseil un ami qui lui fit savoir , la décision prise ; il put s'enfuir ; mais Joseph fut saisi la nuit, dans son lit, et conduit chez le grand prêtre Caiphe qui possédait une tour dans laquelle était la plus horrible prison qu'on pût voir. « Qu'as-tu fait, lui dit-on, de Jésus? » « Rien, leur répondit-il, que vous ne sachiez, puisque vous l'avez gardé. » Et ils répliquent : « Joseph ! tu l'as dérobé, car il n'est plus là où nous l'avons vu. Nous te mettrons en cette prison et tu y mourras si tu ne nous le rends. » « S'il plaît, réplique Joseph, à Notre-Sei-
gneur que j'ôtai de la croix, que je meure, je mourrai volontiers. » Alors les Juifs le prennent, le jettent à terre et le battent à outrance ; puis ils le descendent dans la prison de Caïphe et ils en scellent Torifice, de sorte qu*en apercevant cette tour, personne ne croie voir autre chose qu'un pilier de pierre.
Joseph disparut ainsi du. monde et nul ne sut ce qu'il était devenu. Quand Pilate apprit sa disparition , il en fut très-chagriri et très-irrité, car c'était son meilleur ami et il n'avait pas de plus vaillant défenseur.
Cependant celui pour qui il avait souffert ne l'oublia pas, il lui apparut dans sa prison et lui apporta le vase contenant son précieux sang ; aussitôt que Joseph vit la clarté qui accompagnait Jésus,il s'en réjouit, car il était rempli de la grâce du Saint-Esprit. «Dieu tout-puissant, dit-il, d'où peut venir cette clarté si ce n'est de toi ? » Jésus lui répondit : « Joseph ! Joseph ! prends courage, car la puissance de mon père te sauvera: je suis Jésus-Christ, le Fils de Dieu, qui vins en terre pour souffrir la mort et sauver l'œuvre de mon Père. Lorsqu'il eut fait Adam et Eve, l'ennemi trompa celle-ci et la fit pécher ; mon père les chassa tous deux du paradis et ils commencèrent une vie de labeurs et de tribulations ; dès lors l'ennemi voulut les avoir, eux et leurs enfants, en son pouvoir, et il y réussit. Il les retint ainsi jusqu'à ce qu'il plut à mon Père que son Fils vînt en terre et s'enfermât dans le sein de la vierge Marie, qui le mit au monde ; et le doux Seigneur le fit ainsi parce que le monde ayant été perdu par la femme, il convenait qu'il fût sauvé par elle; et de même que l'arbre porta la pomme qui
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fit pécher la femme, de môme ce fut sur un arbre que le Fils de Dieu dut mourir pour sauver les hommes. Je vins donc en terre, je naquis de la vierge Marie, je souffris tous les tourments possibles et reçus la mort trois ans après que j'eus été baptisé. De mes cmq plaies coulèrent sang et eau. »
« Comment! sire ! dit Joseph, étes-vous donc Jésus de Nazareth, le fils de Marie réponse de Joseph, celui que j'ôtai de la croix et mis dans un tombeau que j'avais si longuement gardé? » «Je suis, lui répondit-il, celui-là même. » « Ha! beau sire! fit Joseph, ayez pitié de moi, qui, pour vous, suis ici; car je vous ai toujours beaucoup aimé, bien que je n'osasse vous parler; je craignais que vous ne me crussiez pas, parce que je parlais souvent et j'allais avec ceux qui complotaient votre mort. » Alors Jésus lui répond : « Mes amis me rendent service en restant avec mes ennemis, tu en peux juger par toi-même ; tu étais mon ami et je le savais ; je te laissais au milieu de mes ennemis en vue du grand service que tu devais me rendre, car je savais que tu me secourrais et m'aiderais dans un moment où mes disciples m'abandonneraient. Ainsi Tas-tu fait et es-tu resté au service de Pilatequi t'a tant aimé que je te fus donné et que je suis tien. » «Ah! sire, fait Joseph, ne dites pas que vous soyez mien. » « Si, je le suis, réplique Jésus, je suis à tous les bons et tous les bons sont miens; et sais-tu ce que tu as gagné à ce que je te fusse donné ? Tu auras acquis l'éternelle joie après cette vie mortelle. Je n'ai amené ici aucun de mes disciples, parce que nul ne sait l'amour que nous avons l'un pour l'autre. • Mais sache bien que notre
amour deviendra apparent à tous et sera fatal aux non-croyants, car tu auras le symbole de ma mort en garde, et le voici. » Aussitôt Notre-Seigneur présente le vase précieux avec tout le saintissime sang que Joseph avait recueilli de son divin corps lorsqu'il le lava.
A cette vue, Joseph reconnaît le vase et s'agenouille en s'écriant : « Ah ! sire, merci ; suis-je donc digne d'avoir en garde un objet si précieux ?» « Oui ! dit Notre-Seigneur, toi et celui à qui tu le confieras, vous devez le garder; mais les possesseurs de ce vase ne doivent être que trois, et ces trois personnes l'auront au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit que tu dois regarder comme une seule chose en Dieu. » Joseph ayant pris le vase, Jésus lui dit : « Tu tiens le sang des trois personnes en un seul Dieu, et jamais sacrement ne sera fait que le symbole de ton action n'y soit représenté ; de plus, tous ceux qui l'entendront raconter en deviendront meilleurs, et ceux qui pourront en lire le récit et rapprendre en seront plus aimés dans le monde et on recherchera leur compagnie plus que celle des autres gens, il en sera de môme de ceux qui le retiendront dans leur mémoire et l'écriront de leur main. » « Mais, sire, répond Joseph, qu'ai-je donc fait pour mériter une telle faveur ? » Jésus répond : c Tu m'ôtas de la croix et me mis dans le cercueil après que je me fus assis à la cène chez Simon et que j'eus dit que je serais trahi ; et ainsi, comme je le dis à cette table, on en établira plusieurs autres pour rappeler à jamais le sacrifice de la croix. Le vase où mon corps sera consacré sous la forme d'une hostie, représentera la
pierre où tu me mis ; la patène qui le couvrira signifiera le couvercle qui ferma le tombeau ; le drap qui recouvrira le calice et qui sera appelé corporal, représentera le suaire avec lequel tu m'enveloppas, et ainsi apparaîtra à toujours le symbole de ton action ; et tous ceux et toutes celles qui le verront et seront en la compagnie des croyants en auront joie éternelle et satisfaction de cœur pourvu qu'ils soient vrais « confés » et repentants de leurs péchés. Tous ceux qui pourront apprendre ce récit, en seront plus agréables au siècle et à Notre-Seigneur ; ils ne pourront être forjugés en cour, ni vaincus par bataille, s'ils m'invoquent pour le bon droit. »
Alors Jésus-Christ lui apprend les paroles secrètes que personne ne peut conter ni écrire à moins qu'il n'ait lu le grand livre où elles sont consignées, et ce sont les mots que Ton prononce au moment de la consécration du Graal, c'est-à-dire du calice, et je prie tous ceux qui entendront la lecture de ce livre de, pour Dieu, n'en pas demander davantage en cet endroit, car qui plus en voudrait dire pourrait bien mentir, et il ne gagnerait rien au mensonge.
Jésus ajoute que toutes les fois que Joseph aura quelque besoin, il demande conseil aux trois puissances qui sont une même chose et à la bienheureuse dame qui porta le fils, et aussitôt il entendra la voix du Saint-Esprit qui viendra lui parler. « Tu vas rester encore dans ce lieu, il n'est pas temps, pour toi, d'en sortir; la clarté que tu vois te durera jusqu'à l'heure de ta délivrance, et ne t'émeus pas, car les mécréants tiendront cette délivrance à grande merveille; de plus, tu mettras celui qui brisera tes chaînes sur la
voie de mon amour; dis-lui, au sujet des trois puissances, ce qui te viendra au cœur, le Saint-Esprit t'apprendra à parler ce que tu ignores en ce moment. »
Joseph resta donc en prison ; les apôtres ne disent rien de cette détention, ni ceux qui établirent les saintes Ecritures; ils savent seulement que Notre- Seigneur voulut que son corps lui fût donné, à cause de l'amour que Joseph avait pour lui.
