LA RELIQUE
L'impératrice sainte Hélène, ayant retrouvé à Jérusalem la vraie croix du Sauveur et les principaux instruments de la Passion, réserva pour son fils Constantin une partie considérable de ces précieuses reliques; elle lui apporta notamment les clous qui avaient percé les pieds et les mains de Jésus-Christ, clavos etiam attulit filio, dit le bréviaire romain (1).
D'après le récit de saint Ambroise, deux de ces clous furent transformés, sous la pieuse et maternelle inspiration de sainte Hélène : l'un en un mors pour le cheval de bataille de Constantin ; l'autre en une lame qu'on enchâssa dans la couronne impériale : De uno clavo frœnos fieri prœcepit, de
altero diadema intexuit utroque usus est Constanti-
nus (2). La plupart des auteurs contemporains constatent le même fait; les légères variantes avec lesquelles ils le présentent, loin d'altérer son essence, ne font qu'affermir sa certitude (5). Les bornes d'une simple notice ne permettent ni de citer les textes, ni d'entrer dans les discussions qu'ils ont soulevées parmi des écrivains plus récents, dont les interprétations peuvent varier, mais qui du moins s'accordent sur un point : l'existence d'un mors de cheval fait avec le fer sacré des clous de la Passion.
(1) Brev. rom. in festo Invent. S. Crucis.
(2) « De l'un des clous elle ordonna de faire un mors de cheval ; elle en enchâssa un autre dans un diadème... Constantin se servit de l'un et de l'autre. » (S. Ambroise, De Obilu Theodo&ii oralio, 47.) On est en droit de s'étonner que M. Villemain, dans son Tableau de l'éloquence chrétienne au ive siècle, ait ici substitué Théodose à Constantin. Ce n'est pas d'ailleurs la seule preuve de la légèreté avec laquelle l'illustre académicien a lu les ouvrages, apprécié l'altitude et jugé l'éloquence des Pères.
(3) S. Cyrille de Jérusalem, témoin oculaire, Epist. ad Constant. etCalech. IV, — S. Paulin, Epist. ad Sever. — Rufin, lit). II, c. 7 et 8, — Socrate, hb. I, c. 17. — Sozomène, lib. II, cl. — Théodoret, lib. I, c. 18. — Voir encore Baronius, Annal, eccles., ann. 575, XV. etc., etc.
Que l'idée de cette transformation présente quelque chose d'étrange, je ne le conteste pas. 11 ne faut pas cependant se hâter de crier à la profanation, encore moins plaisanter sacrilégement, comme l'a fait Calvin. Si l'on se reporte à 1 époque où vivait sainte Hélène, si l'on se rend compte du sentiment qui l'inspira , dans sa double préoccupation de faire régner Jésus-Christ et de lier Constantin à la foi par une protection divine dont elle avait déjà tant de preuves, on ne tardera pas à excuser sa hardiesse.
C'est pourquoi saint Ambroise, insistant longuement sur cette transformation, dans sa belle Oraison funèbre de Théodose, loin de blâmer sainte Hélène, l'exalte comme « visitée « de Dieu pour relever les rois et pour' les instruire; elle « place la croix sur leur front pour qu'elle y soit adorée, la « croix dans leurs mains pour qu'elle les dirige; la couronne « est faite de la croix, afin que la foi resplendisse ; le frein « est fait de la croix, afin que la vraie puissance gouverne; « un clou de Jésus-Christ sur le front, où est l'intelligence, « un autre clou de Jésus-Christ dans les mains où est le com-
« mandement Les rois abusaient de leur indépendance
« pour courir au vice, ils s'y précipitaient comme des êtres « sans raison ; voici la croix du Seigneur qui les domptera et « qui les relèvera de leurs chutes... Cette transformation des « clous de Jésus-Christ n'est donc pas de l'insolence, » conclut saint Ambroise, « elle est un acte de piété, » non insolentia ista, sed pietas est (1).
