‹ Le Saint-Graal; ou, Le Joseph d'Arimathie; première branche des romans de la Table rondeChapitre 5 sur 24 · LE SAIKT CHAAL. DO · texte numérisé non relu

LE SAIKT CHAAL. DO

reproduit très-fidèlement d'après l'original que nous avons vu et manié aux Archives.

Ce sceau porte + S. GVILL'I DE BORRS, le premierOetlepremierRconjoints, MILITI8. Au centre, un écu chargé de trois fusées ou losanges.

Une observation importante est à faire ici, parce qu'elle est en harmonie avec les prétentions des Borron à descendre des des Barres d'Oissery, qui portaient fuselé ou losange, c'est que le blason des Borron semble être comme un diminutif des armes des des Barres.

Nous avons vu Adam de Borron chevalier en 1248; il parait que ce personnage mourut dans un dge avancé, car on le trouve enterré dans l'église de Saint- Mamnnèa en 1290. Toutefois on peut se demander si c'est bien le même que celui qui a donné la charte de 1248, car il paraît qu'il est seulement qualifié d'écuyer sur sa pierre tombale. (Notice de M, Dorvet dans VAbeille de Fontainebleau du 1" avril 1870.)

Eq 1303, Hue de Bouvillie, seigneur de Milly, chevalier et chambellan du roi, signifie à Philippe de Borron, chevalier, qu'il a cédé au roi le fief que Philippe tenait de lui au terroir de Moret, près Borron, en échange d'autres biens, et qu'en conséquence

Philippe de Borron ait à rendre au roi la foi et rhommage qu'il lui rendait, à lui de Bouvillie, pour ce fief de Moret. (Arch. nat. J. 151, Inv. 35., Ile-de- France.)

Le dernier descendant de l'antique famille de Borron que nous ayons trouvé est Ferry, dit Villain, de de Borron, écuyer, époux de demoiselle Perrenelle Bateste. Voici à quelle occasion :

Pierre Bateste, qui avait été sergent d'armes du roi Philippe IV, Petrus dictus Bateste serviens noster armorum, avait reçu en don du roi, pendant sa vie et celle de ses héritiers, quatre muids de blé à prendre sur la grange du roi à Gonesse. Au nombre de ces héritiers se trouvait la femme de Ferry pour sa quote-part.

Ces héritiers cèdent à Pierre Domont, écuyer, huissier d'armes du roi, ladite rente, moyennant « six vingt et douze livres, » et le 21 janvier 1332, le même Domont rétrocède cette rente au roi, moyennant la somme de huit vingt livres.

On voit que les Borron continuèrent à être alliés aux familles qui étaient elles-mêmes en rapports de services ou d'intérêts avec les rois de France.

La situation de Borron à l'extrémité de la forêt de Fontainebleau explique parfaitement la persistance de ces rapports. M. Dorvet avait déjà signalé la présence du roi saint Louis à Borron. (Notice sur Bourron.)

« Louis IX, saint Louis, lorqu'il venait à Fontaine- « bleau où existent de nombreuses preuves de ses « fréquents séjours, faisait des excursions jusqu'à « Bourron et on rapporte qu au mois de février 1234, « le pieux roi donna vingt sols, somme importante

« pour ce temps-là, à une pauvre femme pour Taider « à marier sa fille. On trouve la mention de cette « générosité dans les comptes du roi, conservés à la « bibliothèque de Fontainebleau. »

Il n'est pas douteux, d'un autre côté, que, longtemps avant, les grandes libéralités faites par Robert de Borron à Tabbaye de Barbeaux et surtout l'illustration qui s'attacha à son nom, devenu célèbre dans l'Europe entière, n'aient appelé l'intérêt des rois Louis Vn, Philippe-Auguste, Louis VIIT, Louis IX et de leurs successeurs jusqu'au xiv» siècle sur les descendants de Robert, qu'ils se sont attachés à divers titres.

Il nous est tout à fait impossible, dans l'état actuel des études, de dire si Robert de Borron eut des rapports avec Gautier Map avant ou après son séjour à Montbéliard. Nous serions bien tenté de croire, et sa disparition du pays de Bouron dès l'année 1169 fortifie grandement ce sentiment, que dès ce moment Robert s'occupa de la traduction du livre latin du Saint Graal avec Gautier Map.

Quelle que soit la somme d'instruction de Robert, on doit croire qu'il ne put extraire de la chronique latine le canevas de son Saint Graal, sans l'aide d'un clerc érudit et versé dans la littérature spéciale du cycle d'Arthur.

De plus, la branche de Merlin, qui joue un si grand rôledansson livre dont le 5amf Graal n'est que la préface, suppose tout d'abord une initiation complète aux traditions dont la Vita Merlini et VHistoria Britonum formaient la base.

Enfin les assertions des transcripteurs des romans

de la Table ronde^ sinon des auteurs eux-mêmes, accusent tous l'intervention de Gautier Map avant celle de Robert de Borron, mais indiquent aussi la coopération réelle de ce dernier avec l'aide du savant clerc.

Ainsi dans le manuscrit N* 2455 nouv., 8188 anc. de la Bibl. nat., on lit à la page 238 v^ : « Or dist li « contes qui est estrais de toutes les ystoires, sî comme « Robers de Borons le translatait de latin en romans, « à i'ayde de maistre Gautier Map, »

La postérité a fait honneur à Philippe-Auguste, non moins qu'à Henri II, de la rédaction de certaines parties du Saint Graal, et ce fait ne doit pas nous étonner aujourd'hui que nous connaissons les rapports de services que la maison de Borron n'a cessé d'avoir avec Philippe- Auguste et les libéralités de ce roi et de ses successeurs envers divers membres de cette famille.

On lit en effet, dans l'épisode de Grimaud^ le passage suivant :

« Si comme messire Robers de Boron le tesmoignet « par l'ystoire qui fuit translatée de latin en roman « par le greit et par la prière del boin roi Philippe » de France qui lor vivait. »

Sans doute la rédaction de Tépisode de Grimaud, qu'on rencontre si rarement dans les manuscrits du Saint Graal (deux manuscrits sur trente-cinq), n'émanait peut-être pas de la collaboration de ces deux auteurs ; mais Robert dut l'écrire seul à la fin de sa vie, à la requête de Philippe-Auguste, comme Hélie de Borron écrivait la fin de Tristan et Guiron le Courtois à la sollicitation d'Henri IL Grimaud cons-

LE SAINT GllAAL. S9

titue un vaste enseignement chevaleresque et il rappelle, par plus d'un trait, le Jouvencel que le bon chevalier Jehan de Bueil écrivit aussi, sur ses vieux jours, pour l'un de ses enfants.

Il nous reste à dire quelques mots touchant Hélie deBorron qui appelle Robert « son ami et son parent charnel. » Ces deux personnages sont contemporains, et Hélie a dû composer ses ouvrages sous le règne d'Henri II, c'est-à-dire avant 1189 K C'est lui qui nous a mis sur la voie en nous révélant les prétentions des Borron à descendre des «gentis paladins des Barres, « qui de tous tems ont été commendeour et soingnour « d'Outrés 2, en Roménie qui ores est appelée « France. »

* Lorsque Fauriel assigne au Tristan français une origine relativement moderne et qu'il repousse Hélie de Borron jusqu'au règne de Henri III, c'est qu'il veut absolument faire honneur à la poésie provençale de la première donnée de Tristan, dont le poëme est cité par le troubadour Raimbault d'Orange, vers 1155-1165. « Il existait donc, dit-il, dans cet intervalle de 1155 à 1165 un roman provençal de Tristan! » Mais le roman n'avait pas besoin d'être provençal ; M. Francisque Michel l'a prouvé en publiant de curieux fragments en langue romane et non provençale dont Vantiquité ne saurait être récusée. {Tristan, 3 vol. in-18o.) Dès lors tout ce qu'il dit d'Henri HI pour qui, suivant lui, le roman de Tristan dut être composé, tombe de soi-même et la date 1230-1235, qu'il a assignée à la composition de Luces de Gast, est complètement erronée. Tristan a précédé le Saint Graal et Chrétien de Troyes a connu le Saint Graal de Gautier Map et s'en est aidé; double preuve de l'antiquité du poëme de Tristan.

* Ce qui nous confirme dans l'opinion que Outres pourrait bien être l'antique Orthosias, c'est que cette dernière localité

Cette mention, vérifiée par la critique moderne, s'est trouvée plausible; en effet, nous avons vu le blason des Borron être comme un diminutif de celui des des Barres; de plus, Everard des Barres a été grand maître du Temple dès Tannée 1143 et rendit en Asie Mineure de grands services au roi Louis VU, qui le reconnaît dans ses lettres à Suger. Il est trèsprobable qu'il conserva pour lui et ses successeurs une commanderie du Temple du nom d'Outrés en langage vulgaire, et qui pourrait bien être Orthosie, près de Tripoli.

On sait que TAsie Mineure, la Syrie et, en général, la possession des princes croisés se nommaient alors Roménie. Dans la chanson d'Antioche on trouve plusieurs fois ce nom appjiqué à la Syrie.

Chant VI, vers 28 :

Qu'à l'empereor vint es plains de Romanie Tant chevaucha li bers la terre de Surie,

Chant VII, vers 125 :

Sire, c'est des conrois aus orguillos chaitis Qui pris ont Boménie et les chatiaux conquis D'Antioche ont les murs et les palais saisis.

On peut admettre, ce semble, que les Francs ayant partagé, dès l'année 1099, le royaume de Jérusalem en quatre parties : la seigneurie de Jérusalem, la

est maintenant nommée Artouz, nom réduit à deux syllabes comme l'était déjà Orthosie au moyen âge. Les Arabes ont même altéré le nom plus gravement que les Croisés, en mettant au commencement un A en place de l'O antique.

principauté d*Antioche, le comté de Tripoli et le comté d*Édesse, occupés tous quatre par des princes français, tout le littoral de la Syrie dut être considéré comme un nouveau royaupe de France. Outres, que nous supposons être Orthosie, près de Tripoli, aurait donc pu, de 1170 à 1189, date présumée de la rédaction d'Hélie de Borron, être considéré comme étant en pays français.

Il y a cette difficulté à rejeter la personnalité d'Hélie de Borron après les règnes d'Henri II, Richard et Jean sans Terre et à l'intercaler dans l'intervalle du 28 octobre 1216, date du commencement du règne de Henri III, au 16 novembre 1272, date de sa mort, qu'Hélie se dit compagnon d'armes de Robert de Borron, son ami et son parent, et que dans le début de Guiron le Courtois^ Hélie, après avoir dit que le roi Henri lui a donné deux châteaux pour le récompenser du travail de Tristan ajoute à la fin un passage trèscaractéristique, mais qui n'a jamais été relevé par la critique :

« Et je, c'est mien livre commence el nom de « Palamède, et je le veuiUe commencer, puisqu'il » plaist au noble roi Henri mon seigneur. Si prie « Dieu qu'il me doinst cest moye ouvrage, qui au « nom de Palamède est commenciée, de finer à mon « honneur. Or commencerai donc mon livre el nom « de Dieu et de la Sainte Trinité qui ma jouvente « tiengne en joie et en santé et la grâce de mon sei- « gneur terrien^ et dirai en tel manière cou vous « orrois. »

Si comme le dit Hélie de Borron, il est jeune encore lorsqu'il commence Guiron le Courtois, et s'il a été

longtemps le compagnon d'armes de Robert de Borron, comme nous savons, à n'en pouvoir douter que ce dernier n'a pu composer le Saint Graal que de 1160 a 1180, il devient tout à fait impossible déplacer la personnalité d'Hélie sous le règne d'Henri III; en 1216, ce dernier n'était qu'un enfant de neuf ans; ce ne serait que vers 1230 qu'Hélie aurait pu se faire écouter du monarque anglais, obtenir de lui deux châteaux et commencer Guiron le Courtois ; mais alors Robert de Borron n'existait plus, cela n'est pas douteux, puisque nous le voyons donner tous ses biens à l'abbaye de Barbeaux en 1169, composer ses ouvrages avec Gautier Map de 1160 à 1180, et avec Gautier de Montfaucon au plus tard de 1180 à 1199. Comment admettre que trente ans plus tard il vécût encore pour être l'ami, le parent et le compagnon d'armes d'Hélie de Borron ?

Il est sage, croyons-nous, de reporter la composition de toute cette littérature homogène au règne de Henri H où nous trouvons, dans le nom de Gautier Map, une base solide.

Hélie aura été l'un des cousins de Robert, peut-être le frère ou le fils de Drocon de Borron, que nous avons vu paraître vers 1164-1169. Ce n'est qu'à cette condition qu'il a pu se dire compagnon d'armes de Robert et qu'il a pu parler de « sa jouvente » lors de la rédaction de Guiron le Courtois venu cependant après Tristan,

Cette famille des Borron était très-nombreuse, nous Favons vu ; et Hélie a dû se fixer en Angleterre lors des voyages que put y faire Robert de Borron dans le but de se concerter avec Gautier Map pour arrêter la rédaction du Grand Saint Graal,

Hélie échelonne du reste convenablement la rédaction des divers romans de la Table ronde, et il est reconnu aujourd'hui que Tristan fut le premier qui parut, édité par un chevalier anglais du nom de Luces de Gast. Après cet auteur vint Gasse le Blond, dont l'œuvre n'est pas connue, puis Gauthier Map qui fit Lancelot et collabora au Grand Saint Graal avec Robert de Borron présumé cependant premier inventeur du c<inevas, mais avec l'aide sans doute du célèbre clerc, enfin, Hélie qui acheva Tristan et fit le Guiron le Courtois,

On remarquera qu'Hélie, malgré son obséquiosité vis-à-vis d'Henri II, ne se regarde toujours que comme rhomme lige du roi d'Angleterre, son seigneur terrien, de qui il tient deux châteaux, et non comme son sujet par la naissance.

« Je, en droit moi, qui pour son chevalier me tieng et bien le doi faire par raison, »

(Début de Guiron le Courtois, n<» 338 n., 6959 anc.)

« Et en la fin de cestui livre, merci-je tant comme je puis, mon soingnour le roi, cui bons je sui liges. >•

(Epilogue de Tristan, no 104 n., 67762 anc.)

Robert de Borron avait dû être en relation avec Gautier Map avant d'aller à Montbéliard, il avait pris connaissance du livre latin du Saint Graal, dont il avait pu extraire la substance, avec Taide de Gautier Map; mais alors la chronique de Joseph d'Arimathie devait se borner aux faits contenus dans le Petit Saint Graal, c'est-à-dire la passion du Christ, les épisodes de Vespasien et de la Véronique, ceux de Brons et de Moyse, enfin l'histoire d'Alain et de Pierre.

64 LE SAINT GIUAL.

Nous croyons fermement que les épisodes fantastiques de Mordrains, de Nascien, de Célidoine, à plus forte raison ceux d'Hypocras et de Grimaud n'ont jamais été contenus dans le livre latin.

On voit en effet, en examinant la trame du récit des Grand et Petit Saint Graal,qae les premiers suffisaient à l'économie de la donnée du Saint Graal ; le reste est une broderie due sans doute à l'imagination ardente du célèbre clerc anglais.

Ce sont du reste ces épisodes principaux que Gautier de Montfaucon fit condenser sous ses yeux par Robert de Borron, dans un récit en prose ou en vers, mais qui, sous cette dernière forme, ne nous est pas parvenu, tandis que nous possédons plusieurs manuscrits en prose qui nous ont conservé les termes mêmes du xii^ siècle dans un grand nombre de passages.

Nous démontrerons plus loin que la version poétique est, de toutes, la plus récente.

La légende de Joseph d'Arimathie devait être trèspopulaire en Lorraine; c'est là un point qui a été mis en vive lumière par notre cher maître, M. Paulin Paris. Ce savant a, en effet, découvert dans la chronique de Senones, du moine Richer, que les reliques de Joseph d'Arimathie furent enlevées de Tabbaye de Moyen-Moutier où elles avaient été apportées par Fortunat, patriarche de Grado, et il en conclut avec beaucoup de raison que ce rapt ne peut être imputé qu'aux moines de Glastonbury qui en étaient possesseurs au xii« siècle, parce que Richer affirme que ce sont des moines étrangers qui sont les auteurs de cet enlèvement.

La découverte de M. Paulin Paris rend raison du

LE SAINT GRAÀL. 6S

double développement littéraire de la légende de Joseph d'Arimathie avec ses suites de Merlin et à'Artus, d'abord en Angleterre où elle dut naître, et ensuite à Montbéliard où il serait difficile de placer, non l'éclosioa de la légende de Joseph, favorisée par le voisioage de Senones et de Moyen-Moutier, mais la création de la branche de Merlin qui se rattache essentiellement aux traditions arthuriennes.