Joseph resta ainsi longtemps en prison, jusqu'à ce qu'un chevalier qui avait été en pèlerinage en Judée, revint à Rome. Il avait vu Jésus faisant des miracles, guérissant les malades, redressant les gens contrefaits et rendant la vue aux aveugles, et quand il apprit que les Juifs l'avaient pris, battu et tué sur la croix, dans un pays soumis à Tautorité de Pilate, il quitta la Judée et vint, après un long voyage, jusqu'à Rome où Vespasien, le fils de l'empereur souffrait alors d'une lèpre si affreuse que ses meilleurs amis ne pouvaient rester près de lui. L'empereur en éprouvait un violent chagrin. On fut même obligé de mettre son fils dans une chambre de pierre toute ronde, et on lui donnait à manger par une petite fenêtre à l'aide d'une pelle. Ce pèlerin se logea à Rome chez un homme riche, et le soir on se mit à parler de diverses choses. L'hôte en vint à dire qu'il était bien dommage que le fils de l'empereur fût atteint d'une maladie pareille, et que s'il connaissait quelque remède efficace, il l'indiquât. « Je n'en connais pas, répond le pèlerin, mais je puis bien vous dire qu'il y avait en Judée un homme que l'on appelait le bon prophète, et pour lequel le grand Dieu fit de grands miracles. Cet homme guérissait tous ceux qu'il vou-
lait, quelque grave que fût leur maladie; de sorte que les gens riches le haïssaient parce qu'ils ne pouvaient rimiter. » L'hôte demanda au pèlerin ce qu il était devenu et comment il se nommait. « On l'appelait, répond ce dernier, Jésus de Nazareth, le fils de Marie; ceux qui le haïssaient firent tant qu'ils le prirent et l'accablèrent de mauvais traitements, puis ils le crucifièrent et le tuèrent; mais je vous certifie sur mon âme et sur mon corps, que s'il fût vivant et qu'on ramenât au fils de l'empereur, et qu'il voulût bien le guérir, il le ferait. » Son hôte lui dit: « Avez-vous jamais entendu dire pourquoi ils le tuèrent ?» « Non, répondit-il, si ce n'est pour l'envie qu'ils lui portaient. » « Et en quel lieu cela se passait-il, et en quelle seigneurie? » « En la seigneurie de Pilate, le bailli de la ville. » « Répéteriez- vous tout cela devant l'empereur ?» « Certes, il n'est homme devant qui je ne le dise. » A ces mots, le prud'homme court chez Tempereur et lui raconte, mot pour mot, ce que lui a dit le pèlerin. L'empereur lui ordonne d'aller chercher ce dernier. Le pèlerin répète devant l'empereur ce qu'il avait raconté à son hôte, et l'empereur l'assure qu'il sera le bienvenu s'il dit la vérité.
Il mande aussitôt les gens de son conseil qui écoutent le récit du pèlerin et disent qu'ils regardent Pilate comme trop sage et trop prud'homme pour croire qu'il ait souffert une si grande folie dans son gouvernement. Le pèlerin dit à l'empereur que Pilate l'a soufferte sans nul doute. « Alors, dit l'empereur, il l'a soufferte pour son malheur, puisqu'il a permis qu'on fît périr un homme sans jugement. »
Pilate avait dans ce conseil un ami haut placé,
qui dit : « Sire, j'aime beaucoup Pilate et je ne croirai jamais qu'un homme si sage ait laissé périr un si bon médecin, s'il avait pu s'y opposer. »
Les membres du conseil invitent le pèlerin à leur répéter ce qu'il a dit à Tempereur. Il recommence alors à raconter les beaux miracles de Jésus et certifie qu'il était très-vrai qu'il avait été mis à mort par les Juifs dans le gouvernement de Pilate et « sachez que s'il fût encore vivant il guérirait le fils de l'empereur et pis encore, et si quelqu'un ne voulait pas me croire, je mettrai ma tète en gage de la sincérité de mes paroles. Certainement Pilate en conviendrait et si l'on trouvait quelque chose qui eût appartenu à ce prophète et que le fils de l'empereur y touchât, il guérirait sans nul doute. »
Quand ils l'eurent écouté, ils en furent tout ébahis ; ils n'osèrent soutenir Pilate et se bornèrent à mettre, sur sa demande, le pèlerin en prison jusqu'au retour des messagers que l'empereur voulait envoyer. Alors un des amis de Pilate dit à l'empereur : « Envoyezmoi en Judée, je saurai mieux que personne comment Pilate s'est conduit. » L'empereur répond : « J'y enverrai vous et d'autres. »
Puis il va conter à Vespasien ce qui se passe et comment il a mis l'étranger en lieu sûr. Vespasien se met à rire, son cœur se dilate et ses souffrances sont diminuées. Il prie son père, s'il veut le voir guérir, d'envoyer au plus tôt en Judée. L'empereur choisit •ses messagers et leur donne des lettres de créance. Il leur ordonne d'enquérir sur toute cette affaire, et, si Jésus est mort, il demande qu'on lui apporte quelque chose de lui, pour la guérisoa de son fils. Il
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menace Pilate qu*il lui fera payer cher la mort de Jésus.
Les messagers étant arrivés en Judée, Tami de Pilate lui envoya une lettre dans laquelle il s'étonnait beaucoup qu'il eût été assez fou pour souffrir que Jésus fût mis à mort sans jugement sous son gouvernement; il l'informait de l'arrivée des messagers de l'empereur et rengageait à venir à leur rencontre.
Quand Pilate eut lu cette lettre, il eut peur et ordonna à ses gens de monter à cheval pour aller audevant des messagers qu'ils rencontrèrent à Arimathie. Ceux-ci, à la vue de Pilate, n'osèrent lui faire accueil, car ils ne savaient pas encore s'ils ne remmèneraient pas à Rome, pour le livrer à la justice de l'empereur.
Ils lui remirent les lettres de l'empereur et Pilate reconnut que tout ce qu'elles contenaient était vrai. Les messagers s'en étonnèrent fort et lui dirent qu'il avait commis une grande faute dont il ne pourrait se disculper.
Pilate introduit alors les messagers dans une chambre dont il fait soigneusement fermer les portes pour n'être pas entendu, et il se met à raconter les enfances de Jésus, ce qu'il en sait et ce qu'il a entendu dire; il leur apprendpourquoi les riches et les puissants le haïssaient, comment il guérissait ceux qu'il voulait, comment les Juifs l'accusèrent, comment ils l'achetèrent de l'un de ses mauvais disciples qui, depuis, s'en pendit de désespoir à un sureau ; il leur raconte tous les outrages qu'ils lui firent subir et comment ils le requérirent de le condamner à mort. « Gomme je n'y voyais pas matière à condamnation capitale, ils me
dirent qu'ils 'le tueraient néanmoins. » C'étaient des gens riches et puissants. « Mais si mon seigneur, reprend Pilate, m'en demandait raison, quelle garantie me donnerez- vous ? » Ils me répondent : « Que le sang de Jésus retombe sur nos tètes et celles de nos enfants ! » Ils le prirent alors et en firent ce que je vous ai dit. Et pour qu'on sût que je n'y étais pour rien et que cette mort m'était plus pénible qu'agréable, je demandai de l'eau et lavai mes mains, puis je dis : « Je suis aussi innocent de la mort de cet homme que mes mains sont nettes de Teau qui les a lavées. »
«« Quand il fut mort, je donnai son corps à un chevalier qui avait nom Joseph et qui m'avait fidèlement servi avec cinq chevaliers depuis mon arrivée en Judée ; Joseph prit le corps de' Jésus et le mit dans un cercueil qu'il avait fait faire pour lui ; depuis lors je ne vis plus Joseph et je ne sais ce qu'il devint ; mais je <;rois bien que les Juifs l'ont tué. C'est ainsi que je me suis conduit ; examinez maintenant si je pouvais faire autrement. »
Quand les messagers eurent entendu que Pilate n'avait pas aussi grand tort qu'ils le croyaient, ils lui dirent: « Si tout ce que tu nous dis est vrai, tu pourras te disculper devant l'empereur. » Pilate répond : « Tout ce que je vous ai dit, les Juifs euxmêmes vous le répéteront, sauf ce qui concerne Joseph dont je ne sais rien. » « Fais-les donc mander, » lui disent-ils. Pilate alors envoie partout des messagers pour convoquer les Juifs; en môme temps il fait rechercher dans tout le pays si Ton ne pourrait rien trouver qui eût appartenu à Jésus, mais toutes les recherches sont inutiles.
