DE L'ORIGINE DU ROMAN
lEN des recherches infructueuses ont été
faites jusqu'ici, pour arriver à connaître
r-^^^^^ l'auteur ou les auteurs de ces célèbres
romans de la Table ronde qui ont exercé
une si grande influence sur le goût littéraire en
Europe pendant les xii«, xiiF et xiv« siècles.
On a ignoré jusqu'à ce jour, le nom de la province qui a vu naître Robert de Borron, que les gloses des auteurs ou des transcripteurs des romans de Tristan^ de Lancclot, du Saint Graal et de Guiron le Courtois déclarent unanimement être l'auteur d'une partie notable de ces romans.
Notre cher maître, M. Paulin Paris, celui de tous qui a jeté le plus de lumières sur la question d'origine da roman du Saint Graal, a pensé que Robert de Borron était un chevalier lorrain originaire du village de Boron, situé près de Délie (ex Haut-Rhin).
Ce point de vue avait quelque chose de séduisant, parce que Montbéliard est situé tout près de Boron, et que le manuscrit de MeiHln, de Cangé, dont nous parlerons bientôt, dit positivement que Robert de Borron était au service de Gautier de Montbéliard lorsqu'il rédigea ce roman. Il était donc assez naturel de penser que Robert était issu de cette petite localité de Boron et qu'il s'était ainsi trouvé à portée d'entrer dans l'illustre maison de Montbéliard dont un des membres, du nom de Gautier, avait sans doute un goût naturel pour les récits d'aventures. Gautier, qui n'était que frère puîné de Richard, ne devint pas comte de Montbéliard, mais recueillit la terre de Montfaucon dans la succession de son père Amédée, décédé en 1183.
Richard détint le comté de Montbéliard jusqu'en l'année 1237, époque où il mourut dans un âge avancé.
Gautier se croisa en 1199-1201, et passa en Chypre en 1205; il devint connétable du roi de Jérusalem, ainsi que le prouve une lettre d'Innocent III ^, et régent de l'île de Chypre pendant la minorité du jeune Hugues, enfin il mourut vers 1212, sans avoir revu la France.
Robert de Borron dut exercer près de Gautier de Montbéliard les fonctions littéraires de secrétaire ou de trouvère, utilisant ainsi les dernières années d'une existence qui n'avait pas été sans grandeur, comme nous le verrons plus loin.
* Epist. 104 et 134, lib. xiv, dans lesquelles le saint Père appelle Gautier Dilectus filius nobilis vir Galtherius Montisheliardi regni Jerosolimilani connestahlus.
LE SAINT GHAAL. 81
Mais cette phase littéraire de sa vie fut limitée sans doute aux années de jeunesse de Gautier, c'est-àdire à une partie de la période comprise entre 1170 et 1199. C'est précisément l'époque que Ton est conduit à assigner à la composition des romans du Saint Graal et de Merlin, les derniers en date. M. Paulin Paris a exposé avec beaucoup de tact que les romans en prose durent précéder les romans en vers de Perccval et de la Charette qu'ils ont inspirés et qui font mention des premiers K
1 Ghrestion de Troyes n'a pas seulement suivi la version française du Saint Graal telle que nous la donnent nos manuscrits en prose et la version en vers, il a connu le Grand Saint Graal de Gautier Map et en a fait des extraits qu'il a mis en vers ; témoin le passage suivant après la lecture duquel l'antériorité du roman de Gautier Map au Perceval de Chrestien, ne saurait être douteuse.
Amis, dit-il, jel vous dirai,
Puis k'en covenant le vous ai ;
Saciés Josep l'aporta chi (le saint Graal)
Quant de la prison s'en parti
Dont Vaspasiens le giéta
Quant en Judée s'en ala
Por vengier Jhésu de l'anui
Que li eurent fait li Guï »
Lors li conte, ne li menti,
Cornent fors de la vile issi ;
11 et Vaspasiens errèrent,
Dedens Jhérusalem alèrent,
Et coment il fist assembler
Tous ses parens et amasser
Et coment il lor sermonna
Et la créance lor mouslra,
Ces romans da Saint Graal et de Merlin étaient fort rares à la fin du xii« siècle ou au commencement du XIII*' siècle ; les plus anciens manuscrits que nous possédions sont du milieu de ce dernier siècle.
Hélinand avait dit, en 1205 : « Hanc historiam latine scriptam invenire non potui; sed tantum gallice scripta habetur a quibusdam proceribus. »
Chrestien de Troyes, lorsqu'il commença son Percevais reçut du comte de Flandre le manuscrit de la quête du Saint Graal :
Cou est li contes dou Graal Dont li quens li bailla le livre.
Cette vogue, parmi les barons français, de la litté-
Et cornent il se batisièrent .XL. ciunc qui s'en alèrent En sa compagne, poure et nu, Par le plaisir au roi Jhésu ; Cornent fors de la vile ala Et le saint Graal aporta ; Et cil ki se crestienèrent Avoec lui, trestot s'en alèrent Et tant tinrent-il le chemin Que il trovèrent en la fin.
Une chité moult bien fondée, Qui Sarrace estoit apiélée.
Lors li conte, sans rien desdire.
Cornent entrèrent en la vile Coment au temple del solel
Trovèrent le roi qui consel
Et del roi que il li conta Et coment il l'en fist aler Et en la batalle porter
rature du cycle du Graal^ tout empreinte cependant des traditions anglaises, explique suffisamment la passion du jeune Gautier de Montbéliard pour le Saint Graal et le Merlin, surtout si Ton considère que pour lui cette littérature exotique devenait en quelque sorte nationale par suite du culte rendu dans les Vosges aux reliques de Joseph d'Arimathie.
Ce double courant justifie et motive suffisamment les instances qu'il dut faire pour attirer à Montbéliard Robert de Borron, dépositaire, dès ce moment, des pensées et collaborateur des écrits de Gautier Map, dont la réputation était, dès la fin du xii« siècle, européenne.
L'escu à la vermelle crois ; Et puis li a conté li rois Tout çou qu'en la batalle avint, Et coument Evelac revint Quant il ot tout le monde vaincu Par la crois qu'il vit en l'escu ; Et coument il se baptisa Et de son nom c'en li canga Li contoit li rois bonnement :
« Il ot à nom premièrement Evelac et puis ot à nom Li rois Nodrans en son droit nom. »
Li rois .L sien serourge avoit Qui de moult grant proaice estoit ; Salafrès estoit apiélés.
Quant fu baptisiés et levés Si le clamèrent Natiien»
Etc., etc., etc., vers 35031 du Perceval le Gallois, pub. par M. Potvin.
Car noQS pouvons le dire en ce moment, Robert de Borron n'était pas issa du comté de Montbéliard ; sa patrie était bien loin de là, au cœur de la France, et dans cette partie du royaume où les barons français-anglais avaient accès, dans le Gàtinais.
L'hypothèse de M. Paulin Paris, toute séduisante qu'elle fût, présentait cette difficulté que d'abord la localité du Haut-Rhin se nomme Boron et jamais Borron, ni Bourron, ni Burron et encore moins Berron, quatre formes sous lesquelles Robert est désigné dans les diverses copies des romans de Tristan, Lancelot, du Samt Graal^ de Merlin et des autres romans de la Table ronde.
Quant à cette autre localité du nom de Buron, située sur le territoire de Villars-le-Terroir, au district d'Eschallens (canton de Yaud), il n'y faut pas penser; son nom est Buron ou Buiron et ce n'était qO'un domaine rural.
De plus il est constant, d'après des recherches faites par notre savant et obligeant confrère, M. Castan, à qui nous adressons nos sincères remercîments, que jamais il n'a existé de chevaliers du nom de Boron, de Buron ou de Buiron en Alsace ou en Lorraine, et que ces localités n'ont jamais été possédées en fief par des familles de ce nom.
Il y aurait donc là, dès l'abord, une difficulté grave.
En second lieu, il existe, soit dans les manuscrits de Tristan^ de Lancelot^ et du Saint Graal, soit dans ceux de Guiron le Courtois, des indices de provenance ou d'origine qui ne recevaient aucune satisfaction de l'hypothèse du Boron d'Alsace : par exemple, comment expliquer cette assertion d'Hélie
de Borron qui acheva le Tristan, après Luces de Gast. « Et je, qui sui appelez Helyes de Berron qui fui engendrez dou sanc des gentix paladins des Barres qui, de tous tens ont été commendeour et soingnor d'Outrés en Roménie qui ores est appelée .France. »
Voici donc les Borron alliés dès 1150 ou 1160 aux célèbres sires des Barres, dont ils formaient peut-être une branche collatérale éloignée ou même bâtarde.
Mais pour cela, il fallait que les deux fiefs ne fussent pas éloignés l'un de l'autre. Gomment admettre que les des Barres, dont le fief principal était à Oissery et le berceau à Chaumont, près de Sens, aient été les ancêtres des Boron près du Sundgaw allemand, en supposant, ce qui n'est pas, qu'il ait existé des chevaliers alsaciens ou lorrains du nom de Boron ?
Ajoutons que ce que dit Hélie de Borron est applicable à Robert, car quelques lignes plus haut on trouve « et ciz (les livres) de Monsoingnour Robert de Berron qui est mes amis et mes paranz charnex •. ?.
* Nous donnons ci-après ce remarquable épilogue du manuscrit de Tristan^ n» 104 nouveau et 6776 2 ancien de la Bibliothèque nationale, qui na jamais été reproduit complètement et sans faute : on le trouve au folio 344 de ce manuscrit.
c( Assez me sui travailliez de cestui livre mettre à lin et assez j'ai entendu et longue ouvre ai achivée la Deu merci qui lou sens et lou povoir m'en prestai. Biaus dis et plaisans et dèlitaubles i mis partout à mon povoir, por les gentix hommes soulacier et desduire ; et por les biaux dis qui i sont, li rois qui est ores sires de cestui pais, en fa moult liés quant li
Ainsi il faut nécessairement chercher ailleurs que dans l'extrême est de la France le berceau des Borron et le chercher dans les environs d'Oissery et de Chaumont. Or le Borron dont nous allons parler est situé entre ces deux points.
Il est un autre indice qui vient singulièrement fortifier le dire d'HéUe de Borron, c'est ce passage si remarquable du Grand Saint Graal dans
livres fu fais ; il ai bien veliu et leliu rordenement dou livre de chief an chief et perce que il li est bien avis que il ai plus trové de Jalin ou livre, que tuil li translateour de ceslui livre n'ont retrait an langue françoise, pour ce, m'a-t-il requis par soi et par autres et par sa bouche, et meisment porce qu'il ai trouvé que asses choses failient en cestui livre qui bien i seroient convenaubles à mètre, ne mètre ne s'i porroient mie désormais, que je autrefois me travaillasse de faire un autre livre, où toute la moitié fut contenue qui en cestui livre faut. Et je, qui sa prière et son commendement n'oseroie mie trespasser, li promet bien, an la lin de cestui mien livre, comme à mon soiugnour droiturier, que tout meinlenant que la grant froidure de cestui yver serai trespassée et nous serons en la douce saison que l'on apele le tens Je ver, je qui adonc me sarai repousez après le grand travail que j'ai ehu de cestui livre, autour cui ai demoré, au mien esciant, cinc ans tous entiers et plus, si comme je croi, si que j'en ai laissié toutes les hautes chevaleries dou monde et tous les autres grans desduis, me retournerai adonc sor le grant livre dou latin et selonc les autres qui estrait sont en la gentil langue françoise, et si porverrai adonc de chief en chief et de ce que je verrai que il faudrai,jeloa voudrai amender. Et selonc ce que je trouverai ou grant livre dou latin, ferai-je un autre grant livre tout entier ou quel je crois bien accomplir, par la grâce dou Saint-Esperit, sanz liquele grâce nule chose n'est cstauble,
lequel Josèphe rappelle à Evalac qu'il est fils d'un savetier de Meaux.
Certes il faut voir là une fantaisie d'auteur en quête d'une signature originale ou un souvenir indirect donné à la mère patrie dans une œuvre d'origine étrangère.
Robert de Borron, chevalier du Gâtinais français, allié aux des Barres d'Oissery, près de Meaux, a cru peut-être imprimer, par ce moyen, à son œuvre un cachet indélébile de provenance, en faisant naître son héros Evalac à Meaux, près du fief principal de sa famille. On peut aussi supposer que Gauthier Map,
toutes les choses que messires Luces de Gant qui premièrement fut commencierres et ordenneres de translater de latin en françois les grans livres de la tauble roonde ; et meismement je croi bien touchier sor les livres que maistres Gantiers Maup iist, qui lit Ion propre livre de monsoingnour Lancelot dou Lac ; et des autres granz livres que messires Robert de Berron fit, voudrai-je prendre aucune flor de la matière, et dou grand livre dou latin, voudrai-je prendre lou soutill entendement et de toutes ces flors ferai-je une corone à mon grant livre. En tel menière que li livres de mon soingnor Luces de Gant et de maistre Gautier Maapp et ciz de mon soingnour Robert de Berron qui est mes amis et mes paranz charnex s'acourderont au miens livres et li miens s'acorderont an meintes choses as lour. Et je qui sui appelez Helyes de Berron, qui fui engendrez dou sanc des gentix paladins des Barres qui de tous tens ont été commendeour et soingnor d'Outrés en Roménie qui ores est appelée France, tout ce que je n'ai mené h fin je voudrai mener à celé, autre fois, se Dex de cui tout li bien viennent me donne tint de vie que je le puisse faire à ma volonté.
voulant rendre hommage à Robert de Borron, dont il eut sans doute la collaboration personnelle ou seulement le manuscrit, donna en passant un souvenir fantastique à ces pays de Meaux ou de Sens, berceaux des des Barres et des Borron.
Il est à remarquer, du reste, que la personnalité, apocryphe assurément, de Sevin, comte de Meaux, dont l'histoire ne dit pas un mot, reçoit, dans sa forme extérieure, une sorte de sanction locale, de la diffusion de ce môme nom de Sévin dans le diocèse de Sens.
En la fin de cestui livre merci -je tant comme je puis mon soingnour le roi cui bons je sui liges, de ce que loe et donne pris meintenant à cestui mien livre et de ce que il a pieu à la soe sovereine majesté d'ouïr et de réciter le grand ordenement des translatemens de mes livres ; quar se Dex ne m'en eust doner grâce, je ne fuisse mie dignes ne ne sui, que je de si grant emprise m'osasse entremettre comme de translater de latin en françois si haut et si mervellieuse liestoire comme fut celle de la grant tauble roonde. Et pour ce que j'empris si grant hardement sour moi, veuil-je prier à touz les gentix homes qui cest mien livre feront devant aus lire ne conter, que ne, se aucune chose y ait à amender par la grant mesprésure de moi, que il le me pardonent par lor grant gentillesce.
Au définement cestui mien livre... rent-je grâces et merci à nostre soingnor Jhésu-Grist lou créateur dou ciel et de la terre, de ce que il m'a donné sens et entendement et force et povoir de fenir si honoraublement et si ordenéement que à chascun gentil home qui si ententivement l'escoutent lire, cestui livre, que j'ai fine, plaist et plairai tant comme li mondes durrai ; liquex est apelez li livres dou Bret.
Explicit li livres dou Bret. Amen. »
Ainsi, en compulsant, aux Archives nationales, le carton K. N*' 190, nous avons été frappé de la fréquence de ce nom de Sévin dans une liste des hommes et des femmes du bourg de Saint-Pierre-le- Vif, de Malai et de Saligny, sur lesquels le roi Philippe-Auguste reconnaît n'avoir aucun droit. On y lit : « In nomine sancte et individue Trinitatis. Amen.Philippus Doi gratia Francorum Rex noverint. . .
quod nullus hominum ac mulierum de Burgo
Sancti-Petri et de Malleio et de Saligni eorum quidem quorum nomina subsequuntur, homo noster sit aut femina de corpore : J.... Gonstantius Vicecomes cum uxore, Johannes Teloes cum uxore, neptis ejus Martinus Teloes cum uxore... Sevinus Mucerben cum uxore, Gonstantius Mucerben cum uxore, Sevinus Chancronellus cum uxore, Henricus Ghancronellus cum uxore, . . . Sevinus Gauda cum uxore. . . Sevinus Scala cum heredibus. . .
« Actum Sen^e, anno incarnat! Verbi M° G* nonagesimo tertio, regni nostri anno quarto decimo. »
(Gette pièce est aussi mentionnée dans les Actes de Philippe- Auguste, de M. Delisle, p. 93, n° 388.)
Plus tard le même dénombrement ayant eu lieu sous saint Louis, le prénom de Sévin ne se rencontre plus; les noms suivent, comme le reste, le courant de la mode du temps.
G'est encore là un indice d'origine qui a sa valeur et que nous ne deyions pas laisser ignoré.
Voici le passage du Saint Graal qui contient la mention de la ville de Meaux et du comte Sévin. C'est Josèphe qui parle à Evalac :
« Tu fus nés, û comme li sains esperis m'a démons-
40 I^E SA]INT cnAAL.
tré en une moult anchienne cité de France qui est appelée Max et si fux fix à un povre houme afaiteour déviés saullers, issi comme ta meismes le ses de voir. Qant Augustus César eut tenue l'empire de Roume vingt- sept ans, si sourdi une parole que il naistroit uns hom qui tout le monde metroit desous lui et il dist voir; car Jhesu Cris le diex des dix et li roys des roys fu nés en cet an, et qant Augustus César oï la . parole, si comme le sage chevaliers l'avaient espondue et si ne savoient à dire qui chou seroit, si douta que les tières qui estoient de sous la segnourie de Roume se vausissent descorder et gieter de l'empire de Roume, (si manda) que cascune tieste d'oume et de feme rendist un denier de counissanche que il étoient songit à l'empire de Roume et pour che que Franche estait plus de fière gent que les autres tiéres^ si manda que on li envoiast de toute la tière cent cevaliers eh treu et cent pucèles toutes filles de chevaliers et cent petis enfans tous malles, qui fuissent en lïige de V ans ut de mains. Qant li commandemens vint en Franche, si eslurent de cascune chitet selonc chou que il estoit ; et chele élection fut faite par sort. Si avint cose que de la Ghités de Miax y alèrent deux pucelles qui estoient aus deux filles au comte Sevain. Ichil Sevains estoit quens de Miaus et des contrées environs. Et dès que le sors cai sor eles, si convint que il fust tenut ; et sour toi si cai li sors, qui estoies de priés de cinq ans d'aage et ces deux pucelles te menèrent avoec eles et si te tenoient moult cher. »
( Manuscrit du Mans. )
On remarquera avec la mention de Sevin, comte de Meaux, cette expression bien étonnante si elle émane
d'un Anglais, mais bien naturelle si elle éclate dans la bouche d'un trouvère français : Et pour che que Franche estait plus de fière cjent que les autres terres. Comment refuser de faire honneur de ce passage à notre Robert de Borron ?
M. Paulin Paris en avait déjà été frappé, mais il avait conclu d'une manière générale seulement à l'origine française du roman du Saint Graal. « D'ailleurs, — dit-il en note à la page 191 du tomel^"" des romans de la Tableroncle^ — le choix de la ville de Meaux et les éloges donnés à la France n'offrent-ils pas. une présomption en faveur de l'origine française de l'auteur ? » Il nous est permis aujourd'hui depénétrer plus avant et nous allons essayer de prouver ce que nous venons d'avancer, que Robert de Borron était un trouvère du Gâtinais français, de la famille, déjà nombreuse dans la seconde moitié du xif siècle, des sires de Borron, dont le nom est devenu populaire au xiii« et au xiv°.
Borron qui se nomme aujourd'hui Bouron, est une commune située à l'extrémité méridionale de la forêt de Fontainebleau ; c'était, du xiF au xiv« siècle, un fief habité par une famille de chevahers, d'écuyers et de sergents royaux en rapport de service et d'intérêts avec les rois de France. Il ne faudrait pas assimiler les Borron aux des Barres dont ils se disaient issus : le rang n'était pas du tout le même. Ces derniers occupaient les plus grandes charges à la cour des rois de France. Guillaume II des Barres \ sénéchal de Philippe- Auguste, est une figure hors ligne; on l'a
1 On connaît le beau travail de M. Grésy sur les sires des Barres, inséré au tome XX, année 1850, du Bulletin de la
appelé V Achille de son temps, et il se couvrit de gloire à BoQvines.
Les Borron étaient de plus modestes seigneurs, mais qui occupaient néanmoins des charges secondaires à la cour de Philippe-Auguste ou de saint Louis. Leur fief, situé à l'extrémité de la forêt de Fontainebleau, les plaçait naturellement sous la main des rois de France et, à en juger par les goûts littéraires de Robert et d'Hélie de Borron, il est probable qu'ils savaient se contenter du rôle modeste que la fortune leur avait départi et qui, du reste, a porté leur nom à la. postérité aussi sûrement que les hauts faits d'armes de leurs célèbres parents.
La localité de Borron prend à l'origine le nom de villa; c'était comme une extension du domaine royal de Fontainebleau où nos rois ont signé de si nombreuses chartes.
L'existence de la famille de Borron, naguère presque inconnue, m'a été révélée par divers titres conte-nus dans les cartulaires de l'abbaye de Barbeaux, sise à La Fontaine-le-Port, arrondissement de Melun (Seine-et-Marne), et de l'abbaye du Jard, située commune de Villebéon, canton de Lorrez-le-Bocage, même département.
Ces cartulaires ont été mis à ma disposition avec une obligeance extrême, par M. Léopold Delisle à qui nous devons réellement la découverte des documents qui vont suivre.