Évidemment, Robert de Borron dut apporter d'outre-mer le canevas de son roman, et c'est à Montbéliard, très-probablement, qu'il lui donna cette forme modeste et un peu terre-à-terre que nous lui connaissons; il n'acheva pas même certaines parties de son récit qu'il ne connaissait qu'imparfaitement, et, chose étrange, il préféra passer tout de suite à la branche de Merlin qui était, paraît-il, comme le pivot de son œuvre, se réservant de reprendre plus tard les quatre parties qu'il avait négligé de continuer ; mais comme il arrive bien souvent, l'homme n'accomplit pas toujours ce qu'il a souhaité. Robert quitta Montbéliard et revint sans doute en Angleterre où alors, dans une œuvre étincelante d'imprévu et de hardiesse et bien plus émouvante que son premier récit, il acheva avec Gautier Map, mais en perdant son originalité, les histoires de Brons, d'Alain, de Pierre et de Moyse.

Nous disons que ces quatre récits perdirent leur caractère en passant sous la plume du savant archidiacre d'Orford.

En effet, ces quatre parties, comme les appelle le bon chevalier, tiennent une place bien minime dans le Saint Graal de Gautier Map où elles sont comme

noyées et mises à Fombre dans le rayonnement extraordinaire des aventures d'Evalac-Mordrains, de Séraphe-Nasciens et des autres héros du livre anglais complètement inconnus à Robert de Borron; cependant ces quatre parties y sont détaillées mais discrètement et comme pour obéir à une tradition dont Gautier Map était forcé de tenir compte. D'ailleurs, la narration est tellement différente en ce qui concerne, par exemple, la première partie de rhistoire du faux dévot Moyse, qu'il n'est pas possible de dire que Robert de Borron connaissait le Grand Saint Graal de Gautier Map quand il fit son roman, et il est bien plus probable que c'est le contraire qui çut lieu.

Qu'il nous soit permis de placer sous les yeux du lecteur le texte du roman français et celui du romancier anglais.

On sait que ce morceau est celui qui manque précisément dans la version rimée, qu'on a prise pendant longtemps pour l'original de l'œuvre de Robert de Borron; mais, fort heureusement, nous possédons plusieurs manuscrits plus anciens que le roman rimé et qui suppléent les lacunes de celui-ci.

Voici la version de ce passage caractéristique du manuscrit 748 nouveau, 7170^ ancien, fonds Cangé 4.

Moyse, le faux dévot, veut absolument s'asseoir à la table du saint Graal pour avoir sa part des grâces dont jouissent ses fervents adorateurs :

« Or vient avant, dist Joseph, car si tu i es tex que com tu diz, nos lou verrons bien.

« Lors s'assist Joseph et Brons ses serorges et tuit li autre à la table, chascun en son leu, issi com il

durent feire. Et quant il se furent tuit assis, Moys remest en estant darrière els et ot paor. Si ala entor la table ne il ne trueve leu où il s'assiée que lez Joseph ; et il entre anz et s'i asiet. Et si tost com il fu assis si fu fonduz en terre, car maintenant ovri la terre et lou sorbi ; et maintenant reclost aprè lui, ne onques ne sambla que il onques i eust esté. Et qant cil de la table virent ce, si en furent moult effréé de celui qui einsinc fu perduz entr'aus. »

Tel est, dans sa simplicité, le récit de Robert de Borron.

Les manuscrits Didot, Huth, de TArsenal sont entièrement semblables, dans cet endroit, au manuscrit Cangé ; ils portent tous comme lui : « Et si tost com il fu assis si fu fonduz maintenant et ne ne sembla que oncques y eust esté. »

Il est à remarquer que ces derniers manuscrits abrègent tant qu'ils peuvent ; il n*est donc pas étonnant que quelques mots y aient été supprimés comme ceux « en terre, » « car maintenant ovri la terre et lou sorbi et maintenant reclost aprè lui. t Mais évidemment l'idée est la même.

Il y a donc toute certitude que dans ces quatre manuscrits nous avons la véritable rédaction première de Robert de Borron.

Voyons maintenant comment Gautier Map a enjolivé ce passage.

Prenons le Ms. 344 nouveau, 6965 ancien de la Bibliothèque nationale, identique pour la rédaction et Tornementation au Ms. du Mans (milieu du xiii® siècle).

Voici ce passage :

« Lors vint Moys avant, si s'assist entre Joseph

et Bron, mes il n'i ot pas longuement esté, qant cil de la table virent que devers le ciel viennent jusqu'à .vu. mains, totes ardans; mais les cors dont les mains étoient, ne virent-il pas. Mais, sans faille, il virent qu*eles jetoient feu et flambe sur Moys si qu'il commença à esprendre et à ardoir aussi cler com si ce fust sèche bûche, et encore virent que les mains le levèrent del leu où il ce seoit et l'enportèrent en Tair en une fourest grant et merveilleuse... »>

Et qu'on ne croie pas que c'est là une fantaisie du scribe en quête de nouveauté, c'est bien là la rédaction primitive de Gautier Map : tous les manuscrits, au nombre de trente ou trente-cinq que nous avons lus, à l'exception du Ms. 2455, portent textuellement ce passage.

Prenons, par exemple, le Ms. 747 nouveau, 7170 ancien, du môme temps. Ce manuscrit porte : « Et Moys vint lors avant et s'aisiet entre Joseph et Bron ; mes il n'i ot pas graument sis, qant il virent que devers le ciel vinrent mains jusqu'à .vu. toutes ardanz et toutes amflanbées ; mais le cors dont eles issoient ne virent-il pas ; mes, sans faille, il virent que les mains gitoient feu et flambe sur Moys, si qu'il commença à ardoir et à esprendre ausi come une busche, et en ce qu'il ardoit ainsi, les mains le portèrent et le levèrent delà où il estoît et l'emportèrent parmi l'air jusqu'à une forest grant et merveilleuse. . . »

Reportons-nous maintenant au Ms. 770 nouveau, 7185^3 ancien, qui a le mérite, pour nous, de reproduire, seul entre tous les autres, le texte du Saint

Graal du Mans adiré dans cet endroit. Ce manuscrit est absolument conforme aux précédents :

« Lors vint Moys avant et s*asist entre Joseph et Bron ; mais il n'i ot pas longement esté, qant cil de la taule (table) vire que du chiel venaient jusqu'à .vu. mains totes ardanz et enflambées ; mais les cors dont les mains estoient ne virent-ils pas. Mais, sans faille, il virent que de lor mains issoit fus et flambe de seur Moys, si qu'il commença à esprendre et à ardoir aussi cler comme che fust une buische sèche ; et encore virent il qant il f u ensi espris qu'il flamboit durement et que les mains le prisent et le levèrent delà où il se séoit et remportèrent parmi l'air en une foriest grant et merveilleuse. »

Comme on le voit, l'accord est encore complet, on ne peut pousser plus loin le respect du texte.

Cette identité non-seulement de pensée, mais encore d'expression, que nous rencontrons dans tous ces manuscrits doit nous inspirer la plus grande confiance dans la complète harmonie de ces vieux textes avec l'original même de Gautier Map et de Robert de Borron. Nous sommes à peu près sûrs de posséder ainsi l'œuvre même de ces célèbres romanciers, de même que nous sommes certains, et nous allons le démontrer, de retrouver, à Taide de nos manuscrits en prose du Petit Saint Graal, la pensée première et bien souvent l'expression claire et concise de Robert de Borron.

Dès lors, nous pouvons comparer avec toute sécurité ces deux textes si différents. Dans l'un, et c'est la version du chevalier du Gâtinais, Moyse disparaît sous le sol qui s'entr'ouvre pour l'engloutir; dans Tautre, Moyse est emporté en l'air, au contraire, et pour

ajouter au fantastique, qui ne fait jamais défaut dans la conception de Gautier Map, sept mains enflammées jettent sur le faux dévot un feu ardent qui le fait éprendre et brûler comme une bûche de bois. C'est dans cet état que ces mains, qui ne tiennent à aucun corps, le transportent dans une forêt où les compagnons de Joseph doivent le retrouver plus tard.

11 est impossible de penser que le chevalier français ait connu la narration de Gautier Map, lorsqu'il composait son simple et sobre récit. Sans doute le fond est le même, c'est toujours le faux dévot qui est puni, mais quelle différence dans la conception et dans l'expression!

On est donc forcé d'admettre que Robert de Borron a, le premier, traduit la légende latine où ces faits se trouvaient consignés en substance et abstraction faite des broderies de Gautier Map, et que, de plus, s'il a connu l'œuvre de ce dernier, ce qui est possible, il ne Ta nullement imitée et même qu*il s'en est écarté systématiquement.

Cette divergence bien établie, et nous pourrions l'étendre encore à Thistoire des douze fils de Bronset à la pêche du poisson qui diffèrent essentiellement dans les deux textes, revenons au Saint Graal de Robert de Borron et voyons si le poème édité par M. Fr. Michel, en 1841, d'après le Ms. 20047 nouveau, 1987 fonds Saint-Germain, avec tant de précision, représente la version primitive du chevalier français, et si ce ne serait pas plutôt la version en prose que nous connaissons maintenant dans cinq ou six manuscrits.

LE SMNT GRAAL. 71

Lorsque M» Fr. Michel publia le roman rimé, le public savant, qui croyait généralement qu'il n'existait que ce texte de la version de Robert de Borron, attacha une grande importance à ce poëme. Toutefois, M. Fr. Michel se hâta peut-être un peu trop de dépouiller le poète français présumé de son prestige de premier rédacteur, et lui attribua seulement la traduction française d'un roman latin du Saint Graul^ qui aurait été rédigé sous Henri II par Gautier Map.

«Cestauxii® siècle, dit-il, que Gautier Map, théologien habile et chapelain du roi d'Angleterre Henri II, rédigea en latin le roman du Saint Graal pour obéir aux ordres de ce monarque, qui voulait réunir les chants, les lais des bardes bretons. Map dut choisir au milieu des récits populaires, les coordonner et, sans doute, il y ajouta du sien.

« Son travail fut mis en français par Robert de Boron. B

Nous venons de voir si, en réalité, dans l'un des rares passages du Grand Saint Graal de Gautier, qui concordent par le fond avec le Petit Saint Graal de Robert de Borron, ce dernier s'est inspiré, en quoi que ce soit, de la version anglaise. On ne peut, au contraire, pousser plus loin la divergence, et il faut admettre que la légende de Moyse, dans ce qu'elle avait seulement de primitif, c'est-à-dire les faux semblants de piété de ce personnage, son désir de passer pour un fervent du culte du Graal, son intrusion à la place restée vide et réservée pour un plus digne, enfin sa disparition merveilleuse rentraient dans l'économie de la légende latine, dans laquelle le chevalier français puisa pro-

7â LE SAINT GRAAL.

bablement le premier, ou, si Ton veut, presqu'en même temps que Gautier Map.

Ce dernier, admis dans Tintimité de Henri II, prince français, élevé dans le Maine et dans l'Anjou, devait, comme son patron, parler la langue française et dut composer son roman non en latin, ce qui ne lui aurait pas assuré une grande popularité, mais en cette langue française qui inondait alors toutes les cours de TEurope de ses célèbres chansons de geste.

Cette question a d'ailleurs été élucidée avec bonheur par M. Paulin Paris, dans sa notice sur VOrigine des romans de la Table ronde (Romania, t. P', p. 17), où il établit une distinction si logique entre les termes scripta et verba dare.

C'était le moment où les chansons de geste, les romans rimes perdaient leur crédit. Le vers, avec ses exigences de la rime, entraînait à des longueurs que la prose, concise à volonté, supprimait toujours, comme si elle avait voulu protester contre un mode d'expression rebelle à la logique et à cette faria francese qui s'accommode si peu des longueurs et des divagations.

Il serait donc très-possible que la première version de Robert de Borron eût été en prose. Bien des indices nous engagent à émettre cette proposition, qui sera peut-être trouvée hardie par les romanistes habitués à considérer le chevalier français comme un trouvère rimant avec et pour son seigneur, comme Chrestien de Troyes pour Philippe d'Alsace.

Cependant, si Ton examine d'une manière approfondie le poëme que nous possédons, on ne peut le trouver ancien. M. Paulin Paris lui- même est de cet

avis, tout en regardant cependant la rédaction rimée comme l'œuvre originale de Robert de Borron, retouchée, il est vrai, par lui-même, et avant qu'il eût pris connaissance du roman de Gautier Map.

Voici en quels termes s'exprime notre cher maître en romanisme.

« Il est au moins certain qu'en remaniant un peu plus tard son poëme, Robert de Borron n'avait pas encore lu le roman de Gautier Map et ne le connaissait que par ouï-dire. »

Nous pensons qu'il faut aller plus loin et enlever définitivement au chevalier français, contemporain de Louis VU, de Philippe- Auguste et de Henri II, la rédaction d'un poëme moderne au fond et dans la forme, et dont il ne nous reste qu*un exemplaire, circonstance fort remarquable, tandis que nous possédons aujourd'hui cinq copies en prose du récit que nous pouvons à bon droit regarder comme la pensée et l'expression même de l'auteur.

Remarquons ensuite que le poëme actuel se trouve dans un manuscrit ^e la fin du xm® siècle, que sa rédaction semble de ce temps, car le manuscrit contient des repentirs de poëte qui donnent à penser que le scribe était l'auteur lui-même, qu'enfin il est précédé de Vlmage du monde^ composé en 1245, comme le dit le trouvère lui-même :

Ci fenist l'y mage dou monde

A Dieu comence à Dieu prent fin

En l'an de T incarnation,

As rois, à Tapparicion,

M ce XLV an

Fu premier parfeiz cist romanz.

Sur les gardes on lit : « Ce livre s'appelle L'Image du monde. Il fut a... par Osmond natif de Metz ea Lorraine, Tan 1245. »

« C'est à moi Claude Fauchet », sur la couverture.

Ce volume est un manuscrit de jongleur de quinze centimètres de haut environ, qui n'a jamais été recopié en ce qui concerne le Joseph. Tout donc contribue à faire de celui-ci une œuvre relativement moderne et originale, peutétre de la période de 1280 à 1303.

Déjà au XVII» siècle, bien qu'on fût alors assez disposé à vieillir les manuscrits, on croyait le roman rimé écrit vers 1300; on lit, en effet, en tête du manuscrit, et en caractères de cette époque : « Ce Ms. 2740 a été écrit vers l'an 1300 et contient deux ouvrages de poésie. »

Après avoir parlé de Vlmage du monde, l'annotateur du XVII* siècle ajoute ces mots très-caractéristiques : « Le second contient l'histoire de la Véronique et du Saint Graal par un anonyme mis en vers diaprés un auteur nommé Robert de Bouron qui les avait composés en prose*,

îUen alors n'était plus hardi assurément que cette dernière assertion, car après deux cents ans d'examen et de recherches, nous sommes forcément ramenés à ce point de départ, à savoir que le Petit Saint Graal a été rédigé en prose par Robert de Borron et que nous ne connaissons pas le nom du trouvère qui Ta rimé.

^ On lit à la fia de la glose : « Ce manuscrit a appartenu au président Fauchet, toutes les notes marginales sont de sa main ainsi que ce qui est écrit aux couvertures du livre. »

Nous donnons ici le fac-similé du célèbre passage du poëme où il est question de Gautier de Montbéliard afin qu'on puisse juger de Tétat relativement moderne du manuscrit. Non-seulement la langue ne permet pas de le vieillir au delà de 1280, mais encore la forme des caractères et des initiales indique la fin du xiip siècle.

«t «îetiOToit un aoit Ai^v

lÇ^tlttlmx^o&a^^Cltne^^>l^tovtnaf;k i^àCcxme patrie ^« tToi -

tconitixt de ùït^umCtthiencvoi ^ tmVi^oxxa ncrpttdr raiïmitia

tluaauain? ot couvez

ouj^raal i^:^iuC^v^nxr tCiotxt

ataj Goitre î^t efb roitre itott^é— c e v^enCcinc x e la tecvtxC . .

tu àe inoifc^ txjljâl eftôttr- — uqtteCi^ewettre cfte •laa^^ott-

a^^^ttr ôCtoiu ôo^^^1raa^i■

/ \ 0 'ti î)cCcxt a ûC çaCtom" tau-

On voit ici cla irement que le mot « en peis, » dont On avait voulu faire un nom propre, ne peut être qu'une locution adverbiale fort simple ; ce qu'avait déjà laissé entendre M. Fr. Michel dans cette phrase : « Nous ne pensons pas non plus qu'il faille lire, au lieu de « en peis » que porte le texte et qui est fort

76 LE SAIPIT CRAAL.

intelligible, Maupais, comme le propose M. Amaury Duval » ( Notice en tête du roman rimé).