Les Juifs se rassemblent donc à Arimathie et Pilate demande aux messagers de le laisser leur parler d'abord : « Et vous entendrez ce qu'ils diront. »
« Seigneurs, leur dit Pilate, voici les messagers de l'empereur qui sont venus enquérir quel homme était ce Jésus qui, en ce pays, se mettait au-dessus de la loi ; Tempereur a entendu dire qu'il était bon médecin et veut le faire venir à Rome. J'ai dit aux messagers qu'il est mort et que les plus riches et les plus sages de cette région l'ont mis à mort, parce qu'il disait qu'il était Dieu et fils de Dieu. Est-ce vrai ?» « Oui, vraiment, répliquent-ils, nous l'avons tué parce qu'il se disait notre roi et seigneur de notre empereur ; tandis que toi tu fus assez lâche pour n'en pas tirer vengeance. » Pilate dit alors aux messagers : « Vous avez bien entendu quelles gens ce sont et vous avez compris que je n'avais pas le pouvoir de leur résister. >» « Je n'ai pas encore, dit un des messagers , entendu traiter le point principal de la question. >» Puis se tournant vers les Juifs, il leur dit : « Ainsi Pilate ne voulut pas condamner à mort cet homme qui se mettait au-dessus de l'empereur ? » « Non, répondirent-ils, et même nous avons dû lui dire que si l'empereur s'enquérait de la chose, nous consentions que le sang de cet homme retombât sur nos tètes et sur celles de nos enfants. Ce n'est qu'à cette condition qu'il toléra sa mort. »
Quand les messagers virent qu'il n'f^vait pas si grand tort, ils demandent quel homme étajit ce prophète dont on avait tant parlé, t II faisait, répondent les Juifs, les miracles les plus extraordinaires et c'était un enchanteur , au dire des grands. » Les.
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messagers leur demandent alors, s'ils ne connaîtraient pas quelque chose qui lui eût appartenu ; ils disent que non, parce que, quand on le prit, tout fut jeté hors de la maison. Ainsi finit la réunion et Pilate fut délivré des soupçons des messagers.
Longtemps après, un homme vint trouver ceux-ci et leur dit qu'il connaissait une femme qui possédait un visage empreint sur une toile qu'elle avait cou* tume d'adorer. « Mais je ne sais où elle le prit, » dit-il.
Ils appellent alors Pilate, qui demande comment elle se nomme et dans quelle rue elle demeure. « Elle s'appelle Vérone, dit cet homme, et elle réside dans la rue de TËcole. » Pilate l'envoie chercher et quand il la voit, il se dresse à sa rencontre, Tembrasse et lui dit : « Vérone, j'ai entendu dire que vous avez chez vous un portrait d'homme, je vous prie d'aller le chercher et de me le montrer. » La femme, après s'être quelque peu défendue, promet aux messagers d'aller avec eux à Rome s'ils veulent lui assurer qu'on ne lui enlèvera rien de ce qu'elle leur montrera. Les messagers le lui ayant promis, Vérone court chez elle chercher son portrait et le leur apporte; mais, auparavant, elle leur dit de s'asseoir, et quand ils l'eurent fait, elle leur présente le portrait; les mes* sagers se lèvent comme poussés par une force irrésistible, et l'avouent à Vérone qui leur raconte comment ce portrait lui est venu.
« J'avais, dit-elle, un voile que J'avais fait faire et je l'emportais sous mon bras dans la ville, pour le vendre, lorsque je rencontrai ceux qui emmenaient le prophète à qui les Juifs avaient lié les mains. Quand le prophète me vit, il m'appela et me pria, pour le
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grand Dieu, que je lui essuyasse le visage de mon voile; ce que je fis, puis je m'en allai. Lorsque je fus chez moi, je regardai mon voile et y trouvai ce portrait d*homme. Si vous croyez qu'il puisse servir au fils de l'empereur, je m'en irai avec vous et le lui porterai. »
Les messagers acceptent et se préparent à s'en aller sans avoir rien trouvé autre chose que ce portrait.
Quand ils furent arrivés à Rome, l'emp'H'eur fut tout joyeux et demanda comment ils avaient exploité, et si le pèlerin avait dit vrai. Ils l'assurèrent que tout ce qu'il avait raconté était la vérité et plus encore. Puis, l'empereur leur ayant demandé s'ils n'apportaient rien de Jésus, ils lui racontent l'histoire de Vérone et de son voile. L'empereur tout joyeux va trouver la femme, l'accueille avec transport et l'assure qu'il la fera riche pour le service qu'elle lui a rendu. Vérone alors présente son portrait, l'empereur s'inr cline trois fois devant et dit que c'est la plus belle figure d'homme qu'il ait jamais vue. Il le prend ensuite et, sans tarder, le met à la fenêtre de la chambre où reposait son fils. Dès que celui-ci le voit, il est guéri et commande qu'on abatte le mur qui le retient prisonnier... L'empereur Titus en eut grande joie; Vespasien demanda d'où venait ce portrait et ce qu'il représentait. Son père lui raconte l'aventure de Vérone et les autres miracles dont le pèlerin avait été témoin. Vespasien demande alors aux messagers s'il est vrai que les Juifs aient mis à mort un homme aussi sage. Ceux-ci répondirent que oui. « Mal leur ■en a pris, dit-il, et je n'aurai jamais de joie tant que je
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ne Taurai pas vengé. » « Sire, dit-il à son père, vous n*étes ni roi, ni empereur, ni seigneur de moi ou d'autrui ; mais celui-là est vraiment empereur qui, de là où il est, a donné à ce portrait le pouvoir de me guérir. Celui-là est seigneur des hommes et je vous prie, comme mon seigneur et mon père, de me laisser aller venger sa mort sur ceux qui Pont ainsi sacrifié sans raison. » L'empereur y consent.
L'un et l'autre font leurs préparatifs pour passer en Judée. Quand ils furent arrivés, ils mandèrent Pilate, qui voyant un si grand déploiement de forces, eut peur, et demanda à Vespasien pourquoi il avait amené tant de monde. Ce dernier lui dit : « Pilate, je suis venu pour venger la mort de ce prophète qui m'a guéri. »
« Voulez- vous avant, dit Pilate, savoir quels sont les Juifs qui ont eu tort dans cette affaire? faites-moi prendre et mettre en prison et dites que vous voulez me détruire, parce que je refusai de condamner le prophète; faites semblant de m'en vouloir beaucoup.»
Vespasien réunit les Juifs et leur demanda quel était ce prophète qui se mettait au-dessus de l'empereur. « Vous avez agi comme des traîtres, leur dit-il, en permettant qu'il vécût seulement un jour. » Ils répondirent que Pilate devait en être responsable, qu'il lui montrait ses enchantements et lui disait qu'il devait être roi ; que ce furent eux qui le prirent et le conduisirent devant Pilate pour le juger. « Au lieu de nous écouter, celui-ci nous dit qu'il n'avait pas mérité la mort pour avoir prétendu qu'il était le Roi des rois ; nous lui dîmes que si, et que nous ne voulions pas qu'il continuât ses enchante-
ments et qu'il se targuât devant le peuple d'être supérieur à notre père et notre roi. »
Vespasien répondit : « C'est pour cela que j*ai mis Pilate en prison, car j'ai bien ouï dire comment il s*est conduit et qu'il Faimait plus que nous.