Un certain concours de circonstances avait
Société des antiquaires de France ; M. Grésy n'a pas connu la parenté des Borron et des des Barres.
contribué à faire passer cette famille sous silence : d'abord Dom Morin, l'historien du Gâtinais, qui a consacré un chapitre à Bouron dans son Histoire des pays de Gastinols Senonois, et Hurpois, in4% 1630, ne mentionne aucun seigneur de ce nom dans son travail dont voici le début :
« Bouron est une terre seigneuriale proche et attenant la forest de Fontainebleau qui a de longtemps été possédée par seigneurs de qualité et qui ont eu de belles et nobles charges en la maison des rois.
« Je trouve un messire Adam de Yilliers, chevaHer, maistre d'hôtel du roy, qui, en cette qualité, a servi les rois Charles V et Charles VI, qui estoit seigneur de Bouron. »
M. Dorvet qui, de son côté, nous a donné récemment une notice intéressante sur Bouron, surtout pour les temps modernes, n'a connu aucun autre seigneur de la famille des Borron, qu'Adam de Bourron, enterré dans l'église de Saint-Mammès, en 1290,
Nos voisins d'outre-Manche ont essayé, de leur côté, de rattacher la personnalité de Robert de Borron à une famille de Burun qui paraît compter lord Byron parmi ses descendants. M. le professeur Charles H. Pearson a traité ces deux questions d'une manière érudite, dans la préface de l'édition du Saint Graal de Loneligh, donnée par le Roxburghe-club, il y a quelques années. Pour lui, les Borron seraient issus du village de Bures, arrondissement de Caen. Mais Bures se disait, au xii^ siècle, Bur super Divarn^ Burum, castellum de Buris ^ ; cette
* Statistique du Calvados par M. de Gaumont, 1«'" vol.
44 LE SALNT GUAAL.
synonymie ne répond nullement aux noms de Borron, Bourron, Bouron, Borons, et Berron fournis par les textes de Tristan, du Saint Graal et des autres romans de la Table ronde.
Si nous ouvrons, au contraire, les cartulaires de Barbeaux et du Jard et si nous compulsons les titres de nos Archives, nous nous trouvons en présence de noms parfaitement similaires à ceux donnés par les romanciers.
Le plus ancien nom donné à la localité connue aujourd'hui sous l'appellation de Bouron, est Burrum; il est probable môme que c'est le nom gaulois de la localité qui devait se prononcer Bourroum ^
Ce nom est contenu dans un assez grand nombre de chartes du xii*^ siècle, notamment dans une bulle du pape Alexandre III, de l'année 1164, insérée au cartulaire de Barbeaux sous le titre : De confirmatione habitorum et de libertate ordinis^ et contenant le dénombrement de tous les dons faits à l'abbaye depuis sa fondation, en 1147, par Louis VIL
1 M. Dorvet clans sa notice sur Bourron. insérée dans YAheUle de FonlaineUeau, N» du le-- avril 1870, s'exprime ainsi sur ranliquitô de cette station : a L'origine de ce village, qui borde d'un côté la forêt de Fontainebleau (Bière), est fort ancienne ; son territoire était déjà habité au temps de l'invasion romaine. Des fouilles pratiquées dans le parc du château, en 1850, ont fait découvrir, au milieu de restes de murailles cachées sous le sol, plusieurs pièces de monnaies à l'efligie des premiers empereurs romains. La proximité de la forêt indiquerait assez que Bourron serait antérieur à la domination romaine et qu'il serait de fondation gauloise. »
Parmi ces dons, l'un des plus considérables est celui qui fut fait par un personnage du nom de Robert, possesseur de vastes domaines à Borron et dans les environs; nous n'hésitons pas à identifier cet insigne bienfaiteur dont les libéralités ont été vraiment royales, avec notre célèbre Robert de Borron, qui admis, dès ce moment selon toute vraisemblance, dans l'intimité des Rois de France, put obtenir de Louis VII, fondateur de l'abbaye de Barbeaux dont nous allons parier, des dons considérables en terres et domaines limitrophes de la foret de Fontainebleau, qu'il s'empressa de joindre à ceux dont Louis VII gratifia cette abbaye lors de sa fondation.
Robert, en ce moment, n'est pas noble ; on ne le désigne que sous ce simple nom; mais dans une charte donnée quelques années plus tard par son fils Simon, on voit que ce dernier porte le nom de Borron (Simon de Borrum ). Robert avait-il reçu, à l'époque de son don, l'ordre de la chevalerie ? Rien ne l'indique, cependant il n'est pas invraisemblable de penser que Louis VII, en présence d'un acte de générosité auquel il devait être très-sensible comme fondateur de Barbeaux, anoblit en ce moment, sinon Robert, du moins sa descendance et même ses collatéraux ; toutefois l'omission de la qualification de Borrum après le nom de Robert si célèbre dès ce moment, ne serait peut-être pas un motif suffisant pour douter de son droit à porter le nom de Borron, que ses contemporains n'ont jamais manqué de lui décerner. Cette omission, toute remarquable qu'elle est dans deux documents successifs, s'expliquerait par la grande notoriété qui, dès ce
moment, devait accompagner le nom de Robert, surtout dans tous les actes concernant l'abbaye de Barbeaux.
Voici en quels termes le don de Robert est rapporté dans la Bulle du pape Alexandre III :
« Ex dono Roberti, colet (abbas vel abbatia) gran- « giam et terram de Burrum cum pratis, grangiam « quœ dicitur Karretum, grangiam de villa Frames, « grangiam de Sancto-Acerio, grangiam de Darveis, « grangiam de Burrum » (est-ce une répétition ou existait-il une autre grange que celle déjà mentionnée?) « cum omnibus pertinenciis earum. »
Robert était alors évidemment le personnage le plus riche de Borron, et l'importance de son don annonce chez lui un zèle religieux parfaitement en harmonie avec les sentiments de haute piété développés dans le Saint Graal.
Un autre pape du xiii« siècle a ratifié le don de la terre de Borron avec ses prés, ses vignes, ses terres et ses forêts, à l'abbaye de Barbeaux, dans les termes suivants : « Terras et vineas de Borrum cum pratis, vineis, terris, nemoribus, etc. (Bulle d'Honorius III de 1216).
Robert de Borron, si nous ne nous trompons, dut se réserver pour lui et ses successeurs la dime sur les biens par lui donnés à l'abbaye de Barbeaux ; au moins voit-on plus tard des membres de la famille de Borron décharger les religieux de cette abbaye des dîmes et cens qu'ils percevaient encore au commencement du xiii° siècle sur la terre de Borron.
Ces biens, d'après une charte dont nous allons donner les termes, s'étendaient sur une longueur de
vingt kilomètres environ, depuis la commune de Grès, située au sud et à une lieue de Bouron, jusqu'à Samois et à Recloses, dessinant à peu près un triangle dont Grès était le sommet et ces deux localités la base.
Voici cette charte, fort intéressante à divers titres puisqu'elle nous donne le nom du fils de Robert, Simon de Borron, et probablement ceux du frère et du neveu de Robert. Cette charte est bien voisine par sa date de celle du pape Alexandre III; nous la rapportons in extenso à raison de son grand intérêt.
« De Simone de Borrum »
« Ego, Willelmus Dei gratiâ Senonensis archiepis- « copus et Apostolicse Sedis legatus. No(um omnibus « esse volo prœsentibus et futuris, quod Simon de « Borrum venions antè prœsentiam nostram apud « Grès laudavit ecclesia; de Sacro-Portu, quicquid w pater suus Robertus ejusdem ecclesias elemosinam « donaverat et prœfata ecclesia, eâdem die, tenebat « inter viam quœ ducit de Grès ad Sameïs et ad « Reclosas. Hujus rei testes fuerunt cantor Trecensis « Gauterus, et Adam Menjot, Droco de Borrum et « Odo filius, ejus. Gaufredus rex. Quod utratum per- « maneat preesentis scripti cautione sigilli nostn « auctoritate roboravimus.
« Actum anno incarnati Verbi M» C« LXIX». >»
Les témoins sont, comme on voit, Gautier, chantre de la cathédrale de Troyes, puis viennent deux noms sans indice de noblesse, Adam et Menjot. Mais tout de suite après Drocon de Borron et son fils Odon, peut-
être faut-il lire Adam de Borron, Menjotde Borron et Drocon de Borron, le nom de terre Borruni régissant les trois noms qui précèdent. Ceci reste, pour moi, douteux, bien que le nom Adam se trouve plus tard accolé à Borron. Cependant on peut lire Adam Menjot.
Quoi qu'il en soit,Drocon comme Simon sont devenus nobles dès ce moment; tandis que Robert conserve son prénom sans l'annexe nobiliaire que la postérité lui a cependant décernée avec usure ; on n'y trouve pas non plus l'épithète « defunctus, » qu'on lui eût donnée s'il eût été mort dans ce moment.
Nous croyons fermement qu'en 1169, non-seulement Robert n'était pas mort, mais que c'est là la période pendant laquelle, soit à Oxford ou à Londres, près de Gautier Map, soit à Montbéliard, près de Gautier de Montfaucon, il s'occupait avec ardeur de la rédaction du Saint Graal. Robert que nous appellerons, ainsi que tous ses contemporains, Robert de Borron, avait fait comme les premiers chrétiens; dans son zèle religieux, il s'était dépouillé de tous ses biens pour donner le couvert et le vivre aux pauvres ermites qui occupèrent les premiers les solitudes de Barbeaux ; puis , insouciant et content de peu, comme les vrais trouvères, il avait continué une vie de pérégrinations qui ne doit pas surprendre, étant donnée la personnalité de Robert fortement accusée dans son Petit Saint Graal. Robert est lyrique dans sa piété et Gautier Map, tout archidiacre d'Oxford qu'il a été, n'a pas développé dans son Grand Saint Graal des sentiments plus élevés et plus profondément chrétiens.
Le séjour de Robert de Borron et sa condition d'attaché, sans doute littéraire, à la maison de Gautier de Montfaucon sont prouvés par les mentions expresses contenues dans les manuscrits du Petit Saint Graal de Cangé et de l'Arsenal, dont nous parlerons plus loin.
Quant à sa collaboration avec Gautier Map, elle est établie par divers passages de Tristan^ Lancelot^ du Saint Graal, de Guiron le Courtois, et elle peut être conclue du passage relatif au comte Sévin et à la ville de Meaux ; mais cette collaboration était loin de pouvoir être expliquée dans l'hypothèse d'un Boron d'Alsace ou de Lorraine.
Maintenant que nous savons que Robert de Borron était issu du Gâtinais français, qu'il était l'un des donateurs principaux d'une des grandes abbayes du diocèse de Sens, fondée par un roi de France, que les Borron se targuaient d'être alliés par le sang à l'illustre famille des Barres, dont le berceau était à Chaumont, près de Sens, et dont le fief principal était à Oissery, près de Meaux et de Dammartin, rien n'empêche de supposer, surtout si l'on tient compte du mariage de Guillaume II des Barres, sénéchal de Philippe-Auguste, avec Amicie, comtesse de Leycester, veuve en 1181 de Simon de Montfort, comte d'Evreux, que des rapports intimes s'établirent entre les Borron et quelques-uns des grands seigneurs anglais de la cour de Henri II, parmi lesquels Gautier Map dut être en première ligne, à raison de ses goûts littéraires si bien d'accord avec ceux de Robert de Borron. Ce fut lui, sans nul doute, qui initia ce dernier à la tradition Arthurienne et aux aventures de Merlin.
Le mariage de Guillaume des Barres avec Amicie n'eut lieu, il est vrai, qu'en 1202 ; mais dès 1165 cette dernière s'était unie à un baron français que nous venons de nommer, et des rapports intimes n'avaient cessé d'exister entre les Leycester et la cour de nos rois, au point que Amicie céda à Philippe-Aupjuste la terre de Breteuil en échange de la seigneurie de Saint- Léger en Yveline, et que Robert IV de liCycester abandonna au même roi, en 1195, le château et la châtellenie de Pacy.
11 est inutile, nous le pensons, d'insister davantage sur ce point ; dès que les Borron sont originaires de cette région de la France où les barons anglais avaient des rapports constants de famille ou d'intérêts, on explique l'union littéraire de Robert de Borron et de Gautier Map, union incompréhensible lorsque Robert est originaire des frontières duSundgaw allemand ou haute Alsace.
Poursuivons nos études si fructueuses des cartulaires de Barbeaux et du Jard.
Drocon de Borron et Odon, son fils, quenousavons vus commetémoins dans la charte de Simon de Borron, fils de Robert, avaient donné à l'abbaye de Barbeaux tout ce qu'ils percevaient sur la dime de Borron et tout te cens que cette même abbaye leur devait K Cette donation est approuvée, en présence d'Hugues, archevêque de Sens, par Maissanda, femme de Drocon, par Berthe, sa fille, Richalda, femme d'Odon, et Guillaume, son fils. En même temps Odon, fils de Drocon, inter-
< On voit que les Borron en se dépouillant du fonds de leurs propriétés, s'étaient réservé les moyens de vivre.
vient et promet de donner avec son père une garantie suffisante aux religieux pour les protéger contre qui que ce soit.
Cette charte n'est pas datée, mais comme Hugues a été archevêque de Sens de 1142 à 1168, c'est entre ces deux dates qu'elle doit se placer, surtout, croyonsnous, entre 1164, date de la bulle de confirmation des dons des Borron, et 1168, date de la mort de Hugues. Ainsi, dès cette époque, la famille de Borron se compose d'au moins deux branches : celle qui a pour chef Robert et pour descendant Simon, et celle qui, commençant à Drocon, comprend déjà Odon et Guillaume, fils et petits-fils de Drocon.
C'est à la période de 1168 à 1200 que doit appartenir la vie aventureuse de Robert de Borron et le séjour? à la cour d'Angleterre, d'HéUe, son cousin, qui, pour cela, n'a laissé aucune trace dans les cartulaires.
Au commencement du xiii« siècle, les Borron, illustrés par les travaux littéraires de deux de leurs membres et par les grandes libéralités de Robert, sont entrés à la cour de Philippe-Auguste et sont devenus sergents d'armes de ce roi qui leur fait des dons considérables.
Par une charte du 29 mars 1209, Philippe-Auguste donne à Renaud de Borron, son sergent, les biens que Gui de Dive, chevalier, avait possédés à Saint- Michel en Craigne et à Montmartin. (Actes de Philippe-Auguste par M. Delisle, N« 1124. A. 73, B. 77.
Mais dès lors la descendance des Borron est trèsnombreuse.
Par une charte donnée par Pierre, archevêque de Sens, en 1210, Symon Cornut de Borron reconnaît
avoir donné à l'abbaye de Barbeaux douze deniers de cens qu'il possédait sur la dîme de Salceto^ près Borron, que Givard de Saint-Germain tenait de lui.
Philippe de Borron, son frère, approuve cette donation et y donne son consentement. En 1213, presqu'à la rnéme époque, Payen de Borron et un autre se portent pièges vis-à-vis des religieux de Barbeaux , en faveur d'Etienne, clerc de Grès, pour les garantir contre les entreprises que certains membres de la famille d'Etienne pourraient tenter à l'égard de la dîme de Borron.
Au mois de décembre 1219, Adam, curé de Borron, Adam presbyter de Borrum, libère les religieux de Barbeaux de la grande dîme de Borron.
En 1223, la forme Burrum ou Borrum avait disparu du langage et le nom qui prévaut dans les cartulaires est Burron devenu déclinable. On trouve, à cette.époque, un accord entre le prêtre ou curé de Borron inîer presbytcrum de Burrone et les religieux de Barbeaux, passé devant Gautier, archevêque de Sens, au sujet du partage de la dîme du vin et du blé de de Borron.
Au mois de juin 1221, Philippe- Auguste confirme une charte de Berruyer de Borron, chevalier, au profit des religieux du Jard. Nous n'avons malheureusement pas la charte et M. Delisle n'a pu en donner l'analyse dans son beau travail sur les Actes de Phi^ lippe-Auguste ; mais, en 1258, Adam de Borron, fils de Berruyer, ayant confirmé le don de son père, nous voyons qu'il s'agissait de quarante sols de revenu annuel, que Deimbert, clerc de Moret, avait donnés à ces religieux sur le péage des bateaux à Saint- Mammès compris dans le fief de Berruyer.
Par la charte confirmative, Adam ajoute à la libéralité de son père la perception, par les religieux du Jard, de deux deniers de péage sur tous les bateaux montant ou descendant à Saint-Mammès ; cette charte scellée par saint Louis est en date, à Corbeil, du mois de mai 1260.
Dans ces diverses chartes on trouve les noms ainsi orthographiés : Adam de Burrone^ Berruerius quondam de Burrone miles.
Au mois de septembre 1221, Guillaume, abbé, et le couvent de Saint-Jean-lez-Sens reconnaissent que le roi Philippe-Auguste à concédé à leur éghse et à Guy de Borron, son sergent^ Guidoni de Borrum^ moyennant trente sols de cens, les arches du pont de Grès. (Charte N« 268 des Arch. nat. J. 261, N'' ^^ N« 2092 des Actes de Philippe-Auguste, par M. Léopold Dehsle).
Nous avons vu, en 1213, Payen de Borron se porter plége d'Etienne, clerc de Grès ; au mois de décembre 1243, Guillaume, fils de Payen, est qualifié Domicellus, filius Pagani de Borrum quondam mititis.
Payen était donc mort à cette époque. Cet accord est passé seulement devant le doyen de Milly.
En 1248, devant le prieur de Nemours et le doyen de Milly, le même Guillaume, qualifié Guillelmus de Burrone, armiger^ confirme à l'abbaye de Barbeaux tout ce que Payen son père, Paganus de Burrone quondam miles, lui avait donné dans la dîme du territoire Chacon-sur-Merroletes,plus la dîme que ladite abbaye percevait dans la paroisse de Voves, enfin un septier de blé à prendre dans sa grange de Borron, de Borrone, indépendamment d'un autre résultant de la
libéralité de l'dieul et de l'aïeule dudit Guillaume, le tout avec le consentement d'Alix, femme dudit Guillaume.
Dans la même année 1248, Adam de Borron, que nous avons déjà vu et qui paraît être le chef de famille à cette époque, car il s'intitule Adam de Burrone miles ^ donne et scelle une charte par laquelle Guillaume de Borron, écuyer, Guillelmus de Burrone^ armiger, confirme aux religieux de Barbeaux tout ce que son père leur a donné dans la dîme qu'il possédait. Nous avons vu que son père était Payen.
Enfin, le jeudi après la fête de la Purification de l'année 1266, le même Guillaume de Borron, non plus écuyer, mais chevalier, Guillelmus de Borrone miles, vend à saint Louis quarante sols parisis qu'il percevait annuellement à la prévôté de Moret, à titre de droit de bourdonnage, racione bourdonnagii. (Ducange croit qu'il s'agit de droit de foire sur les mulets.)
Cette pièce était la seule connue d'ancienne date qui donnât quelque indice sur l'existence d'une famille de Borron dans le Gâtinais. Ducange avait cité cette charte au mot Bourdonagium. Comme elle est déposée en original aux Archives nationales et qu'elle a gardé son sceau, M. Douët d'Arcq l'a mise en lumière dans son remarquable travail sur les sceaux des Arch. nat (Trésor des Ch. carton 1.158. Melun II, p. 2.)
La vraie orthographe du nom est bien Guillelmus de Bourron, miles, comme Ducange l'a écrit ; les deux lettres o sont accentuées un peu comme des a; néanmoins ou doit lire Bourron.
Le sceau pendant est le seul monument connu qui nous donne les armes de cette famille ; nous l'avons
reproduit très-fidèlement d'après l'original que nous avons vu et manié aux Archives.
Ce sceau porte + S. GVILL'I DE BORRO, le premier 0 et le premier R conjoints, MILITIS. Au centre, un écu chargé de trois fusées ou losanges.
Une observation importante est à faire ici, parce qu'elle est en harmonie avec les prétentions des Borron à descendre des des Barres d'Oissery, qui portaient fuselé ou losange^ c'est que le blason des Borron semble être comme un diminutif des armes des des Barres.
Nous avons vu Adam de Borron chevalier en 1248; il paraît que ce personnage mourut dans un âge avancé, car on le trouve enterré dans l'église de Saint- Mammès en 1290. Toutefois on peut se demander si c'est bien le même que celui qui a donné la charte de 1248, car il paraît qu'il est seulement qualifié d'écuyer sur sa pierre tombale. (Notice de M. Dorvet dans V Abeille de Fontainebleau du 1" avril 1870.)
En 1303, Hue d3 Bouvillie, seigneur de Milly, chevalier et chambellan du roi, signifie à Philippe de Borron^ chevalier, qu'il a cédé au roi le fief que Philippe tenait de lui au terroir de Moret, près Borron, en échange d'autres biens, et qu'en conséquence
Philippe de Borron ait à rendre au roi la foi et l'hommage qu'il lui rendait, à lui de Bouvillie, pour ce fief de Moret. (Arch. nat. J. 151, Inv. 35., Ile-de- France.)
Le dernier descendant de l'antique famille de Borron que nous ayons trouvé est Ferry, dit Villain, de de Borron, écuyer, époux de demoiselle Perrenelle Bateste. Voici à quelle occasion :
Pierre Bateste, qui avait été sergent d'armes du roi Philippe IV, Pctrus dictus Bateste scrviens noster armorum, avait reçu en don du roi, pendant sa vie et celle de ses héritiers, quatre muids de blé à prendre sur la grange du roi à Gonesse. Au nombre de ces héritiers se trouvait la femme de Ferry pour sa quote-part.
Ces héritiers cèdent à Pierre Domont, écuyer, huissier d'armes du roi, ladite rente, moyennant « six vingt et douze livres, » et le 21 janvier 1332, le même Domont rétrocède cette rente au roi, moyennant la somme de huit vingt livres.