Ainsi conclut encore un éminent prélat de notre temps, Mgr Scandella, évêque d'Antinoë, vicaire apostolique de Gibraltar, dans un volume remarquable qu'il vient de publier sous le titre : De la Cruz del Sehor (Gibraltar, 1871). « As- « surément, dit-il, l'usage auquel sainte Hélène employa l'un « des clous fut, sinon inconvenant, au moins étrange. Malgré « cela, il n'est pas permis de mettre en doute les intentions de « la pieuse mère. Elle se proposa vraisemblablement d'insi- « nuer à son fils, que dans le clou sanctifié par le sang du
{\)DeObiiu Theod. orat. 47, 48, 51.
« Fils de Dieu devait se trouver le frein qui subjuguerait la « fureur indomptable de ses passions. » Uso per cierto, sino indecoroso, per lo menos estraho. Sin embargo, de las sautas intenciones de la piadosa madré non eslicilo dudar. Tal vez se propuso indicar a su hijo que al clavo santificado por la sangre del Hijo de Bios, debia ser el freno que contuviera la furia indomita de sus passiones.
Il n'est pas probable qu'après la mort de Constantin ses successeurs aient continué à armer leurs chevaux du saint Mors. Nous savons par les auteurs contemporains avec quel soin la vraie croix était gardée dans le trésor du palais impérial, d'où on ne la sortait que deux fois par an pour l'exposer à la vénération publique, parmi toutes les pompes de l'Église et de la Cour. Les autres instruments de la Passion ne pouvaient être traités qu'avec le même respect et entourés de la même magnificence.
Bientôt d'ailleurs apparaissent des preuves de cette vénération. L'idée chrétienne s'était développée; les derniers vestiges du paganisme tendaient à disparaître; la foi, mieux comprise, élevait les âmes et les éclairait; ce que l'amour maternel et la piété de sainte Hélène s'étaient cru permis n'aurait plus trouvé la même tolérance ; transformé en mors de cheval, le clou de la Passion devait reprendre sa place parmi les reliques les plus précieuses.
C'est à ce titre que nous le retrouvons, au milieu du sixième siècle, produit solennellement, en plein concile général, comme l'un des principaux témoins du serment que prêta lepape Vigile : Etjuravit Bealissimus PapaVigilius.*. per virtutem sanclorum clavorum ex quibus crucifixus est Dominus Deusnoster, et per sancta quatuor Evangelia, ità per islam virtutem sancti frœni (1). Ce n'est pas, certes, le pape Vigile, si prudent, si réservé, si énergique contre les
(1) « Et le Bienheureux Pape Vigile jura... par la vertu des saints clous avec lesquels fut crucifié le Seigneur notre Dieu, et par les quatre saints évangiles, de même par la vertu spéciale du saint Mors. » Baluze, t. I, Aci. conc. quinti, p. 1544. — Fontanini, de Gor. ferr., p. 11.
prétentions du théologue Justinien, et si justement en garde contre les surprises des courtisans, qui eût accepté légèrement de faire dépositaire de sa parole un objet sans valeur et ne méritant aucun respect. Son serment est ici, pour l'authenticité du saint Mors, comme une nouvelle consécration.
Quelques années plus tard, l'empereur Justin le Jeune, d'après le récit de Grégoire de Tours, son contemporain, est délivré d'une obsession par l'imposition de la relique : Cum tertia die frœnum capiti collocasset, locum insidiandi inimîcus ultra non habuit (1).
A dater dé ce moment, le silence se fait; il est question, de temps en temps, de quelques autres instruments de la Passion, de la Couronne de fer, par exemple, et de la Lance dont on peut voir l'histoire dans l'intéressante dissertation de Mgr Scandella. Mais le Mors de Constantin, comme la Colonne de la Flagellation, comme la Couronne d'épines, ne reparait qu'au xiie et au xme siècle. Au xue siècle, il est signalé, par un chroniqueur Scandinave de cette époque, l'auteur anonyme du Skdlholtsbôk qui cite formellement parmi les reliques vénérées à Constantinople, le mors du roi Constantin, Beisl Conslantini Konimgs. (2) A dater du xme siècle, sans qu'il en soit jamais plus question dans l'Orient, on le retrouve à Carpentras. Comment y fut-il apporté?