« Or je veux savoir de vous quels sont ceux qui se montrèrent le plus irrités contre le prophète, et qui lui firent payer le plus cher ses paroles séditieuses ; dites-moi comment vous Pavez traité, quels étaient les membres de votre conseil, enfin racontez-moi tout ce que vous avez fait. »
Quand les Juifs virent qu'il voulait savoir toute la vérité, ils en furent contents, car ils croyaient qu'il parlait ainsi pour leur bien et pour la perte de Pilate. Pleins de joie, ils lui content toute l'œuvre, comment ils l'ont conduite et comment Jésus se disait leur roi ; ils lui racontent la trahison de Judas moyennant trente deniers, lui montrent celui qui les paya et ceux qui le prirent. Chacun se vante des outrages qu'il lui fit subir, ils accusent Pilate de n'avoir pas voulu le juger et disent qu'ils tuèrent Jésus contre le gré de Pilate. « Et encore fallut- il que nous prissions sa mort sur nous et sur nos enfants. Nous en appelons à ta décision et demandons que tu nous tiennes quittes de cette promesse. »
Vespasien ayant compris leur déloyauté, les fit tous saisir et mettre en lieu sûr. Puis il dit à Pilate, qu'il envoya chercher, qu'il n'avait pas si grand tort qu'il croyait et qu'il allait tous les faire périr. Il en prit quelques-uns et leur fit rompre les membres en les tirant à quatre chevaux; les autres qui le surent en furent fort effrayés et demandèrent pourquoi il
agissait ainsi. « Pour venger, dit-il, la mort de Jésus; tous devront subir le même sort à moins qu'ils ne rendent le corps de Jésus. ^ « Sire, répliquent-ils, nous Pavons donné à Joseph d*Arimathie, nous ne savons ce qu'il en fit, mais si tu nous rends Joseph, il nous dira bien ce qu'il en fit. »» Pilate leur dit alors : « Vous ne vous êtes pas fiés en lui et vous avez fait surveiller le tombeau par vos gardes; ses disciples disent qu'il est ressuscité. »
Vespasien les condamna tous à mort et il en fit tant périr que je n'en sais le compte. Puis il dit à ceux qui restaient de rendre Jésus ou Joseph, car il sait bien qu'ils sont la cause de la perte de ce dernier;
Les Juifs ne sachant ce que tous deux sont devenus, Vespasien en fit brûler une grande partie, et lorsqu'ils virent que c'en était fait d'eux, il y en eut un qui dit : « Si je fais connaître le lieu où Joseph est enfermé, aurai-je la vie sauve, moi et mes enfants? » Vespasien répond que oui. Alors il mena l'empereur à la tour où Joseph avait été enfermé et lui dit qu'il le vit mettre dedans. « Combien y a-t-il de temps ? » demande Vespasien. « Il y fut mis le troisième jour après la mort du prophète; » « Pourquoi l'avez- vous enfermé et qu'avait-il fait de mal? » « Parce qu'il nous déroba le corps du prophète; mais comme nous savions bien que dès qu'il nous aurait été dérobé, il nous serait réclamé, nous nous dîmes que si nous pouvions prendre Joseph et le faire mourir, nous dirions à ceux qui nous demanderaient Jésus, rendez-nous Joseph, nous vous rendrons Jésus ; tel a été le mobile de notre conduite. » Vespasien leur ayant demandé s'ils tuèrent Joseph avant de l'avoir mis
dans la tour, ils répondent que non, mais quMls le battirent pour toutes les folies qu'il disait « Croyezvous qu'il soit mort ? » dit Vespasien, et ils répondent : « Sire! comment pourrait-il être vivant, dçpuis si longtemps qu'il fut mis dans cette lour. » Mais Vespasien répond ; « Celui-là peut bien l'avoir sauvé qui m*a guéri de ma maladie, ce que personne, sinon lui, ne pouvait faire; je ne crois donc pas que Jésus, dont le corps lui fut donné et pour qui il fut battu et emprisonné, l'ait laissé mourir si misérablement. »
Vespasien fait alors enlever la pierre qui fermait l'orifice et, se baissant vers la prison, appelle Joseph, celui-ci ne répond pas. « Sire, lui dit-ron, c'est merveille que vous pensiez que cet homme puisse encore être en vie. • « Certes, dit-il, je ne croirai pas qu'il soit mort avant de l'avoir vu. » Il demande alors une grosse corde et se fait descendre dans la prison ; il voit aussitôt une clarté dans un coin de la prison et s'y rend.
Quand Joseph, qui était vivant, le vit venir, il se leva et lui dit : « Vespasien, sois le bien venu. » Quand l'empereur s'entendit nommer, il s'en étonna fort. « Qui es-tu, lui dit-il, qui me connais si bien et cependant ne voulus pas me répondre quand je t'appelai? » « Je suis, répondit-il, Joseph d'Arimathie. » Et quand Vespasien l'entendit, il lui dit: « Béni soit Dieu qui t*a sauvé, car lui seul pouvait le faire! » Ils s'embrassent et se font grandes caresses ; Vespasien lui demande ensuite s'il sait qui l'a guéri de sa maladie. Joseph se met à rire et lui répond : « Vespasien, je sais bien qui t'a guéri et veux-tu apprendre qui il est et comment il a nom ? Si tu voulais croire en lui, je
i88 LE SAINT 6RAÀL.
t'apprendrais à le connaître.» «Certes, fait-il, je croirais volontiers en lui. » « Crois donc, fait Joseph, que c'est r Esprits-Saint qui créa toutes choses, qui fit le ciel et la terre, la nuit et le jour, les quatre éléments et les anges et tout ce que je te dirai .
« Qu^d Dieu eut créé les anges,il y en eut une partie qui devinrent mauvais, pleins d'orgueil, d'envie et de convoitise. Notre-Seigneur le sut tout de suite et les précipita du haut du ciel ; ils plurent trois jours et trois nuits en nuées si épaisses que depuis on ne vit plus de pluie pareille; il en tomba trois générations en enfer, et trois en terre, les trois autres restèrent dans l'air. Celles qui sont en enfer tourmentent les âmes ; les trois qui sont sur terre et dans l'eau mêlées aux humains, leur tendent des pièges et les font pécher ; elles mettent par écrit les fautes des humains pour qu'on ne les oublie pas. Ceux qui sont restés dans l'air ont une autre manière de tromper les hommes, ils prennent toutes sortes de figures, leur inspirent des idées folles et s'efforcent ainsi de les mettre en la puissance de Tenneml
« Ainsi ces trois générations, qui sont triples chacune, font neuf générations qui tombèrent du ciel et apportèrent le mal et la tromperie sur la terre.
« Les autres qui restèrent au ciel, confirment les hommes dans le bien et les empêchent de pécher, à la confusion de ceux qui poursuivaient Dieu de leur haine. Notre-Seigneur, en effet, qui avait fait les anges d'une substance si spirituelle comme est sa volonté, résolut, pour les punir, de faire perdre à ces mauvais esprits la gloire du ciel, et pour augmenter leur dépit, il fit rhomme de la chose la plus vile qui existe, le
limon de la terre. Et quand il l'eut fait si beau^ comme vous savez, lui eut donné sens et mémoire, vue et lumière, il dit que de cet être, il emplirait les sièges du paradis laissés vides par ces neuf générations d'anges déchus.]
« Quand le démon sut que si vile chose, comme était rhomme sorti du limon des eaux, irait là d'où il était venu, il en fut très-irrité et songea longtemps comment il le ferait tomber dans ses pièges. »
Joseph raconte alors l'histoire d'Adam et d'Eve, leur chute et leur condition précaire sur la terre; exposés à toutes les embûches du démon. Mais le doux père,qui est Seigneur de toutes choses, fit alors une œuvre merveilleuse pour sauver ceux qui lui devaient l'être, car il envoya son fils en terre, il le fir naître du sein de la vierge Marie, parce que c'était la femme qui avait fait damner les humains. Jésus fit des miracles et des bonnes œuvres, et même jamais il n'en fît une mauvaise; c'est lui que les Juifs mirent à mort sur une croix de bois, cinq ans et demi après avoir été baptisé ; car, parce que Eve et Adam péchèrent par la pomme que l'arbre avait porté, il convenait que le Fils de Dieu mourût sur un arbre, pour racheter l'homme et sauver l'œuvre de son père.
« C'est ce même Jésus qui t'a guéri, et pour qui je fus mis en prison, c'est lui qui a été le prix du rachat de l'humanité et a sauvé l'œuvre du Père, du Fils et du Saint-Esprit; crois donc que ces trois parties sont une même chose en Dieu.