On voit que les Borron continuèrent à être alliés aux familles qui étaient elles-mêmes en rapports de services ou d'intérêts avec les rois de France.
La situation de Borron à l'extrémité de la forêt de Fontainebleau explique parfaitement la persistance de ces rapports. M. Dorvet avait déjà signalé la présence du roi saint Louis à Borron. (Notice sur Bourron.)
« Louis IX, saint Louis, lorqu'il venait à Fontaine- « bleau où existent de nombreuses preuves de ses « fréquents séjours, faisait des excursions jusqu'à « Bourron et on rapporte qu'au mois de février 1234, « le pieux roi donna vingt sols, somme importante
LE SAINT GRAAL. 5i
« pour ce temps-là, à une pauvre femme pour l'aider « à marier sa fille. On trouve la mention de cette « générosité dans les comptes du roi, conservés à la « bibliothèque de Fontainebleau. »
Il n'est pas douteux, d'un autre côté, que, longtemps avant, les grandes libéralités faites par Robert de Borron à l'abbaye de Barbeaux et surtout l'illustration qui s'attacha à son nom, devenu célèbre dans l'Europe entière, n'aient appelé l'intérêt des rois Louis VII, Philippe-Auguste, Louis VIII, Louis IX et de leurs successeurs jusqu'au xiv° siècle sur les descendants de Robert, qu'ils se sont attachés à divers titres.
Il nous est tout à fait impossible, dans l'état actuel des études, de dire .si Robert de Borron eut des rapports avec Gautier Map avant ou après son séjour à Montbéliard. Nous serions bien tenté de croire, et sa disparition du pays de Bouron dès l'année 1169 fortifie grandement ce sentiment, que dès ce moment Robert s'occupa de la traduction du livre latin du Saint Graal avec Gautier Map.
Quelle que soit la somme d'instruction de Robert, on doit croire qu'il ne put extraire de la chronique latine le canevas de son Saint Graal^ sans l'aide d'un clerc érudit et versé dans la littérature spéciale du cycle d'Arthur.
De plus, la branche de Merlin, qui joue un si grand rôledanssonlivredontle^aûiî Graal n'est que la préface, suppose tout d'abord une initiation complète aux traditions dont la Vita Merlini et VHistona Britonum formaient la base.
Enfin les assertions des transcripteurs des romans
de la Table ronde^ sinon des auteurs eux-mêmes, accusent tous l'intervention de Gautier Map avant celle de Robert de Borron, mais indiquent aussi la coopération réelle de ce dernier avec l'aide du savant clerc.
Ainsi dans le manuscrit N» 2455 nouv., 8188 anc. de la Bibl. nat., on lit à la page 238 v» : « Or dist 11 « contes qui est estrais de toutes les ystoires, si comme « Robers de Borons le translatait de latin en romans, « à l'ayde de maistre Gautier Map. »
La postérité a fait honneur à Philippe-Auguste, non moins qu'à Henri II, de la rédaction de certaines parties du Samt Graal^ et ce fait ne doit pas nous étonner aujourd'hui que nous connaissons les rapports de services que la maison de Borron n'a cessé d'avoir avec Philippe- Auguste et les libéralités de ce roi et de ses successeurs envers divers membres de cette famille.
On lit en effet, dans l'épisode de Grimaud^ le passage suivant :
« Si comme messire Robers de Boron le tesmoignet « par l'ystoire qui fuit translatée de latin en roman <* par le greit et par la prière del boin roi Philippe » de France qui lor vivait. »
Sans doute la rédaction de l'épisode de Grimaud^ qu'on rencontre si rarement dans les manuscrits du Saint Graal (deux manuscrits sur trente-cinq), n'émanait peut-être pas de la collaboration de ces deux auteurs ; mais Robert dut récrire seul à la fm de sa vie, à la requête de Philippe-Auguste, comme Héhe de Borron écrivait la fin de Tristan et Guiron le Courtois à la sollicitation d'Henri II. Grimaud cons-
titae un vaste enseignement chevaleresque et il rappelle, par plus d'an trait, le Jouvencel que le bon chevalier Jehan de Bueil écrivit aussi, sur ses vieux jours, pour l'un de ses enfants.
Il nous reste à dire quelques mots touchant Hélie de Borron qui appelle Robert « son ami et son parent charnel. « Ces deux personnages sont contemporains, et Hélie a dû composer ses ouvrages sous le règne d'Henri II, c'est-à-dire avant 1189 ^ C'est lui qui nous a mis sur la voie en nous révélant les prétentions des Borron à descendre des «gentis paladins des Barres, « qui de tous tems ont été commendeour et soingnour « d'Outrés 2, en Roménie qui ores est appelée « France. »
* Lorsque Fauriel assigne au Tristan français une origine relativement moderne et qu'il repousse Hélie de Borron jusqu'au règne de Henri IH, c'est qu'il veut absolument faire honneur à la poésie provençale de la première donnée de Tristan^ dont le poëme est cité par le troubadour Raimbault d'Orange, vers 1155-1165. « l\ existait donc, dit-il, dans cet intervalle de 1155 à 1165 un roman provençal de Tristan! » Mais le roman n'avait pas besoin d'être provençal ; M. Francisque Michel l'a prouvé en publiant de curieux fragments en langue romane et non provençale dont V antiquité ne saurait êtrerécusée. [Tristan, 3 vol. in-lS».) Dès lors tout ce qu'il dit d'Henri lU pour qui, suivant lui, le roman de Tristan dut être composé, tombe de soi-même et la date 1230-1235, qu'il a assignée à la composition de Luces de Gast, est complètement erronée. Tristan a précédé le Saint Graal et Chrétien de Troyes a connu le Saint Graal de Gautier Map et s'en est aidé ; double preuve de l'antiquité du poëme de Tristan.
2 Ce qui nous confirme dans l'opinion que Outres pourrait bien êlre l'antique Orthosias, c'est que cette dernière localité
Cette mention, vérifiée par la critique moderne, s'est trouvée plausible ; en effet, nous avons vu le blason des Borron être comme un diminutif de celui des des Barres; de plus, Everard des Barres a été grand maître du Temple dès l'année 1143 et rendit en Asie Mineure de grands services au roi Louis VII, qui le reconnaît dans ses lettres à Suger. Il est trèsprobable qu'il conserva pour lui et ses successeurs une commanderie du Temple du nom d'Outrés en langage vulgaire, et qui pourrait bien être Orthosie, près de Tripoli.
On sait que l'Asie Mineure, la Syrie et, en général, la possession des princes croisés se nommaient alors Roménie. Dans la chanson d'Antioche on trouve plusieurs fois ce nom appliqué à la Syrie.
Chant VI, vers 28 :
Qu'à l'empereor vint es plains de Romanie Tant chevaucha li bers la terre de Surie,
Chant VII, vers 125 :
Sire, c'est des conrois aus orguillos chaitis Qui pris ont Roménie et les chatiaux conquis D'Antioche ont les murs et les palais saisis.
On peut admettre, ce semble, que les Francs ayant partagé, dès l'année 1099, le royaume de Jérusalem en quatre parties : la seigneurie de Jérusalem, la
est maintenant nommée Artouz, nom réduit à deux syllabes comme l'était déjà Orthosie au moyen âge. Les Arabes ont même altéré le nom plus gravement que les Croisés, en mettant au commencement un A en place de l'O antique.
principauté d'Antioche, le comté de Tripoli et le comté d'Édesse, occupés tous quatre par des princes français, tout le littoral de la Syrie dut être considéré comme un nouveau royaume de France. Outres, que nous supposons être Orthosie, près de Tripoli, aurait donc pu, de 1170 à 1189, date présumée de la rédaction d'Hélie de Borron, être considéré comme étant en pays français.
Il y" a cette difficulté à rejeter la personnalité d'Hélie de Borron après les règnes d'Henri II, Richard et Jean sans Terre et à l'intercaler dans l'intervalle du 28 octobre 1216, date du commencement du règne de Henri III, au 16 novembre 1272, date de sa mort, qu'Hélie se dit compagnon d'armes de Robert de Borron, son ami et son parent, et que dans le début de Guiron le Courtois^ Hélie, après avoir dit que le roi Henri lui a donné deux châteaux pour le récompenser du travail de Tristan ajoute à la fin un passage trèscaractéristique, mais qui n'a jamais été relevé par la critique :
« Et je, c'est mien livre commence el nom de « Palamède, et je le veuille commencer, puisqu'il «' plaist au noble roi Henri mon seigneur. Si prie « Dieu qu'il me doinst cest moye ouvrage, qui au « nom de Palamède est commenciée, de finer à mon « honneur. Or commencerai donc mon livre el nom « de Dieu et de la Sainte Trinité qui ma jouvente « tiengne en joie et en santé et la grâce de mon sei- « gneur terrien^ et dirai en tel manière cou vous « orrois. »
Si comme le dit Hélie de Borron, il est jeune encore lorsqu'il commence Guiron le Comtois, et s'il a été
longtemps le compagnon d'armes de Robert de Borron, comme nous savons, à n'en pouvoir douter que ce dernier n'a pu composer le Saint Graal que de 1160 à 1180, il devient tout à fait impossible déplacer la personnalité d'Hélie sous le règne d'Henri III; en 1216, ce dernier n'était qu'un enfant de neuf ans; ce ne serait que vers 1230 qu'Hélie aurait pu se faire écouter du monarque anglais, obtenir de lui deux châteaux et commencer Guiron le Courtois ; mais alors Robert de Borron n'existait plus, cela n'est pas douteux, puisque nous le voyons donner tous ses biens à l'abbaye de Barbeaux en 1169, composer ses ouvrages avec Gautier Map de 1160 à 1180, et avec Gautier de Montfaucon au plus tard de 1180 à 1199. Comment admettre que trente ans plus tard il vécût encore pour être l'ami, le parent et le compagnon d'armes d'Hélie de Borron ?
Il est sage, croyons-nous, de reporter la composition de toute cette littérature homogène au règne de Henri II où nous trouvons, dans le nom de Gautier Map, une base solide.
Hélie aura été l'un des cousins de Robert, peut-être le frère ou le fils de Drocon de Borron, que nous avons vu paraître vers 1164-1169. Ce n'est qu'à cette condition qu'il apu se dire compagnon d'armes de Robert et qu'il a pu parler de « sa jouvente » lors de la rédaction de Guiron le Courtois venu cependant après Tristan.
Cette famille des Borron était très-nombreuse, nous l'avons vu ; et Hélie a dû se fixer en Angleterre lors des voyages que put y faire Robert de Borron dans le but de se concerter avec Gautier Map pour arrêter la rédaction du Grand Saint Graal.
Hélie échelonne du reste convenablement la rédaction des divers romans de la Table ronde, et il est reconnu aujourd'hui que Tristan fut le premier qui parut, édité par un chevalier anglais du nom de Luces de Gast. Après cet auteur vint Gasse le Blond, dont l'œuvre n'est pas connue, puis Gauthier Map qui fit Lancelot et collabora au Grand Saint Graal avec Robert de Borron présumé cependant premier inventeur du canevas, mais avec l'aide sans doute du célèbre clerc, enfin, Hélie qui acheva Tristan et fit le Guiron le Courtois.
On remarquera qu'Hélie, malgré son obséquiosité vis-à-vis d'Henri II, ne se regarde toujours que comme l'homme lige du roi d'Angleterre, son seigneur terrien, de qui il tient deux châteaux, et non comme son sujet par la naissance.
« Je, en droit moi, qui pour son chevalier me tieng et bien le doi faire par raison. »
(Début de Guiron le Courtois, n» 338 n., 6959 anc.)
« Et en la fin de cestui hvre, merci-je tant comme je puis, mon soingnour le roi, cui bons je sui liges. >»
(Epilogue de Tristan, n« 104 n., 67762 anc.)
Robert de Borron avait dû être en relation avec Gautier Map avant d'aller à Montbéliard, il avait pris connaissance du livre latin du Sai7it Graal, dont il avait pu extraire la substance, avec l'aide de Gautier Map; mais alors la chronique de Joseph d'Arimathie devait se borner aux faits contenus dans le Petit Saint Graal, c'est-à-dire la passion du Christ, les épisodes de Vespasien et de la Véronique, ceux de Brons et de Moyse, enfin l'histoire d'Alain et de Pierre.
64 LE SAINT GHAAL.
Nous croyons fermement que les épisodes fantastiques de Mordrains, de Nascien, de Gélidoine, à plus forte raison ceux d'Hypocras et de Grimaud n'ont jamais été contenus dans le livre latin.
On voit en effet, en examinant la trame du récit des Gimnd et Petit Saint Graal^qae les premiers suffisaient à l'économie de la donnée du Saint Graal ; le reste est une broderie due sans doute à l'imagination ardente du célèbre clerc anglais.
Ce sont du reste ces épisodes principaux que Gautier de Montfaucon fit condenser sous ses yeux par Robert de Borron, dans un récit en prose ou en vers, mais qui, sous cette dernière forme, ne -nous est pas parvenu, tandis que nous possédons plusieurs manuscrits en prose qui nous ont conservé les termes mômes du xii° siècle dans un grand nombre de passages.
Nous démontrerons plus loin que la version poétique est, de toutes, la plus récente.
La légende de Joseph d'Arimathie devait être trèspopulaire en Lorraine; c'est là un point qui a été mis en vive lumière par notre cher maître, M. Paulin Paris. Ce savant a, en effet, découvert dans la chronique de Senones, du moine Richer, que les reliques de Joseph d'Arimathie furent enlevées de l'abbaye de Moyen-Moutier où elles avaient été apportées par Fortunat, patriarche de Grado, et il en conclut avec beaucoup de raison que ce rapt ne peut être imputé qu'aux moines de Glastonbury qui en étaient possesseurs au xii° siècle, parce que Richer affirme que ce sont des moines étrangers qui sont les auteurs de cet enlèvement.
La découverte de M. Paulin Paris rend raison du
double développement littéraire de la légende de Joseph d'Arimathie avec ses suites de Merlin et d'Artus, d'abord en Angleterre où elle dut naître, et ensuite à Montbéliard où il serait difficile de placer, non Téclosion de la légende de Joseph, favorisée par le voisinage de Senones et de Moyen-Moutier, mais la création de la branche de Merlin qui se rattache essentiellement aux traditions arthuriennes.
Évidemment, Robert de Borron dut apporter d'outre-mer le canevas de son roman, et c'est à Montbéliard, très-probablement, qu'il lui donna cette forme modeste et un peu terre-à-terre que nous lui connaissons; il n'acheva pas môme certaines parties de son récit qu'il ne connaissait qu'imparfaitement, et, chose étrange, il préféra passer tout de suite à la branche de Merlin qui était, paraît-il, comme le pivot de son œuvre, se réservant de reprendre plus tard les quatre parties qu'il avait négligé de continuer ; mais comme il arrive bien souvent, l'homme n'accomplit pas toujours ce qu'il a souhaité. Robert quitta Montbéliard et revint sans doute en Angleterre où alors, dans une œuvre étincelante d'imprévu et de hardiesse et bien plus émouvante que son premier récit, il -acheva avec Gautier Map, mais en perdant son originalité, les histoires de Brons, d'Alain, de Pierre et de Moyse.
Nous disons que ces quatre récits perdirent leur caractère en passant sous la plume du savant archidiacre d'Orford.
En effet, ces quatre parties, comme les appelle le bon chevalier, tiennent une place bien minime dans le Saint Graal de Gautier Map où elles sont comme
noyées et mises à l'ombre dans le rayonnement extraordinaire des aventures d'Evalac-Mordrains, de Séraphe-Nasciens et des autres héros du livre anglais complètement inconnus à Robert de Borron; cependant ces quatre parties y sont détaillées mais discrètement et comme pour obéir à une tradition dont Gautier Map était forcé de tenir compte. D'ailleurs, la narration est tellement différente en ce qui concerne, par exemple, la première partie de l'histoire du faux dévot Moyse, qu'il n'est pas possible de dire que Robert de Borron connaissait le Grand Saint Graal de Gautier Map quand il fit son roman, et il est bien plus probable que c'est le contraire qui eut lieu.
Qu'il nous soit permis de placer sous les yeux du lecteur le texte du roman français et celui du romancier anglais.
On sait que ce morceau est celui qui manque précisément dans la version rimée, qu'on a prise pendant longtemps pour l'original de l'œuvre de Robert de Borron ; mais, fort heureusement, nous possédons plusieurs manuscrits plus anciens que le roman rimé et qui suppléent les lacunes de celui-ci.
Voici la version de ce passage caractéristique du manuscrit 748 nouveau, 7170^ ancien, fonds Cangé 4.
Moyse, le faux dévot, veut absolument s'asseoir à la table du saint Graal pour avoir sa part des grâces dont jouissent ses fervents adorateurs :
« Or vient avant, dist Joseph, car si tu i es tex que com tu diz, nos lou verrons bien.
« Lors s'assist Joseph et Brons ses serorges et tuit li autre à la table, chascun en son leu, issi com il
durent feire. Et quant il se furent tuit assis, Moys remest en estant darrière els et ot paor. Si ala entor la table ne il ne trueve leu où il s'assiée que lez Joseph ; et il entre anz et s'i asiet. Et si tost com il fu assis si fu fonduz en terre, car maintenant ovri la terre et lou sorbi ; et maintenant reclost aprè lui, ne onques ne sambla que il onques i eust esté. Et qant cil de la table virent ce, si en furent moult effréé de celui qui einsinc fu perduz entr'aus. »
Tel est, dans sa simplicité, le récit de Robert de Borron. .
Les manuscrits Didot, Huth, de l'Arsenal sont entièrement semblables, dans cet endroit, au manuscrit Cangé ; ils portent tous comme lui : « Et si tost com il fu assis si fu fonduz maintenant et ne ne sembla que oncques y eust esté. >>
Il est à remarquer que ces derniers manuscrits abrègent tant qu'ils peuvent ; il n'est donc pas étonnant que quelques mots y aient été supprimés comme ceux « en terre, »> « car maintenant ovri la terre et lou sorbi et maintenant reclost aprè lui. t Mais évidemment l'idée est la même.
Il y a donc toute certitude que dans ces quatre manuscrits nous avons la véritable rédaction première de Robert de Borron.
Voyons maintenant comment Gautier Map a enjolivé ce passage.
Prenons le Ms. 344 nouveau, 6965 ancien de la Bibliothèque nationale, identique pour la rédaction et l'ornementation au Ms. du Mans (milieu du xiip siècle).
Voici ce passage :
« Lors vint Moys avant, si s'assist entre Joseph
et Bron, mes il n'i ot pas longuement esté, qant cil de la table virent que devers le ciel viennent jusqu'à .vu. mains, totes ardans ; mais les cors dont les mains étoient, ne virent-il pas. Mais, sans faille, il virent qu'eles jetoient feu et flambe sur Moys si qu'il commença à esprendre et à ardoir aussi cler com si ce fust sèche bûche, et encore virent que les mains le levèrent del leu où il ce seoit et l'enportèrent en l'air en une fourest grant et merveilleuse ...»
Et qu'on ne croie pas que c'est là une fantaisie du scribe en quête de nouveauté, c'est bien là la rédaction primitive de Gautier Map : tous les manuscrits, au nombre de trente ou trente-cinq que nous avons lus, à l'exception du Ms. 2455, portent textuellement ce passage.
Prenons, par exemple, le Ms. 747 nouveau, 7170 ancien, du môme temps. Ce manuscrit porte : « Et Moys vint lors avant et s'aisiet entre Joseph et Bron ; mes il n'i ot pas graument sis, qant il virent que devers le ciel vinrent mains jusqu'à .vu. toutes ardanz et toutes amflanbées ; mais le cors dont eles issoient ne virent-il pas; mes, sans faille, il virent que les mains gitoient feu et flambe sur Moys, si qu'il commença à ardoir et à esprendre ausi come une busche, et en ce qu'il ardoit ainsi, les mains le portèrent et le levèrent delà où il estoit et l'emportèrent parmi l'air jusqu'à une forest grant et merveilleuse. . . »
Reportons-nous maintenant au Ms. 770 nouveau, 7185 33 ancien, qui a le mérite, pour nous, de reproduire, seul entre tous les autres, le texte du Sai7it
Craal du Mans adiré dans cet endroit. Ce manuscrit est absolument conforme aux précédents :
« Lors vint Moys avant et s'asist entre Joseph et Bron ; mais il n'i ot pas longement esté, qant cil de la taule (table) vire que du chiel venaient jusqu'à ,vii. mains totes ardanz et enflambées ; mais les cors dont les mains estoient ne virent-ils pas. Mais, sans faille, il virent que de lor mains issoit fus et flambe de seur Moys, si qu'il commença à esprendre et à ardoir aussi cler commo^che fust une buische sèche; et encore virent il qant il fu ensi espris qu'il flamboit durement et que les mains le prisent et le levèrent delà où il se séoit et l'emportèrent parmi l'air en une foriest grant et merveilleuse. »
Comme on le voit, l'accord est encore complet, on ne peut pousser plus loin le respect du texte.
Cette identité non-seulement de pensée, mais encore d'expression, que nous rencontrons dans tous ces manuscrits doit nous inspirer la plus grande confiance dans la complète harmonie de ces vieux textes avec l'original même de Gautier Map et deRobertde Borron. Nous sommes à peu près sûrs de posséder ainsi l'œuvre même de ces célèbres romanciers, de même que nous sommes certains, et nous allons le démontrer, de retrouver, à l'aide de nos manuscrits en prose du Petit Saint Graal, la pensée première et bien souvent l'expression claire et concise de Robert de Borron.