M. Paulin Paris a expliqué le sous-entendu de M. Fr. Michel en soulignant le mot « en peis » comme synonyme ûHn pace, de défunt.

Toutefois il est à peu près certain que ces mots sont une adjonction du trouvère moderne ; en effet, les expressions feu ou défunt ou tout autre même d'un caractère différent ne se trouvent pas dans les manuscrits en prose du roman qui nous ont conservé ce passage ; mais il y a plus, le terme c en peis > nous semble être une de ces chevilles que se permettaient fréquemment les poètes du xiii® siècle; on le rencontre assez souvent dans Chrestien de Troyes (Manuscrit de Mons).

Ainsi on trouve après l'adoubement de Carados ou Caramiel, neveu d'Artus (vers 12611) :

Quant 11 services fu fines

Si s'en reviennent el palais

Et bas et haut, trestot, em pais.

Lorsque le père de Carados vient, au bout de l'an, pour couper la tète de son fils (vers 12764):

Mais il font moult très pesme ciére, Si font 11 autre tout entais (adès).

A cou que séoient em pais, Est cil lentrés parmi la porte Qui mauvaise novele aporte.

Le père de Carados lui raconte comment il a trompé celui qui se dit son père (vers 12861):

D'une truie, la nuit après,

En refis une (pucelle) tout em pès

Si le couçai de j ouste lui.

Lorsque Faventure de Carados est terminée, Ârtus va prendre son déduit dans les forêts (vers 15789) :

En grand séjour et en grand pais Par ses mellours forés d' Ardais.

Dans tous ces exemples qu'on pourrait multiplier, la locution « en pais » n*a pas de signification accentuée; elle veut dire à l'aise, tranquillement, à loisir, et jamais elle ne rappelle le terme in pace du latin des inscriptions chrétiennes du ii« au v« siècle.

Nous croyons donc fermement que la phrase :

A ce tens que je la retreis

0 mon seigneur Gantier, en peis,

Qui de Montbelyal esloit.

doit être traduite tout simplement :

« A cette époque où je la transcrivais, à loisir, ou tranquillement avec mon seigneur Gautier, qui était de Montbéliard. »

La rime en ais ou eis ou es n'est pas très-fréquente, les termes qui se terminent ainsi ne sont pas abondants dans la langue; aussi le poètes ne se faisaient-ils pas faute, sans grande utilité, d'employer cette expression en pais d'un usage si fréquent au xiiie siècle.

On connaît ce proverbe :

Oi vol lès Se tu veux vivre en pès,

inscrit sur un jeton de compte.

Cette difficulté écartée, constatons que dans les manuscrits en prose la personnalité de Robert de Borron est mieux accusée et le nom de Montbéliard plus correctement écrit, tandis qu'ils est devenu

78 LE SALM GHAAL.

Montbelyal dans la version rirnée, sans utilité pour le rhythme, ce qui prouverait l'origine étrangère à la Lorraine ou à la Franche-Comté du trouvère, auteur du poëme, origine démontrée d'ailleurs par son dialecte, qui est plutôt normand que lorrain.

Voici ce passage caractéristique dans le Ms. C. 4, N<> 748 nouveau, 7170 ^ ancien de la Bibliothèque nationale :

« Et au tens que messire Roberz de Borron lou retraist à mon seigneur Gautier, lou preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escripte par nul home, fors el grant livre. »

Avant ce passage, on lit encore : « Et missire Roberz de Borron qui cest conte mist en autorité par lou congié de sainte Église et par la proière au preu conte de Montbéliard où cui service il estait »

Le Ms. de TA. N° 225, qui renferme encore une mention abrégée des rapports de Robert de Borron avec Gautier de Montbéliard, ne dit rien non plus de la mort de ce dernier au moment de la rédaction du roman.

« Et au tems que misire Robert de Borron le retrait et mon seigneur Gautier de Montbelliart, elle n'avoit onques esté escripte fors du grand livre par nul homme. »

Il n*est pas douteux que si la rédaction première du roman eût eu lieu après la mort de Gautier de Montbéliard, les versions en prose que nous allons démontrer être toutes concordantes et plus logiques que la version rimée n'eussent contenu les mots « feu ou défunt ».

Bien loin de la, les Mss. 748 et 225 de l'A. font

meation du travail simultané ou contemporain de Gautier de Montbéliard et de Robert de Borron.

On ne peut donc trouver de motif pour interpréter la locution « en peis » comme le voudrait M. Paulin Paris qui nous pardonnera notre divergence d'opinion.

Nous allons continuer à démontrer l'antériorité et la prééminence du roman en prose sur le roman rimé par des preuves nombreuses et concordantes.

La version en prose contenue dans le Ms. C. 4, 748 nouveau, 7170^ ancien, a été signalée pour la première fois aux érudits par M. Paulin Paris, à la page 2 du sixième volume de son précieux ouvrage : Les manuscrits français, M. Fr. Michel avait omis d'en parler lors de la publication du roman rimé. Cependant ce volume devait alors être considéré comme très-précieux, car on n'en connaissait pas d'autre exemplaire.

H est impossible, d'un autre côté, de ne pas attacher une grande importance à ce volume, car il paraît être le plus ancien de tous les manuscrits du Petit Saint GraaL Cependant, au point de vue littéraire, on peut lui reprocher quelque prolixité ; mais, pour nous qui cherchons la lumière, nous lui savons gré d'être entré dans des détails caractéristiques non contenus dans la version rimée ni même dans les autres manuscrits en prose.

M. Paulin Paris a cependant fait au Ms. C. quelques reproches qui pourraient amoindrir son autorité au double point de vue littéraire et historique ; mais nous croyons qu'on peut détruire les objections qu'on serait tenté, à priori^ de faire à notre auteur et expliquer suffisamment les points litigieux.

Ainsi, M. Paulin Paris a fait remarquer que Gautier n'était pas investi du comté de Montbéliard et que c'était à tort que le Ms. C. rappelait « lou preu conte de Montbéliard. »

Sans doute c'était Richard, son frère aîné, qui jouissait des prérogatives attachées au titre de comte, en tant que ce titre se fût appliqué à une possession territoriale ; mais Gautier, né comme lui à Montbéliard, n'avait-il pas , dans la pensée de Robert de Borron ou de son transcripteur, un autre droit à cette qualification de comte ? et le connétable du roi de Jérusalem ne pouvait-il jouir, dans un roman, du titre assez modeste de comte, lui qui le portait officiellement dans la constitution même de son grade de connétable (cornes stabulis), et qui d'ailleurs, d'après les statuts de sa charge, marchait avant les ducs, les barons et les comtes et n'avait que le roi au-dessus de lui.

Pour notre romancier donc, jaloux de l'honneur de son patron, et pour les transcripteurs plus modernes, Gautier de Montbéliard était, en droit et en raison, le preu comte Gautier,

Après cela, reconnaissons que le rédacteur du Ms. de TA. N» 225 élimine les mots « preu et comte » et que, dans le passage en question , Gautier est simplement nommé Gautier de Montbéliard. Mais ce manuscrit abrège tant qu'il peut et supprime même les passages les plus intéressants, tels que celui « où cui service il estoit. »

Les Mss. Huth et Didot vont même plus loin, ils ne parlent nulle part ni de Robert de Borron, ni de Gautier de Montbéliard; c'est une raison pour nous

de tenir beaucoup au Ms. C. qui nous donne, avec une approximation fort grande, la physionomie originale du roman et établit d'une manière péremptoire Tidentité du personnage de Robert de Borron.

Nous allons continuer à examiner la version rimée et démontrer qu'elle est très -inférieure, au point de vue de la logique, de la marche du récit et de Tarchaïsme de l'expression, aux versions en prose que nous connaissons aujourd'hui.

Parmi celles que nous avons étudiées avec le plus d'attention, se trouve un passage fort important du Petit Saint Graal en prose de Robert de Borron intercalé dans le Grand Saint Graal de Gautier Map que possède la bibliothèque du Mans. Ce passage contient toute la Passion et la légende de Vespasien jusqu'au passage :

« Lors en refist une grant partie ardoir, » correspondant au vers 1935 :

Ardoir en list une partie

Ce long passage est fort important, car le Ms. du Mans est d'une date peut-être plus reculée que le plus ancien des Mss. du Petit Saint Graal en prose; or il s'accorde en tous points avec eux et s'éloigne aussi en maintes circonstances de la version rimée.

Nous allons donc nous servir aussi longtemps que nous le pourrons de cet ancien manuscrit; nous y joindrons le Ms. C, si précieux par ses détails, le Ms. H., également fort bon, enfin le manuscrit, plus moderne que les autres, appartenant à M. Didot.

Nous surprendrons toujours la version rimée en état d'infériorité vis-à-vis des trois premiers manu-

scrits en prose précités au point de vue de la logique, de la précision et de la langue, et en accord presque permanent avec le Ms. D. dont la date récente est certaine.

Nous commencerons par faire remarquer la prolixité du trouvère dès le début du roman : il y a, du vers 32 au vers 89, une longue tirade dans laquelle le poète, après quelques vers heureux sur le symbolisme du rosier assimilé à la vierge mère,

Ele est fleiranz comme esglantiers.

se met à raconter l'histoire de Joachim sans utilité réelle et au préjudice de la marche régulière du poème.

Or ce passage n'existe dans aucun des manuscrits en prose Le trouvère Ta donc ajouté au texte primitif du roman, premier motif de nous défier de sa rédaction et de la croire moderne.

Examinons maintenant la constitution de quelques noms propres.

Le Ms. du Mans porte : « Pour chou vint Jhesu-Cris en tière et nasqui de la Vierge Marie, en Biauliant. »

On lit dans le Ms. G. : « Por cil besoig, vint nostre sire en terre et nasqui de la Virge Marie em Belleam. »

Le Ms. D. donne : « Pour ceste bonsoingne vint Jhesu-Cris en terre et nasqui de la Virge Marie en Bethléem. »

Le roman rimé porte aussi :

Et puis en Bethléem naschi De la Virge

Les Mss. H. et de l'A. ont perdu leur première feuille.

On peut, dans ces quatre manuscrits, observer la gradation depuis le mot * Biauliant », assurément fort archaïque, jusqu'au mot régulier « Bethléem » en passant par la forme « Belleam. »

Or, comme le Ms. D. est daté de 1301, il y a là une forte présomption que la version rimée n'est pas éloignée de cette date, d'autant que partout celle-ci répète le même nom « Bethléem. »

Le nom de la ville de Rome est plusieurs fois répété dans le manuscrit du roman rimé (Vers 196, 1544, 1748...), il y est toujours écrit Romme; or c'est l'orthographe de la fin du xiii® siècle et des xiv® et xv« siècles; au xiii* on a écrit ou Rome ou Roume, suivant le dialecte. C'est ce que prouvent pour le mot Romme, le Ms. du Saint Graal de la Bibliothèque nationale, n^ 96, fin xv« siècle ; 105, fin xiiP ; 113, xv'; 117, xiv-xv»; 749, fin xiii® ; de l'Arsenal, n»s 221, fin xin®, commencement du xiv«; 223, fin XV®, prototype de Philippe le Noir; et 9246 de Bruxelles, fin xv«.

Le nom est écrit Rome ou Roume dans les manuscrits du milieu du xiii« siècle, N<>* 95, 98, 344, 747, 770, 1245 de la Bibliothèque nationale, 229 de l'Arsenal, enfin dans le Ms . du Mans.

Les vers du poëte :

Ainsi fu luxure lavée D'omme, de femme et espurée

ont été opposés au texte en prose considéré dès lors comme inférieur au point de vue de la logique et de la vérité.

Voici le texte du Ms. C. : « Cest pooir don a nostres sires sainte église et les commandemenz

84 LE SAIIHT GRAAL.

des menistres dona messire sainz Pères ; Ensinc lava nostres sires luxure d'ome et de famé, de père et de mère par mariage. »

On a beaucoup critiqué cette dernière phrase, parce que, dit-on, le mariage remonte à Adam. Cependant il ne s*agit pas ici de la loi naturelle, mais des commandements et des sacrements de TÉglise, et c'est à Jésus-Christ que Robert de Borron a entendu faire remonter seulement la sanctification des liens de rhomme et de la femme par l'institution du sacrement du mariage.

D'ailleurs le mot « espurée » du trouvère y fait aussi allusion.

Le Ms. D. ajoute comme le Ms. C. « de père et de mère , » et il est probable que les Mss. H. et de FA. nous auraient offert la même idée s'ils n'étaient privés de leur première feuille. Il est donc très-croyable qu'elle faisait partie de la rédaction première.

Simon, chez qui les apôtres se réunirent, est appelé dans le texte du Mans, Symon le lyépreus ; dans le Ms. C, Symon le liépreux ; dans le Ms. H., Simon le liépreux ; dans le Ms. D., Simon le prous, et dans la version rimée, Simon tout court.

La dégénérescence est encore ici rendue sensible et le manuscrit rimé se présente comme le plus moderne de tous.

Le passage suivant du texte en vers est incompréhensible et illogique :

Par leur péchiez ordoierunt Et les pécheurs laveront.

Comment admettre que Jésus-Christ ait pu penser à

ordoier fC^est-k'dire souiller les pécheurs par les péchés de ses ministres, pour les laver de leurs fautes.

IjCs textes en prose n*ont pas été compris par le trouvère et il les a incorrectement rendus; le Ms. du Mans porte :

« Chil seront ort, et en leur ordure laveront les pécheurs »; mais cette version archaïque avait besoin d'être éclaircie ; le Ms. C. amis : « Cest esseraples est Perron (c'est-à-dire pour Pierre) et as menistres de sainte Église, dont il y aura moult des orz et en lor ordure » (c'est-à-dire malgré leur état de pécheur, laveront-ils les autres pécheurs).

Le Ms. D. suit la version du Mans. Il n'est pas étonnant que le poëme renchérisse encore et mette le mot « par », si déplacé, au lieu du mot « en ». certainement de la version primitive.

La suite n'est pas plus comprise dans la version rimée.

Si que rien

Ne leur nuist, ainz leur eide bien.

Voici le vrai sens établi par les manuscrits en prose : Le Ms. du Mans porte brièvement :

« Issi ne lour porra lour ordure riens grever. » Le Ms. C. dit plus explicitement; « Que lor ordure ne porra rien nuire as austres genz; sauf seront autresinc come li pié blanchire en Torde eive où je les lavai et i devinrent net ; ne porra rien nuire as pecheors Fordure des menistres qui les laveront par confession. »»

Le Ms. D. s'accorde avec le Ms. du Mans et emploie le mot « grever » ; le manuscrit rimé est donc encore ici inférieur aux autres. Toutefois on voit qu'il a

suivi en cet endroit un texte ancien, le Ms. C. par exemple, où se trouve le mot « nuire. »

Plus loin Jésus est amené devant Pilate. Le Ms. du Mans met : « Et quant il i fu venus, si le commencent à escopir. »

Le Ms. C. porte : « Et Tancorpèrent li Juif au mielz qu'ils porent » ; le Ms. D. donne : « Si out moult de paroles dites en Tencoupereurent (ce qui est incorrect). La version rimée se sert aussi d'un terme plus récent :

De quanqu il poreot Tencoupèrent.

Evidemment encore les Mss. du Mans et C. sont plus anciens que la version rimée.

Dans les vers suivants, Joseph demande à Pilate le corps de Jésus :

Je demant le cors de Jhésu Qu'ils ont à tort en croix pendu.

Aucun des quatre manuscrits en prose dont nous avons le texte sous les yeux ne contient cette phrase et tous, au contraire, sont d'accord sur l'expression, ce qui serait impossible si la version rimée avait précédé la version en prose ; il se trouverait certainement, dans ce cas, un ou deux manuscrits, sinon tous, qui eussent suivi la version rimée ; au contraire les mots « pendu en croix » n'existent dans aucun d'eux.

Ainsi le Ms. du Mans, que nous supposons toujours le plus ancien de tous, porte : « Et je vous demans le cors d'ici l prophète qu'ils ont là, fors, mordrit à tort. » Le Ms. C. donne : « . . . lou cors à la prophète que ils ont murtri à tort. » Le Ms. H. dit : « Là, fors, mordri à tort. » Le Ms. D. : « Ont là murtri à tort. »

Ce passage est des plus caractéristiques; où existait cette expression ancienne mordrir, murtrir? sinon dans la version primitive, dans l'original même de Robert de Borron ; d*où encore la conséquence qu'il faut chercher seulement dans nos manuscrits en prose l'œuvre du chevalier français.