C'est lui qui t'a amené ici pour te faire voir qu'il m'a sauvé, ce que nul homme n'aurait pu faire. C'est pourquoi écoute la voix de ses disciples qu'il a
laissés en terre pour exaucer son nom et garder les pécheurs. » Vespasien lui répond qu'il est touché de ce que Joseph lui a dit et qu'il le croit et croira. « Aussitôt donc que tu seras sorti d'ici, reprend Joseph^ cherche les disciples de Jésus, fais-toi baptiser et crois qu'il est ressuscité et s'en est allé vers son père, avec cette apparence humaine qu'il a prise sur cette terre. »
Vespasien confirmé par Joseph dans la doctrine de Jésus, fait dépecer la tour où est Joseph qui en sort sain et en bonne santé. Vespasien remmène alors et les assistants disent que grande est la puissance qui Ta sauvé de là.
Vespasien s'adressant alors aux Juifs : « Voici, ditil, Joseph, rendez-moi Jésus. » Les Juifs répondent : « Nous avons livré son corps à Joseph, quMl nous dise ce qu'il est devenu. » Joseph répète ce qu'il a dit déjà souvent et ajoute : « Sachez bien qu'il est ressuscité comme Dieu. »
Vespasien fit d'eux tout ce qu'il voulut; quant à celui qui lui avait appris où était Joseph, il l'abandonna à la merci de Jésus, car il le fit mettre, lui et sa famille, sur un vaisseau et lancer sur la mer. Puis il vint à Joseph et lui dit : « Sire, ne voudras-tu pas sauver quelques-uns de ces gens.» Et Joseph répond : « Non, à moins qu'ils ne croient au Père, au Fils etau Saint-Esprit, à la Trinité et au Fils de Dieu prenant naissance dans le sein de la Vierge Marie. » Vespasien dit tout haut : « Y a-t-ii de mes hommes qui veuillent acheter quelques-uns de ces Juifs? » Il s'adressait aux Romains qui sont tous païens. Ceux-ci en achetèrent beaucoup et on leur en donnait trente pour un denier.
Joseph avait une sœur qui se nommait Enysgeus, et son mari Brons aimait beaucoup son beau-frère. Quand ils eurent entendu dire que Joseph avait été trouvé vivant, ils vinrent le trouver et lui dirent : « Sire, nous venons à votre merci. » « Ne dites pas à la mienne, reprend Joseph, mais à celle du Fils de Dieu qui naquit de la Vierge Marie et qui m'a sauvé la vie si longtemps et en qui je croirai toujours. » Joseph leur demanda s*il y en avait d'autres qui voulussent croire, et beaucoup se présentèrent qui dirent qu'ils croiraient en lui et en ses paroles; Joseph leur dit : « Prenez garde de mentir dans la crainte de Vespasien ; mais si vous voulez me croire vous ne resterez pas en vos demeures et nous nous en irons en exil et quitterons tout pour Dieu. » Ils disent qu'ils le feront volontiers. Joseph prie alors Vespasien de leur pardonner leurs mauvaises intentions et Tempereur leur pardonne pour Tamourde Joseph.
Ainsi Vespasien vengea la mort de Jésus-Christ. Joseph se fit baptiser avec toute sa suite de la main de saint Clément; Vespasien en fit autant. Puis Joseph rassembla ses gens et s'en alla hors de la Judée, en des contrées étrangères, là où Notre-Seigneur lui commanda d'aller et où il convertit le peuple à la loi de Jésus-Christ.
Quand ils furent arrivés, il leur enseigna maints beaux préceptes de Notre-Seigneui> et leur apprit à labourer. Pendant longtemps leur affaire alla bien; mais après, tout dépérit et tout leur travail n'aboutissait à rien; tant qu'enfin ils ne purent plus supporter leur position. Ces malheurs ne leur arrivaient que parce qu'ils commettaient entre eux un péché
qui avait pris naissance dans leurs réunions, et ce péché était la luxure.
Quand ils furent si frappés qu'ils ne purent s'en remettre, ils vinrent à Brons qui était Tarai de Joseph et lui dirent : « Sire, tous les biens et toute Tabondance dont nous jouissions nous font maintenant défaut, nous te prions de parler à Joseph,car peu s'en faut que nous et nos enfants ne mourions de faim. » «Ya-t-il longtemps que vous souffrez de cette famine?» «Oui, mais nous Tavons cachée jusqu'ici et nous te prions de demander à Joseph si elle nous est survenue par notre péché ou par le sien. »
seph, que Brons va consulter, répond qu'il le demandera à Celui qui naquit de la Vierge Marie. Joseph, qui avait peur d'avoir fait quelque action qui eût courroucé le Sauveur, se met en prière devant son vase, invoque le Sauveur qu'il a reçu dans ses bras et qui lui recommanda dans la tour de l'invoquer lorsqu'il serait dans l'embarras ; il le prie de l'éclairer sur ce que ce peuple lui demande, pour qu'il puisse faire son plaisir et sa volonté.
La voix du Saint-Esprit se fait alors entendre à Joseph et lui dit quïl n'a rien à se reprocher dans tout ceci. « Ha ! dit-il, souffrez donc que je supprime de ma compagnie ceux qui ont fait la faute. » « Joseph, lui répond la voix, tu feras, pour arriver à ce but, une épreuve décisive ; car tu mettras mon sang et moi-même en épreuve devant les pécheurs. Rappelle-toi que lorsque je fus à la cène, chez Simon, je dis que celui qui mangeait et buvait avec moi me trahirait. Celui qui l'avait fait sut bien que ces paroles s'appliquaient à lui, il eut honte et se retira un peu
eii arrière ; depuis il ne se retrouva plus dans la compagnie de mes disciples, et pour en compléter le nombre, il fallut en mettre un autre à sa place. Mais le lieu qu'il occupait resta vide et il ne sera rempli que quand tu seras toi-même à table ; mais la table ne sera pas celle où les disciples de Jésus se réunissaient; c'en sera une autre qui représentera la première et dont elle sera le symbole. Je veux donc qu'en souvenir de cette première table, tu en fasses une carrée et quand tu l'auras faite, appelle Brons, ton beau-frère, qui est sage et de qui maints hommes sages naîtront. Dis-lui qu'il aille dans cette eau que tu vois, il y péchera un poisson pour toi ; qu'il fappopi^» le premier qu'il prendra, prépare la table pendant ce temps, mets-y une nappe, prends ton vase et mets-le devant toi à la place où tu t'assiéras ; tu le couvriras d'un morceau de toile et quand tu auras fait cela, prends le poisson que Brons t'apportera et mets-le de l'autre côté près du vaisseau, puis convoque ton peuple et dis-lui qu'on va voir pourquoi il souffre et qui sont ceux qui ont péché.