Dès lors, nous pouvons comparer avec toute sécurité ces deux textes si différents. Dans l'un, et c'est la version du chevalier du Gâtinais, Moyse disparaît sous le sol qui s'entr'ouvre pour l'engloutir; dans l'autre, Moyse est emporté en l'air, au contraire, et pour
ajouter au fantastique, qui ne fait jamais défaut dans la conception de Gautier Map, sept mains enflammées jettent sur le faux dévot un feu ardent qui le fait éprendre et brûler comme une bûche de bois. C'est dans cet état que ces mains, qui ne tiennent à aucun corps, le transportent dans une forêt où les compagnons de Joseph doivent le retrouver plus tard.
11 est impossible de penser que le chevalier français ait connu la narration de Gautier Map, lorsqu'il composait son simple et sobre récit. Sans doute le fond est le même, c'est toujours le faux dévot qui est puni, mais quelle différence dans la conception et dans l'expression !
On est donc forcé d'admettre que Robert de Borron a, le premier, traduit la légende latine où ces faits se trouvaient consignés en substance et abstraction faite des broderies de Gautier Map, et que, de plus, s'il a connu l'œuvre de ce dernier, ce qui est possible, il ne l'a nullement imitée et même qu'il s'en est écarté systématiquement.
Cette divergence bien établie, et nous pourrions l'étendre encore à l'histoire des douze fils de Bronset à la pêche du poisson qui difl"èrent essentiellement dans les deux textes, revenons au Saint Graal de Robert de Borron et voyons si le poëme édité par M. Fr. Michel, en 1841, d'après le Ms. 20047 nouveau, 1987 fonds Saint-Germain, avec tant de précision, représente la version primitive du chevalier français, et si ce ne serait pas plutôt la version en prose que nous connaissons maintenant dans cinq ou six manuscrits.
Lorsque M. Fr. Michel publia le roman rimé, le public savant, qui croyait généralement qu'il n'existait que ce texte de la version de Robert de Borron, attacha une grande importance à ce poëme. Toutefois, M. Fr. Michel se hâta peut-être un peu trop de dépouiller le poëte français présumé de son prestige de premier rédacteur, et lui attribua seulement la traduction française d'un roman latin du Saint Graal, qui aurait été rédigé sous Henri II par Gautier Map.
« C'est au XII'' siècle, dit-il, que Gautier Map, théologien habile et chapelain du roi d'Angleterre Henri II, rédigea en latin le roman du Saint Graal pour obéir aux ordres de ce monarque, qui voulait réunir les chants, les lais des bardes bretons. Map dut choisir au milieu des récits populaires, les coordonner et, sans doute, il y ajouta du sien.
« Son travail fut mis en français par Robert de Boron. »
Nous venons de voir si, en réalité, dans l'un des rares passages du Grand Saint Graal de Gautier, qui concordent par le fond avec le Petit Saint Graal de Robert de Borron, ce dernier s'est inspiré, en quoi que ce soit, de la version anglaise. On ne peut, au contraire, pousser plus loin la divergence, et il faut admettre que la légende de Moyse, dans ce qu'elle avait seulement de primitif, c'est-à-dire les faux semblants de piété de ce personnage, son désir de passer pour un fervent du culte du Graal, son intrusion à la place restée vide et réservée pour un plus digne, enfin sa disparition merveilleuse rentraient dans l'économie de la légende latine, dans laquelle le chevalier français puisa pro-
bablement le premier, ou, si l'on veut, presqu'en même temps que Gautier Map.
Ce dernier, admis dans l'intimité de Henri II, prince français, élevé dans le Maine et dans l'Anjou, devait, comme son patron, parler la langue française et dut composer son roman non en latin, ce qui ne lui aurait pas assuré une grande popularité, mais en cette langue française qui inondait alors toutes les cours de l'Europe de ses célèbres chansons de geste.
Cette question a d'ailleurs été élucidée avec bonheur par M. Paulin Paris, dans sa notice sur VOrigine des romans de la Table ronde [Romania^ t. P»", p. 17), où il établit une distinction si logique entre les termes scripta et verba dare.
C'était le moment où les chansons de geste, les romans rimes perdaient leur crédit. Le vers, avec ses exigences de la rime, entraînait à des longueurs que la prose, concise à volonté, supprimait toujours, comme si elle avait voulu protester contre un mode d'expression rebelle à la logique et à cette furia francese qui s'accommode si peu des longueurs et des divagations.
Il serait donc très-possible que la première version de Robert de Borron eût été en prose. Bien des indices nous engagent à émettre cette proposition, qui sera peut-être trouvée hardie par les romanistes habitués à considérer le chevalier français comme un trouvère rimant avec et pour son seigneur, comme Chrestien de Troyes pour Philippe d'Alsace.
Cependant, si l'on examine d'une manière approfondie le poëme que nous possédons, on ne peut le m trouver ancien. M. Paulin Paris lui-même est de cet
avis, tout en regardant cependant la rédaction rimée comme l'œuvre originale de Robert de Borron, retouchée, il est vrai, par lui-même, et avant qu'il eût pris connaissance du roman de Gautier Map.
Voici en quels termes s'exprime notre cher maître en romanisme.
« Il est au moins certain qu'en remaniant un peu plus tard son poëme, Robert de Borron n'avait pas encore lu le roman de Gautier Map et ne le connaissait que par ouï-dire. »
Nous pensons qu'il faut aller plus loin et enlever définitivement au chevalier français, contemporain de Louis VIF, de Philippe- Auguste et de Henri II, la rédaction d'un poëme moderne au fond et dans la forme, et dont il ne nous reste qu'un exemplaire, circonstance fort remarquable, tandis que nous possédons aujourd'hui cinq copies en prose du récit que nous pouvons à bon droit regarder comme la pensée et l'expression même de l'auteur.
Remarquons ensuite que le poëme actuel se trouve dans un manuscrit de la fin du xiii« siècle, que sa rédaction semble de ce temps, car le manuscrit contient des repentirs de poëte qui donnent à penser que le scribe était l'auteur lui-même, qu'enfin il est précédé de V Image dit monde ^ composé en 1245, comme le dit le trouvère lui-même :
Ci fenist l'ymage dou monde
A Dieu comence à Dieu prent fin
En l'an de rincarnation,
As rois, à l'apparicion,
M ce XLV an
Fu premier parfeiz cist romanz.
Sur les gardes on lit : «< Ce livre s'appelle L'Image da monde* Il fut a... par Osmond natif de Metz en Lorraine, l'an 1245. »
« C'est à moi Claude Fauchet », sur la couverture.
Ce volume est un manuscrit de jongleur de quinze centimètres de haut environ, qui n'a jamais été recopié en ce qui concerne le Joseph. Tout donc contribue à faire de celui-ci une œuvre relativement moderne et originale, peut-être de la période de 1280 à 1309.
Déjà au xviF siècle, bien qu'on fût alors assez disposé à vieillir les manuscrits, on croyait le roman rimé écrit vers 1300; on lit, en effet, en tête du manuscrit, et en caractères de cette époque : « Ce Ms. 2740 a été écrit vers l'an 1300 et contient deux ouvrages de poésie. »
Après avoir parlé de Yhnage du monde, l'annotateur du xvii° siècle ajoute ces mots très-caractéristiques : « Le second contient l'histoire de la Véronique et du Saint Graal par un anonyme mis en vers d'après un auteur nommé Robert de Bouron qui les avoit composés en prose ^.
Rien alors n'était plus hardi assurément que cette dernière assertion, car après deux cents ans d'examen et de recherches, nous sommes forcément ramenés à ce point de départ, à savoir que le Petit Saint Graal a été rédigé en prose par Robert de Borron et que nous ne connaissons pas le nom du trouvère qui l'a rimé.
1 On lit à la fin de la glose : « Ce manuscrit a appartenu au président Fauchet, toutes les notes marginales sont de sa main ainsi que ce qui est écrit aux couvertures du livre. »
Nous donnons ici le fac-similé du célèbre passade du poëme où il est question de Gautier de Montbéliard afin qu'on puisse juger de l'état relativement moderne du manuscrit. Non-seulement la langue ne permet pas de le vieillir au delà de 1280, mais encore la forme des caractères et des initiales indique la fin du xiii^ siècle.
fut (r,jeîi<)toit un Doit c^iù^^^
iÇoriuiGîird/ancune-^^atovmac;^
icotiuiie: eU e-Ct^uiHCiehicncvci
tl tia auatvcr ot couvez
oit cjraai i^fitiC^v^tixr èiiotxcattj-DoiireHt cet voiixe uo^^^e.
c e re«rqitc xe ta rcrt- eiC
lu c)û tnoirc hdyâi tiUxt-
ttqtteCret'te^re eue itaitott"-
On voit ici cla irement que le mot « en peis, » dont m avait voulu faire un nom propre, ne peut être [u'une locution adverbiale fort simple ; ce qu'avait léjà laissé entendre M. Fr. Michel dans cette phrase :
Nous ne pensons pas non plus qu'il faille hre, au ieu de « en peis » que porte le texte et qui est fort
76 LE SAIÎNT GRAAL.
inteUigihle, Maupais, comme le propose M. Amaary Duval » {Notice en tête du roman rimé).
M. Paulin Paris a expliqué le sous-entendu de M. Fr. Michel en soulignant le mot « en peis » comme synonyme d'i/i pace, de défunt.
Toutefois il est à peu près certain que ces mots sont une adjonction du trouvère moderne ; en efifet, les expressions feu ou défunt ou tout autre même d'un caractère différent ne se trouvent pas dans les manuscrits en prose du roman qui nous ont conservé ce passage ; mais il y a plus, le terme « en peis » nous semble être une de ces chevilles que se permettaient fréquemment les poètes du xiii*' siècle; on le rencontre assez souvent dans Chrestien de Troyes (Manuscrit de Mons).
Ainsi on trouve après l'adoubement de Carados ou Caramiel, neveu d'Artus (vers 12611) :
Quant li services fu fines Si s'en reviennent el palais Et bas et haut, trestot, em pais.
Lorsque le père de Carados vient, au bout de l'an, pour couper la tête de son fils (vers 12764):
Mais il font moult très pesme ciére, Si font li autre tout entais (adès).
A cou que séoient em pais.
Est cil entrés parmi la porte Qui mauvaise novele aporte.
Le père de Carados lui raconte comment il a trompé celui qui se dit son père (vers 12861): D'une truie, la nuit après, En refis une (pucelle) tout em pès Si le couçai de jouste lui.
Lorsque l'aventure de Carados est terminée, Artus va prendre son déduit dans les forêts (vers 15789) :
En grand séjour et en grand pais Par ses mellours forés d' Ardais.
Dans tous ces exemples qu'on pourrait multiplier, la locution « en pais >» n'a pas de signification accentuée ; elle veut dire à l'aise, tranquillement, à loisir, et jamais elle ne rappelle le terme in pace du latin des inscriptions chrétiennes du if au v*' siècle. Nous croyons donc fermement que la phrase : A ce tens que je la retreis O mon seigneur Gantier, en peis.
Qui de Monibelyal estoit.
doit être traduite tout simplement :
K « A cette époque où je la transcrivais, à loisir, ou ^ tranquillement avec mon seigneur Gautier, qui était
*de Montbéliard. »
La rime en ais ou eis ou es n'est pas très-fré- I quente, les termes qui se terminent ainsi ne sont I pas abondants dans la langue ; aussi le poètes ne se faisaient-ils pas faute, sans grande utilité, d'employer cette expression en pais d'un usage si fréquent au xiiF siècle.
On connaît ce proverbe :
Oi vol tes Se tu veux vivre en pès, inscrit sur un jeton de compte.
Cette difficulté écartée, constatons que dans les manuscrits en prose la personnalité de Robert de Borron est mieux accusée et le nom de Montbéliard plus correctement écrit, tandis qu'ils est devenu
78 LE SMM GHAAL.
Montbelyal dans la version rimée, sans utilité pour le rhythme, ce qui prouverait l'origine étrangère à la Lorraine ou à la Franche-Comté du trouvère, auteur du poëme, origine démontrée d'ailleurs par son dialecte, qui est plutôt normand que lorrain.
Voici ce passage caractéristique dans le Ms. C. 4, N** 748 nouveau, 7170^ ancien de la Bibliothèque nationale :
« Et au tens que messire Robcrz de Borron lou retraist à mon seigneur Gautier, lou preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escripte par nul home, fors el grant livre. >»
Avant ce passage, on lit encore : « Et missire Roberz de Borron qui cest conte mist en autorité par lou congié de sainte Église et par la proière au preu conte de Montbéliard où cui^service il estoit »
Le Ms. de l'A. N« 225, qui renferme encore une mention abrégée des rapports de Robert de Borron avec Gautier de Montbéliard, ne dit rien non plus de la mort de ce dernier au moment de la rédaction du roman.
« Et au tems que misire Robert de Borron le retrait et mon seigneur Gautier de Montbelliart, elle n'avoit onques esté escripte fors du grand livre par nul homme. »
Il n'est pas douteux que si la rédaction première du roman eût eu lieu après la mort de Gautier de Montbéliard, les versions en prose que nous allons démontrer être toutes concordantes et plus logiques que la version rimée n'eussent contenu les mots « feu ou défunt ».
Bien loin de là, les Mss. 748 et 225 de l'A. font
LE SAINT GUAAL. 79
mention du travail simultané ou contemporain de Gautier de Montbéliard et de Robert de Borron.
On ne peut donc trouver de motif pour interpréter la locution « en peis » comme le voudrait M. Paulin Paris qui nous pardonnera notre divergence d'opinion.
Nous allons continuer à démontrer l'antériorité et la prééminence du roman en prose sur le roman rimé par des preuves nombreuses et concordantes.
La version en prose contenue dans le Ms. C. 4, 748 nouveau, 7170 ^ ancien, a été signalée pour la première fois aux érudits par M. Paulin Paris, à la page 2 du sixième volume de son précieux ouvrage : Les manuscrits français. M. Fr. Michel avait omis d'en parler lors de la publication du roman rimé. Cependant ce volume devait alors être considéré comme très-précieux, car on n'en connaissait pas d'autre exemplaire.
11 est impossible, d'un autre côté, de ne pas attacher une grande importance à ce volume, car il paraît être le plus ancien de tous les manuscrits du Petit Saint Graal. Cependant, au point de vue littéraire, on peut lui reprocher quelque prolixité ; mais, pour nous qui cherchons la lumière, nous lui savons gré d'être entré dans des détails caractéristiques non contenus dans la version rimée ni même dans les autres manuscrits en prose.
M. Paulin Paris a cependant fait au Ms. C. quelques reproches qui pourraient amoindrir son autorité au double point de vue littéraire et historique ; mais nous croyons qu'on peut détruire les objections qu'on serait tenté, à priori, de faire à notre auteur et expliquer suffisamment les points litigieux.
Ainsi, M. Paulin Paris a fait remarquer que Gautier n'était pas investi du comté de Montbéliard et que c'était à tort que le Ms. C. l'appelait «< lou preu conte de Montbéliard. »
Sans doute c'était Richard, son frère aîné, qui jouissait des prérogatives attachées au titre de comte, en tant que ce titre se fût appliqué à une possession territoriale ; mais Gautier, né comme lui à Montbéliard, n'avait-il pas, dans la pensée de Robert de Borron ou de son transcripteur, un autre droit à cette qualification de comte ? et le connétable du roi de Jérusalem ne pouvait-il jouir, dans un roman, du titre assez modeste de comte, lui qui le portait officiellement dans la constitution môme de son grade de connétable (cornes slabulis), et qui d'ailleurs, d'après les statuts de sa charge, marchait avant les ducs, les barons et les comtes et n'avait que le roi au-dessus de lui.
Pour notre romancier donc, jaloux de l'honneur de son patron, et pour les transcripteurs plus modernes, Gautier de Montbéliard était, en droit et en raison, le preu comte Gautier.
Après cela, reconnaissons que le rédacteur du Ms. de l'A. N<> 225 élimine les mots « preu et comte » et que, dans le passage en question , Gautier est simplement nommé Gautier de Montbéliard. Mais ce manuscrit abrège tant qu'il peut et supprime même les passages les plus intéressants, tels que celui « où cui service il estoit. »
Les Mss. Huth et Didot vont môme plus loin, ils ne parlent nulle part ni de Robert de Borron, ni de Gautier de Montbéliard; c'est une raison pour nous
de tenir beaucoup au Ms. C. qui nous donne, avec une approximation fort grande, la physionomie originale du roman et établit d'une manière péremptoire l'identité du personnage de Robert de Borron.
Nous allons continuer à examiner la version rimée et démontrer qu'elle est très -inférieure, au point de vue de la logique, de la marche du récit et de l'archaïsme de l'expression, aux versions en prose que (nous connaissons aujourd'hui.
Parmi celles que nous avons étudiées avec le plus d'attention, se trouve un passage fort important du Petit Saint Graal en prose de Robert de Borron intercalé dans le Grand Saint Graal de Gautier Map que possède la bibliothèque du Mans. Ce passage contient . toute la Passion et la légende de Vespasien jusqu'au passage :
« Lors en refist une grant partie ardoir, » correspondant au vers 1935 :
Ardoir en list une partie
Ce long passage est fort important, car le Ms. du Mans est d'une date peut-être plus reculée que le plus ancien des Mss. du Petit Saint Graal en prose; or il s'accorde en tous points avec eux et s'éloigne aussi en maintes circonstances de la version rimée.
Nous allons donc nous servir aussi longtemps que nous le pourrons de cet ancien manuscrit; nous y joindrons le Ms. C, si précieux par ses détails, le Ms. H., également fort bon, enfin le manuscrit, plus moderne que les autres, appartenant à M. Didot.
Nous surprendrons toujours la version rimée en état d'infériorité vis-à-vis des trois premiers manu-
scrits en prose précités au point de vue de la logique, de la précision et de la lanpjue, et en accord presque permanent avec le Ms. D. dont la date récente est certaine.
Nous commencerons par faire remarquer la prolixité du trouvère dès le début du roman : il y a, du vers 32 au vers 89, une longue tirade dans laquelle le poète, après quelques vers heureux sur le symbolisme du rosier assimilé à la vierge mère,
Ele est fleiranz comme esglantiers.
se met à raconter l'histoire de Joachim sans utilité réelle et au préjudice de la marche régulière du poëme.
Or ce passage n'existe dans aucun des manuscrits en prose Le trouvère l'a donc ajouté au texte primitif du roman, premier motif de nous défier de sa rédaction et de la croire moderne.
Examinons maintenant la constitution de quelques noms propres.
Le Ms. du Mans porte : « Pour chou vint Jhesu-Cris en tière et nasqui de la Vierge Marie, en Biauliant. »
On lit dans le Ms. G. : « Por cil besoig, vint nostre sire en terre et nasqui de la Virge Marie em Belleam. »
Le Ms. D. donne : « Pour ceste bonsoingne vint Jhesu-Cris en terre et nasqui de la Virge Marie en Bethléem. »
Le roman rimé porte aussi :
Et puis en Bethléem naschi De la Virge
Les Mss. H. et de l'A. ont perdu leur première feuille.
On peut, dans ces quatre manuscrits, observer la iî,radation depuis le mot « Biauliant », assurément fort archaïque, jusqu'au mot régulier « Bethléem » en passant par la forme « Belleam. »
Or, comme le Ms. D. est daté de 1301, il y a là une forte présomption que la version rimée n'est pas éloignée de cette date, d'autant que partout celle-ci répète le même nom « Bethléem. »
Le nom de la ville de Rome est plusieurs fois répété dans le manuscrit du roman rimé (Vers 196, 1544, 1748...), il y est toujours écrit Romme; or c'est l'orthographe de la fin du xiii^ siècle et des xiv° et xv« siècles; au xiii<^ on a écrit ou Rome ou Roume, suivant le dialecte. C'est ce que prouvent pour le mot Romme, le Ms. du Saint Graal de la Bibliothèque nationale, n» 96, fin xv® siècle ; 105, fin xiii« ; 113, XV-'; 117, xiv-xv«; 749, fin xiii^ ; de l'Arsenal, n»s 221, fin xiii^, commencement du xiv«; 223, fin xv , prototype de Philippe le Noir ; et 9246 de Bruxelles, fin xv«.
Le nom est écrit Rome ou Roume dans les manuscrits du miheu du xiii« siècle, N»* 95, 98, 344, 747, 770, 1245 de la Bibliothèque nationale, 229 de l'Arsenal, enfin dans le Ms. du Mans.
Les vers du poète :
Ainsi fu luxure lavée D'omme, de femme et espurée ont été opposés au texte en prose considéré dès lors comme inférieur au point de vue de la logique et de la vérité.
Voici le texte du Ms. C : « Cest pooir don a nostres sires sainte église et les commahdemenz
des menistres dona messire sainz Pères; Ensinc lava nostres sires luxure d'ome et de famé, de père et de mère par mariage. »
On a beaucoup critiqué cette dernière phrase, parce "^ que, dit-on, le mariage remonte à Adam. Cependant il ne s'agit pas ici de la loi naturelle, mais des commandements et des sacrements de l'Église, et c'est à Jésus-Christ que Robert de Borron a entendu faire remonter seulement la sanctification des liens de rhomme et de la femme par l'institution du sacrement du mariage.
D'ailleurs le mot « espurée » du trouvère y fait aussi allusion.
Le Ms. D. ajoute comme le Ms. C. « de père et de mère, » et il est probable que les Mss. H. et de l'A. nous auraient offert la même idée s'ils n'étaient privés de leur première feuille. Il est donc très-croyable qu'elle faisait partie de la rédaction première.
Simon, chez qui les apôtres se réunirent, est appelé dans le texte du Mans, Symon le lyépreus ; dans le Ms. C, Symon le liépreux ; dans le Ms. H., Simon le liépreux ; dans le Ms. D., Simon le prous, et dans la version rimée, Simon tout court.
La dégénérescence est encore ici rendue sensible et le manuscrit rimé se présente comme le plus moderne de tous.