Arrêtons-nous maintenant à une expression du Ms. C. qu'on a regardée comme incorrecte.

Joseph ayant obtenu le corps de Jésus se rend au Calvaire, le Ms. C. ajoute : « Que il apeloient despit. »

Ce mot « despit » a excité la critique de notre savant maître M. Paulin Paris; cependant il existe comme synonyme de croix, même dans le roman rimé .

Si m'a dist et commandé Que je l'oste de cest despit.

Le mot despit dans cette acception ne paraît pas être si impropre qu'on le suppose.

Le Ms. du Mans, si pur et si correct, avait dit avant le Ms. C. : « Pour oster di cest despit ». Le Ms. D. : « Pour ouster di cest despit. »

Et en effet ce mot s'appliquait particulièrement, au moyen âge, au supplice infligé à Jésus. Ducange, au mot despita e, rapporte ce passage d'une lettre de rémission de Tan 1407 : « Le suppliant dist que lui Perrinot et autres avoient autrefois despité ou sanglante Dieu et sa mère. Un « députai re > est un misérable qui outrage. Le « despit » est l'action même d'outrager et, par extension, le lieu où se commet l'outrage. Il peut donc, dans l'espèce, passer pour synonyme de croix. L'Italien garde le mot despitto.

Lorsque Joseph a dépendu Jésus, le Ms. du Mans

dit : « Et le mis à terre et si lava Tétros, moult bièlement. » Uétros pour à l'estros à l'instant. Le Ms. C. ne comprend déjà plus cette expression ou la rejette comme vieillie et dit : « Atourna lou cors ». Le Ms. D. : « Si accocha le cors. » Le Ms. H. : « Et le mit à terre, l'emporta à son hostel. » Le roman rimé dit :

Le cors atourna bièlement.

Joseph pense ensuite à recueillir le sang qui coule (les plaies de Jésus ; le Ms. du Mans porte : « Lors sirest le costet entour la plaie. » Le Ms. C. rejette encore le mot « sirest » qui n'a plus cours et met : « Si li tert anz la plaie. » Le Ms. D. supprime l'une et Tautre expression et adopte la tournure moderne : « Si le mist desouz les goûtes. » Le roman rimé, dans le même esprit, dit :

A son veissiel ha bien torchiées Les plaies

Sii^est d'où cireticus, chirurgien, paraît fort ancien ; « tert » l'est un peu moins ; les autres expressions semblent modernes.

Puis Joseph mit le corps dans un cercueil de pierre qu'il avait acheté pour lui-même.

Le Ms. du Mans se sert d'une expression trèsancienne : « Et puis le mist en une pierre qu'il ot quise à son oès. »

Les Mss. H. et D. omettent ce détail. La version rimée le reproduit exceptionnellement, mais en lui donnant une tournure plus moderne :

Et en une pierre le mist, Qu'il, à son wès, avoit eslist.

Le Ms. C. avait dit, en langage rajeuni : « En une

pierre qu'il avoit gardée moult longuement pour lui mettre qant il morroit. »

On voit que notre trouvère, tout en s'efforçant de mettre sa parleure à la mode, avait cependant sous les yeux un type aussi ancien que le Ms. du Mans. C'est la seconde fois seulement que nous le surprenons en flagrant délit de respect d'un texte ancien, lui qui s'efforce le plus souvent de le faire oublier.

Plus loin, lorsqu'il rapporte le complot des Juifs, le Ms. du Mans reproduit encore la forme accusalive du nom de Jésus.

« Ets'on(nous) demande de Jhesu m, nous dironsque nos leur baillerons, se il nous rendent Joseph qui (pour : à qui) nous le baillâmes et nous renderons Jhesum. » Les autres manuscrits mettent partout « Jhesu » ainsi que la version rimée. Cependant le trouvère avait sous les yeux une version où le nom à l'accusatif Jhesum se trouvait quelquefois ; mais à la fin du xiii® siècle on répugnait à accepter ce legs du passé, aussi ne l'a-t-il employé qu'une fois, lorsque la rime l'y forçait : vers 239,

Vint droit en la maison Symom A la table trouva Jhesum.

Partout ailleurs le mot est écrit Jhesu^ même lorsqu'il est régime direct, par exemple au vers 281 :

Il lui demandent de Jhesu.

Dans l'un des passages de la conversation de Jésus avec Joseph, lorsqu'il lui fait connaître les grâces et les prérogatives attachées à la possession du Graal, il règne, dans le roman rimé, une obscurité qui n'existe pas dans les versions en prose.

Ce passage obscur commence au vers 921 :

Cil qui ces paroles pourrunt Apenre et qui les retenrunt.

De quoi s'agit-il ? on vient de parler des divers symboles de l'Eucharistie ; le pain et le vin sont le corps et le sang du Sauveur, le calice ou Graal représente son sépulcre la platine ou patène la pierre, le couvercle du tombeau, le corporal son suaire ; « ces paroles » s'appliquent donc à la démonstration qui précède, et c'est là ce qu'il s'agit de bien retenir.

Le trouvère ajoute sans compléter l'idée :

Je n'ose conter ne retreire

et sans dire de quoi il veut parler.

La version en prose, plus logique, dit expressément, Ms. G. : « Lors lui aprant Jhesu-Criz tes paroles que jà nus conter ne retraire ne porroit se il bien feire lo voloit, et se il n'avoit lou grant livre où eles sont escriptes et ce est li secrez que l'en tient au grant sacrement que l'an feit sor lou Graal, c'est-à-dire sor lou caalice. »

Le Ms. D. met aussi : « Lors aprant Jhesu-Gris à Joseph ces paroles que je ne vos conterai ne retrairai, ne ne porrai, si je le voloie faire, se je n'avoie le haut livre où eles sont escrites, ce est li créanz que l'en tient au grant sacre del Graal. »

Le Ms. H. dit plus simplement : « Ensi aprist Jhesu-Gris ces paroles à Joseph que je vous ai retraites et c'est li créance que on tient au grand sacre don Graal. »

Évidemment Robert de Borron fait ici allusion au livre latin qui contenait sans doute une théorie

savante de la messe dans le genre de celle qui est exposée dans le Grand Saint Graal de Gautier Map. Pour lui, homme d'épée, peu versé dans la liturgie, de telles descriptions excèdent la somme de science dont il dispose, il en a dit assez pour se faire comprendre des simples, c'est tout ce qu'il veut.

Les textes en prose ajoutent même une phrase qui manque à la version rîmée et qui complète l'idée. Ms.C. : « Et je pri à toz cels qui cest livre orront, que il, por Deu, plus n'en enquièrent ci endroit de ceste chose, car qui plus en voldroit dire, bien en porroit mentir ; car deviser ne la sauroit, ne en la mençonge ne gaagneroit-il rien. » Les Mss. H. et D. sont conformes; la version rimée seule supprime ce passage. C'est encore là une nouvelle preuve des modifications apportées par le trouvère à Tceuvre primitive. Voyons une autre bévue du trouvère ; lorsque Jésus quitte Joseph et le laisse emprisonné, le manuscrit rimé dit :

De ci mie ne t'enmenrei

Ainz demourras en la prison

La chartre sans clarté sera

Si comme estoit quant je ving çà.

Or ceci est un lapsus, car plus loin, au vers 2032, Vespasien, lorsqu'il se fait descendre dans la prison de Joseph, voit :

Une clarté qui là estoit.

Dans le Ms. G. l'empereur voit aussi « une clarté dans un requoi. »

En effet, on lit dans ce manuscrit : « A celé hore que tu en seras gitez et jusqu'alors te durra ceste clarté que tu as ores, »

92 LE SÂhNT GKAÂL.

Il est vrai que le Ms. D. a supprimé ce passage; si donc il manque au manuscrit rimé, c'est que celui-ci se sert en cet endroit d'une version moderne dont le Ms. D. donne le type.

Ce dernier manuscrit porte en effet : « Tu remaridras en cel cliartre et einsi obscure comme ele estoit qant tu i fus mis. »

Mais il est évident que, pour ce manuscrit aussi, il y a là un lapsus^ car lorsque Vespasien se fait descendre, «< si vit une grant clartez en un des angles de la chartre. »

Il est donc bien certain que, dans ce passage, le trouvère a été induit en erreur par un manuscrit imparfait et nécessairement très-postérieur à la version originale.

Voici un autre passage incompréhensible dans la version rimée.

Le pèlerin venu à Rome raconte aux conseillers de Vespasien les miracles de Jésus en Judée :

Tous les miracles leur conta Si cum les vit quant il fu là.

Et a dist que quant il estoit Là ù Pilâtes povoir avoit, L'empereur force ne tist Meis que son fil.li garissist.

Évidemment ce n'est pas là la version primitive, elle est trop obscure.

Le Ms. C. rétablit ainsi ce passage : « Et il lor conte les bêles miracles et les bêles vertuz que Jhesus fist tant com il fu en terre, et si dist que pour voir l'avoient li jui ocis en la terre que Pilate gardoit, et voirs estoit, et à tort. Sachiez que se il

fast encore vis, qu'il garissist lou fil Tempereor et pejor maladie assez. »

Le Ms. D. dit aussi : « Les beles miracles et les bêles virtus que Jhésa-Crist fesoit quant il estoit en terre, et si dit que por voir l'avoient occis li Juis en la terre que Pilate gardoit, et s'il fust encore vis, il garisist le fiz à Tempereor et encore dis-je plus. »

Le Ms. du Mans, auquel il faut toujours recourir pour avoir un texte logique et pur, porte : « Et il lour conta les bièles miracles que il avoit fait, tant qu'il fut en tière, et si dist pour voir qu'ils l'avoient ochis enlatère Pylate, qu'il avoit à garder, et que cou estoit voirs et s'il fust encore vis, qu'il garesist bien le fil l'emperaour et plus encore. »

Il est donc à peu près certain que la phrase du roman rimé :

L'empereur force ne fist,

parfaitement inutile, n'existait pas dans l'original et qu'il y manque au contraire cette phrase caractéristique des versions en prose : « et plus encore » « et pejor maladie assez » « et encore dis-je plus. »

Nous pouvons encore signaler une autre lacune dans la version rimée.

Lorsqu'il est décidé que l'empereur enverra des « message » en Judée pour en rapporter quelque objet ayant touché à Jésus, un des amis de Pilate qui l'avait déjà défendu, dit dans le Ms. du Mans : « Vous m'i envoierés, car je le saurai miex que nus, comment il a estet; Li empereres respont : Joii i envoierai vous et autrui. »

Le Ms. C. porte aussi : «Vos m'i envoieroiz que je

saurai miauz que nus, comment ce a esté, enquerre toute la vérité. Et l'amperaor respond : Je i envoierai vos et autrui. »

Les Mss D. et H. ^ont conformes. La suppression de la phrase sensée : Je i envoierai vos et autrui, est donc du fait du trouvère, si prolixe dans certains cas.

Au vers 1221, le trouvère ne fait envoyer par Vespasien qu'un messager :

L'empereres y envola

Le plus sage homme qu'il trouva.

C'est un lapsus^ car au vers 1235 il parle au pluriel :

Ainsi départent li message

Et s'en vunt tout droit au rivage.

Les Mss. du Mans, C, D. et H. rétablissent ou maintiennent, si Ton aime mieux, le sens primitif.

« Einsinc envoie Tempereres les plus sages homes qu'ilôt. »

Lorsque les « message » rencontrent Pilate, le Ms. rimé met :

Joie feire ne li osèrent

Car certainement ne savoient

Se il à Romme Temmeneroient.

Ici tous les manuscrits en prose sont encore d'accord pour ajouter le mot caractéristique et si nécessaire au sens « pour détruire. »

En efïet,,le Ms. du Mans met : « Qant li message virent Pylate si ne li osèrent faire joie, car il ne savoient encore si il Temmenroient à Roume pour destruire. »

Le Ms. C. donne aussi : « Se il Teumenroient à

Rome pour destruire ; » le Ms. D. : « Si Temmerroient à Rome pour destruire ; » le Ms. H. « Si renmenroient à Roume pour destruire. »

Évidemment si la version rimée était ancienne, elle eût influencé quelques-unes des versions en prose ; elle est donc très-moderne et en désaccord permanent avec le texte original.

La phrase du vers 1300 :

Ribaut souduiant l'appeloient

est de la pure invention du trouvère, elle n'est dans aucun des textes en prose.

Le passage où est apprécié le caractère violent des Juifs qui demandent la mort de Jésus n'est pas non plus conforme aux vieux textes :

Qu'il estoient genz moult puissant De richesses comble et mennant.

Le texte du Mans dit avec plus de logique et de force : « Et ils furent moult gent et rice et gaignard et poisant. »

Le Ms. G. est conforme : « Moult grant gent et gaignart et riche et puissant. »

Le Ms. D. : « Et il furent grant gent et félon et riche et puissant. »

Les mots gaignart et félon de ces textes sont bien supérieurs en énergie à ceux de la version rimée qui ne se retrouvent pas ailleurs.

Le poème fait dire à Pilate :

Le prophète osta dou despit

Et en une pierre le mist

Que il avoit faite tailler

Pour lui, après sa mort, couchier.

Le Ms. du Mans met plus succinctement et dans une forme plus ancienne :

« Si l'eust et Tosta del despit et le mist en une pierre ke il eut faite tailler à son oés. »

Le Ms. G. adopte cette locution qui est sans doute la primitive et que nous avons déjà rencontrée : « Si Tôt et l'osta dou despit et lou mist en une pierre qu'il ot fait taillier à son hués. »

Le Ms. D. dit de même : « Si l'ot et Posta du despit et le mist en une pierre qu'il avoit fait faire à son oés. »

Le Ms. H. seul supprime le mot « oés » et met : tt qu'il avoit fait faire por lui », en retombant dans la version rimée.

Plus loin, lorsque Pilate veut se disculper de la disparition de Joseph, il se sert, dans le roman rimé, d'un argument banal qui ne se rencontre dans aucun autre texte :

Ne que je, vers vous, povoir ai N*avait-il vers eus, bien le sai.

C'est-à-dire : Je sais bien qu'il (Joseph) n'avait pas plus de pouvoir sur eux, que je n'en ai sur vous.

Les autres textes ne présentent pas cette idée oiseuse d'assimiler la situation de Joseph vis-à-vis des Juifs à celle de Pilate à l'égard des « message. »

Le Ms. du Mans porte : « Or esgardez s'el blasmes en est miens. »

Le Ms. G. : « Or esgardez se oi la force vers els toz. »

Le Ms. D. : « Or regardez se ge ai eu tort. »

Le Ms. H. : « Ore esgardés se jou ai tort. »

Les « message » voyant que Pilate n'avait pas « si grant tort » lui disent :

Et se tu vieus, bien te porras Devant no Seigneur descouper.

Le Ms. du Mans emploie une forme bien plus archaïque : « Et lui dient : se chou estoit voirs et nous roïenmes dire d'autrui que de vous, nous vous en descouperrièmes bien devant Temperaour. »

Le Ms. G. : « Et se il est ensin, bien te porras descorper envers Temperaor. »

Le Ms. D : « Se il en est einsi, bien f en poras descouper vers Tempereor. »

C'est en définitive la forme la plus moderne qui a prévalu dans le roman rimé.

Pilate dit ensuite aux « message » que les Juifs leur raconteront la même chose que lui. « Fors, dit le Ms. du Mans, la prise de Joseph. » — « Fors que de Joseph dont je ne sai rien qu'il est devenuz, » Ms. C. — « Fors la prise de Joseph, » Ms. D.

La version rimée supprime mal à propos cette restriction qui est importante et devait se trouver dans la version primitive.

Lorsque les Juifs se rassemblent, le trouvère met :

Tout li Giue en Beremathye;

Or, Beremathie est la dégénérescence de Barimathie du Ms. G. qui lui-même vient d'Arimacie du texte du Mans; nouvel indice d'état moderne pour le Ms. rimé.

Lorsque les Juifs se disculpent, ils disent dans le Ms. du Mans : « Voirs est que nous l'océsismes pour chou que il disoit qu'il estoit rois de nous et sires sournossignours. »

Les Ms. C. et D. mettent : t Nous Tocéismes. « Le Ms. H. . « Nous l'ochésismes. » Ce mot était donc dans l'ori|çinal. Le Ms. rimé ne le donne pas et dit simplement : « Ce f u voirs, »> ce qui est bien moins énergique et bien moins dramatique.

Le Ms. du Mans continue encore ses formes anciennes dans cette phrase : « Que nous Tocériémes, se nous poïemmes. » Le Ms. C. respecte en partie cette locution et dit : « Que nous Toccirriens se nos poïens. Le Ms. H. s'en écarte peu : « Que nous l'ochierrîmes se nos pooïens ; mais le Ms. D. et le Ms. rimé , souvent d'accord, suppriment complètement cette phrase ; nouvelle preuve à porter au passif du roman rimé.