« Alors assieds-toi, comme je faisais à la Cène, place Brons à la droite ; dans ce moment, tu verras qu'il se retirera en arrière en laissant une place vide entre toi et lui et sache que ce lieu vide représentera celui dont Judas se retira quand il sut que je connaissais sa trahison. Ce lieu ne pourra être rempli tant que le fils du fils de Brons et d'Ânygeus ne l'occupera pas. Appelle alors ton peuple et dis-leur que s'ils croient en Dieu, à la Trinité, aux commandements d'obéissance que je t'ai appris, ils se présentent et s'asseyent à la grâce. »
Joseph fit comme Notr^^igneur le lui avait commandé ; une grande partie s'assirent, mais il y en eut plus qui ne s'y assirent pas. La table fut toute pleine, sauf le siège entre Joseph et Brons qui ne pouvait être occupé. Quand ceux qui s'assirent sentirent les bienfaits de la grâce, ils oublièrent bien vite ceux qui restaient debout. Parmi les premiers s'en trouvait un qui s'appelait Pierre : il regarda ceux qui entouraient la table et leur dit : « Seigneurs, ne sentez-vous rien de cette grâce que nous éprouvons ?» et ils lui répondent : « Non, sire, nous n'en ressentons aucun effet. >» Alors Pierre leur dit : « Ceci prouve que vous êtes coupables du péché qui nous vaut la disette dont s*enquiert Joseph. >
Quand ceux-ci entendirent les paroles de Pierre, ils eurent honte et sortirent. Il y en eut un qui resta dans la maison, qui pleura en faisant piteuse figure. Quand le service fut fini, Joseph leur recommanda de revenir chaque jour à tierce, et ainsi connut-il les pécheurs et éprouva-t-il, pour la première fois, la vertu du saint Graal. Il y avait longtemps que cela durait, ceux qui s'asseyaient à la table disaient aux autres la grande joie dont leur cœur débordait tant qu'ils étaient à la table, joie qui leur durait jusqu'au lendemain matin. « Mais quel est donc ce vase, disaient les exclus, que nous avons vu sur la table? que signifie-t-il? » Pierre répondait : « Par ce vase nous nous sommes triés ; car il ne souffre nul pécheur en sa compagnie et vous pouvez bien le voir à vous-mêmes. » « Mais dites-moi, reprend Pierre quelles furent vos dispositions quand Joseph vous, nvita à vous asseoir? » Ceux-ci lui répondirent qu'ils
né sentirent aucun atteinte de la grâce et quUis ne purent approcher. « Surtout que nous vîmes la table si pleine de gens que nul de nous n'y put trouver place, si ce n'est près de Joseph, où il n'est pas permis de se placer. »
« Par là, dit Pierre, pouvez-vous bien connaître ceux qui commettaient le péché qui nous vaut la grande disette qui nous accable, et qui vous prive de la grâce dont nous jouissions. » * Nous nous en irons donc comme chétifs, répliquent les autres; mais auparavant dites-nous quelle sera notre excuse auprès de ceux qui resteront? » « Vous leur direz que nous sommes restés remplis de la grâce du Père, du Fils et du Saint-Esprit et soumis à renseignement de la croyance de Joseph. » « Que dirons-nous du vaisseau, et comment rappellerons-nous, lui qui tant nous agrée et à vous plus encore puisque vous n*avez plus de peines en votre vie. » « Cîeux qui voudront lui donner son véritable nom, dit Pierre, l'appelleront le Graal, parce qu'il agrée et plaît à tous ceux qui peuvent durer en sa compagnie et qu'il leur fait goûter autant de plaisir qu'en éprouve le poisson qui s'échappe dans Teau des mains de la personne qui le tient. »
Ceux qui s'en allèrent et ceux qui restèrent s'accordèrent à l'appeler le Graal. Joseph sut qu'on l'appelait ainsi et en fut charmé. Lorsque ceux qui restèrent allaient au service et qu'on leur demandait où ils allaient, ils répondaient qu'ils allaient au service du Graal ; c'est de là que ce récit est appelé le conte du Graal.
Cependant ces faux personnages laissèrent un
196 LE SAIIIT GRÀAL.
de leurs compagnons en arrière. C'était un homme fourbe, déloyal et luxurieux, qui s'appelait Moyse ; ce Moyse se faisait passer, en apparence, pour sage et consciencieux. Il savait bien parler, et sa parole était persuasive lorsqu'on le chargeait de traiter quelque sujet; de plus, il semblait, à première vue, sage, humble et compatissant. Il dit à ceux qui s'en allaient : « Je ne me séparerai jamais de ces bonnes gens que Dieu repaît de sa grâce. » IJ pleura et fit une figure humble et piteuse. Il resta donc et les pécheurs s'en allèrent, eurent de grandes tribulations, mais ne purent retourner d'où ils venaient. Moyse resta avec les bons, et toutes les fois qu'il apercevait l'un de ceux qui ont la grâce, il lui Cï*iait miséricorde, simplement et du fond de son cœur, en apparence, et lui disait : « Pour Dieu, priez Joseph qu'il ait pitié de moi et me permette de m'asseoir à la grâce. »
Longtemps Moyss simula cette douleur, au point que tous ceux de la grâce se concertèrent et dirent qu'ils avaient grand'pitié de Moyse, et qu'il fallait prier Joseph de lui permettre de s'asseoir à la table du saint Graal. Ils .se jettent alors un jour à ses pieds, l'implorent en faveur de Moyse et lui demandent de lui donner un peu de cette grâce que Dieu veut bien accorder en sa compagnie. « Beaux Seigneurs, leur dit Joseph, ce n'est pas à moi à donner cette grâce ; et Notre-Seigneur la donne à ceux qu'jl lui plaît et qui sont sans péché; mais celui pour qui vous la demandez ne me semble pas tel qu'il veut paraître ; s'il trompe quelqu'un, ce n'est pas nous, mais luimême ; et s'il cherche à nous tendre un piège, il y tombera avant peu. » Les autres reprennent : « Nous
ne croirons jamais quMl simule pour le plaisir de tromper et, pour Dieu, donnez-lui un peu de cette grâce, si vous pouvez. »
Joseph répond : « SMl veut y prendre part, il faut qu'il soit tel qu'il parait; mais lorsqu'un trompeur veut duper autrui, n'est-il pas réjouissant de voir le trompé duper le trompeur. » (Voir le texte où cet adage a une bien autre énergie.) « Oui, » disent-ils. « Eh bien ! dit Joseph, vous verrez avant peu ce qu'il sait faire, et néanmoins je prierai Notre- Seigneur, puisque vous me le demandez. »
Joseph alors vient tout seul à son vaisseau, se couche par terre, à coudes et à genoux, et prie Notre- Seigneur de lui dire la vérité au sujet de Moyse.
Alors la voix du Saint-Esprit se fit entendre et lui dit : « Joseph ! Joseph ! or est venu le temps où tu vas faire l'épreuve du lieu vide entre toi et Brons; tu pries pour Moyse que tes compagnons croient digne de s'asseoir à la table; eh bien! s'il aime tant la grâce, comme il en fait semblant, qu'il se présente et s'asseye à la table et tu verras ce qu'il deviendra. »
Joseph dit alors à ses compagnons : « Si Moyse est tel qu'il paraît, qu'il vienne à la grâce, nul ne peut l'en empêcher; mais s'il est autrement, qu'il se garde d'en approcher, car il tombera dans le piège qu'il aura creusé sous ses pas. »
Moyse les ayant entendus rapporter ces paroles, reprit : «Je n'attends que la permission de Joseph et je ne crains pas de n'être pas tel que je parais, je suis digne de m'asseoir avec vous. » « Tu en as la permission, disent-ils, si tu es tel que tu le fais paraître. »
Alors ils le prennent entre eux, s'en réjouissent fort et vont au service.
Dès que Joseph le voit il lui dit : «Moyse! Moyse! ne t'approche pas de chose dont tu ne sois digne, car nul ne peut si bien te faire tomber dans le piège comme toi-même; et tâche d'être tel que ces gens te croient et que tu le leur fais paraître. » « Aussi vraiment que je suis bon, dit Moyse, suis-je digne de rester en votre compagnie. » « Eh bien, dit Joseph^ avance et si tu es tel. nous le verrons bien. *
Joseph et Brons, son beau-frère, s'assirent à table et tous les autres avec eux, chacun à sa place. Quand ils se furent tous assis, Moyse, qui était resté en arrière, eut peur ; il courut autour de la table et ne trouva pas de place où s'asseoir ailleurs que près de Joseph ; il s'y mit, mais dès qu'il se fut assis, il disparut soudain, car la terre s'ouvrit sous lui, l'engloutit, et tout de suite se referma sur lui, de sorte que rien ne parut; et quand ceux de la table le virent, ils furent très-effrayés de sa disparition.