Le passage suivant du texte en vers est incompréhensible et illogique :
Par leur péchiez ordoierunt Et les pécheurs laverunt.
Comment admettre que Jésus-Christ ait pu penser à
ordoie)\ c'est-à-dire souiller les pécheurs par les péchés de ses ministres, pour les laver de leurs fautes.
Les textes en prose n'ont pas été compris par le trouvère et il les a incorrectement rendus; le Ms. du Mans porte :
« Chil seront ort, et en leur ordure laveront les pêcheurs »; mais cette version archaïque avait besoin d'être éclaircie ; le Ms. C. amis : « Cest esseraples est Perron (c'est-à-dire pour Pierre) et as menistres de sainte Église, dont il y aura moult des orz et en lor ordure » (c'est-à-dire malgré leur état de pécheur, laveront-ils les autres pécheurs).
Le Ms. D. suit la version du Mans. Il n'est pas étonnant que le poëme renchérisse encore et mette le mot « par », si dé'placé, au lieu du mot « en ». certainement delà version primitive.
La suite n'est pas plus comprise dans la version rimée.
Si que rien
Ne leur nuist, ainz leur eide bien.
Voici le vrai sens établi par les manuscrits en prose :
Le Ms. du Mans porte brièvement :
« Issi ne iour porra lour ordure riens grever. »
Le Ms. C. dit plus explicitement ; « Que lor ordure ne porra rien nuire as austres genz; sauf seront autresinc come li pié blanchire en l'orde eive où je les lavai et i devinrent net ; ne porra rien nuire as pecheors l'ordure des menistres qui les laveront par confession. »
Le Ms. D. s'accorde avec le Ms. du Mans et emploie le mot « grever »; le manuscrit rimé est donc encore ici inférieur aux autres. Toutefois on voit qu'il a
suivi en cet endroit un texte ancien, le Ms. C. par exemple, où se trouve le mot « nuire. »
Plus loin Jésus est amené devant Pilate. Le Ms. du Mans met : « Et quant il i fu venus, si le commencent à escopir. »
Le Ms. C. porte : « Et l'ancorpèrent li Juif au mielz qu'ils porent » ; le Ms. D. donne : « Si out moult de paroles dites en l'enconpereurent (ce qui est incorrect). La version rimée se sert aussi d'un terme plus récent :
De quanqu'il porent l'encoupèrent.
Evidemment encore les Mss. du Mans et C. sont plus anciens que la version rimée.
Dans les vers suivants, Joseph demande à Pilate le corps de Jésus :
Je demant le cors de Jhésu Qu'ils ont à tort en croix pendu.
Aucun des quatre manuscrits en prose dont nous avons le texte sous les yeux ne contient cette phrase et tous, au contraire, sont d'accord sur l'expression, ce qui serait impossible si la version rimée avait précédé la version en prose ; il se trouverait certainement, dans ce cas, un ou deux manuscrits, sinon tous, qui eussent suivi la version rimée; au contraire les mots « pendu en croix » n'existent dans aucun d'eux.
Ainsi le Ms. du Mans, que nous supposons toujours le plus ancien de tous, porte : « Et je vous demans le cors d'icil prophète qu'ils ont là, fors, mordrit à tort. » Le Ms. C. donne : « . . . lou cors à la prophète que ils ont murtri à tort. » Le Ms. H. dit : « Là, fors, mordrl à tort. » Le Ms D. : «< Ont là murtri à tort. »
Ce passage est des plus caractéristiques; où existait cette expression ancienne mordrir, murtrir ? sinon dans la version primitive, dans l'original même de Robert de Borron ; d'où encore la conséquence qu'il faut chercher seulement dans nos manuscrits en prose l'œuvre du chevalier français.
Arrêtons-nous maintenant à une expression du Ms. C. qu'on a regardée comme incorrecte.
Joseph ayant obtenu le corps de Jésus se rend au Calvaire, le Ms. C. ajoute : « Que il apeloient despit. »
Ce mot « despit » a excité la critique de notre savant maître M. Paulin Paris; cependant il existe comme synonyme de croix, même dans le roman rimé .
Si m'a dist et commandé Que je l'oste de cest despit.
Le mot despit dans cette acception ne paraît pas ^tre si impropre qu'on le suppose.
Le Ms. du Mans, si pur et si correct, avait dit ivant le Ms. C. : « Pour oster di cest despit ». Le [s. D. : « Pour ouster di cest despit. »
Et en effet ce mot s'appliquait particulièrement, au loyen âge, au supplice infligé à Jésus. Ducange, au
lot despila c, rapporte ce passage d'une lettre de
émission de l'an 1407 : « Le suppliant dist que lui *errinot et autres avoient autrefois despité ou sanjlanté Dieu et sa mère. Un « députaire » est un misérable qui outrage. Le « despit » est l'action même l'outrager et, par extension, le lieu où se commet l'ou- ;rage. Il peut donc, dans l'espèce, passer pour synonyme de croix. L'Italien garde le mot despUto.
Lorsque Joseph a dépendu Jésus, le Ms. du Mans
dit : « Et le mis à terre et si lava l'étros, moult bièleraent. » Uétros pour à t'estros à l'instant. Le Ms. C. ne comprend déjà plus cette expression ou la rejette comme vieillie et dit : « Atourna lou cors ». Le Ms. D. : « Si accocha le cors. » Le Ms. H. : « Et le mit à terre, l'emporta à son hostel. » Le roman rimé dit : Le cors atourna bièlement.
Joseph pense ensuite à recueillir le sang qui coule (les plaies de Jésus ; le Ms. du Mans porte : « Lors sirest le costet entour la plaie. » Le Ms. C. rejette encore le mot « sirest » qui n'a plus cours et met : « Si li tert anz la plaie. » Le Ms. D. supprime l'une et l'autre expression et adopte la tournure moderne : « Si le mist desouz les goûtes. » Le roman rimé, dans le même esprit, dit :
A son veissiel ha bien torchiées Les plaies
Sirest d'où cireticus, chirurgien, paraît fort ancien ; « tert » l'est un peu moins ; les autres expressions semblent modernes.
Puis Joseph mit le corps dans un cercueil de pierre qu'il avait acheté pour lui-môme.
Le Ms. du Mans se sert d'une expression trèsancienne : « Et puis le mist en une pierre qu'il ot quise à son oès. »
Les Mss. H. et D. omettent ce détail. La version rimée le reproduit exceptionnellement, mais en lui donnant une tournure plus moderne :
Et en une pierre le mist, Qu'il, à son wès, avoit eslist.
Le Ms. C. avait dit, en langage rajeuni : « En une
LE SAINT GKAAL. 89
pierre qu'il avoit gardée moult longuement pour lui mettre qant il morroit. »
On voit que notre trouvère, tout en s'efforçant de mettre sa parleure à la mode, avait cependant sous les yeux un type aussi ancien que le Ms. du Mans. C'est la seconde fois seulement que nous le surprenons en flagrant délit de respect d'un texte ancien, lui qui s'efforce le plus souvent de le faire oublier.
Plus loin, lorsqu'il rapporte le complot des Juifs, le Ms. du Mans reproduit encore la forme accusalive du nom de Jésus.
« Et s'on (nous) demande de Jhesum, nous dirons que nos lour baillerons, se il nous rendent Joseph qui (pour : à qui) nous le baillâmes et nous renderons Jhesum. »
Les autres manuscrits mettent partout « Jhesu » ainsi que la version rimée. Cependant le trouvère avait sous les yeux une version où le nom à l'accusatif Jhesum se trouvait quelquefois ; mais à la fin du xiip siècle on répugnait à accepter ce legs du passé, aussi ne l'a-t-il employé qu'une fois, lorsque la rime l'y forçait : vers 239,
Vint droit en la meison Symom A la table trouva Jhesum.
Partout ailleurs le mot est écrit Jhesu^ même lorsqu'il est régime direct, par exemple au vers 281 : Il lui demandent de Jhesu.
Dans l'un des passages de la conversation de Jésus avec Joseph, lorsqu'il lui fait connaître les grâces et les prérogatives attachées à la possession du Graal, il règne, dans le roman rimé, une obscurité qui n'existe pas dans les versions en prose.
Ce passage obscur commence au vers 921 :
Cil qui ces paroles pourrunt Apenre et qui les retenrunt.
De quoi s'agit-il ? on vient de parler des divers symboles de l'Eucharistie ; le pain et le vin sont le corps et le sang du Sauveur, le calice ou Graal représente son sépulcre la platine ou patène la pierre, le couvercle du tombeau, le corporal son suaire ; « ces paroles » s'appliquent donc à la démonstration qui précède, et c'est là ce qu'il s'agit de bien retenir.
Le trouvère ajoute sans compléter l'idée :
Je n'ose conter ne retreire et sans dire de quoi il veut parler.
La version en prose, plus logique, dit expressément, Ms. G. : « Lors lui aprant Jhesu-Griz tes paroles que jà nus conter ne retraire ne porroit se il bien feire lo voloit, et se il n'avoit lou grant livre où eles sont escriptes et ce est li secrez que l'en tient au grant sacrement que l'an feit sor lou Graal, c'est-à-dire sor lou caalice. »
Le Ms. D. met aussi : « Lors aprant Jhesu-Gris à Joseph ces paroles que je ne vos conterai ne retrairai, ne ne porrai, si je le voloie faire, se je n'avoie le haut livre où eles sont escrites, ce est li créanz que l'en tient au grant sacre del Graal. »
Le Ms. H. dit plus simplement : « Ensi aprist Jhesu-Gris ces paroles à Joseph que je vous ai retraites et c'est li créance que on tient au grand sacre don Graal. »
Évidemment Robert de Borron fait ici allusion au livre latin qui contenait sans doute une théorie
LE SAllNT GRAAL 91
savante de la messe dans le genre de celle qui est exposée dans le Grand Saint Graal de Gautier Map. Pour lui, homme d'épée, peu versé dans la liturgie, de telles descriptions excèdent la somme de science dont il dispose, il en a dit assez pour se faire comprendre des simples, c'est tout ce qu'il veut.
Les textes en prose ajoutent même une phrase qui manque à la version rimée et qui complète l'idée. Ms. C. : « Et je pri à toz cels qui cest livre orront, que il, por Deu, plus n'en enquièrent ci endroit de ceste chose, car qui plus en voldroit dire, bien en porroit mentir; car deviser ne la sauroit, ne en la mençonge ne gaagneroit-il rien. » Les Mss. H. et D. sont conformes; la version rimée seule supprime ce passage. C'est encore là une nouvelle preuve des modifications apportées par le trouvère à l'œuvre primitive. Voyons une autre bévue du trouvère ; lorsque Jésus quitte Joseph et le laisse emprisonné, le manuscrit rimé dit :
De ci mie ne t'enmenrei
Ainz demourras en la prison
La chartre sans clarté sera
Si comme estoit quant je ving çà.
Or ceci est un lapsus , car plus loin, au vers 2032, Vespasien, lorsqu'il se fait descendre dans la prison (\c Joseph, voit :
Une clarté qui là estoit.
Dans le Ms. C. l'empereur voit aussi « une clarté dans un requoi. »
En effet, on lit dans ce manuscrit : « A celé hore que tu en seras gitez et jusqu'alors te clurra ceste clarté que tu as ores. »
92 LE SAirST GMAÂL.
Il est vrai que le Ms. D. a supprimé ce passage; si donc il manque au manuscrit rimé, c'est que celui-ci se sert en cet endroit d'une version moderne dont le Ms. D. donne le type.
Ce dernier manuscrit porte en effet : « Tu remandras en cel chartre et einsi obscure comme ele estoit qant tu i fus mis. »
Mais il est évident que, pour ce manuscrit aussi, il y a là un lapsus^ car lorsque Vespasien se fait descendre, « si vit une grant clartez en un des angles de la chartre. »
11 est donc bien certain que, dans ce passage, le trouvère a été induit en erreur par un manuscrit imparfait et nécessairement très-postérieur à la version originale.
Voici un autre passage incompréhensible dans la version rimée.
Le pèlerin venu à Rome raconte aux conseillers de Vespasien les miracles de Jésus en Judée :
Tous. les miracles leur conta Si cum les vit quant il fu là.
Et a dist que quant il estoit Là ù Pilâtes povoir avoit, L'empereur force ne fist Meis que son fil li garissist.
Évidemment ce n'est pas là la version primitive, elle est trop obscure.
Le Ms. C. rétablit ainsi ce passage : « Et il lor conte les bêles miracles et les bêles vertuz que Jhesus fist tant com il fu en terre, et si dist que pour voir l'avoient li jui ocis en la terre que Pilate gardoit, et voirs estoit, et à tort. Sachiez que se il
fust encore vis, qu'il garissist lou fil l'empereor et pejor maladie assez. »
Le Ms. D. dit aussi : « Les bêles miracles et les bêles virtus que Jhésu-Crist fesoit quant il estoit en terre, et si dit que por voir l'avoient occis li Juis en la terre que Pilate gardoit, et s'il fust encore vis, il garisist le fiz à l'empereor et encore dis-je ptus. »
Le Ms. du Mans, auquel il faut toujours recourir pour avoir un texte logique et pur, porte : « Et il lour conta les bièles miracles que il avoit fait, tant qu'il fut en tière, et si dist pour voir qu'ils l'avoient ochis en la tère Pylate, qu'il avoit à garder, et que cou estoit voirs et s'il fust encore vis, qu'il garesist bien le fil l'emperaour et plus encore. >>
Il est donc à peu près certain que la phrase du roman rimé :
L'empereur force ne fist,
parfaitement inutile, n'existait pas dans l'original et qu'il y manque au contraire cette phrase caractéristique des versions en prose : « et plus encore » «< et pejor maladie assez » «< et encore dis-je plus. »
Nous pouvons encore signaler une autre lacune dans la version rimée.
Lorsqu'il est décidé que l'empereur enverra des « message » en Judée pour en rapporter quelque objet ayant touché à Jésus, un des amis de Pilate qui l'avait déjà défendu, dit dans le Ms. du Mans : « Vous m'i envoierés, car je le saurai miex que nus, comment il a estet; Li empereres respont : Jou i envoierai vous et autrui. »
Le Ms. C. porte aussi : «Vos m'i envoieroiz que je
saurai miauz que nus, comment ce a esté, enquerre toute la vérité. Et l'amperaor respond : Je i envolerai vos et autrui. »
Les Mss D. et H. sont conformes. La suppression de la phrase sensée : Je i envolerai vos et autrui, est donc du fait du trouvère, si prolixe dans certains cas.
Au vers 1221, le trouvère ne fait envoyer par Vespasien qu'un messager :
L'empereres y envoia
Le plus sage homme qu'il trouva.
C'est un lapsus, car au vers 1235 il parle au pluriel :
Ainsi départent li message
Et s'en vunt tout droit au rivage.
Les Mss. du Mans, C, D. et H. rétablissent ou maintiennent, si l'on aime mieux, le sens primitif.
« Einsinc envoie l'empereres les plus sages homes qu'il ot. »
Lorsque les « message » rencontrent Pilate, le Ms. rimé met :
Joie feire ne li osèrent
Car certainement ne savoient
Se il à Romme l'eraraeneroient.
Ici tous les manuscrits en prose sont encore d'accord pour ajouter le mot caractéristique et si nécessaire au sens « pour détruire, »
En effet, le Ms. du Mans met : « Qant li message virent Pylate si ne li osèrent faire joie, car il ne savoient encore si il l'emmenroient à Roume pour destruire. »
Le Ms. C. donne aussi : « Se il l'enmenroient à
Rome pour clestruire; » leMs. D. : « Si Temmerroient à Rome pour destruire ; » le Ms. H. « Si l'ennienroierit à RoLime pour destruire. »
Évidemment si la version rimée était ancienne, elle eût influencé quelques-unes des versions en prose ; elle est donc très-moderne et en désaccord permanent avec le texte original.
La phrase du vers 1300 :
Ribaut souduiant l'appeloient
est de la pure invention du trouvère, elle n'est dans aucun des textes en prose.
Le passage où est apprécié le caractère violent des Juifs qui demandent la mort de Jésus n'est pas non plus conforme aux vieux textes :
Qu'il estoient genz moult puissant De richesses comble et mennant.
Le texte du Mans dit avec plus de logique et de force : « Et ils furent moult gent et rice et gaignard et poisant. »
Le Ms. G. est conforme : « Moult grant gent et gaignart et riche et puissant. »
Le Ms. D. : « Et il furent grant gent et félon et riche et puissant. »
Les mots gaignart et félon de ces textes sont bien supérieurs en énergie à ceux de la version rimée qui ne se retrouvent pas ailleurs.
Le poëme fait dire à Pilate :
Le prophète osta dou despit
Et en une pierre le mist
Que il avoit faite tailler
Pour lui, après sa mort, couchier.
Le Ms. du Mans met plus succinctement et dans une forme plus ancienne :
« Si l'eust et l'osta del despit et le mist en une pierre ke il eut faite tailler à son oés. »
Le Ms. G. adopte cette locution qui est sans doute la primitive et que nous avons déjà rencontrée : « Si l'ot et l'osta dou despit et lou mist en une pierre qu'il ot fait taillier à son hués. »
Le Ms. D. dit de même : « Si l'ot et l'osta du despit et le mist en une pierre qu'il avoit fait faire à son oés. »
Le Ms. H. seul supprime le mot « oé^ » et met : « qu'il avoit fait faire por lui », en retombant dans la version rimée.
Plus loin, lorsque Pilate veut se disculper de la disparition de Joseph, il se sert, dans le roman rimé, d'un argument banal qui ne se rencontre dans aucun autre texte :
Ne que je, vers vous, povoir ai N'avait-il vers eus, bien le sai.
C'est-à-dire : Je sais bien qu'il (Joseph) n'avait pas plus de pouvoir sur eux, que je n'en ai sur vous.
Les autres textes ne présentent pas cette idée oiseuse d'assimiler la situation de Joseph vis-à-vis des Juifs à celle de Pilate à l'égard des « message. »
Le Ms. du Mans porte : « Or esgardez s'el blasmes en est miens. »
Le Ms. C. : « Or esgardez se oi la force vers els toz. »
Le Ms. D. : « Or regardez se ge ai eu tort. »
Le Ms. H. : « Ore esgardés se jou ai tort. »
Les « message » voyant que Pilate n'avait pas « si grant tort » lui disent :
Et se tu vieus, bien te porras Devant no Seigneur descouper.
Le Ms. du Mans emploie une forme bien plus archaïque : « Et lui dient : se chou estoit voirs et nous l'oïeniiies dire d'autrui que de vous, nous vous en descouperrièmes bien devant l'emperaour. »
Le Ms. G. : « Et se il est ensin, bieji te porras descorper envers Temperaor. »
Le Ms. D : « Se il en est einsi, bien t'en poras descouper vers l'empereor. »
C'est en définitive la forme la plus moderne qui a prévalu dans le roman rimé.
Pilate dit ensuite aux « message » que les Juifs leur raconteront la môme chose que lui. « Fors, dit le Ms. du Mans, la prise de Joseph. » — « Fors que de Joseph dont je ne sai rien qu'il est devenuz, » Ms. C. — « Fors la prise de Joseph, » Ms. D.
La version rimée supprime mal à propos cette restriction qui est importante et devait se trouver dans la version primitive.
Lorsque les Juifs se rassemblent, le trouvère met: Tout li Giue en Beremathye;
Or, Beremathie est la dégénérescence de Barimathie du Ms. G. qui lui-même vient d'Arimacie du texte du Mans ; nouvel indice d'état moderne pour le Ms. rimé.
Lorsque les Juifs se disculpent, ils disent dans le Ms. du Mans : « Voirs est que nous l'océsismes pour chou que il disoit qu'il estoit rois de nous et sires sour nossignours. »
Les Ms. C. et D. mettent : « Nous rocéïsmes. »> Le Ms. H. ; « Nous l'ochésismes. » Ce mot était donc dans roripfinal. Le Ms. rimé ne le donne pas et dit simplement : « Ce fu voirs, » ce qui est bien moins énergique et bien moins dramatique.
Le Ms. du Mans continue encore ses formes anciennes dans cette phrase : « Que nous l'océriemes, se nous poïemmes, » LeMs. C. respecte en partie cette locution et dit : « Que nous l'occirriens se nos poïens. Le Ms. H. s'en* écarte peu : « Que nous l'ochierrîmes se nos pooïens ; mais le Ms. D. et le Ms. rimé , souvent d'accord, suppriment complètement cette phrase ; nouvelle preuve à porter au passif du roman rimé.
Le plus sage des « message >» prononce ensuite un mot caractéristique qui, dans sa concision, rappelle la langue du xn« siècle et dut se trouver dans la version originale.
Ms. du Mans : « Encore n'ai-jou mie la force de la parole. »
Ms. G. : « Encor n'ai je pas oie la force de la parole. »
Ms. D. : Encor ne savons nos pas la force de la parole. »
Ms. H. : « Nous ne savons pas encore la force de la parole. »
La version rimée met au contraire :
Encor n'aviens oï touchier A la force de la besoigne.
Si le mot « besoigne >> était original, quelqu'un des quatre manuscrits précités l'aurait reproduit.
LE SAIM GRAAL. 99
D'ailleurs, c'est bien « la force de la parole » qu'il faut, c'est-à-dire rargument principal. C'est donc là encore une innovation du trouvère en quête de la rime.
La phrase suivante ne paraît pas non plus conforme au texte ancien :
Seigneur je vous wcil demander Se Pilâtes vous vous veer Cel homme qui roi se fesoit.
Le mot « veer » (enlever) n'est pas le mot propre, le sens en est obscurci.