Le plus sage des « message » prononce ensuite un mot caractéristique qui, dans sa concision, rappelle la langue du xii^ siècle et dut se trouver dans la version originale.

Ms. du Mans : « Encore n'ai-jou mie la force de la parole. »

Ms. G. : « Encor n'ai je pas oïe la force de la parole. »

Ms. D. : Encor ne savons nos pas la force de la parole. »

Ms. H. : « Nous ne savons pas encore la force de la parole. »

La version rimée met au contraire :

Encor n'aviens oï touchier A la force de la besoigne.

Si le mot « besoigne « était original, quelqu'un des quatre manuscrits précités l'aurait reproduit.

LE SAl^T GRAAL. 99

D'ailleurs, c'est bien « la force de la parole n qu'il faut, c'est-à-dire Targument principal. C'est donc là encore une innovation du trouvère en quête de la rime.

La phrase suivante ne paraît pas non plus conforme au texte ancien :

Seigneur je vous weil demander Se Pilâtes vous vous veer Cel homme qui roi se fesoit.

Le mot « veer » (enlever) n'est pas le mot propre, le sens en est obscurci.

Le Ms. du Mans porte : « Dont ne vous juga Pylate cest homme à mort qui faisoit plus que Empereres. »

LftMs. C. : «Dont ne vos juga Pilâtes, cel home à mort qui se faisoit plus que rois ne empereurs. »

Le Ms. D. : « Donc ne vos juga Pylates tel homme à mort qui se fessoit plus que rois ne empereurs. »

Le Ms. H. : « Dont ne le vos juga Pylate tel homme à mort qui se faisait plus sires que rois ni empereurs. >»

Évidemment encore ici, si un manuscrit s'écarte du texte primitif, c'est le roman rimé, car le mot « veer » ne se retrouve nulle part et il n'est là que pour la rime.

Voici encore un passage du manuscrit primitif qui manque totalement dans le roman rimé.

Ms. du Mans : « Ensi fu départis li parlemens et Pylates délivrés de la haine as message qui liét en furent. »

Ms. C. : t Enfin départi li parlemenz et einsinc fu Pilate délivrés de la haine as messages. »

Ms. D. : « Einsi desparti li pallemenz et Pilate fust délivré de la haine as messages. »

Le trouvère répugnait sans doute à exonérer Pilate, généralement peu sympathique à la foule devant laquelle il devait chanter ses vers; mais le point de vue des manuscrits en prose est supérieur.

Dans toute rhistoire de Véronique, cette femme est nommée, on ne sait pourquoi, « Verrine, » par le trouvère à qui ce nom plaît sans doute.

Verrine ha non, si n'est pas foie.

Il faut convenir que la rime avait alors de singulières tolérances. Inutile de dire que les mots inconvenants « si n'est pas foie > ne sont dans aucun autre manuscrit.

Bien plus, on ne trouve nulle part ailleurs le nom « Verrine », qui ne répond à aucune exigence étymologique.

Le Ms. du Mans met partout : « Veroine ». Le Ms. G. « Vérone ». Le Ms. D. se reprend à la version du Mans « Veroine » et le Ms. H. à celle du Ms. C. « Vérone ».

Il faut donc considérer le nom « Verrine » comme une nouvelle excentricité du trouvère, peu soucieux de garder le texte primitif.

Dans le nom « Veroine », au contraire, se rencontrent les vestiges des mots vera icon qui sont, croiton, les racines du mot latin veronica.

Si nous ouvrons les manuscrits du Grand Saint Graal de Gautier Map, nous trouvons de nombreuses variantes à la leçon du Saint Graal de Robert de Borron, mais nulle part n'apparaît le nom Verrine.

Le Ms. 749 nouveau, 7171 ancien de la Bibl. Nat., du XIII» siècle, donne à cette femme le non de Vérone comme les Mss. G. et H.

Le Ms. 770 nouveau, 7185 ^^ ancien du même dépôt et du même temps que celui du Mans, adopte encore le nom de Vérone.

Cependant, dès la fin de la deuxième moitié du xiii« siècle, les manuscrits suivent une autre voie ; ainsi dans le N° 3i4 nouveau 6965 ancien, on trouve au lieu de Vérone, « Marie la Vénicienne », et ce nom se perpétue jusqu'au xv« siècle; nous le trouvons tel dans le beau manuscrit aux armes de Bourbon-La Marche, N» 113 nouveau 6784 ancien du même dépôt.

Le grand et splendide Ms. 95 nouveau 6769 ancien, de la fin du xiii® siècle, donne au contraire « Marie l'Egyptienne. »

On trouve dans le Ms. 229 de TA. : « Marie l'Agiptienne » et dans le Ms. 223 du même dépôt : « Marie de la Vénience. »

Enfin, le Ms. de jongleur 2455, Bibliothèque nationale, donne presque seul : « Marie TAnjuicienne. »

Nulle part on ne retrouve le nom « Verrine » de l'invention, évidemment, de notre trouvère.

Le véritable nom ancien était donc « Veroine » ou par euphonie « Vérone >», tel que l'indiquent le Ms. du Mans et les romans en prose du Petit Saint Graal,

Lorsque Pilate interroge Veroïne et lui dit qu'elle possède, chez elle, un portrait d'homme qu'elle adore, le Ms. du Mans dit : « J'ai oï dire que vous avés une serablance d'oume en vo huce. » Cette indication de l'endroit où est remisé le portrait semble ancienne.

Le Ms. H. dit aussi : « Que vous avés la semblance d'un houme en vo huge. »

Le Ms. D. met : « Que vous avez une semblance d'ome en votre huche. »

Le trouvère supprime cet archaïsme et met simplement :

Une semblance

Avez (l'omine, en grant remembrance, En meison.

Il aurait pu laisser le mot « huge, huce ou huche» du texte primitif, sans danger pour le rhythme; mais il lui fallait innover.

Plus loin, Véronique revenue avec le portrait fait d'abord asseoir les « message ».

Ms. du Mans : « Et qant ele i fu venue si lour dist : or vous sées et il s'asirent. » Cette phrase est originale et devait se trouver dans la version primitive.

Le Ms. C. la donne textuellement : « Or vos séez tuit ci-devant moi et il s'asistrent. >»

Le Ms. D. et le Ms. H. portent : « Or vos séez et il s'aséent. »

La version rimée a seule supprimé cette phrase indispensable, car elle va contribuer à l'effet : Veroïne fait asseoir les messagers pour rendre plus sensible leur action de se lever automatiquement et comme malgré eux, à la vue du portrait de Jésus qu'elle découvre, et non à son arrivée comme le met le roman rimé qui gâte ici son effet. C'est encore un détail important de la version originale que le trouvère n'a pas saisi. Cependant les vers suivants indiquent assez qu'il fallait insister sur ce point.

En racontant la suite de son aventure, le roman rimé fait dire à Veroïne :

Moût me prièrent

Li Juif, quant il m'encontrèrent

Que men sydoine leur prestasse Au prophète son vis torchasse.

L'expression « torcher » est moderne.

Le Ms. du Mans avait dit : « Si me requisent pour le grant Dieu que jou li essuiaisse et tiergisse son viaire. »>

Le Ms. G. : « Si m'appela et me pria par lou grant Dieu, que je li essuiasse et tuersisse lo vis de ma toaille. »

Le Ms. H. : « Si me requist que je li essuaisse son vis et tersisse pour la suour. »

Le Ms. D. n'emploie plus ce vieux mot; il n'est donc pas étonnant qu'il ne soit pas dans le roman rimé très-souvent conforme au Ms. D.

Lorsque les messagers sont revenus à Rome, ils racontent à Tempereur ce qu'ils ont fait et vu, et ajoutent dans le Ms. du Mans cette phrase elliptique : « Et ils dient : nous ne quidons pas qu'il nous doit seoir qu'il le voit, » faisant ici allusion à l'obligation où tout le monde est de se lever à la vue de la Véronique.

Le Ms. G. élucide ainsi ce vieux texte : « Nos ne quidons pas que nus hom se déust seoir, qui la véist. »

Le Ms. D. supprime ce passage déjà vieilli en 1301. — La version rimée fait de même, naturellement.

Le fils de l'empereur manifeste, après sa guérison, l'intention de venger Jésus et se sert, dans le roman rimé, d'une expression impropre:

Jamais n*arei bien ne honneur De si que l'arunt comparé.

Le Ms. du Mans, plus logique, avait dit : « Ca il n'auroit jamais joie, si l'auroit comparé. »

Le Ms. C. : « Que il n'aura jamès joie, tant que il l'auront comparé. »

Le Ms. D. : « Que yamès n'aroit joie tant qu'il Tauroient comparé. *

Le mot joie est bien le terme propre et celui de la version primitive, remplacé peu heureusement par les mots bien et honneur de la version rimée ; l'honneur de Vespasien, non plus que son bien-être, n'était engagé dans la question ; mais il pouvait ressentir de la joie à l'idée d'aller venger lés opprobres de celui qu'il regardait comme son sauveur.

Quelquefois l'on trouve dans le Ms. rimé des expressions qui semblent anciennes ; mais ce ne sont que des interpolations d'un vieux texte qui servait de modèle au trouvère et que ce dernier tolérait quand le rhythme et la rime s'en accommodaient. Par exemple le vers 1795 :

Avez vous feit que traiteur.

On croit voir là un reflet du xii« siècle et comme un indice de vétusté pour le poëme; il n'en est rien.

Cette phrase était dans l'original; elle a été exceptionnellement conservée par le trouvère.

En effet, le Ms. du Mans porte ; « Vous avez faij com traïtour. »

j^e Ms. C. : « Vous feites tuit que traiteur. » Le Ms. D. : « Vos avez fait que traîtres. » L'expression suivante du Ms. rimé est du même genre :

Que Pylates le soustenoil Et se tenoit par devers 11.

LE SAINT GRAAL. i05

Cette phrase n'était que la reproduction des vieux textes :

Ms. du Mans : « Tout cou nous fist Pylates vos bailliex qui se tenoil devers lui »

Ms. C. : « Pilâtes vostre baillis qui se tenait devers lui. »

Ms. H. : « Pylates vostre baillius qui se tenoit deviers lui. »

Ms. D. : « Pilate vostre baillif qui se tenoit devers lui. »

Dans le vers 1823, Pilate demande aux Juifs pourquoi ils vouèrent tant de haine à Jésus :

Et pourquoi en si grant haine Le queillites n'en teu cuerine.

Par exception le verbe « queillites » appartient probablement à la version primitive ; en effet, le Ms. du Mans avait dit : « Et pourquoi vous le coillistes en haine. »

Le Ms. G. : « Et pourquoi vous lou cuillites en haine, j»

Le Ms. D. : « Et pourquoi vous Tacuillistes einsi en haine. »

Inutile de dire que le mot « cuerine » qui forme double emploi, n*est ici que pour le besoin de la rime et ne se trouvait pas dans le manuscrit original.

Ce mot « cuerine » du vocabulaire populaire est d'ailleurs fort curieux, il n'est ni dans Roquefort, ni dans le Dictionnaire de la langue française aux xii« et xni« siècles par M, Ch. Hippeau, ni dans aucun glossaire à moi connu.

Mais Ducange cite le mot « corine » : Stomachus

vulgà colère^ haine et ajoute : vient de coro ou cauro qui ventus est occidentalis.

Mais le mot « cuerine » d\i Saint Graal rimé prouve que ce mot vient de « cuer », ce qui donnerait à penser que « corine » ou « corina » dérive naturellement de « cor », le viscère siège des émotions de l'homme.

Les Juifs croient que l'empereur charge Pilate pour leur bien, « pour leur preu » (vers 1834) :

Que ce fust pour leur avantage Pylates y eust damage.

Le texte du Mans dit : « Si en furent moult liés et quidièrent que il le desist pour leur preu et pour la dampnation Pylate. »

Le Ms. G. dit : « Pour lou domage Pilate. »

Le Ms. D. : « Et pour le damage de Pilate. » C'est encore dans le Ms. le plus récent que nous trouvons l'expression « damage » du texte en vers.

Lorsque Vespasien fait rompre les Juifs par des chevaux, le Ms. rimé ne semble pas non plus respecter les vieux textes ; le Ms. du Mans porte : « Puis les a fait venir devant lui et grant plenté de cevaus et en fist prendre .IIII. des mix vaillans ; si les fist maintenant desrompre. »

Le Ms. C. dit : « Lors les fis toz prendre et mener devant lui, toz liez, sor grant plantez de chevax, si en prist .IIIL, si les fist tôt maintenant derompre. »

Le Ms. D. emploie aussi le nombre quatre dans cette phrase : « Lors fist Vespasiens prendre grant plainte de chevaux, et les fist prendre .IIIL et .IIIL; si les fist maintenant touz desrompre, »

LE SAIPIT GRAAL. 107

Enfin le Ms. H. respecte encore cet ordre numérique : « Atant fist Vaspaseïens venir grant plenté de ciaus (pour chevaux), si les fist prendre .IIII. et .IIII...»

Évidemment, c'est là un reflet du texte primitif qui adispani complètement dans le roman rimé, vers 1893 :

Assez feit chevaus amener Et as queues les feit nouer Que touz trahiner les fera.

sans que le mot desrompre^ si caractéristique, soit prononcé et sans que l'expression « tirer à quatre chevaux « trouve satisfaction.

A la fin des pourparlers avec les Juifs, ceux-ci rapportent une parole des apôtres qui doit être dans la version première : « Et dient que il (Jésus) surrexi. »

Un mot latin équivalent se retrouve aussi dans la version rimée :

Car se il fut resurrexiz.

Le Ms. H. met comme celui du Mans. « Que il est surrexis. » Le Ms. D. : « Et qu'il est resurrexi, »

Il n'est pas étonnant que le Ms. rimé emploie ce même mot, car nous avons déjà vu souvent ces deux manuscrits en parfait accord.

A l'avenir nous ne nous servirons plus du Ms. du Mans qui abandonne la version du Petit Saint Graal^ pour c^Ue de Gautier Map, après les mots : « Lors en refist une grant partie ardoir » qui correspondent au vers 1935.

Lorsque Vespasien dit aux Juifs que Joseph peut bien avoir été sauvé, il se sert, dans les textes en prose, d'un argument péremptoire qui n'est pas dans la version rimée, très-lâche en cet endroit.

108 LE SAIMT GBAAL.

Ms. G. : « Et Vaspasiens respont que cil lou peut bien avoir sauvé qui m'a gari de ma maladie, se que nus hom ne pot faire, se il non, et ce est cil meismes por cui il fu enmurez ; car moi qui onques, ne lou vi, ne rien nule ne fis por lui, a-il gari et séné de la plus vil maladie, que onques nus hom éust et ce est cil por cui il fut enmurez et batu et à cui il fu doné. »

Le texte du Ms. D. est conforme.

L'omission de cet argument n'est pas à relever à l'actif du Ms. rimé d'ordinaire si verbeux.

Dans le Ms. rimé, le trouvère à modifié singulièrement le nom de Brons, beau-frère de Joseph. Il l'appelle au commencement Hébron et Hébruns, les Ms. en prose, comme le Grand Saint &raal, n'offrent que les noms de Brons et Bron.

Lorsque Joseph se sépare de Vespasien, la version rimée, d'accord avec le Ms. D. ne parle pas de leur baptême.

Le Ms. G. dit au contraire : « Et lors se bauptisa Joseph et sa maisniée de la main saint Glimant et Vaspasians refist autretel et lors après assembla Joseph sa gent. »

Le Saint Graal de Gautier Map parle aussi du baptême de Joseph, mais c'est saint Philippe qui le baptise. Quant à Vespasiens, voici en quels termes cet ouvrage rapporte son baptême :

« Et qant Vaspasiens l'oï dire si l'envoia querre, et demanda que cou senefioit que il l'avoit fait. Et Joseph lui respondi que cou estoit li salvemens Jhesu- Grist et sans cou ne pooit estre nus hom saus. Et qant Vaspasiens l'oï dire, si dist que cest créance preaderoit-il, si se fist bauptisier » (Ms. du Mans.)

Il est donc très-probable que la mention de ces baptêmes était dans le texte original dont s'écarte encore ici le Ms. riraé.

Le vers 2491 est obscur et incomplet; c'est la voix de l'ange qui parle à Joseph.

Ou non de celé table, quier Une autre et fei appareiller.

Il s'agit de la table sur laquelle Jésus a célébré la cène : Tange commande à Joseph d'en faire une autre sur laquelle il posera le saint Graal et qui rappellera la table de la cène.