A l'issue du service, Pierre parla à Joseph et lui dit : « Sire, sire, nous n'avons jamais été si effrayés qu'en ce moment. Nous te prions, par toutes les puissances célestes auxquelles tu crois, de nous dire ce que Moyse est devenu. » Joseph répondit : « Je n'en sais rien, mais s'il plaît à celui qui nous a déjà tant révélé de choses, nous le saurons bientôt. »
Alors Joseph vient tout seul à son vaisseau, il pleure et se met à coudes et à genoux : « Beau sire, dit-il, excellentes sont vos vertus et sages sont vos œuvres; aussi vraiment que vous prîtes chair et sang dans le sein de la vierge Marie, que vous vîntes en
terre pour souffrir tous les tourments possibles, et vous vous livrâtes à la mort pour nous sauver, aussi vraiment que vous m'avez délivré de la prison de Gaïphe où Vespasien vint me chercher par votre commandement, et que vous m'avez dit que lorsque je serais embarrassé vous daigneriez me secourir, sire, je vous prie et vous requiers de dissiper mes doutes et me dire ce qu'est devenu Moyse, afin que je puisse le rapporter à ces gens à qui tu as donné ta grâce et ma compagnie. >
Alors la voix du Saint-Esprit descendit vers Joseph et lui dit : « Voici le moment où tu reconnaîtras l'utilité de la table que tu as établie ; je te dis, en effet, que la place qui était à ton côté resterait vide en souvenir du lieu abandonné par Judas qui était à la cène près de moi, lieu qu'il perdit par sa trahison. Je dis alors à mes disciples, quand il quitta la table, que ce lieu ne serait jamais rempli avant le jour du jugement ; de même, je te fis savoir que le lieu vide de la table que tu as établie ne pourrait être occupé avant que le troisième descendant de ton lignage ne le remplît et c'est par le fils de Brons et d'Enygeus qu'il doit être engendré; ce troisième descendant occupera en outre un autre lieu vide qui sera établi à une autre table, en souvenir de celui-ci. Quant à Moyse je vais te dire ce qu'il est devenu. Lorsqu'il se sépara des autres mécréants, il ne le fit que pour te tromper, car il ne croyait pas que toi et ceux de ta compagnie vous eussiez la grâce au point où vous l'avez; sache donc qu'il est tombé dans un abîme et on n'en parlera plus avant que celui qui remplira le lieu vide ne l'ait trouvé; maintenant il n'a plus de désirs et on ne doit pas s'en
occuper. Ceux qui s'éloigneront de ma compagnie et de la tienne appelleront sa sépulture : cors Moyse^
« Raconte tout cela à tes compagnons et pense h maintenir ma loi pour obtenir de ton vivant et après ta mort la récompense que je te dois. »
Ainsi parla la voix du Saint-Esprit à Joseph, qui apprit à ses fidèles les mauvais errements de Moyse. Brons, Pierre et tous les autres dirent : « Que sévère est la justice de Notre-Seigneur, et que bien fou est celui qui, pendant cette chétive vie, perd son âme pour courir après les plaisirs des sens. »
Ils restèrent longtemps dans cette région, puis Joseph alla prêcher en Grande-Bretagne, où tous les hommes puissants et le menu peuple embrassèrent la religion chrétienne (se furent crestiennés), et s'arrêta en ces contrées d'occident comme le conte le rapporte.
Mais je ne puis vous raconter toutes les aventures qui leur arrivèrent. Je dois revenir en arrière et entamer un autre chapitre.
Pendant que Joseph et ses coiîipagnons résidèrent dans ces lieux déserts, Brons et Enysgeus eurent douze enfants mâles, beaux et grands jeunes gens, dont ils furent embarrassés, au point qu'Enysgeus pria son mari de demander à Joseph ce qu'ils devaient
* Le Ms. Huth met : « ceux qui te trahiront ma compagnie... » sans doute pour a retrairont. » Le Ms. Didot : a Ceux qui recreront... si le clameront conteor, »Ge qui fait voir que « cors Moyse » est peut-être une ironie, puisque son corps a disparu à moins que cors ne soit mis pour corpes, c'est-à-dire le péché de Moyse.
LE SAINT GRAAL. âOl
faire de leurs enfants. Joseph, à la requête de Brons, répondit qu'il le demanderait au Seigneur. Un jour donc qu'il était en prière devant son vaisseau, il se souvint de ses douze neveux et demanda à Dieu s'il lui plairait quMls fussent tous consacrés à son service. Un ange lai apparut, lui dit que Jésus l'envoyait à lui pour lui recommander de diriger ses neveux dans la voie du salut. Il veut qu'ils soient ses disciples et aient un maître au-dessus d'eux ; qu'ils « tiennent le tiers ordre, » c'est-à-dire que ceux qui voudront se marier, prennent femmes, et les autres qui refuseront, soient destinés au service de Dieu et à maintenir sa sainte Église.
Joseph, après le départ de l'ange, est joyeux de rhonneur dévolu à ses neveux, il va trouver Brons et lui répète les paroles de l'ange ; Brons raconte le tout à sa femme et convoque ses fils qu*il instruit de la volonté divine ; les enfants se soumettent volontiers et prennent femmes selon la loi de Jésus-Christ et le commandement de sainte Eglise.
La chrétienté était encore peu vivace dans ce pays qu'on appelait la « Bloie, >» Bretagne, que Joseph avait si nouvellement convertie; l'un des douze fils de Brons, nommé Alain le Gros, déclara qu'il ne voulait pas prendre femme et qu'on l'écorcherait plutôt que de le faire changer de résolution. Son père s'en étonna et lui dit : « Beau fils, que ne prenezvous femme comme vos frères ? >» « Sire, répondit-il, je n en ai et n'en aurai jamais nulle envie. »
Brons l'amena à Joseph et lui dit : « Voici mon neveu qui, pour moi ni pour sa mère, ne veut prendre femme » Joseph sourit et dit : « Vous me donnerez
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celui-là, vous et votre femme. » « Volontiers, » lui dit-il ; alors Joseph prit Alain dans ses bras, Tembrassaet le garda près de lui.
« Beau cher fils, dit Joseph en le pressant sur son cœur, grande joie vous devez avoir, car le Seigneur vous a choisi pour faire son service et exaucer son nom. Beau doux neveu, vous serez chevecier de tous vos frères, restez près de moi et vous entendrez la vérité sur notre Sauveur. »
Joseph alla alors à son vaisseau et pria Dieu de lui révéler la destinée d'Alain.
La voix du Saint-Esprit se fait entendre, rappelle à Joseph qu'il doit enseigner à son neveu combien Jésus fut aimé de Joseph, comment il vint en terre, toutes les circonstances de sa mort, le séjour de Joseph en prison pendant quarante-deux ans. «Tu lui diras quel présent je te fis à toi et à ceux de ton lignage, et même à tous les hommes qui pourront apprendre et raconter mon amour pour toi. Rappelletoi toujours et dis-le à ton neveu que je t*ai donné la satisfaction du cœur pendant ta vie et à ceux qui t'accompagnent et à tous ceux qui, dans le monde, pourront raconter d'une manière parfaite la grâce dont nous jouissons ; ceux qui entendront ces paroles
en seront rendus meilleurs, ils conserveront plus sûrement leurs héritages et ne pourront être forjugés en cour de justice. De plus, leur âme et leur corps se garderont mieux de pécher, de se souiller de vices honteux, de faire de faux serments.
« Quand tu lui auras enseigné tout cela, montre-lui ton vaisseau ; dis lui que le sang qui est dedans est le mien et que ce sera la confirmation de ma croyance.
LE SAINT GRAAL. â03
Apprends-lui comment Tennemi s'efforce de tendre des pièges à mes fidèles ; qu'il se garde bien lui-même d'entrer en ces grandes colères qui obscurcissent la vue de l'âme; qu'il s'entoure des choses les plus propres à lui faire éviter les mauvaises pensées et la colère, et qu'il les recherche de préférence, car ce sont elles dont il a le plus besoin ; qu'il se garde des plaisirs des sens, car ils ne peuvent lui servir; plaisir qui tourne à deuil n'est guère profitable.
« Que partout où il ira il parle de moi et de mes actions, et plus il en parlera, plus il y*trouvera;'de satisfaction^s'il m'aime réellement. Dis-lui qu'ir sortira de lui un fils qui doit hériter de ton vaisseau; recommande-lui de veiller sur ses frères, qu'il s'en aille vers roccident,dans les régions les plus éloignées, et qu'il exauce mon nom dans tous les lieux où il ira. Demain, quand vous serez tous réunis, vous verrez une clarté descendre du ciel et vous apporter un bref. Tu donneras ce papier à Pierre et tu lui commanderas de se rendre dans les contrées qui lui plairont le mieux, et il te dira qu'il ira vers les vaux d'Avaron, toutes ces terres sont situées vers l'occident. Tu lui diras qu'il attende là le fils du fils Alain, car il ne pourra aller de vie à mort avant qu'il ait vu Celui qui lira son bref et lui enseignera la force et la vertu de mon vaisseau ; celui-ci lui donnera des nouvelles de Moyse, et quand il aura vu et entendu toutes ces choses, il mourra et entrera dans la gloire de Dieu * . »
4 Ce passage semble plutôt s'adresser à Brons qui, en effet, ne peut mourir avant d'avoir vu son petit liU Perceval.
â04 LE SAINT GRAAL.