Le Ms. du Mans porte : « Dont ne vous jugaPylate cest homme à mort qui faisoit plus que Empereres. >»
Le Ms. C. : « Dont ne vos juga Pilâtes, cel home à mort qui se faisoit plus que rois ne empereurs. »
Le Ms. D. : « Donc ne vos juga Pylates tel homme à mort qui se fessoit plus que rois ne empereurs. »
Le Ms. H. : « Dont ne le vos juga Pylate tel homme à mort qui se faisait plus sires que rois ni empereurs. »
Évidemment encore ici, si un manuscrit s'écarte du texte primitif, c'est le roman rimé, car le mot « veer » ne se retrouve nulle part et il n'est là que pour la rime.
Voici encore un passage du manuscrit primitif qui manque totalement dans le roman rimé.
Ms. du Mans : « Ensi fu départis li parlemens et Pylates délivrés de la haine as message qui liét en furent. »
Ms. C. : a Enfin départi li parlemenz et einsinc fu Pilate délivrés de la haine as messages. »
Ms. D. : <c Einsi desparti li pallemenz et Pilate fust délivré de la haine as messages. »
Le trouvère répugnait sans doute à exonérer Pilate, généralement peu sympathique à la foule devant laquelle il devait chanter ses vers; mais le point de vue des manuscrits en prose est supérieur.
Dans toute l'histoire de Véronique, cette femme est nommée, on ne sait pourquoi, « Verrine, » par le trouvère à qui ce nom plaît sans doute.
Yerrine ha non, si n'est pas foie.
Il faut convenir que la rime avait alors de singulières tolérances. Inutile de dire que les mots inconvenants « si n'est pas foie * ne sont dans aucun autre manuscrit.
Bien plus, on ne trouve nulle part ailleurs le nom « Verrine », qui ne répond à aucune exigence étymologique.
Le Ms. du Mans met partout : « Veroine ». Le Ms. G. «< Vérone ». Le Ms. D. se reprend à la version du Mans « Veroine » et le Ms. H. à celle du Ms. C. « Vérone ».
Il faut donc considérer le nom « Verrine » comme une nouvelle excentricité du trouvère, peu soucieux de garder le texte primitif.
Dans le nom « Veroine », au contraire, se rencontrent les vestiges des mots vera icon qui sont, croiton, les racines du mot latin veronica.
Si nous ouvrons les manuscrits du Grand Saint Graal de Gautier Map, nous trouvons de nombreuses variantes à la leçon du Saint Graal de Robert de Borron, mais nulle part n'apparaît le nom Verrine.
Le Ms. 749 nouveau, 7171 ancien de la Bibl. Nat., du xiii« siècle, donne à cette femme le non de Vérone comme les Mss. G. et H.
Le Ms. 770 nouveau, 7185 ^^ ancien du même dépôt et du même temps que celui du Mans, adopte encore le nom de Vérone.
Cependant, dès la fin de la deuxième moitié du xiii° siècle, les manuscrits suivent une autre voie ; ainsi dans le N° 3i4 nouveau 6965 ancien, on trouve au lieu de Vérone, « Marie la Vénicienne », et ce nom se perpétue jusqu'au xv^ siècle; nous le trouvons tel dans le beau manuscrit aux armes de Bourbon-La Marche, N» 113 nouveau 6784 ancien du même dépôt.
Le grand et splendide Ms. 95 nouveau 6769 ancien, de la fin du xiiF siècle, donne au contraire « Marie l'Egyptienne. »
On trouve dans le Ms. 229 de l'A. : « Marie l'Agiptienne » et dans le Ms. 223 du même dépôt : « Marie de la Vénience. »
Enfin, le Ms. de jongleur 2455, Bibliothèque nationale, donne presque seul : « Marie l'Anjuicienne. »
Nulle part on ne retrouve le nom « Verrine » de l'invention, évidemment, de notre trouvère.
Le véritable nom ancien était donc « Veroine » ou par euphonie « Vérone >•, tel que l'indiquent le Ms. du Mans et les romans en prose du Petit Saint GraaL
Lorsque Pilate interroge Veroïne et lui dit qu'elle possède, chez elle, un portrait d'homme qu'elle adore, le Ms. du Mans dit : « J'ai oï dire que vous avés une semblance d'oume en vo huce. » Cette indication de l'endroit où est remisé le portrait semble ancienne.
Le Ms. H. dit aussi : « Que vous avés la semblance d'un houme en vo huge. »
Le Ms. D. met : « Que vous avez une semblance d'orne en votre huche. »
Le trouvère supprime cet archaïsme et met simplement :
Une semblance
Avez cl'omme, en grant remembrance, En meison.
II aurait pu laisser le mot « huge, huce ou huche » du texte primitif, sans danger pour le rhythme; mais il lui fallait innover.
Plus loin, Véronique revenue avec le portrait fait d'abord asseoir les « message ».
Ms. du Mans : « Et qant ele i fu venue si lour dist : or vous sées et il s'asirent. >> Cette phrase est originale et devait se trouver dans la version primitive.
Le Ms. C. la donne textuellement : « Or vos séez tuit ci-devant moi et il s'asistrent. >»
Le Ms. D. et le Ms. H. portent : « Or vos séez et il s'aséent. »
La version rimée a seule supprimé cette phrase indispensable, car elle va contribuer à l'efTet : Veroïne fait asseoir les messagers pour rendre plus sensible leur action de se lever automatiquement et comme malgré eux, à la vue du portrait de Jésus qu'elle découvre, et non à son arrivée comme le met le roman rimé qui gâte ici son effet. C'est encore un détail important de la version originale que le trouvère n'a pas saisi. Cependant les vers suivants indiquent^ assez qu'il fallait insister sur ce point.
En racontant la suite de son aventure, le roman rimé fait dire à Veroïne :
Moût me prièrent
Li Juif, quant il m'encontrèrent
LE SAim GRAAL. 103
Que men sydoine leur prestasse Au prophète son vis torchasse.
L'expression « torcher » est moderne.
Le Ms. du Mans avait dit : « Si me requisent pour le grant Dieu que jou li essuiaisse et tiergisse son viaire. »
Le Ms. G. : « Si m'appela et me pria par lou grant Dieu, que je li essuiasse et tuersisse lo vis de ma toaille. »
Le Ms. H. : « Si me requist que je li essuaisse son vis et tersisse pour la suour. »
Le Ms. D. n'emploie plus ce vieux mot; il n'est donc pas étonnant qu'il ne soit pas dans le roman rimé très-souvent conforme au Ms. D.
Lorsque les messagers sont revenus à Rome, ils racontent à l'empereur ce qu'ils ont fait et vu, et ajoutent dans le Ms. du Mans cette phrase elliptique : « Et ils dient : nous ne quidons pas qu'il nous doit seoir qu'il le voit, » faisant ici allusion à l'obligation où tout le monde est de se lever à la vue de la Véronique.
Le Ms. G. élucide ainsi ce vieux texte : « Nos ne (juidons pas que nus hom se déust seoir, qui la véist. »
Le Ms. D. supprime ce passage déjà vieilli en 1301. — La version rimée fait de même, naturellement.
Le fils de l'empereur manifeste, après sa guérison, l'intention de venger Jésus et se sert, dans le roman rimé, d'une expression impropre:
Jamais n'arei bien ne honneur De si que l'arunt comparé.
Le Ms. du Mans, plus logique, avait dit : « Ca il n'auroit jamais joie, si l'auroit comparé. >.
Le Ms. G. : « Que il n'aura jamès joie^ tant que il l'auront comparé. »
Le Ms. D. : « Queyamès n'aroit ./oie tant qu'il l'auroient comparé. »
Le mot joie est bien le terme propre et celui de la version primitive, remplacé peu heureusement par les mots bien et honneur de la version rimée ; l'honneur de Vespasien, non plus que son bien-être, n'était engagé dans la question ; mais il pouvait ressentir de la joie à l'idée d'aller venger les opprobres de celui qu'il regardait comme son sauveur.
Quelquefois l'on trouve dans le Ms. rimé des expressions qui semblent anciennes; mais ce ne sont que des interpolations d'un vieux texte qui servait de modèle au trouvère et que ce dernier tolérait quand le rhythme et la rime s'en accommodaient. Par exemple le vers 1795 :
Avez vous feit que traiteur.
On croit voir là un reflet du xii« siècle et comme un indice de vétusté pour le poëme; il n'en est rien.
Cette phrase était dans l'original; elle a été exceptionnellement conservée par le trouvère.
En effet, le Ms. du Mans porte : « Vous avez fai; com traïtour. »
Le Ms. C. : « Vous feites tuit que traiteur. » Le Ms. D. : « Vos avez fait que traîtres. » L'expression suivante du Ms. rimé est du même genre :
Que Pylates le soustenoit Et se tenoit par devers li.
Cette phrase n'était que la reproduction des vieux textes :
Ms. du Mans : « Tout cou nous fist Pylates vos bailliex qui se tenoil devers lui. »
Ms. C. : « Pilâtes vostre baillis qui se tenoit devers lui. »
Ms. H. : « Pylates vostre baillius qui se tenoit deviers lui. »
Ms. D. : « Pilate vostre baillif qui se tenoit devers lui. »
Dans le vers 1823, Pilate demande aux Juifs pourquoi ils vouèrent tant de haine à Jésus :
Et pourquoi en si grant haïne Le queillites n'en teu cuerine.
Par exception le verbe « queillites » appartient probablement à la version primitive ; en effet, le Ms. du Mans avait dit : « Et pourquoi vous le coillistes en haine. »
Le Ms. G. : « Et pourquoi vous lou cuillites en haine. »
Le Ms. D. : « Et pourquoi vous l'acuillistes ainsi en haine. »
Inutile de dire que le mot « cuerine » qui forme double emploi, n'est ici que pour le besoin de la rime et ne se trouvait pas dans le manuscrit original.
Ce mot «< cuerine » du vocabulaire populaire est d'ailleurs fort curieux, il n'est ni dans Roquefort, ni dans le Dictionnaire de la langue française aux xif et xiiie siècles par M. Ch. Hippeau^ ni dans aucun glossaire à moi connu.
Mais Ducange cite le mot « corine » : Stomachus
vulgà colère^ haine et ajoute : vient de coro ou cauro qui veîitus est occidentalis.
Mais le mot « cuerine » da Saint Graal rimé prouve que ce mot vient de « cuer », ce qui donnerait à penser que « corine » ou « corina » dérive naturellement de « cor », le viscère siège des émotions de l'homme.
Les Juifs croient que l'empereur charge Pilate pour leur bien, « pour leur preu » (vers 1834) :
Que ce fust pour leur avantage Pylates y eust damage.
Le texte du Mans dit : « Si en furent moult liés et quidièrent que il le desist pour leur preu et pour la dampnation Pylate. »
Le Ms. C. dit : « Pour lou domage Pilate. »
Le Ms. D. : « Et pour le damage de Pilate. » C'est encore dans le Ms. le plus récent que nous trouvons l'expression « damage » du texte en vers.
Lorsque Vespasien fait rompre les Juifs par des chevaux, le Ms. rimé ne semble pas non plus respecter les vieux textes ; le Ms. du Mans porte : « Puis les a fait venir devant lui et grant plenté de cevaus et en fist prendre .IIII. des mix vaillans ; si les fist maintenant desrompre. »
Le Ms. C. dit : « Lors les fis toz prendre et mener devant lui, toz liez, sor grant plantez de chevax, si en prist .IIIL, si les fist tôt maintenant derompre. »
Le Ms. D. emploie aussi le nombre quatre dans cette phrase : « Lors fist Vespasiens prendre grant plainte de chevaux, et les fist prendre .IIIL et .IIIL; si les fist maintenant touz desrompre. »
Enfin le Ms. H. respecte encore cet ordre numérique : « Atant fist Vaspaseïens venir grant plenté de ciaus (pour chevaux), si les fist prendre .IIII. et .IIII...»
Évidemment, c'est là un reflet du texte primitif qui adisparu complètement dans le roman rimé, vers 1893 :
Assez feit chevaus amener Et as queues les feit nouer Que touz trahiner les fera.
sans que le mot desrompre, si caractéristique, soit prononcé et sans que l'expression « tirer à quatre chevaux « trouve satisfaction.
A la fin des pourparlers avec les Juifs, ceux-ci rapportent une parole des apôtres qui doit être dans la version première : « Et dient que il (Jésus) surrexi. »
Un mot latin équivalent se retrouve aussi dans la version rimée :
Car se il fut resurrexiz.
Le Ms. H. met comme celui du Mans. « Que il est surrexis. » Le Ms. D. : « Et qu'il est resurrexi. »
Il n'est pas étonnant que le Ms. rimé emploie ce môme mot, car nous avons déjà vu souvent ces deux manuscrits en parfait accord.
A l'avenir nous ne nous servirons plus du Ms. du Mans qui abandonne la version du Petit Saint Graal, pour celle de Gautier Map, après les mots : « Lors en refist une grant partie ardoir » qui correspondent au vers 1935.
Lorsque Vespasien dit aux Juifs que Joseph peut bien avoir été sauvé, il se sert, dans les textes en prose, d'un argument péremptoire qui n'est pas dans la version rimée, très-lâche en cet endroit.
Ms. C. : « Et Vaspasiens respont que cil lou peut bien avoir sauvé qui m'a gari de ma maladie, se que nus hom ne pot faire, se il non, et ce est cil meismes por cui il fu enmurez ; car moi qui onques, ne lou vi, ne rien nule ne fis por lui, a- il gari et séné de la plus vil maladie, que onques nus hom éust et ce est cil por cui il fut enmurez et batu et à cui il fu doné. »
Le texte du Ms. D. est conforme.
L'omission de cet argument n'est pas à relever à l'actif du Ms. rimé d'or-dinaire si verbeux.
Dans le Ms. rimé, le trouvère à modifié singulièrement le nom de Brons, beau-frère de Joseph. Il l'appelle au commencement Hébron et Hébruns, les Ms. en prose, comme le Grand Saint Graal^ n'offrent que les noms de Brons et Bron.
Lorsque Joseph se sépare de Vespasien, la version rimée, d'accord avec le Ms. D. ne parle pas de leur baptême.
Le Ms. C. dit au contraire : « Et lors se bauptisa Joseph et sa maisniée de la main saint Climant et Vaspasians refist autretel et lors après assembla Joseph sa gent. »
Le Saint Graal de Gautier Map parle aussi du baptême de Joseph, mais c'est saint Philippe qui le baptise. Quant à Vespasiens, voici en quels termes cet ouvrage rapporte son baptême :
« Et qant Vaspasiens l'oï dire si l'envoia querre, et demanda que cou senefioit que il l'avoit fait. Et Joseph lui respondi que cou estoit 11 salvemens Jhesu- Crist et sans cou ne pooit estre nus hom saus. Et qant Vaspasiens l'oï dire, si dist que cest créance prenderoit-il, si se fist bauptisier » [Ms. du Mans.)
LE SAIM GRAAL. 109
Il est donc très-probable que la mention de ces baptêmes était dans le texte original dont s'écarte encore ici le Ms. rimé.
Le vers 2491 est obscur et incomplet; c'est la voix de l'ange qui parle à Joseph.
Ou non de celé table, quier Une autre et fei appareiller.
Il s'agit de la table sur laquelle Jésus a célébré la cène : l'ange commande à Joseph d'en faire une autre sur laquelle il posera le saint Graal et qui rappellera la table ^e la cène.
Le Ms. C. porte : « Et en non d'icele table, voil que tu en faces une carrée. » On a supposé que ce Ms. ancien renfermait une inexactitude et qu'il avait pris le mot « quier » pour le mot « carrée. »
Mais le mot « carrée » est aussi dans le Ms. D. du môme temps que la version rimée ; il y a donc dans celle-ci, qui ne reproduit pas cette épithète, seulement un lapsus ou une négligence de style.
Le Ms. D. porte en effet : « En leu d'icele table, en fais une autre quarrée. » Sans doute pour que cette seconde table ne fût pas confondue avec la Table ronde que Merlin devait établir plus tard.
Ce mot « quarrée » était donc très-probablement dans le Ms. primitif.
La voix mystérieuse continue et explique l'action de Bron :
Lors si verra trestout de plein Que Brons arrière se treira Tant coin uns liom de liu tenra.
Le texte est bien peu clair pour quelqu'un qui ne
sait pas d'avance ce que le trouvère veut dire. Les manuscrits en prose sont beaucoup plus compréhensibles et marquent mieux l'action de Brons.
Le Ms. C. porte : « Et lors vairas qu'il se traira en sus de toi, tant comme le leux à un home tient d'espace. «
Le Ms. D. naturellement plus d'accord avec la version rimée, comme nous l'avons vu souvent, met : « Et lors verras que si traira arrière tant comme li leu à un home tient. »
Inutile d'ajouter que, comme Ta fait comprendre le Ms. C, on veut dire que Brons laissera *ine place vide entre lui et Joseph : ce lieu fameux qui, dans la troisième table, la Table ronde, ne devait être rempli que par un chevalier sans tache, Perceval, dans les versions françaises, et Galaad, dans le roman de Gautier Map.
Après le vers 2635, le trouvère supprime un passage nécessaire.
On demande aux pécheurs quelle résolution ils prirent lorsqu'on les invita à s'asseoir à la table du Graal.
Ils répondent dans le Ms. C. : « Et cil dient qu'ils ne santirent onques point d'icele grâce ; n'a rien ne lor en fu ; ne à la table ne porent aprochier, en sorquetot nos la veïsmes si plainne de gent que nus ne s'i poist seoir entre els, fors que seulement lez Joseph, o nus ne puet ataindre. Or poez vos bien connoistre.... »
Le Ms. D., conforme toujours à la version rimée, supprime ce passage ancien.
On sait qu'il manque, après le vers 2752, au moins deux feuillets dans le poëme.
On peut facilement les suppléer par les Mss. C. et D.
LE SAINT cnAAl.. IM
Le premier, étant plus ancien, a nos préférences, bien que le dernier soit généralement plus conforme à la version rimée.
Voici le passage perdu, extrait du Ms. C : « Et cil li respondent ; dont ne crerriens nos james ne lui, par samblant qu'il feist, se il le faisoit de barat; mais, por Deu, donez li de ceste grâce se vos poez. Et Joseph respont : s'il i velt estre, il covient que il soit tex comme il se fait par semblant; mais ^ bareterres qui viaut autrui conchier par barat, dont ne seroit-il granz joies que li baraz conchiast lou barateor? 011! font cil; et vos en verroiz, par tens, fait-il, tôt son corage; et neporqant j'en proierai nostre Seignor, por vos qui m'en priez. Et cil li respondent : granz merciz, sire.
« Lors vint Joseph toz seux, devant lou Graal, et se coucha devant à terre à codes et à genoux, et pria Jhesu-Crist nostre Sauveur que il, par sa pitié et par sa grâce, li face veraie démonstrance de Moys, se il est tex comme il fait lou semblant. Lors s'aparut la voix dou saint esperit devant lui et dist : Joseph! Joseph! or, est venuz li tens que tu verras ce que je t'ai dit dou siège vuit de la table, qui est entre toi et JBron. Tu pries por Moys que tu quides, et cil qui t'en ont prié, qu'il soit tex corn il fait lou semblant : et s'il aimme tant la grâce com il fait lou samblant d'estre boins, si aille avant et s'assiée à la table et lors verras que il deviendra. Ensinc com la voiz ot commendé à Joseph, si lou fist; et lors s'en vint arrières et parla à cils qui
1 Cette phrase tout entière n'existe pas dans le Ms. D. et probablement manquait aussi dans le Ms. rimé.
il2 LE SAINT GRAAL.
de Moys l'avoient prié et lor dist : dites, fait-il, à Moys, se il est tex que il doie avoir la grâce, nus ne li peut tolir, et se il est autrement que il ne soit tex com il fait lou samblant, n'i vaigne-il jà, que il ne peut ne lui si bien angignier come soi-meisme, ne traïr. Cil i alèrent, si li distrent tôt ensinc com Joseph lor ot commendé à dire. Et qant Moys les oï einsinc parler, si en fu moult liez et dist : Je ne redot rien nule que seulement lou congié de Joseph et que je ne soie tex que je n'i doie bien estre et aseoir. Et cil li respondent : son cougié as-tu bien, se tu i es tex com tu nos feiz lou samblant. Et cil dit que si est. Lors lou prannent cil entr'ax, si en fout moult grant joie et l'anmenèrent au servise, et Joseph, qant il lo vit, si li dist : Moys! Moys ! ne t'aprochier de chose dont tu ne soies dignes à l'avoir ; car nus ne te peut si bien angignier con tu meismes et garde que tu soies tex con ' ces genz quident et con tu lor as dit. Si voirement, dist Moys, car ge boens sui ; si me doint-il ^ durer en vostre compaignie. Or, vien avant, dist Joseph, car se tu les tez com tu diz, nos lou verrons bien.
« Lors s'assist Joseph et Brons ses serorges et tuit li autre à la table chascuns en son leu, issi com il durent feire et qant il se furent tuit assis, Moys remest en estant darrières els et ot paor. Si ala entor la table, ne il ne trueve leu où il s'asiée que lez Joseph:
* Le Ms. D. met : « Gardes que lu soies teux come ti fais semblant. »
2 Au lieu de : « Si me doint il durer, » le Ms. D. donne tt Si me doint Deux durer. »
3 Tout le passage de la disparition de Joseph est légèrt ment abrégé dans le Ms. D. qui supprime ici « la table. »
et il entre anz et s'i asiet et si tost com il si fu assis, si fu fonduz ^ en terre; car maintenant ^ ovri la terre et lou sorbi et maintenant reclost aprè lai ; ne onques ne sambla que il onques i eust esté; et qant cil de la table virent ce, si en furent moult effrée de celui qui einsinc fu perduz entr'aus.