Le Ms. C. porte : « Et en non dicele table, voil que tu en faces une carrée. » On a supposé que ce Ms. ancien renfermait une inexactitude et qu'il avait pris le mot « quier » pour le mot « carrée. >»

Mais le mot « carrée >» est aussi dans le Ms. D. du même temps que la version rimée ; il y a donc dans celle-ci, qui ne reproduit pas cette épithète, seulement un lapsus ou une négligence de style.

Le Ms. D. porte en effet : « En leu d'icele table, en fais une autre quarrée. » Sans doute pour que cette seconde table ne fût pas confondue avec la Table ronde que Merlin devait établir plus tard.

Ce mot « quarrée» était donc très-probablement dans le Ms. primitif.

La voix mystérieuse continue et explique Faction de Bron :

Lors si verra trestout de plein Que Brons arrière se treira Tant com uns hom de liu lenra.

Le texte est bien peu clair pour quelqu'un qui ne

ilO LE SAINT GRAAL.

sait pas d'avance ce que le trouvère veut dire. Les manuscrits en prose sont beaucoup plus compréhensibles et marquent mieux l'action de Brons.

Le Ms. C. porte : « Et lors vairas qu'il se traira en sus de toi, tant comme le leux à un home tient d'espace. »

Le Ms. D. naturellement plus d'accord avec la version rimée, comme nous Pavons vu souvent, met : « Et lors verras que si traira arrière tant comme li leu à un home tient. »

Inutile d'ajouter que, comme l'a fait comprendre le Ms. C, on veut dire que Brons laissera une place vide entre lui et Joseph : ce lieu fameux qui, dans la troisième table, la Table ronde, ne devait être rempli que par un chevalier sans tache, Perceval, dans les versions françaises, et Galaad, dans le roman de Gautier Map.

Après le vers 2635, le trouvère supprime un passage nécessaire.

On demande aux pécheurs quelle résolution ils prirent lorsqu'on les invita à s'asseoir à la table du Graal.

Ils répondent dans le Ms. C. : « Et cil dient qu'ils ne santirent onques point d'icele grâce ; n'a rien ne lor en fu ; ne à la table ne porent aprochier, en sorquetot nos la veïsmes si plainne de gentque nus ne s'i poist seoir entre els, fors que seulement lez Joseph, o nus ne puet ataindre. Or poez vos bien connoistre.... »

Le Ms. D., conforme toujours à la version rimée, supprime ce passage ancien.

On sait qu'il manque, après le vers 2752, au moins deux feuillets dans le poëme.

On peut facilement les suppléer par les Mss. C. et D.

Le premier, étant plus ancien, a nos préférences, bien que le dernier soit généralement plus conforme à la version rimée.

Voici le passage perdu, extrait du Ms. C. : « Et cil li respondent ; dont ne crerriens nos james ne lui, par samblant qu'il feist, se il le faisoit de barat; mais, por Deu, donez li de ceste grâce se vos poez. Et Joseph respont : s'il i velt estre, il co vient que il soit tex comme il se fait par semblant; mais ^ bareterres qui viaut autrui conchier par barat, dont ne seroit-il granz joies que li baraz conchiast lou barateor? Oil! font cil; et vos en verroiz, par tens, fait-il, tôt son corage; et neporqant j'en proierai nostre Seignor, por vos qui m'en priez. Et cil li respondent : granz merciz, sire.

^ Lors vint Joseph toz seux, devant lou Graal, et se coucha devant à terre à codes et à genoux, et pria Jhesu-Crist nostre Sauveur que il, par sa pitié et par sa grâce, li face veraie démonstrance de Moys, se il est tex comme il fait lou semblant. Lors s'aparut la voix dou saint esperit devant lui et dist : Joseph! Joseph! or, est venuz li tens que tu verras ce que je t'ai dit dou siège vuit de la table, qui est entre toi et Bron. Tu pries por Moys que tu quides, et cil qui t'en ont prié, qu'il soit tex com il fait lou semblant : et s'il aimme tant la grâce com il fait lou samblant d'estre boins, si aille avant et s'assiée à la table et lors verras que il deviendra. Ensinccom lavoizotcomraendéà Joseph, si lou fist ; et lors s'en vint arrières et parla à cils qui

* Cette phrase tout entière n'existe pas dans le Ms. D. et probablement manquait aussi dans le Ms. rimé.

il2 LE SAINT GRAAL.

de Moys l'avoient prié et lor dist : dites, fait-il, à Moys, se il est tex que il doie avoir la grâce, nus ne li peut tolir, et se il est autrement que il ne soit tex com il fait lou samblant, n'i vaigne-il jà, que il ne peut ne lui si bien angignier come soi-meisme, ne traïr. Cil i alèrent, si 11 distrent tôt ensinc com Joseph lor et commendé à dire. Et qant Moys les oï einsinc parler, si en fu moult liez et dist : Je ne redot rien nule que seulement lou congié de Joseph et que je ne soie tex que je n'i doie bien estre et aseoir. Et cil li respondent : son cougié as-tu bien, se tu i es tex com tu nos feiz lou samblant. Et cil dit que si est. Lors lou prannent cil entr'ax, si en fout moult grant joie et Tanmenèrent au servise, et Joseph, qant il lo vit, si li dist : Moys ! Moys ! ne t'aprochier de chose dont tu ne soies dignes à l'avoir ; car nus ne te peut si bien angignier con tu meismes et garde que tu soies tex con * ces geaz quident et con tu lor as dit. Si voirement, dist Moys, car ge boens sui ; si me doint-il ^ durer en vostre compaignie. Or, vien avant, dist Joseph, car se tu les tez com tu diz, nos lou verrons bien.

« Lors s'assist Joseph et BrOns ses serorges et tuit li autre à la table chascuns en son leu, issi com il durent feire et qant il se furent tuit assis, Moys remest en estant darrières els et ot paor. Si ala entor ^ la table, ne il ne trueve leu où il s'asiée que lez Joseph ;

* Le Ms. i). met : « Gardes que tu soies teux corne tu fais semblant. »

* Au lieu de : « Si me doint il durer, » le Ms. D. doime : « Si me doint Deux durer. »

s Tout le passage de la disparition de Joseph est légèrement abrégé dans le Ms. D. qui supprime ici « la table. »

et il entre anz et s'i asiet et si tost com il si fu assis, si fa fonduz ^ en terre ; car maintenant ^ ovri la terre etlou sorbi et maintenant reclost aprè lui ; ne onques ne sambla que II onques i eust esté; et qant cil de la table virent ce, si en furent moult efifrée de celui qui einsinc fu perduz entr'aus.

« Ensinc furent à cel servise celui jor et quant i furent levé, Petrus parla à Joseph et li dist : sire ! sire! or, ne fûmes nos onques mais si effréé com or somes , nos te prions, par totes iceles vertuz que tu croiz, si il te plaist, et tu lou sez, que tu nos dies que Moys est devenuz. Joseph respont : Je nel sai mie; mes se celui plaist, qui tant nos en a mostré, nos en saurons bien lou seurplus.

« Lors vint Joseph toz seux plorant devant son vaissiel et s'agenoille à ter à codes et h genoux, et dist : biax sire Dex moult sont boennes vos vertuz et sages voz œvres; sire! ainsinc veraiement con vos preïtes sanc et char en la virge pucèle Marie et^ porta à fil et à père et an nasquites, au jor de Noël et venites en terre por soffrir toz tormenz terriens... »

La soudure se fait ici, le texte en vers a conservé ces derniers mots : « tourmenz terriens. »

Le Ms. D. différant fort peu, comme il appert par les notes de ce texte, du Ms. C, il est certain qu'on possède réellement, au rhythme et à la rime près, la substance et même l'expression du poëme. Si Ton y

* Le Ms. D. supprime : « en terre. »

* Le Ms. D. supprime : « ovri la terre et lou sorbi et maintenant reclost aprè lui. »

* Le Ms. D. retranche : « et porta à fil et à père. »

tenait, on pourrait facilement restituer dans celui-ci les parties absentes. Mais à quoi bon, nos textes en prose valent mieux que la version rimée, ce sont eux qu'il faut conserver avec un soin jaloux : puisque nous sommas sûrs maintenant qu'ils gardent en dépôt la pensée première de Robert de Borron.

Continuons notre examen du roman rimé qui, nous Tespérons, sera apprécié ensuite à sa vraie valeur. Vers 2775 :

Joseph or est à ta venue La seneQance avenue.

Les Mss. C, D. et H. sont conformes.

Le Ms. de l'A. seul donne : « Or est venuz le tems que tu auras ce que je t'ay dit du siège. >» Mais c'est là évidemment une innovation.

Dans la phrase suivante, le Ms. rimé ne fait allusion qu'au lieu vide de la table actuelle qui est la deuxième; mais puisque le roman avait prévu la troisième table, la Table ronde de Merlin, il semble qu'il aurait dû en parler comme le font les autres versions en prose : Devant que li terz hons venra

Et Hebruns le doit engenrés Et Enygius la sœur porter ; Et cil qui de sen fil istra Gest liu meismes emplira.

Sans en dire davantage.

Le Ms. C. en dit plus : « Devant que li terz hom de ton lignage lou rempliroit et ce iert dou fil Bron et Hannysgeus ta sereur, dont issir doit; et cil qui de son fil istra, accomplira cest leu et ./. autre^ avec cestui, qui el non de cestai sera fondez. »

Le Ms. D. est conforme : « Jusque le tierz home de ton lignjage le rampliroit et ce iert le fil Bron et d'Annigeus dont issir doit cil qui de son fiz istra, remplira ce lieu et .1. autre qui en leu de cestui sera fondez. »

Le Ms. H. porte : « Devant dont que tiers hom de ton lignage le raempliroit et che iert li fins Brons d'Enigeus dont issi doit cheus qui de son fil istera qui acomplira cil lieu et ./. autre.

Ainsi tous les manuscrits en prose sont d'accord dans leur rédaction ; il est donc très-vraisemblable qu'il y a encore, en cet endroit, une lacune dans le poëme.

En compensation, le roman rimé insère, au vers 2817, une phrase prophétique qui manque totalement dans le Ms. C, mais se trouve dans le Ms. D. toujours plus voisin du poëme; voici cette phrase très-caractéristique, car elle fait allusion aux aventures de Lancelot et de Galaad dans la Quête du Saint Graal de Gautier Map. Il s'agit de Moyse « fondu en abyme. »

De lui plus ne pallera-on Ne en fable ne en chançon Devant ce que cil revenra Qui le liu vuU raemplira eu meismes le doit trouver.

Meis de lui plus n*estuet palier.

Qui recreirunt ma compagnie Et la teue, ne doute mie, De Moyses se clamerunt.

LeMs. C. donne : « Ne de cestui qui perduz est ne doit estre parole plus longuement tenue et cil qui retrairont ma compaignie et la toe, clameront sa sépulture cors Moys. »

LeMs. D., au contraire, porte : « Ne jà de lui nMert plus parole tenue devant ce que cil qui Vamplira le truist et là où il le trovera, si s'en rapantira des déliz terriens et de cestui ne doit estre plus loncement pallé que il vivra encore sanz puissance et cil qui recréeront ma compagnie et la toie — ».

C'est en substance la prophétie du roman rimé et, en effet, ces deux textes du même temps se suivent toujours pas à pas.

Que conclure de là, sinon que la rédaction du roman rimé a subi ici l'influence du roman de Gautier Map, puisque jamais Robert de Borron n'a parlé de Galaad et même n'a pu le prévoir. C'est, en effet, le fils d* Alain, c'est-à-dire Perceval, qui doit « accomplir le lieu vide » et Perceval ne trouve pas Moyse.

Il y a donc là une innovation évidente au texte primitif.

Voici la prophétie de Josephe contenue dans le Grand Saint Graal :

Josephe interrogé par ses compagnons sur la durée du feu qui brûle sur la tombe de Canaan : « Je vous dit, fait Josephe, que il n'ardera pas tousjours ; ainsi faurra, mais cou ne sera mie tost. Ains duerra tant que uns chevaliers pecieres (Lancelot) qui passera de bontet et de cevalerie tous ses compaignons, i venra et, en sa venue, estaindra cis fus et ne mie par bonté de lui ; mais pour monstrer que, en aucune manière, doit adrechier hom, sa grasse de cevalerie ; et chil chevalier aura non Lanselos et de lui istra li buens chevalier engenrés en péchiet, à qui nostre sires donra sa buenne éurée grasse qui, en mérite de sa vie sainte et religieuse, aquievera-il toutes les aventures

LE SAINT GRAAL. il 7

de la Grant-Bretagne et les merveilles ù li autre chevalier fauront et par celui, dont je vous di qui Galaad seraapiélés en non de bautesme, sera délivré de Siraéon et Moys la grant peine, ù il sunt et Kanaans sera délivrés par son pière et toutes ces coses avendront au tans à un roy qui sera apiélés Artus. »

Et, en effet, on trouve la délivrance de Moyse dans la Quête du saint Graal de Gautier Map. Mais non dans celle de Robert de Borron dont nous donnerons plus loin le contexte.

Rien ne démontre mieux que le passage relatif à Galaad, l'état moderne du roman rimé, puisque le Ms. D. si récent renferme aussi ce passage qui manque au Ms. G. plus ancien.

Au vers 2843 et suivants, commence l'histoire des douze fils de Brons ; dans le Ms. C., cette histoire est précédée d'un passage qui prouve que Robert de Borron entendait bien rattacher l'histoire de Joseph aux aventures de la Grande-Bretagne où Perceval devait nécessairement remplir le lieu vide.

« Ensinc furent ansamble un grant tens en celé région puis que Joseph ot preeschié par la terre de la Grant-Bretagne dont il se furent crestienné tuit li haut home et la menue gent ; et maintes granz miracles i fist nostres sires por lui. Et puis s'entrevint converser en ces diverses parties d'ocidant si com vos avez oï et conte; mais totes les aventures qui lor avint, ne vos puiS'je retraire, autre part me convient à guanchir, »

Les autres versions Didot, Huth et le Ms. rimé par

conséquent ne disent rien du séjour de Joseph en Grande-Bretagne, et le passage précité est totalement éliminé, à tort évidemment.

L'histoire des douze fils de Brons est la partie faible du poème. Délayé en 525 vers, cet épisode n*est qu'une suite de dialogues où les mêmes idées sont sans cesse répétées. Gautier Map a senti que ce n'était pas le cas d'employer le grand moyen mis à la disposition de Joseph, et tout se passe, dans le Grand Saint Graal, sans l'intervention divine; les deux versions sont extrêmement dissemblables, et il est matériellement impossible de soutenir que Tune ait pris quoi que ce soit à i'autre. Il ne reste qu'une seule chose commune aux deux romans, c'est la charpente du récit : Brons a douze fils; onze d'entre eux veulent prendre femme, le douzième est décidé à rester vierge,il est adopté par Joseph,se nomme Alain, dans les deux versions, et est prédestiné à être le gardien du Graal : les 525 vers du poëme tiennent dans une demi-page du roman de Gautier Map.

Comparons maintenant le roman rimé aux versions en prose.

Meis Hebruns leur a pourchacié Et loiag et près tant qu'ils eussent Femmes et qu'ils marié fussent.

Commande leur que loiaument Se tenissent et bêlement En là compaignie leur femmes : Seigneur soient et eles Dames ; Pnstrent les, selon la viez loi Tout sanz orgueil et sanz bofoi £q la fourme de mainte Eglise.

LE SAinr GRÀAL. il9

Le Ms. G. nous ramène encore dans la Grande- Bretagne :

« Lors pourchaça Brons et loig et près que il eussient famés, et qui avoir les vost selon la loi Jhésu-Crist et au commendement de Sainte Eglise, si les ot ; mais encor estoit la crestientez moult tenue et moult novele en ce pays que Tan apeloit la Bloie Bretaigne que Joseph avait novelement convertie à la (créance de Jhésu-Crist.

Le Ms. D., toujours d'accord avec le Ms. rimé, supprime toute mention de la Grande-Bretagne et dit brièvement :

« Et lors porchaça Bron et loing et près que il eussent famés au comendement de Sainte Eglise. » (Sans rien ajouter.)

L'expression « Bloie Bretagne » est à remarquer. Il est probable qu'elle existait dans les anciens textes ; Gautier Map s'en est aussi servi plusieurs fois dans son roman.

Il ast curieux de voir combien certaines expressions caractéristiques ont persisté dans les textes. Ainsi, au vers 2959, lorsque Alain manifeste énergiquement son désir de ne point se marier, on pourrait croire que Texpression suivante du trouvère est un mot échappé à la verve de la composition ou nécessité par les exigences de la rime :

Fort c un qui, avant escorchier Se leiroit et tout detrenchier Que femme espousast ne préist.