Joseph ayant entendu ces paroles, rapporte à Alain tout ce qu'il sait de Jésus. Messire Robert de Borron dit ici que s'il voulait détailler tout ce qu'il conviendrait d'exposer en cet endroit, ce livre contiendrait deux fois plus d'écriture qu'il n'en renferme^ Mais après tout ce qui a été dit, bien serait fou celui que ne comprendrait ce que Joseph dit à son neveu.
« Brons, dit ensuite Joseph, celui-ci sera le gardien de ses frères et de ses sœurs ; commandez qu'ils le croient et le consultent sur toutes les choses dont ils douteront, et donnez-lui, en leur présence, votre bénédiction ; ils le croiront plus volontiers et mieux l'aimeront. »
Ainsi que Joseph le lui avait dit, Brons le fit. Le lendemain, ils furent tous au service à Theure de prime, et alors une clarté parut qui apporta le bref; Joseph le prit, appela Pierre et lui dit : « Pierre, Notre-Seigneur vous a choisi pour son messager, prenez donc ce bref et portez-le où vous voudrez ; mais nous vous prions tous de nous dire où vous avez le projet d'aller. » Pierre répond : « Je le sais à merveille, j'irai dans les vaux d'Avaron, dans un lieu solitaire situé vers l'occident, et là j'attendrai la miséricorde de Notre-Seigneur. Je vous prie tous de le supplier que l'ennemi n'ait ni la force, ni le pouvoir de me détourner de la voie droite et qu'il ne puisse me faire tomber dans des pièges qui m'exposent à perdre l'amour de Dieu. » Et ils lui répondent : « Pierre ! qu'il t'en garde, puisqu'il le peut. »
Puis ils allèrent tous ensemble chez Brons qui
* Le poëme dit « presqu'à cent doubles doubleroit. »
leur dit : « Vous êtes tous mes fils et mes filles et vous ne pouvez gagner la joie du paradis si vous n'êtes sous Tobéissance de Tun de vous, je veux dès lors que vous obéissiez à mon fils Alain et je le prie de vous prendre tous en garde. Toutes les fois que vous serez embarrassés, vous irez à lui et il vous guidera. »
Ehiis ils s'en vont en promettant de prendre Alain pour directeur de leur conduite .
Alain les emmena tous en terres étrangères, et partout où il allait, il faisait réunir les gens du lieu par les meilleurs habitants des villes et des châteaux, les prêchait, racontait la mort de Jésus-Christ et leur annonçait la nouvelle croyance *,
Le conte dit en cet endroit que quand ils furent partis, Pierre appela Joseph et les autres disciples et leur dit : « Sire, il convient que je m'en aille là où Jésus m'a commandé d'aller. » Alors tous, mus par un même sentiment, supplient Pierre de rester ; mais celui-ci dit qu'il n'en a ni le désir, ni la volonté; mais que pour l'amour qu'il leur porte, il restera aujourd'hui et demain, jusqu'après le service. Notre-Seigneur qui avait tout disposé pour le mieux, envoya un ange à Joseph pour lui dire de se soumettre à la volonté de Jésus-Christ et « Sais-tu, lui dit-il, pourquoi l'idée vous est venue à tous de retenir Pierre; Notre-Seigneur Ta voulu ainsi pour qu'il pût rendre témoignage de la vérité; lorsqu'il aura vu de ses yeux la transmission de son vaisseau et les autres choses
* Dans le Grand Saint Graal de Gautier Map, c'est Josephe, fils de Joseph d'Arimathie, qui remplit ce rôle.
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que je te dirai, il s'en ira. Notre-Seigneur sait bien que Brons est sage et parce qu'il voulut qu'il péchât le poisson qui figure à votre service, il veut qu'il ait ce vaisseau en sa garde après toi, et que tu lui apprennes comment il devra se conduire, que tu lui dises Tamour que Jésus et toi avez eu Fun pour Tautre, comment il vint dans la tour et t'apporta ce vase ; dis-lui les secrètes paroles que t'apprit Notre- Seigneur et que l'on appelle les secrets du Graal , et quand tu lui auras confié tout cela, remets-lui le vaisseau et confie-le à sa garde. Dès lors, on se méprendra sur son nom et tous ceux qui voudront parler de lui l'appelleront le riche pécheur pour l'unique poisson qu'il pécha. Aussi iront les choses : et comme tout le monde va et ira « en avalant, » il convient que tous ces gens se rendent en Occident. Aussitôt que le riche pécheur sera saisi de son vaisseau, il devra se diriger vers cette région, et là où il s'arrêtera, il attendra le fils de son fils, et lui remettra, quand il en sera temps, cette grâce du Graal dont il est en possession. Et alors sera accomplie la figure de la Trinité par cette succession des trois possesseurs du Graal. Quant au troisième, il en sera au plaisir de Jésus-Christ qui est le seigneur de toutes choses.
Quand tu auras remis à Brons ton vaisseau, alors Pierre s'en ira et il pourra dire, avec raison, qu'il en a vu saisir le riche pécheur et c'est pour cela qu'il reste jusqu'à demain. Brons s'en ira alors par mer et par terre et celui qui a toutes les bonnes choses en garde le protégera. £t toi, quand tu auras ainsi fait, tu quitteras la terre et tu viendras goûter l'éternelle
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joie, ainsi que tes hoirs et tous ceux qui naîtront de ta sœur. Tous ceux qui sauront raconter ces clioses en seront plus aimés des hommes sages et de tout le peuple. »
Joseph fit ce que la voix lui avait commandé. Le lendemain, au service, il raconte tout ce que l'ange lui a dit, sauf les secrètes paroles que Jésus-Christ lui avait apprises dans la prison, et dont il ne fit part qu'au riche pécheur à qui il montra l'écrit où il avait consigné ces paroles.
Quand les autres eurent appris que Joseph allait les quitter, ils en furent émus ; Pierre qui avait vu Joseph donner le Graal et les grâces y attachées, à Brons, prit congé de la compagnie et s'en alla.
A la séparation, il y eut maints soupirs et maintes larmes versées, on fit oraisons et prières; Joseph resta encore trois jours avec le riche pécheur; le quatrième jour, Brons lui dit : « Sire, j'éprouve un grand désir de m'en aller, s'il te plaît? » Joseph lui répond qu'il le fasse, puisque son départ plaît à Notre-Seigneur. « Tu sais bien ce que tu emportes et en quelle compagnie tu t'en vas; nul de nos compagnons ne le sait aussi bien que nous deux. Tu t'en iras quand tu voudras et je resterai à la volonté de Notre-Seigneur. »
Ensuite ils se séparent. Le riche pêcheur s'en alla dans la Grande-Bretagne où depuis il en fut souvent question. Joseph resta et finit en la terre et au pays où il fut envoyé par Jésus-Christ. Messire Robert de Borron, qui mit ce conte en lumière, avec la permission de sainte Église et à la prière du preux comte de Montbéliard, au service de qui il était, dit
que qui voudra biea connaître ce livre, devra savoir ce que devint Alain le Gros, le fils de Brons ; où il alla et quelle vie il mena ; il conviendra aussi qu'il connaisse la vie de Pierre, le lieu où on le trouvera ; qu'il sache ce qu'est devenu Moyse et qu'on le retrouve dans la suite du récit; enfin qu'il connaisse les aventures du riche pêcheur et sache conduire celui qui veut rapprendre.
Il convient donc de réunir ces quatre parties actuellement séparées et nul homme ne peut le faire s'il n'a entendu raconter le livre de l'histoire du Graal. Au temps que messire Robert de Borron la mit en roman pour monseigneur Gautier, le preux comte de Montbéliard, elle n'avait jamais été extraite du grand livre par personne. Je veux que tous ceux qui verront le présent ouvrage, sachent bien que si Dieu me donne santé, vie et mémoire, et si par erreur ou par méchanceté, on veut m'attribuer une œuvre qui n'appartient qu'à Dieu, je réunirai ces quatre parties en une seule, comme d'ailleurs je les ai extraites d'un seul ouvrage, si Dieu me vient en aide. Mais il conviendra que je laisse pour le moment ces quatre récits et que j'entreprenne avant, de conter une histoire qui traite d'une lignée de Bretagne et qui est la cinquième, puis je reviendrai à ces quatre autres lignées, car si je les laissais et si la cinquième n'y était mêlée, nul ne saurait le but et la fin de ces récits et pourquoi je les aurais traités séparément.