« Ensinc furent à cel servise celui jor et quant i furent levé, Petrus parla à Joseph et li dist : sire ! sire! or, ne fûmes nos onques mais si effréé com or somes , nos te prions, par totes iceles vertuz que tu croiz, si il te plaist, et tu lou sez, que tu nos dies que Moys est devenuz. Joseph respont : Je nel sai mie; mes se celui plaist, qui tant nos en a mostré, nos en saurons bien lou seurplus.
« Lors vint Joseph toz seux plorant devant son vaissiel et s'agenoille à ter à codes et à genoux, et dist : biax sire Dex moult sont boennes vos vertuz et sages voz œvres ; sire! ainsinc veraiement con vos preïtes sanc et char en la virge pucèle Marie et^ porta à fil et à père et an nasquites, aujor de Noël et venites en terre por soffrir toz tormenz terriens... »
La soudure se fait ici, le texte en vers a conservé ces derniers mots : « tourmenz terriens. >>
Le Ms. D. différant fort peu, comme il appert par les notes de ce texte, du Ms. C, il est certain qu'on possède réellement, au rhythme et à la rime près, la substance et même l'expression du poëme. Si l'on y
^ Le Ms. D. supprime : « en terre. »
2 Le Ms. D. supprime : « ovri la terre et lou sorbi et maintenant reclost aprè lui. »
3 Le Ms. D. retranche : « et porta à lil et à père. »
tenait, on pourrait facilement restituer dans celui-ci les parties absentes. Mais à quoi bon, nos textes en prose valent mieux que la version rimée, ce sont eux qu'il faut conserver avec un soin jaloux : puisque nous somm3S sûrs maintenant qu'ils gardent en dépôt la pensée première de Robert de Borron.
Continuons notre examen du roman rimé qui, nous l'espérons, sera apprécié ensuite à sa vraie valeur. Vers 2775 :
Joseph or est ù ta venue La sene fiance avenue.
Les Mss. C, D. et H. sont conformes.
Le Ms. de l'A. seul donne : « Or est venuz le tems que tu auras ce que je t'ay dit du siège. » Mais c'est là évidemment une innovation.
Dans la phrase suivante, le Ms. rimé ne fait allusion qu'au lieu vidé de la table actuelle qui est la deuxième ; mais puisque le roman avait prévu la troisième table, la Table ronde de Merlin, il semble qu'il aurait dû en parler comme le font les autres versions en prose : Devant que li terz bons venra
Et Hebruns le doit engenrés Et Enygius ta sœur porter ; Et cil qui de son fil istra . Gest liu meismes emplira.
Sans en dire davantage.
Le Ms. C. en dit plus : « Devant que li terz hora de ton lignage lou rempliroit et ce iert dou fil Bron et Hannysgeus ta sereur, dont issir doit ; et cil qui de son fil istra, accomplira cest leu et ./. aulrt^ avec cestui, qui d non de cestai sera fondez. »
LE SAINT GUAAL. 415
Le Ms. D. est conforme : « Jusque le tierz home de ton lignage le rampliroit et ce iert le fîl Bron et d'Annigeus dont issir doit cil qui de son fiz istra, remplira ce lieu et .1. autre qui en leu de cestui sera, fondez. »
Le Ms. H. porte : « Devant dont que tiers hom de ton lignage le raempliroit et che iert li fius Brons d'Enigeus dont issi doit cheus qui de son fil istera qui acomplira cil lieu et ./. autre.
Ainsi tous les manuscrits en prose sont d'accord dans leur rédaction ; il est donc très-vraisemblable qu'il y a encore, en cet endroit, une lacune dans le poëme.
En compensation, le roman rimé insère, au vers 2817, une phrase prophétique qui manque totalement dans le Ms. C, mais se trouve dans le Ms. D. toujours plus voisin du poëme; voici cette phrase très-caractéristique, car elle fait allusion aux aventures de Lancelot et de Galaad dans la Quête du Saint Graal de Gautier Map. Il s'agit de Moyse « fondu en abyme. »
De lui plus ne pallera-on Ne en fable ne en chançon Devant ce que cil revenra Qui le liu vuit raemplira Cil meismes le doit trouver.
Meis de lui plus n'esiuet palier.
Qui recreirunt ma compagnie Et la teue, ne doute mie, De Moyses se clamerunt.
Le Ms. C. donne : « Ne de cestui qui perduz est ne doit estre parole plus longuement tenue et cil qui retrairont ma compaignie et la toe, clameront sa sépulture cors Moys. »
Le Ms. D., au contraire, porte : « Ne jà de lui n'iert plus parole tenue devant ce que cil qui l'amplira le truist et là où il le trovera, si s'en rapantira des déliz terriens et de cestui ne doit estre plus loncement pallé que il vivra encore sanz puissance et cil qui recréeront ma compagnie et la toie. ...»
C'est en substance la prophétie du roman rimé et, en effet, ces deux textes du même temps se suivent toujours pas à pas.
Que conclure de là, sinon que la rédaction du roman rimé a subi ici l'influence du roman de Gautier Map, puisque jamais Robert de Borron n'a parlé de Galaad et même n'a pu le prévoir. C'est, en effet, le fils d'x\lain, c'est-à-dire Perceval, qui doit « accomplir le lieu vide » et Perceval ne trouve pas Moyse.
Il y a donc là une innovation évidente au texte primitif.
Voici la prophétie de Josephe contenue dans le Grand Saint Graal :
Josephe interrogé par ses compagnons sur la durée du feu qui brûle sur la tombe de Canaan : « Je vous dit, fait Josephe, que il n'ardera pas tousjours ; ainsi faurra, mais cou ne sera mie tost. Ains duerra tant que uns chevaliers pecieres (Lancelot) qui passera de bontet et de cevalerie tous ses compaignons, i venra et, en sa venue, estaindra cis fus et ne mie par bonté de lui ; mais pour monstrer que, en aucune manière, doit adrechier hom, sa grasse de cevalerie ; et chil chevalier aura non Lanselos et de lui istra li buens chevalier engenrés en péchiet, à qui nostre sires donra sabuenne éurée grasse qui, cm mérite de sa vie sainte et religieuse, aquievera-il toutes les aventures
de la Grant-Bretagne et les merveilles ù li autre chevalier fauront et par celui, dont je vous di qui Galaad sera apiélés en non de bautesme, sera délivré de Siméon et Moys la grant peine, ù il sunt et Kanaans sera délivrés par son pière et toutes ces coses avendront au tans à un roy qui sera apiélés Artus. »
Et, en effet, on trouve la délivrance de Moyse dans la QuHe du saint Graal de Gautier Map. Mais non dans celle de Robert de Borron dont nous donnerons plus loin le contexte.
Rien ne démontre mieux que le passage relatif à Galaad, l'état moderne du roman rimé, puisque le Ms. D. si récent renferme aussi ce passage qui manque au Ms. G. plus ancien.
Au vers 2843 et suivants, commence l'histoire des douze fils de Brons ; dans le Ms. G., cette histoire est précédée d'un passage qui prouve que Robert de Borron entendait bien rattacher l'histoire de Joseph aux aventures de la Grande-Bretagne où Perceval devait nécessairement remplir le lieu vide.
« Ensinc furent ansamble un grant tens en celé région puis que Joseph ot preeschié par la terre de la Grant-Bretagne dont il se furent crestienné tuit 11 haut home et la menue gent ; et maintes granz miracles i fist nostres sires por lui. Et puis s'entrevint converser en ces diverses parties d'ocidant si com vos avez oï et conte; mais totes les aventures qui lor avint, ne V3S puis-je retraire, autre part nie convient à guanchir. »
Les autres versions Didot, Huth et le Ms. rimé par
conséquent ne disent rien du séjour de Joseph en Grande-Bretagne, et le passage précité est totalement éliminé, à tort évidemment.
L'histoire des douze fils de Brons est la partie faible du poëme. Délayé en 525 vers, cet épisode n'est qu'une suite de dialogues où les mêmes idées sont sans cesse répétées. Gautier Map a senti que ce n'était pas le cas d'employer le grand moyen mis à la disposition de Joseph, et tout se passe, dans le Grand Saint Graal, sans l'intervention divine; les deux versions sont extrêmement dissemblables, et il est matériellement impossible de soutenir que l'une ait pris quoi que ce soit à l'autre. Il ne reste qu'une seule chose commune aux deux romans, c'est la charpente du récit : Brons a douze fils; onze d'entre eux veulent prendre femme, le douzième est décidé à rester vierge, il est adopté par Joseph, se nomme Alain, dans les deux versions, et est prédestiné à être le gardien du Graal : les 525 vers du poëme tiennent dans une demi-page du roman de Gautier Map.
Comparons maintenant le roman rimé aux versions en prose.
Meis Hebruns leur a pourchacié Et loing et près tant qu'ils eussent Femmes et qu'ils marié fussent.
Commande leur que loiaument Se tenissent et bêlement En la compaignie leur femmes :
Seigneur soient et eles Dames ; Pnstrent les, selon la viez loi Tout sanz orgueil et sanz bofoi En la fourme de sainte Eglise,
Le Ms. C. nous ramène encore dans la Grande- Bretagne :
« Lors pourchaçaBrons et loig et près que il eussient famés, et qui avoir les vost selon la loi Jhésu-Crist et au commendement de Sainte Eglise, si les ot ; mais encor estoit la crestientez moult tenue et moult no vêle en ce pays que l'an apeloit la Bloie Bretaigne que Joseph avoit novelement convertie à la créance de Jhésu-Crist,
Le Ms. D., toujours d'accord avec le Ms. rimé, supprime toute mention de la Grande-Bretagne et dit brièvement :
« Et lors porchaça Bron et loing et près que il eussent famés au comendement de Sainte Eglise. » (Sans rien ajouter.)
L'expression « Bloie Bretagne » est à remarquer.
ill est probable qu'elle existait dans les anciens textes ; Gautier Map s'en est aussi servi plusieurs fois dans son roman.
Il est curieux de voir combien certaines expressions caractéristiques ont persisté dans les textes. Ainsi, au vers 2959, lorsque Alain manifeste énergiquement son désir de ne point se marier, on pourrait croire que l'expression suivante du trouvère est un mot échappé à la verve de la composition ou nécessité par les exigences de la rime :
Fort c un qui, avant escorchier Se leiroit et tout detrenchier Que femme espousast ne préist.
Le Ms. C. porte : « Icil ne vost onques famé prendre, ainçois dist que qui Vescorclieroit^ ne prendroit-il pas famé. »
Le Ms. D. : « Cist ne vot famé prendre et dit qui le devroit vif escorchier, ne prandroit-il nulle de ces famés. »
Le Ms. Huth. : « Cil ne vaut feme prendre et dist : qui le deveroit escorchrer n'en prenderoit-il nule. »
Cet accord parfait doit nous inspirer la plus grande confiance dans notre ancien texte du Ms. C. ; on voit clairement que les Mss. D., H. et de l'A. ont éliminé le plus de mots qu'ils ont pu et que le texte en vers a fait de même, quand la rime ne l'obligeait pas à délayer certains passages.
Cette autre expression du roman rimé :
Biaus douz niés : Gheveteins serez Et vos frères gouvernerez
est la répétition des phrases suivantes :
Ms. C. : « Biax douz niés, vos seroiz chevetainnes de toz vos frères. »
Ms. D. : Beaux douz niés, vos serez chevetaignes de vos frères. >»
Ms. H. : « Biaus dous niés : vous seres chievenains de vos frères. >>
(Chevetein pour chevecier de Capitiarius ou Capicerius.)
Cet accord est fort remarquable, il prouve encore, quand il se produit, que notre Ms. C. est le plus pur et le plus conforme à l'original.
Lorsque la voix divine donne à Joseph des avis sur la conduite que doit tenir son neveu, on trouve dans le Ms. rimé cette expression caractéristique :
Que il enkorhetez ne soit Maubailliz est qui ne voit.
LE SAIIST GRAAL. 121
Les Mss. en prose avaient employé aussi cette locution : « Mais il se gart bien que il ne soit jà ensin grant ire ne ensinc grant orbeté que il ne voie clair. » En effet, le verbe orbare en basse latinité veut dire « enlever la vue, » et nous avons encore le terme orbière, pour désigner l'obstacle qu'on place devant les yeux des chevaux.
Le Ms. D., toujours plus concis et plus pareil au Ms. rimé, dit : « Qu'il ne soit jà en si grant ire ne enorbetés, que il ne voie cler. »
Dans ce passage :
De la joie de char se gart Qu'il ne se tiegne pour musart.
La char tost l'ara engignié Et à duel et à péchié.
Le Ms. C. dit plus simplement : « Qu'il se gart de la joie de sa char, que ele n'est preux, car joie n'est preu qui retourne à duel. «
Le Ms. D. est conforme, c'est donc le poëme qui, pour le besoin de la rime, intercale ici le mot « musart. »
Le passage assez important où le nom de Robert de Borron est rappelé, n'est pas tel dans les versions en prose même les plus explicites.
Voici ce passage du roman rimé :
Meistres Robers dist de Bouron Se il voloit dire par non Tout ce qu'en cest livre alTerroit, Presqu'à cent doubles doubleroit.
Il est bien entendu que le mot « dist » régit les mots '< se il voloit, » et qu'on doit lire : « Meistres Robers de Bouron dit (que) se il voloit » Les Mss.
Ii22 LE SAINT GRAAL.
en prose ne nomment pas ici Robert de Borron ; le Ms. G. donne seulement : « Et cil qui fist cest livre dit que se il voloit tôt raconter iceles choses que Joseph conta à son neveu Élain, que cest livre se dobleroit deux fois d'escripture. »
Le Ms. D. omet entièrement ce passage, mais le Ms. A. le donne ainsi :
« Et cil qui fist cest livres dit que se il voloit tout raconter, que cest Hvre se dobleroit .II. fois d'escripture. »
Le Ms. H. ne parle pas non plus de Robert de Borron, il faut donc croire que cette mention explicite est de l'invention du trouvère; et en effet elle était assez inutile.
Le passage obscur du roman rimé :
Dou tierz, ce te di-ge pour voir, Fera Jhesu-Grist son vouloir.
le Ms. G. l'explique ainsi : « Et lors sera entre vous accomplie la senefiance de la Trinité qui est par trois et lors sera dou tierz au plaisir de Jhesu Grist. >>
Le Ms. D. porte : « Lors sera acomplie entre vous la senefiance de la Trinité qui est par .III. personnes; lors sera du tierz, au plaisir Jhesu-Grist, qu'il est sires de toutes choses. »
Le « tiers bons » dont dont il est question ici est évidemment le fils d'Alain qu'on ne nomme pas et pour lequel on s'en remet à Dieu; les romans français en feront Perceval, fils d'Alain le Gros et petit-fils de Brons^, et le romancier anglais, Galaad, descendant
^ Cette filiation est très-nettement accusée par le roman en prose, Ms. D., dont nous publierons ci-après toute la partie
très-lointain de Brons, non par Alain, mais par Josué, autre fils de Brons.
On voit qu'il y a 'là deux courants d'idées très- voisines au fond, mais très-différentes dans la forme, et il faut encore conclure ici que les deux compositions, l'une française, l'autre anglaise, ont leur existence propre et sont complètement indépendantes l'une de l'autre.
Au vers 3340, le poëme commet une bévue singulière. Le mot « mesprison » était dans le texte original et il veut le conserver, mais il détruit complètement le sens primitif.
Le « riche pécheur » est un surnom donné à Brons, un peu par moquerie ; en effet on l'envoie à la pêche et il ne rapporte qu'an poisson.
Aussi le Ms. G. dit-il : « Et dès lors en avant sera la mesprison sor lui, et tuit cil qui orront de lui palier lou clameront le riche pécheur por lou poisson que il pescha. »
Le Ms. D. ne comprend plus le sens du mot et met : « Sera la prison sor lui. » Ghrestien de Troyes l'avait saisi et avait donné au mot « mesprison » le même sens que le Ms. G. Notre poëme, au contraire, applique le mot « mesprison » à l'action possible de perdre ou compromettre le Graal.
concernant Perceval, on y lit : « Maintenant vindrent. IIIL seryanz en la chambre où li rois Péchéor gisoit qui père lust Alein le gros et aiol Percevaux et cil rois Péchéor avoit le digne sanc Jhesu-Crist en guarde. » Mais Ghrestien de Troyes ne suit pas cette donnée et fait de Perceval le neveu de Brons, par sa mère, sœur du riche pêcheur.
Gommanderas-li le veissel Qu'il le gart des or en avant ; N'i mespreigne ne tant qanc :
l'oute la mesproison serait Seur tui et chier le comparroil.
Chrestien de Troyes, dans un autre passage, vers 4694, attribue le nom de « roi pêcheur» à une autre cause, il est vrai qu'il n'ajoute pas le mot riche en cet endroit, mot qui constitue l'ironie de la dénomination.
Mais quant il se vint déporter U aucun déduit entremetre Si va pescier à l'amençon-, Pou cou u rois Pescière, a nom, Et pour cou ensi se déduist, Que il ne peut autre déduist Por rien soffrir ni endurer.
En effet, il est blessé et ne saurait chasser, ni se livrer à aucun exercice violent.
Lorsque Brons se sépare de Joseph, on a remarqué avec raison que le manuscrit rimé commettait une hérésie littéraire :
Ainsi Joseph se demoura.
Li boens pescherres s'en ala (Dont furent puis meintes paroles Contées, ki ne sunt pas foies) En la terre là ù il fu nez, Et Joseph si est demourez.
Ce passage est bien obscur, cependant il paraît qu'on doit l'entendre en ce sens que « Joseph demeure en la terre où il né », à Ramath apparemment; mais alors que deviennent les mentions relatives à son passage en Grande-Bretagne ?
LE SAINT GKAAL. 125
Les Mss. en prose récents abondent dans ce sens ; mais le Ms. G. met un peu plus de logique dans ce passage : « Ensinc se départirent, si s'en ala le riches peschierres dont maintes paroles furent puis, en la grant Bretaigne; et einsinc remest Joseph et fina en la terre et ou païs où il fu envoiez de par Jhesu CrisL »
La direction que prend Joseph reste ainsi dans le vague.
L'idée de faire finir Joseph dans le pays « où il est nez » eut un certain succès, car nous la trouvons dans les Mss. plus modernes D. et H.
Ms. D. : « Ainsi se départirent Joseph et Bron et Joseph s'en ala en la terre et el païs où il fust nez et ampris la terre. »
Ms. H. : « Ensi remest Joseph et fina en la terre et cl païs où il fu nés. »
Le Ms. A. est plus énigmatique : « Ainsi remest Jo ; et si va en la tiére et ou pays » sans rien ajouter ; l'idée de le faire rester en Judée répugnait à ce rédacteur comme à celui du Ms. C.
Cependant il est visible que dans la donnée française, Joseph s'en retourne dans son pays et il est possible que si sa légende a été rédigée à Moyen-Moutier ou dans les environs, on l'ait fait mourir à Ramath, d'où ses reliques auraient été rapportées en France. C'est ainsi que l'on peut expliquer l'indécision de nos textes.
Chrestien de Troyes (vers 35119) éprouve le même embarras et fait aussi aller Joseph « en son païs; » mais bientôt après, influencé par la version de Gautier Map, il retombe dans la donnée anglaise et le ramène en Angleterre :
126 LE SAINT GlUAL.
Josep del païs [Sarras) s'en parti
Et sa compagnie autresi,
Et partout là ii il aloit
Le saint Graal od lui portoit.
Et quant il furent départis,
Il s'en ala en son païs.
Et tout partout ù il aloit
La loi Jliesu-Grist essauçoit.
Puis vint en cest païs manoir
Od lui le saint Graal por voir.
Le pays dont Ghrestien parle à la fin de ce passage est l'Angleterre. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer cette autre divergence entre les deux versions anglaise et française.
Dans cette dernière, Alain n'a qu'un" descendant qui est Perce val (Vers 3467) :
Et quès oirs deli puet issir.
« Quex oirs issi de lui ; » Ms. C. « Quex heirs istra de lui ; » Ms. D.
La version anglaise, au contraire, s'étend sur la nombreuse progéniture non d'Alain, mais de Josué qui devient possesseur du Graal.
Ghrestien de Troyes, nous l'avons dit, a pris un biais; Perceval n'est pas fils d'Alain, qui, en efïet, ne veut pas se marier, mais d'une sœur de Brons, il n'est donc que le neveu du riche pêcheur, mais lui succède néanmoins dans la possession du Graal.
Quant à Pierre, sa vie est narrée tout entière dans le Saint Graal de Gautier Map. Existait-il une branche aujourd'hui perdue de la version française où ces aventures étaient racontées? G'est très- probable, mais ce fragment ne nous est pas parvenu.
LE SAIMT GUAAL. 127
Il en est de même de Moyse, et il faut croire que Robert de Borron avait le projet d'en parler plus tard, comme le prouve ce passage :
Que Moyses est devenuz Qui fu si longuement perduz Trouver le convient par raison.
Le Ms. C. avait dit : « Et si le covendra qu'il sache dire que Moys devint et que il lou retruist par raison de paroles. »
Le Ms. D. est conforme : « Et si convandra que il sache que Moys est devenuz et qu'il le puisse trover par raison de paroles. »
Ms. H. : « Et si con verra que on saoe que Moys est devenus et que il le puisse par raison de parole trouver. »
Ms. A. : « Et si li convendra savoir que Moys devint. »
Les vers 3479 et suivants sont fort énigmatiques :
Et celui sache ramener Qui orendroit s'en doit aler.
Les Mss. en prose et notamment le Ms. H. appliquent cette phrase à Pierre : « Que il sace Petrus mener par raison là où il doit aler. »
Robert de Borron avait donc bien le projet de revenir sur les quatre histoires mentionnées dans le passage précédent.