Le Ms. G. porte : « Icil ne vost onques famé prendre, ainçois dist que qui Vescorcheroit^ ne prendroit-il pas famé. »

Le Ms. D. : « Cist ne vot famé prendre et dit qui le devroit vif escorchier^ ne prandroit-il nulle de ces

famés. »

Le Ms. Huth. : « Cil ne vaut feme prendre et dist : qui le deveroit escorchrer n'en prenderoit-il nule. »

Cet accord parfait doit nous inspirer la plus grande confiance dans notre ancien texte du Ms. C. ; on voit clairement que les Mss. D., H. et de TA. ont éliminé le plus de mots qu ils ont pu et que le texte en vers a fait de même, quand la rime ne Tobligeait pas à délayer certains passages.

Cette autre expression du roman rimé :

Biaus douz niés : Gheveteins serez Et vos frôres gouvernerez

est la répétition des phrases suivantes :

Ms. C. : « Biax douz niés, vos seroiz chevetainnes de toz vos frères. »

Ms. D. : Beaux douz niés, vos serez chevetaignes de vos frères. »

Ms. H. : « Biaus dous niés : vous seres chievenains de vos frères. »

{Chevetein pour chevecier de Capitiarius ou Capicerius.)

Cet accord est fort remarquable, il prouve encore, quand il se produit, que notre Ms. C. est le plus pur et le plus conforme à Toriginal.

Lorsque la voix divine donne à Joseph des avis sur la conduite que doit tenir son neveu, on trouve dans le Ms. rimé cette expression caractéristique :

Que il enhorbetez ne soit Maubailliz est qui ne voit.

Les Mss. en prose avaient employé aussi cette locution : « Mais il se gart bien que il ne soit jà ensin grant ire ne ensinc grant orbeté que il ne voie clair. »

En effet, le verbe orhare en basse latinité veut dire « enlever la vue, » et nous avons encore le terme (yrhière^ pour désigner Tobstacle qu'on place devant les yeux des chevaux.

Le Ms. D., toujours plus concis et plus pareil au Ms. rimé, dit : «• Qu'il ne soit jà en si grant ire ne enorbetés, que il ne voie cler. »

Dans ce passage :

De la joie de char se gart Qu'il ne se tiegne pour musart.

La char tost Tara engignié Et à duel et à péchié.

Le Ms. C. dit plus simplement : « Qu'il se gart de la joie de sa char, que ele n'est preux, car joie n'est preu qui retourne à duel. »

Le Ms. D. est conforme, c'est donc le poëme qui, pour le besoin de la rime, intercale ici le mot « musart. »

Le passage assez important où le nom de Robert de Borron est rappelé, n'est pas tel dans les versions en prose même les plus explicites.

Voici ce passage du roman rimé :

Meistres Bobers dist de Bouron Se il voloit dire par non Tout ce qu'en cest livre afferroit, Presqu'à cent doubles doubleroit.

Il est bien entendu que le mot « dist » régit les mots -t se il voloit, » et qu'on doit lire : « Meistres Robers de Bouron dit (que) se il voloit » Les Mss.

en prose ne nomment pas ici Robert de Borroa \ le Ms. C. donne seulement : « Et cil qui fist cest livre dit que se il voloit tôt raconter iceles choses que Joseph conta à son neveu Élain, que cest livre se dobleroit deux fois d'escripture. »

Le Ms. D. omet entièrement ce passage, mais le Ms. A. le donne ainsi :

« Et cil qui fist cest livres dit que se il voloit tout raconter, que cest livre se dobleroit .II. fois d'escripture. »

IjC Ms. h. ne parle pas non plus de Robert de Borron, il faut donc croire que cette mention explicite est de rinvention du trouvère; et en effet elle était assez inutile.

Le passage obscur du roman rimé :

Dou tierz, ce te di-ge pour voir, Fera Jhesu-Crist son vouloir.

le Ms. G. Texplique ainsi : « Et lors sera entre vous accomplie la senefiance de la Trinité qui est par trois et lors sera dou tierz au plaisir de Jhesu Grist. »

Le Ms. D. porte : « Lors sera acompiie entre vous la senefiance de la Trinité qui est par .III. personnes: lors sera du tierz, au plaisir Jhesu-Crist, qu'il est sires de toutes choses. »

Le « tiers hons » dont dont il est question ici est évidemment le fils d'Alain qu'on ne nomme pas et pour lequel on s'en remet à Dieu; les romans français en feront Perceval, fils d'Alain le Gros et petit-fils de B^ons^ et le romancier anglais, Galaad, descendant

^ Cette filiation est très -nettement accusée par le roman en prose, Ms. D., dont nous publierons ci-après toute la partie

LE SAII^T GRAÂL. 1^3

très-lointain de Brons, non par Alain, mais par Josué, autre fils de Brons.

On voit qu'il y a là deux courants d'idées très-voisines au fond, mais très-différentes dans la forme, et il faut encore conclure ici que les deux compositions, l'une française, l'autre anglaise, ont leur existence propre et sont complètement indépendantes Tune de l'autre .

Au vers 3340, le poëme commet une bévue singulière. Le mot « mesprison » était dans le texte original et il veut le conserver, mais il détruit complètement le sens primitif.

Le « riche pécheur » est un surnom donné à Brons, un peu par moquerie ; en effet on l'envoie à la pêche et il ne rapporte qu'un poisson.

Aussi le Ms. G. dit-il : « Et dès lors en avant sera la mesprison sor lui, et tuit cil qui orront de lui palier lou clameront le riche pécheur par lou poisson que ilpescha. »

Le Ms. D. ne comprend plus le sens du mot et met : « Sera la prison sor lui. » Ghrestien de Troyes l'avait saisi et avait donné au mot « mesprison » le même sens que le Ms. G. Notre poëme, au contraire, applique le mot « mesprison » à l'action possible de perdre ou compromettre le GraaL

concernant Perceval, on y Ut : « Maintenant vindrent. IIIL seryanz en la chambre où li rois Péchéor gisoit qui père fust Alein le gros et aiol Percevaux et cil rois Péchéor avoit le digne sanc Jhesu-Crist en guarde. » Mais Ghrestien de Troyes ne suit pas cette donnée et fait de Perceval le neveu de Brons, par sa mère, sœur du riche pêcheur.

1â4 LE SAINT GRAAL.

Gommanderas-U le veissel Qu'il le gart des or en avant ; N*i mespreigne ne tant qant :

Toute la mesproison serait Seur tui et chier le comparroil,

Chrestien de Troyes, dans un autre passage, vers 4694, attribue le nom de « roi pécheur» à une autre cause, il est vrai qu'il n'ajoute pas le mot riche en cet endroit, mot qui constitue Tironie de la dénomination.

Mais quant il se viut déporter U aucun déduit entremetre Si va pescier à Tamençon; Pou cou li rois Pescière, a nom.

Et pour cou ensi se déduist, Que il ne peut autre déduist Por rien soffrir ni endurer.

En effet, il est blessé et ne saurait chasser, ni se livrer à aucun exercice violent.

Lorsque Brons se sépare de Joseph, on a remarqué avec raison que le manuscrit rimé commettait une hérésie littéraire :

Ainsi Joseph se demeura.

Li boens pescherres s'en ala (Dont furent puis meintes paroles Contées, ki ne sunt pas foies) En la terre là ù il fu nez, Et Joseph si est demeurez.

Ce passage est bien obscur, cependant il paraît qu'on doit l'entendre en ce sens que « Joseph demeure en la terre où il né », à Ramath apparemment; mais alors que deviennent les mentions relatives à son passage en Grande-Bretagne ?

LE SAINT GKAAL. 125

Les Mss. en prose récents abondent dans ce sens ; mais le Ms. G. met un peu plus de logique dans ce passage : « Ensinc se départirent, si s'en ala le riches peschierres dont maintes paroles furent puis, en la grant Bretaigne; et einsinc remest Joseph et fina en la terre et ou pais où il fu envolez de par Jhesu CrisL »

La direction que prend Joseph reste ainsi dans le vague.

L'idée de faire finir Joseph dans le pays « où il est nez » eut un certain succès, car nous la trouvons dans les Mss. plus modernes D. et H.

Ms. D. : « Ainsi se départirent Joseph et Bron et Joseph s'en ala en la terre et el païs où il fust nez et amprîs la terre. »

Ms. H. : « Ensi remest Joseph et fina en la terre et el païs où il fu nés. »

Le Ms. A. est plus énigmatique : « Ainsi remest Jo ; et si va en la tiére et ou pays » sans rien ajouter ; l'idée de le faire rester en Judée répugnait à ce rédacteur comme à celui du Ms. G.

Cependant il est visible que dans la donnée française, Joseph s'en retourne dans son pays et il est possible que si sa légende a été rédigée à Moyen-Moutier ou dans les environs, on Tait fait mourir à Ramath, d*où ses reliques auraient été rapportées en France. Cest ainsi que Ton peut expliquer l'indécision de nos textes.

Chrestien de Troyes (vers 35119) éprouve le même embarras et fait aussi aller Joseph « en son païs; » mais bientôt après, influencé par la version de Gautier Map, il retombe dans la donnée anglaise et le ramène en Angleterre :

Josep del païs [Sarras) s'en parti

Et sa compagnie autresi.

Et partout là ù il aloit

Le saint Graal od lui portoit.

Et quant il furent départis,

// s*en ala en son païs.

Et tout partout ù il aloit

La loi Jhesu-Grist essauçoit.

Puis vint en cest païs manoir

Od lui le saint Graal por voir.

Le pays dont Ghrestien parle à la fin de ce passage est l'Angleterre. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer cette autre divergence entre les deux versions anglaise et française.

Dans cette dernière, Alain n'a qu'un descendant qui est Perceval (Vers 3467) :

Et quès oirs deli puet issir.

« Quex oirs issi de lui ; » Ms. G. « Quex heirs istra de lui ; >» Ms. D.

La version anglaise, au contraire, s'étend sur la nombreuse progéniture non d'Alain,mais de Josué qui devient possesseur du Graal.

Ghrestien de Troyes, nous l'avons dit, a pris un biais; Perceval n'est pas fils d'Alain, qui, en effet, ne veut pas se marier, mais d'une sœur de Brons, il n'est donc que le neveu du riche pêcheur, mais lui succède néanmoins dans la possession du Graal.

Quant à Pierre, sa vie est narrée tout entière dans le Saint Graal de Gautier Map. Existait-il une branche aujourd'hui perdue de la version française où ces aventures étaient racontées? G'est très-probable, mais ce fragment ne nous est pas parvenu.

Il en est de même de Moyse, et il faut croire que Robert de Borron avait le projet d'en parler plus tard, comme le prouve ce passage :

Que Moyses est devenuz Qui fu si longuement perduz Trouver le convient par raison.

Le Ms. C. avait dit : « Et si le covendra qu'il sache dire que Moys devint et que il lou retruist par raison de paroles. »

Le Ms. D. est conforme : « Et si convandra que il sache que Moys est devenuz et qu'il le puisse trover par raison de paroles. »

Ms. H. : « Et si converra que on sace que Moys est devenus et que il le puisse par raison de parole trouver. »

Ms. A. : « Et si li con vendra savoir que Moys devint. »

Les vers 3479 et suivants sont fort énigmatiques :

Et celui sache ramener Qui orendroit s'en doit aler.

Les Mss. en prose et notamment le Ms. H. appliquent cette phrase à Pierre : « Que il sace Petrus mener par raison là où il doit aler. »

Robert de Borron avait donc bien le projet de revenir sur les quatre histoires mentionnées dans le passage précédent.

Le rédacteur du Ms. D. a traité deux de ces points, les aventures du riche pêcheur et l'histoire de l'hoir d'Alain ; mais il ne dit rien de Pierre et fort peu de chose de Moyse. Peut-être retrouvera-t-on un jour le

manuscrit qui doit compléter la donnée du Saint Graal de Robert de Borron :

Le roman rimé continue ainsi :

Ces quatre choses rassembler

Convient chaucune, et ratourner

Gliascune partie par soi

Si comme ele est; meis je bien croi

Que nus bons ne*s puet rassembler

S*il n'a avant oï conter

Don Graal la grant estoire,

Sanz doute ki est toute voire.

A ce tens que je la retrais

0 mon seigneur Gautier, en peis,

Qui de Montbelyal estoit,

Unques retreite esté n'avoit

La grant estoire dou Graal

Par nul homme qui fust mortal.

Le roman en prose diffère peu de la version rimée. Le Ms. C. porte : « Et totes ces .IIIL parties covient ensemble assembler chascune partie par soi, si com eles sont devisées ; et ce ne peut nus hom faire, se il n'a veu et oï conter lou livre del Graal de ceste histoire, et au tens que messires Roberz de Borron lou retraist à monseigneur Gautier, lou preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escripte par nul home fors el grant livre. »

Le Ms. A. porte : « Et au tems que misire Robert de Borron le retrait et monseigneur Gautier de Monbelliart, elle n'avoit esté escripte fors du grant livre par nul home. »

Ici évidemment le grand livre ne signifie pas le Saint Graal de Gautier Map, ouvrage auquel, du reste, les siècles passés n'ont pas donné la qualification de

LE SANT CRAAL. 129

grande parce que jamais on n'avait opposé les deux ouvrages Tun à l'autre. Il faut sans doute entendre par le grand livre, le livre latin ^ contenant la légende de Joseph d*Arimathie d'où Robert de Borron a, le premier, tiré la matière de son roman.

Il n*est pas douteux que Gautier Map n'ait puisé à la même source ; il y a au fond trop de liens de parenté entre ces deux ouvrages pour qu'ils n'aient pas une origine commune. Mais Gautier Map, clerc érudit et doué d'une vive imagination, a certainement ajouté de son propre fonds les neuf dixièmes de son roman.

Il est même à remarquer que les parties communes aux deux productions ne sont pas celles où l'archidiacre d'Oxford s'est complu davantage : La Passion, par exemple, la légende de Véronique et celle de Vespasien y sont fort abrégées, l'histoire de Moyse tient, comme nous l'avons dit, en une page; celles des fils de Brons est aussi très-simplifiée et raccourcie systématiquement. La pêche de Brons diffère coraplè-

1 Ce livre latin, réel ou apocryphe, est souvent cité dans les préfaces des romans de Tristan. On lit dans le Ms. 104 nouveau, 6776' ancien. : « Me retournerai adonc sor le grant livre dou latin et selon les autres qui extraits sont de la gentil langue françoise... et selonc ce que je trouverai du grand livre dou latin ferai-je un autre grant livre tout entier, ouquel je crois bien acomplir toutes les choses que messires Luces de Gast qui premièrement fut comencières et ordonneres de translater de latin en françois le grant livre de la

Table ronde ^) — Le Ms. 6768 porte encore : « Après

ce que j'ai leu et releu et pourveu par maintefois le grant livre en latin, celui meisme qui devise apertement Testoire du ssdnt Graal »

tement du récit de Robert ; bref, Gautier Map a réservé toute sa verve et toute sa faconde pour les héros éclos de son génie, Josephe fils de Joseph, Mordrains, Nascien, Célydoine, Hypocras, Grimaud (si ce dernier épisode est de lui) et les autres créations originales, du Grand Saint Graal, comme s'il avait voulu éviter de se trouver en communauté d'idées et d'expressions, avec le modeste Robert de Borron, dont les titres de premier inventeur sont cependant reconnus et proclamés, à chaque instant, par les scribes du xiii® siècle.

Nous ne reviendrons pas sur l'importance de ces passages où le nom de Montbéliard est bien plus régulièrement orthographié que dans le Ms. rimé.

Il est au moins singulier que les Mss. D. et H. qui suivent si fidèlement la version rimée ne fassent aucune mention de Robert de Borron ni de Gautier de Montbéliard.

Les lignes suivantes du poëme doivent encore être rapprochées des versions en prose :

Meis je fais bien à touz savoir Qui cesl livre vourront avoir, Que se Diex me donne santé Et vie, bien ei volenté De ces parties assembler, Se en livre les puis trouver.

Aussi cumme d*une partie Loisse, que je ne retrei mie, Aussi convenra-11 conter La quinte et les quatre oublier Tant que je puisse revenir Au retraire plus par loisir.

Il parait qu'il était dans les vues de Robert de

LE SAINT GRAAL. 13i

Borron de donner une grande extension à chacune de ces quatre histoires, puisqu'il semble les assimiler à la cinquième, celle à laquelle il passe immédiatement, l'histoire de Merlin, qui est fort considérable dans tous les récits, et dont le Perceval lui-même n'est qu'un épisode, car Merlin clôt cet épisode comme il en avait préparé le début.