Le rédacteur dn Ms. D. a traité deux de ces points, les aventures du riche pécheur et l'histoire de l'hoir d'Alain ; mais il ne dit rien de Pierre et fort peu de chose de Moyse. Peut-être retrouvera-t-on un jour le
128 LE SAINT GIIAAL.
manuscrit qui doit compléter la donnée du Saint Graal de Robert de Borron :
Le roman rimé continue ainsi :
Ces quatre choses rassembler
Convient chaucune, et ratourner
Ghascune partie par soi
Si comme ele est; meis je bien croi
Que nus bons ne's puet rassembler
S'il n'a avant oï conter
Don Graal la grant estoire,
Sanz doute ki est toute voire.
A ce tens que je la retrais
O mon seigneur Gautier, en peis,
Qui de Montbelyal estoit,
Unques retreite esté n'avoit
La grant estoire dou Graal
Par nul homme qui fust mortal.
Le roman en prose diffère peu de la version riniée. Le Ms. C. porte : « Et totes ces .IIIL parties covient ensemble assembler chascune partie par soi, si com eles sont devisées ; et ce ne peut nus hom faire, se il n'a veu et oï conter lou livre del Graal de ceste histoire, et au tens que messires Roberz de Borron lou retraist à monseigneur Gautier, lou preu conte de Montbéliart, ele n'avoit onques esté escripte par nul home fors el grant livre. »
Le Ms. A. porte : « Et au tems que misire Robert de Borron le retrait et monseigneur Gautier de Monbelliart, elle n'avoit esté escripte fors du grant livre par nul home. »
Ici évidemment le grand livre ne signifie pas le Saint Graal de Gautier Map, ouvrage auquel, du reste, les siècles passés n'ont pas donné la quaUfication de
grande parce que jamais oq n'avait opposé les deux ouvrages l'un à l'autre. Il faut sans doute entendre par le grand livre, le livre latin ^ contenant la légende de Joseph d'Arirnathie d'où Robert de Borron a, le premier, tiré la matière de son roman.
Il n'est pas douteux que Gautier Map n'ait puisé à la même source; il y a au fond trop de liens de parenté entre ces deux ouvrages pour qu'ils n'aient pas une origine commune. Mais Gautier Map, clerc érudit et doué d'une vive imagination, a certainement ajouté de son propre fonds les neuf dixièmes de son roman.
Il est même à remarquer que les parties communes aux deux productions ne sont pas celles où l'archidiacre d'Oxford s'est complu davantage : La Passion, par exemple, la légende de Véronique et celle de Yespasien y sont fort abrégées, l'histoire de Moyse tient, comme nous l'avons dit, en une page ; celles des fils de Brons est aussi très-simplifiée et raccourcie systématiquement. La pêche de Brons diffère co m plè-
1 Ce livre latin, réel ou apocryphe, est souvent cité dans les préfaces des romans de Tristan. On lit dans le Ms. 104 nouveau, 6776^ ancien. ; « Me retournerai adonc sor le grant livre dou latin et selon les autres qui extraits sont de la gentil langue françoise... et selonc ce que je trouverai du grand livre dou latin ferai-je un autre grant livre tout entier, ouquel Je crois bien acomplir toutes les choses que messires Luces de Gast qui premièrement fut comencières et ordonneres de translater de latin en françois le grant livre de la
Table ronde ^) — Le Ms. 6768 porte encore : « Après
ce que j'ai leu et releu et pourveu par maintefois le grant livre en latin, celui meisme qui devise apertement l'estoire du saint Graal »
tetïient du récit de Robert ; bref, Gautier Map a réservé toute sa verve et toute sa faconde pour les héros éclos de son génie, Josephe fils de Joseph, Mordrains, Nascien, Célydoine, Hypocras, Grimaud(si ce dernier épisode est de lui) et les autres créations originales, du Grand Saint Graal, comme s'il avait voulu éviter de se trouver en communauté d'idées et d'expressions, avec le modeste Robert de Borron, dont les titres de premier inventeur sont cependant reconnus et proclamés, à chaque instant, par les scribes du xiii« siècle.
Nous ne reviendrons pas sur l'importance de ces passages où le nom de Montbéliard est bien plus régulièrement orthographié que dans le Ms. rimé.
Il est au moins singulier que les Mss. D. et H. qui suivent si fidèlement la version rimée ne fassent aucune mention de Robert de Borron ni de Gautier de Montbéliard.
Les lignes suivantes du poëme doivent encore être rapprochées des versions en prose :
Mels je fais bien à touz savoir Qui cesl livre vourront avoir, Que se Diex me donne santé Et vie, bien ei volenté De ces parties assembler, Se en livre les puis trouver.
Aussi cumme d'une partie Leisse, que je ne retrei mie, Aussi convenra-il conter La quinte et les quatre oublier Tant que je puisse revenir Au retraire plus par loisir.
Il paraît qu'il était dans les vues de Robert de
Borron de donner une grande extension à chacune de ces quatre histoires, puisqu'il semble les assimilsr à la cinquième, celle à laquelle il passe immédiatement, rhistoire de .Merlin, qui est fort considérable dans tous les récits, et dont le Perceval lui-même n'est qu'un épisode, car Merlin clôt cet épisode comme il en avait préparé le début.
Le Ms. C. donne ce qui suit : « Et ge voil bien que tuit cil sachent qui cest livre verront, que se Dex me done santé et vie et mémoire et se il par son péchié ou par son courroux ou por ce qu'il crerist moi se Dieu non, ou talent où ge ai esté très qu'à or, je rasemblerai toutes ces .IIII. parties par paroles à une seule. Ensinc con je les ai par raison d'une seule partie traites, ce est (aïst) Dex li puissanz de totes choses, et si covendra à conter ce meismes et ces .IIII. laissier, mais ançois me covendra à conter d'une ligniée de Bretaigne , c'est la ciquoisme et des aventures qui i avindrent. »
Le mot « lignée » s'entend sans doute des aventures d'Artus et de son accession au trône par l'épreuve de l'épée.
Cette histoire de Merlin est bien rarement complète et jusqu'ici le Ms D. est le seul qui en donne la fin.
Le manuscrit Didot est moins explicite dans le passage précité, on y lit : « Toutes ces .IIII. parties je resamberai aprises d'une sole partie et traites , ce est Des (ce aïst Dex) le puissanz de toutes choses et covendra de conter de la ceine meisme (de la cinquième) et ces .IIII. lessier tant que je reveigue à ces paroles et à cestes hoière. »
Le Ms. H. porte ce qui suit : « Toutes ces .IIII.
parties convient assembler. Jou rassamblerai toutes ces .IIII. parties en une seule ensi, par raison, comme les ai traites d'une seule partie et apriès chou est Diex li tous poissans sires de toutes choses; et si converra raconter de la chainne meismes et ces .IIII. parties laissier à tant que je reviegne à ces paroles et à cest oevre faire chascune par soi. »
Le Ms. A. porte : « Et je vueil que tuit cil sachent qui cest livre verront que se Diex me donnent vie et santé et mémoeire, que se il, par son péchié ou par son courroux ou pour ce qu'il creust moy, je rassembleray toutes ces .IIII. parties en une sole, ainsi com je les ay par raison d'une partie traites et ce est Diex li puissans; et si couvenra conter ce meismes et ces .IIII. laissier tant que je revienge à ces paroles et à ces eovres chascune par soi. »
On voit s'accentuer ici deux versions différentes ; les Mss. C. et A. adoptent une version, mais ce dernier tronque une phrase déjà peu intelligible dans le Ms. C. ; les Mss. D. et H. simplifient ; ce qu'a fait le Ms. rimé.
Il est pourtant probable que les deux premiers donnent l'ancienne leçon ; mais le Ms. C. esquisse une phrase difficile à comprendre tant elle est elliptique. <c Se il par son péchié ou par son courroux...., » ce qui obscurcit le sens.
On retrouve ce passage singulièrement placé à la fin du Ms. de jongleur, N» 2455, entre les derniers mots du Saint Graal de Gautier Map et les premiers de Merlin.
Voici ce passage simplifié toutefois et élucidé selon la méthode de co charmant petit manu-
scrit : « Sachent tut cil qui cestui livre vairont et prient que Jhesus me doinst santeit et vie et mémore et me tignet on sent où je estolt jusc'à or ; se il ce fait^ je* rassemblerai toutes ces .1111. parties à une seule, mais toutes .1111. les m'estuet lassier, tant que la raison du conte me ramoint à chascune par soi. »
Puis le scribe continue : « Et si je la laissoie à tant, nulz ne sauroit que toutes ces choses seroient devenues, ne la signifiance porquoi je les aurais départies. >>
Merlin commence tout de suite après : « Moût fu li ennemis courciez. «
11 est très-probable que le scribe du Ms. 2455, voulant entreprendre la transcription de Merlin, aura copié, sans trop y prendre garde, les quelques lignes qui précèdent le complot des démons dans la version de Robert de Borron, sans se rappeler qu'il venait de donner ces quatre parties dans les pages précédentes du Grand Saint Graal de Gautier Map.
Le Ms. G. donne aussi les dernières phrases dont nous parlons : « Car se g'es laissoie à tant et la ciquoisme ligniée n'i estoit meslée, nus ne sauroit que ces choses seroient devenues ne por quel senefiance j'es auroie desevrées l'une de l'autre. «
11 y a ici deux idées tandis qu'il n'y en a plus qu'une dans le texte en vers que voici :
Meis se je or les leisse à tant, Je ne sai homme si sachant Qui ne quit que soient perdues, Ne qu'eles serunt devenues ; Ne en quele senefiance J'en aroie fait dessevrance.
Robert de Borron insiste, d'une part dans le texte en prose, sur la nécessité de ne pas laisser imparfaites les quatre histoires dont il s'agit, et de l'autre sur l'obligation d'y joindre la cinquième, l'histoire de Merlin dont, en effet, le Joseph d'Arimathie n'est que le prologue. Cette observation est importante, elle manque, à tort, au texte en vers, d'accord comme toujours avec le Ms. D., qui porte : « Et si je le lessoie à tant, nul ne sauroit que toutes ces choses seroient devenues, ne por quel senefiance je les auroie départies. »
La pensée de Robert de Borron était bien, en effet, de faire de Merlin le pivot et le centre de toute la composition. Le Joseph d'Arimathie^ que nous appelons aussi le Petit Saint Graal, n'était en quelque sorte que la préface du sujet. Sans doute, cette première partie a bien son existence propre, elle expose la passion du Christ, la vengeance qu'en prend Vespasien, le parti que tire Joseph de la possession duj Graal pour moraliser ses compagnons et les contenii dans la ligne du bien, et l'envoi qu'il fait en Occident] des plus zélés adeptes de la religion nouvelle ; mais] tous ces faits se combinent de manière à exciter d( plus en plus la colère de « l'ennemi. » Le démon voit] en effet que Jésus a brisé les portes de l'enfer et Vt laissé vide , et que les prédictions des prophètes se sont accomplies ; il seat que désormais les pécheurs,] lavés du péché originel par le baptême, lui échappe-j ront à moins qu'ils ne se remettent eux-mêmes dans le] lacs . « L'ennemi » s'aperçoit encore que l'homme, bien' que pécheur endurci, s'il se repent à la fin et promet de se bien conduire à l'avenir, lui échappe encore par
LE sai?;t graal. 135
l'œuvre spirituelle de Jésus. C'est alors qu'une trame s'ourdit parmi les démons et qu'ils complotent de créer un homme qui sera à eux, qui répandra parmi les humains les principes corrupteurs et les leur ramènera. Cet homme, dans leur pensée, devait être Merlin ; mais chez lui la nature divine l'emporta sur les influences perverses, et le grand enchanteur, tournant décidément toutes les forces de son génie vers le bien, trompa l'attente de ses créateurs et travailla de toute la puissance de son esprit subtil à développer les idées de retenue, d'honneur et d'humanité chez les chevaliers d'Artus. En cela, Merlin est l'auxiliaire de Jésus, et sa troisième table, qui est son grand moyen d'action, la Table ronde, est bien l'image de celle de Joseph et de la cène pascale.
Si l'on jette un coup d'œii sur les premières pages du Perceval qui clôt, par la Quête, l'histoire de Merlin, on verra clairement comment, dans la pensée du romancier, l'histoire de Joseph ou du Saint Graal^ se rattachait à celle de Merlin.
Du reste Gautier Map l'avait bien entendu ainsi; on lit en effet, à la fin de son roman : « Et si se taist ore à tans li contes de toutes les ligniés ki de Célidoine issirent et retourne à une autre brance qu'on, apele l'estore Mellin qu'il convient ajousterensamble; à fine forche^ avoec l'histoire dou saint Graal pour chou que branke en est et i apiertient et coumence mesire Robers de Borron le branche en tel manière. »
Ce mot « à fine forche » est assez caractéristique, il prouve qu'on ne pouvait séparer ces deux romans, dont l'un était comme la conséquence de l'autre: de plus, Merlin semble plus particuhèrement l'œuvre de
Robert de Borron et c'est dans le volume de ce dernier qu'on allait le chercher comme le prouve le singulier passage du N" 2i55 précité.
Mais il est temps de conclure : Il résulte évidemment de la comparaison minutieuse à laquelle nous venons de nous livrer, que le roman du Saint Graal et sa suite, « Testoire Mellin, >> ont été composés en prose par Robert de Borron; que les Mss. du Mans, G., H., A. et D. nous donnent une idée complète de la première version ; que le Ms. du Mans et le Ms. H. suivent souvent la même voie; que les Mss. C. et A. marchent également parallèlement, enfin que le Ms. D. et la version rimée nous donnent certainement l'expression la plus récente du récit, celle adoptée aux dernières années du xiii^ siècle : d'où la conséquence naturelle que le poëme est une œuvre postérieure d'un trouvère anonyme, et que la pensée première et même l'expression de Robert de Borron est dans nos manuscrits en prose. Nous ne grossirons pas davantage cette étude où nous avons cherché à grouper des faits précis et nouveaux ; sans doute, il reste encore bien des points obscurs dans l'histoire de ces célèbres romans de la Table ronde ; mais peut-être les lignes qui précèdent serviront-elles à ouvrir de nouveaux horizons à l'investigation des chercheurs et finira-t-on par acquérir des notions complètes sur la personnalité des créateurs d'une des branches les plus vivaces de notre littérature nationale.
Dès ce moment, nous révélons des faits complètement ignorés sur la famille des Borron, nous établissons sur des bases certaines la personnalité de Robert, l'auteur du Saint Graal, nous expliquons les préten-
tions d'Hélie à descendre des des Barres, nous justifions l'intervention de Philippe-Auguste comme promoteur de la rédaction de l'épisode de Grimault. Nous rendons possibles les rapports nécessaires de Robert avec Gautier Map, enfin nous établissons, d'une manière irréfragable, l'antériorité des romans en prose sur la version rimée.
Si tous ces points nous sont concédés, nous n'aurons pas inutilement ajouté notre contingent de recherches aux savantes dissertations de nos devanciers; mais nous sentons qu'il nous faut, dans beaucoup de circonstances, compter sur l'indulgence bienveillante de nos maîtres en romanisme.
Note r
Il peut être curieux de rechercher comment la légende de Joseph d'Arlmathie s'est trouvée liée à l'histoire plus ou moins apocryphe de Vespasien et celle-ci à la légende de la Véronique.
Suétone avait dit, à propos d'un épisode de la guerre de Judée, que Josèphe, l'un des prisonniers juifs les plus distingués, ne cessa d'aflirraer, pendant qu'on le chargeait de chaînes, qu'il en serait bientôt délivré par "Vespasien luimême et par Vespasien empereur *.
Il faut voir ici, croyons-nous, le motif du rapprochement chimérique tenté par l'auteur de la légende du Saint Graal, et c'est dans ces paroles prophétiques qn'on doit très-probablement chercher la solution de la première des deux questions que nous venons de poser.
Joseph d'Arlmathie aura été identifié avec Josèphe l'historien dont parle Suétone, et à la faveur de cette permutation de personnes, Vespasien a pu devenir, avec un semblant de réalité, le libérateur du célèbre décurion, sans que le romancier s'exposât à être taxé d'invention flagrante.
Quant à la légende de sainte Véronique, elle avait reçu depuis longtemps, dans les légendaires, une application presque identique à celle que nous présente notre roman ; c'est-à-dire que la figure de Jésus, empreinte sur une toile, avait aussi servi à guérir un empereur romain ; seulement cet empereur était Tibère et non Vespasien.
' Et unus ex nobilibus captivis Josephus, quum coDJiceretur in vincula, constantissime asseravit fore ut ab eodem brevi solveretur, verura jàm imperatore (Suet., Yesp. V. Tacit., ffw/. V, 8-13; — Joseph., D(îB^//ojMrf., lib. V, VI; — Anl. Jud. 7-16; — Eusèb., 3-8; — Philost. Vie d'Àpoll. 6-29.
Au moyen âge, en effet, la certitude historique n'existe pas; les faits s'altèrent et se déplacent au gré des auteurs. Si nous ouvrons la Légende dorée, nous y trouvons rapportée, avec un point de doute il est vrai, une légende qui a le plus grand rapporta vec celle de Vespasien ; seulement c'est Tibère qui, en ce moment, est empereur et qu'il s'agit de guérir. Ce passage qui est extrait du chapitre ^ De passione Domini est trop important pour n'être pas rapporté ici in extenso ; il sera évident, après cela, pour le lecteur, que la légende est absolument la môme dans les deux cas et que le rédacteur de la légende latine de Joseph d'Arimathie a puisé à la même source que Voragine; seulement, comme il fallait rattacher ce fait miraculeux à l'hisloire tle Joseph d'Arimathie et que l'historien Josèphe était intimement uni par certains points de ses récits à l'histoire de Vespasien et de Titus, ce sont ces empereurs qui ont bénéficié de l'efficacité de la sainte Véronique, à la faveur sans doute de la maladie à laquelle Titus a été en proie pendant sa jeunesse.
Voici ce passage remarquable de Jacques de Voragine : « Intereà,cuinTiberius morbo gravi teneretur, nunciatureidem, quod.Hierosolymis, quidam medicus esset qui omnesmorbos curaret, solo verbo curaret ; nesciens quod eum Pylatus et Judei occidissent, dixitque Volusiano sibi privalo : Vade citius trans partes marinas, disceque Pylato ut hune medicum mihi mittat qui me pristine sanitati restituât. Gum autem ille ad Pylatum venisset et mandatum imperatoris exposuisset, eidem, territus pylatus XlIIl dierura inducias postulavit, Infra quod spacium dùm Volusianus quandam matronam, que fuerat familiaris Jesu , nomine Veronicam , ubinam Xristus Jésus inveniri posset, interrogasset , ait: Heu! Dominus meus et Deus meus erat quem Pylatus, per invi-
' II faut chercher ce passage dans les éditions de Voragine [Legenda aurea) du xvie siècle. M. Brunet n'a pas donné, au grand regret des archéologues, la traduction des légendes des principales fêtes qui sont peut-être les plus utiles à connaître .
diam, traditum condemnavit et cruciligi precepit. Tanc ille Tiimis dolens ait : Vehementer doleo quum quod mihi Dominus meus jusserat, explere non valeo. Gui Veronica : • Dominus meus cum predicando cinmmiret, et ejus prosentià nimis, invité, carerem, volui mihi ipsius depingi imaginera ut dùm ejus privarer presentiâ, mihi saltem prestaret solaliura imaginis sue figure. Gumque lintheum pictori déferrera pingendum, Dominus mihi obviavit et quo tenderem requisivit ; oui cîun vie causara aperuissera a me peLiit pannum et Ipsum mihi venerabili sua facie redJidit insignitum. Imaginis ergo hujus aspectu si dominus tuus devotè intuebitur, continue sanitatis beneficio potietur. Gui ille : Est ne hujus modi imago auro vel argento coraparabflis ? Gui illa : Non sed pio affectu devotionis. Tecura igitur proiiciscar et videndara Gesari imaginera referam et revertar. Venit- igitur Volusianus cura Veronica Roraam, dixit Tiberio iraperatori : Jesura à te diu desideratum Pylatus et Judei injuste morti tradiderunt et per invidiam crucis patibulo aflixerunt. Venit igitur- matrona quedara mecum, ipsius Jesu imaginera déferons, quara si dévote perspexeris, raox sanitatis tue beneficium obtinebis. Gesar igitur pannis sericis viam sterni fecit et iraaginera sibi presentari precepit. Qui mox ut eam fuit intuitus» sanitatem pristinam est assecutus. »
Suit le récit du châtiment de Pilate, compliqué de cette circonstance que ce dernier se présente à Tibère revêtu de la robe sans couture de Jésus-Ghrist, ce qui calme pour un moment la colère de Tibère, mais n'empêche pas Pilate de mourir de sa propre main [CuUello proprio se necavit).
Dans le passage précité, Véronique avait conçu l'idée de faire peindre par un artiste un portrait de Jésus-Ghrist, lors qu'elle rencontra ce dernier, dans le cours de ses prédications; elle portait précisément la toile au peintre et Jésus ayant appris ce qu'elle allait faire, lui demanda son linge et le lui rendit bientôt empreint de sa sainte face. Véronique assure au messager de Tibère que si ce dernier regarde dévo-
LE SAINT GRAAL. i4'l
tement ce portrait, il sera aussitôt guéri. Ce portrait ne peut être acquis ni pour or ni pour argent, mais par une foi vive, il est possible de s'en attribuer le bénéfice ; Véronique promet de partir avec le messager et d'aller à Rome avec lui. César, à leur arrivée, ordonne d'étendre, sur la voie, des tissus de soie et se fait présenter l'image; dès qu'il l'a vue, il recouvre la santé. L'identité des deux légendes est évidente.
Note II.