Le Ms. C. donne ce qui suit : « Et ge voil bien que tuit cil sachent qui cest livre verront, que se Dex me done santé et vie et mémoire et se il par son péchié ou par son courroux ou por ce qu'il crerist moi se Dieu non, ou talent où ge ai esté très qu'à or, je rasemblerai toutes ces .IIII. parties par paroles à une seule. Ensinc con je les ai par raison d'une seule partie traites, ce est (aïst) Dex li puissanz de totes choses, et si covendra à conter ce melsmes et ces .IIII. laissier, mais ançois me covendra à conter d'une ligniée de Bretaigne , c'est la ciquoisme et des aventures qui i avindrent. »

Le mot « lignée » s'entend sans doute des aventures d'Artus et de son accession au trône par l'épreuve de l'épée.

Cette histoire de Merlin est bien rarement complète et jusqu'ici le Ms D. est le seul qui en donne la fin.

Le manuscrit Didot est moins explicite dans le passage précité, on y lit : « Toutes ces .IIII. parties je resamberai aprises d'une sole partie et traites , ce est Des (ce aïst Dex) le puissanz de toutes choses et covendra de conter de la ceine meisme (de la cinquième) et ces .IIII. lessier tant que je reveigue à ces paroles et à cestes hoière. »

Le Ms. H. porte ce qui suit : « Toutes ces .IIII.

parties convient assembler. Jou rassamblerai toutes ces .IIII. parties en une seule ensi, par raison, comme les ai traites d'une seule partie et apriès chou est Diex li tous poissans sires de toutes choses; et si converra raconter de la chai une meismes et ces .IIII. parties laissier à tant que je reviegne à ces paroles et à cest oevre faire chascune par soi. »

Le Ms. A. porte : « Et je vueil que tuit cil sachent qui cest livre verront que se Diex me donnent vie et santé et mémoeire, que se il, par son péchié ou par son courroux ou pour ce qu'il creustmoyjerassembleray toutes ces .IIII. parties en une sole, ainsi com je les ay par raison d'une partie traites et ce est Diex li puissans ; et si couvenra conter ce meismes et ces .IIII. laissier tant que je revienge à ces paroles et à ces eovres chascune par soi. »

On voit s'accentuer ici deux versions différentes ; les Mss. G. et A. adoptent une version, mais ce dernier tronque une phrase déjà peu intelligible dans le Ms. C. ; les Mss. D. et H. simplifient ; ce qu'a fait le Ms. rimé.

Il est pourtant probable que les deux premiers donnent l'ancienne leçon ; mais le Ms. C. esquisse une phrase difficile à comprendre tant elle est elliptique. « Se il par son péchié ou par son courroux...., » ce qui obscurcit le sens.

On retrouve ce passage singulièrement placé à la fin du Ms. de jongleur, N*» 2455, entre les derniers mots du Saint Graal de Gautier Map et les premiers de Merlin»

Voici ce passage simplifié toutefois et élucidé selon la méthode de co charmant petit manu-

scrit : « Sachent tut cil qui cestui livre vairont et prient que Jhesus me doiast santeit et vie etmétnore et me tignet on sent où je estoit jusc'à or ; se il ce fait, je rassemblerai toutes ces .IIII. parties à une seule, mais toutes .IIII. les m'estuet lassier, tant que la raison du conte me ramoint à chascune par soi. »

Puis le scribe continue : « Et si je lalaissoie à tant, nulz ne sauroit que toutes ces choses seroient devenues, ne la signifiance porquoi je les aurais départies. >»

Merlin commence tout de suite après : « Moût fu li ennemis courciez. »

Il est très-probable que le scribe du Ms. 2455, voulant entreprendre la transcription de Merlin, aura copié, sans trop y prendre garde, les quelques lignes qui précèdent le complot des démons dans la version de Robert de Borron, sans se rappeler qu'il venait de donner ces quatre parties dans les pages précédentes du Grand Saint Graal de Gautier Map.

Le Ms. G. donne aussi les dernières phrases dont nous parlons : « Car se g'es laissoie à tant et la ciquoisme ligniée n'i estoit meslée, nus ne sauroit que ces choses seroient deveoues ne por quel senefiance j*es auroie desevrées Tune de l'autre. «

Il y a ici deux idées tandis qu'il n'y en a plus qu'une dans le texte en vers que voici :

Meis se je or les leisse à lant, Je ne sai homme si sachant Qui ne quit que soient perdues, Ne qu'oies serunt devenues ; Ne en quele senefiance J'en aroie fait dessevrance.

Robert de Borron insiste, d'une part dans le texte en prose, sur la nécessjté de ne pas laisser imparfaites les quatre histoires dont il s'agit, et de l'autre sur l'obligation d'y joindre la cinquième, l'histoire de Merlin dont, en effet, le Joseph d'Arlmathie n'est que le prologue. Cette observation est importante, elle manque, à tort, au texte en vers, d'accord comme toujours avec le Ms. D., qui porte : « Et si je le lessoie à tant, nul ne sauroit que toutes ces choses seroient devenues, ne por quel senefiance je les auroie départies. »

La pensée de Robert de Borron était bien, en effet, de faire de Merlin le pivot et le centre de toute la composition. Le Joseph d'Arlmathie, que nous appelons aussi le Petit Saint Graal, n'était en quelque sorte que la préface du sujet. Sans doute, cette première partie a bien son existence propre, elle expose la passion du Christ, la vengeance qu'en prend Vespasien, le parti que tire Joseph de la possession du Graal pour moraliser ses compagnons et les contenir dans la ligne du bien, et l'envoi qu'il fait en Occident des plus zélés adeptes de la religion nouvelle ; mais tous ces faits se combinent de manière à exciter de plus en plus la colère de <' l'ennemi. » Le démon voit en effet que Jésus a brisé les portes de l'enfer et l'a laissé vide, et que les prédictions des prophètes se sont accomplies ; il sent que désormais les pécheurs, lavés du péché originel par le baptême, lui échapperont à moins qu'ils ne se remettent eux-mêmes dans le lacs . « L'ennemi » s'aperçoit encore que l'homme, bien que pécheur endurci, s'il se repent à la fin et promet de se bien conduire à l'avenir, lui échappe encore par

LE SAIMT GRAAL. 135

rœuvre spirituelle de Jésus. C'est alors qu'une trame s'ourdit parmi les démons et qu'ils complotent de créer un homme qui sera à eux, qui répandra parmi les humains les principes corrupteurs et les leur ramènera. Cet homme, dans leur pensée, devait être Merlin; mais chez lui la nature divine l'emporta sur les influences perverses, et le grand enchanteur, tournant décidément toutes les forces de son génie vers le bien, trompa l'attente de ses créateurs et travailla de toute la puissance de son esprit subtil à développer les idées de retenue, d'honneur et d'humanité chez les chevaliers d'Artus. En cela, Merhn est l'auxiliaire de Jésus, et sa troisième table, qui est son grand moyen d'action, la Table ronde, est bien l'image de celle de Joseph et de la cène pascale.

Si l'on jette un coup d'oeil sur les premières pages du Perceval qui clôt, par la Quête, l'histoire de Merlin, on verra clairement comment, dans la pensée du romancier, l'histoire de Joseph ou du Saint Graal, se rattachait à celle de Merlin,

Du reste Gautier Map l'avait bien entendu ainsi; on lit en effet, à la fin de son roman : « Et si se taist ore à tans h contes de toutes les ligniés ki de Célidoine issirent et retourne à une autre brance qu'on apele l'estore Mellin qu'il convient ajousterensamble; à fine forche, avoec l'histoire dou saint Graal pour chou que branke en est et i apiertient et coumence mesire Robers de Borron le branche en tel manière. »

Ce mot « à fine forche » est assez caractéristique, il prouve qu'on ne pouvait séparer ces deux romans, dont l'un était comme la conséquence de l'autre : de plus, Merlin semble plus particulièrement l'œuvre de

Robert de Borron et c'est dans le volume de ce dernier qu'on allait le chercher comme le prouve le singulier passage du N° 2i55 précité.

Mais il est temps de conclure : Il résulte évidemment de la comparaison minutieuse à laquelle nous venons de nous livrer, que le roman du Saint Graal et sa suite, « Testoire Mellin, » ont été composés en prose par Robert de Borron; que les Mss. du Mans, G., H., A. et D. nous donnent une idée complète de la première version ; que le Ms. du Mans et le Ms. H. suivent souvent la même voie; que les Mss. G. et A. marchent également parallèlement, enfin que le Ms. D. et la version rimée nous donnent certainement l'expression la plus récente du récit, celle adoptée aux dernières années du xiii« siècle : d'où la conséquence naturelle que le poëme est une œuvre postérieure d'un trouvère anonyme, et que la pensée première et même Texpression de Robert de Borron est dans nos manuscrits en prose. Nous ne grossirons pas davantage cette étude où nous avons cherché à grouper des faits précis et nouveaux ; sans doute, il reste encore bien des points obscurs dans l'histoire de ces célèbres romans de la Table ronde ; mais peut-être les lignes qui précèdent serviront-elles à ouvrir de nouveaux horizons à l'investigation des chercheurs et flnira-t-on par acquérir des notions complètes sur la personnalité des créateurs d'une des branches les plus vivaces de notre littérature nationale.

Dès ce moment, nous révélons des faits complètement ignorés sur la famille des Borron, nous établissons sur des bases certaines la personnalité de Robert, l'auteur du Saint Graal, nous expliquons les prétea-

LE SAINT 6RAAL. 137

tîons d'Hélie à descendre des des Barres, nous justifions rintervention de Philippe- Auguste comme promoteur de la rédaction de Tépisode de GrimaulL Nous rendons possibles les rapports nécessaires de Robert avec Gautier Map, enfin nous établissons, d'une manière irréfragable, Tantériorité des romans en prose sur la version rimée.

Si tous ces points nous sont concédés, nous n'aurons pas inutilement ajouté notre contingent de recherches aux savantes dissertations de nos devanciers; mais nous sentons qu'il nous faut, dans beaucoup de circonstances, compter sur l'indulgence bienveillante de nos maîtres en romanisme.

Note I"

Il peut être curieux de rechercher comment la légende de Joseph d'Arimathie s'est trouvée liée à l'histoire plus ou moins apocryphe de Yespasien et celle-ci à la légende de la Yéronique.

Suétone avait dit, à propos d'un épisode de la guerre de Judée, que Josèphe, l'un des prisonniers juifs les plus distingués, ne cessa d'affîrmer, pendant qu'on le chargeait de chaînes, qu'il en serait bientôt délivré par Vespasien luimôme et par Vespasien empereur * .

Il faut voir ici, croyons-nous, le motif du rapprochement chimérique tenté par l'auteur de la légende du Saint Graal, et c'est dans ces paroles prophétiques qu'on doit très-probablement chercher la solution de la première des deux questions que nous venons de poser.

Joseph d'Arimathie aura été identifié avec Josèphe l'historien dont parle Suétone, et à la faveur de cette permutation de personnes, Ve-pasien a pu devenir, avec un semblant de réalité, le libérateur du célèbre décurion, sans que le romancier s'exposât à être taxé d'invention flagrante.

Quant à la légende de sainte Yéronique, elle avait reçu depuis longtemps, dans les légendaires, une application presque identique à celle que nous présente notre roman ; c'est-à-dire que la figure de Jésus, empreinte sur une toile, avait aussi servi à guérir un empereur romain ; seulement cet empereur était Tibère et non Vespasien.

' Et unas ex nobilibus captivis Josephus, qaum conjiceretur in vincul», constaotissime asseravit fore ut ab eodem brevi solveretnr, verum jàm imperatore (Saet., Yesp. V. Tacit., ffw/. V, 8-13; — Joseph., De Jïé?//oJKd., lib. V, VI; — i«/. Jud. 7-16; — Easèb., 3-8; — Philost. FiVrf'ipo//. 6-39.

Au moyen âge, en effet, la certitude historique n'existe pas ; les faits s'altèrent et se déplacent au gré des auteurs. Si nous ouvrons la Légende dorée, nous y trouvons rapportée, avec un point de doute il est vrai, une légende qui a le plus grand rapporta vec celle de Vespasien ; seulement c'est Tibère qui, en ce moment, est empereur et qu'il s'agit de guérir. Ce passage qui est extrait du chapitre ^ De passione Domini est trop important pour n'être pas rapporté ici in exlenso ; il sera évident, après cela, pour le lecteur, que la légende est absolument la même dans les deux cas et que le rédacteur de la légende latine de Joseph d'Arimathie a puisé à la même source que Voraglne; seulement, comme il fallait rattacher ce fait miraculeux à l'histoire de Joseph d'Arimathie et que l'historien Josèphe était intimement uni par certains points de ses récits à l'histoire de Vespasien et de Titus, ce sont ces empereurs qui ont bénéficié de l'efficacité de la sainte Véronique, à la faveur sans doute de la maladie à laquelle Titus a été en proie pendant sa jeunesse.

Voici ce passage remarquable de Jacques de Voragine : a Intereà, cum Tiberius morbo gravi teneretur, nunciatur eidem, quod, Hierosolymis, quidam medicus esset qui omnes morbos curaret, solo verbo curaret ; nesciens quod eum Pylatus et Judei occidissent, dixitque Volusiano sibi privalo : Vade citius trans partes marinas, disceque Pylato ut hune medicum mihi mittat qui me pristine sanitati restituât. Cum autem ille ad Pylatum venisset et mandatum imperatoris exposuisset, eidem, territus Pylatus XIIIÏ dierum inducias postulavit, Infra quod spacium dùm Volusianus quandam matronam, que fuerat familiaris Jesu , nomine Veronicam , ubinam Xristus Jésus inveniri posset, interrogasset , ait: Heu! Dominus meus et Deus meus erat quem Pylatus, per invi-

1 II faut chercher ce passage dans les éditions de Voragine [Legenda aurea) dn xvie siècle. M. Branet n'a pas donné, au grand regret des archéolognes, la traduction des légendes des principales fêtes qui sont peut-être les plus utiles îi connaître.

diaiD, traditum condemnavit et crucifigi precepit. Tune ille Tiimis dolens ait : Vehementer doleo quum quod mihi Dominus meus jusserat, explero noa valeo. Gui Veronica : Dominus meus cum predicando cinjumiret, et ejus presentîâ nimis, invité, carerem, volui mihi ipsius depingi imaginera ut dùm ejus privarer presentiâ, mihi saltem prestaret solalium imaginis sue ligure. Gumque lintheum pictori deferrem pingen* dum, Dominus mihi obvia vit et quo tenderem requisivit ; oui ciim vie causam aperuissem a me petiit pannum et ipsum mihi venerabili suâ facie reddidit insignitum. Imaginis ergo hujus aspectu si dominus tuus devotè intuebitur, continuo sanitatis bénéficie potietur. Gui ille : Est ne hujus modi imago auro vel argento comparabilis ? Gui illa : Non sed pio affectu devotionis. Tecum igitur proliciscar et videndam Gesari imaginem referam et revertar. Venit igitur Volusianus cum Veronica Romam, dixit Tiberio imperatori : Jesum à te diu desideratum Pylatus et Judei injuste mort! tradiderunt et per invidiam crucis patibulo aflixerunt. Venit igitur matrona quedam mecum, ipsius Jesu imaginem déferons, quam si dévote perspexeris, mox sanitatis tue beneficium obtinebis. Gesar igitur pannis sériels viam stemi fecit et imaginem sibi presenlari precepit. Qui mox ut eam fuit intuitus» sanitatem pristlnam est assecutus. »

Suit le récit du châtiment de Pilate, compliqué de cette circonstance que ce dernier se présente à Tibère revêtu de la robe sans couture de Jésus-Ghrist, ce qui calme pour un moment la colère de Tibère, mais n'empêche pas Pilate de mourir de sa propre main {Cullello proprio se necavit).

Dans le passage précité, Véronique avait conçu l'idée de faire peindre par un artiste un portrait de Jésus-Ghrist, lors qu'elle rencontra ce dernier, dans le cours de ses prédications; elle portait précisément la toile au peintre et Jésus ayant appris ce qu'elle allait faire, lui demanda son linge et le lui rendit bientôt empreint de sa sainte face. Véronique assure au messager de Tibère que si ce dernier regarde dévo-

tement ce portrait, il sera aussitôt guéri. Ce portrait ne peut être acquis ni pour or ni pour argent, mais par une foi vive, il est possible de s'en attribuer le bénéfice ; Véronique promet de partir avec le messager et d'aller à Rome avec lui. César, à leur arrivée, ordonne d'étendre, sur la voie, des tissus de soie et se fait présenter l'image; dès qu'il l'a vue, il recouvre la santé. L'identité des deux légendes est évidente.

Note n.

Page 1