On ne peut tenir compte de l'assertion historiquement inadmissible d'après laquelle il aurait été donné au père de saint Siffrein par l'empereur Constantin lui-même. On ne peut guère admettre davantage les hypothèses purement gratuites
(1) « Dès qu'il eût, le troisième jour, placé le Mors sur sa tête, l'ennemi ne trouva plus moyen de le surprendre. » — Gregor. Turon. De Gloria martyrum, lib. I, c. 6. — Baronius, loc. cit.
(2) Beisl, qui a été traduit ailleurs par bride, signifie également mors. Le Skdlholtsbôk, publié dans les Antiquités russes (Copenhague, 1850-1852, gr. in -4°, T. II., p. 416) est une chronique Scandinave ancienne (non-aine) composée vers la fin du xne siècle ; elle reproduit différentes sources. La liste qu'elle donne des reliques vénérées à Constantinople doit être antérieure à 1 167, date de la translation, de cette ville à Jérusalem, du bras de S. Philippe. Cette liste pourrait bien avoir été faite d'après les notes de Nicolas, abbé islandais, mort en 1 158. On aura du plaisir à consulter à ce sujet le savant ouvrage de M. le comte Riant, Histoire des Scandinaves en Terre-Sainte, p. 69.
de certains chroniqueurs qui le font soustraire au trésor de Constantinople, sous Tibère II, sous Léon l'Isaurien ou sous Nicéphore Botaniate. Ce qu'il y a de plus probable, c'est que l'église de Carpentras en a été enrichie à l'époque des Croisades. Est-ce au retour de la première ?
Quelques écrivains l'ont pensé, s'appuyant sur le rôle considérable réservé, dans cette guerre, à Raymond IV, comte de Toulouse, sur ses soins pieux à rechercher les reliques de la Passion, notamment la Lance dont fut percé Notre-Seigneur, sur ses relations amicales avec l'empereur Alexis, et ils ajoutent que Raymond, ayant été suivi en Orient par un grand nombre de ses sujets de la Provence et du Comté-Venaissin, l'un de ceux-ci aurait bien pu rapporter dans son pays le saint Mors pris ou donné à Constantinople. Toute ingénieuse qu'elle paraisse, cette hypothèse est au moins très contestable. Si un objet de ce prix eût été apporté d'Orient sur la fin du xie siècle, comment l'auteur du Skdlholtsbok le retrouve-t-il, au siècle suivant, à Constantinople et comment la première preuve authentique de sa présence à Carpentras n'apparaît-elle que plus de cent ans après, en 1226, ainsi que nous le verrons tout à l'heure?
Cette date de 1226 concorde au contraire avec le retour de la quatrième croisade, surtout si l'on veut tenir compte des délais qu'imposait à la prudence épiscopale l'obligation de constater la véracité du donateur et l'absence du saint Mors dans les autres églises de la chrétienté. Ce serait donc à la prise de Constantinople, en 1204-, que remonterait l'enlèvement de la relique, et aux années suivantes qu'il faudrait fixer son arrivée à Carpentras. Cette opinion est de toutes la plus probable ; elle a été acceptée et défendue par les auteurs les plus accrédités et les plus sérieux (1).
(I) Expilly, Dictionnaire géographique des Gaules et de la France, art. Carpentras. — L'abbé Fabre de Saint-Véran, Recherches et documents sur le saint Clou de la cathédrale de Saint- Siffrein, Ce mémoire, dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque d'Inguimbert, à Carpentras, a été imprimé dans la Monographie de l'église cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras, par MM. Andréoli et Lambert, Paris, Bance. — L'abbé Ricard, Notice historique
On sait combien fut considérable le pieux butin que les Français apportèrent de Constantinople. Leur ardeur au pillage, trop aigrement flétrie par le patrice Nicetas, était inspirée chez plusieurs, bien moins par la soif du gain que par un sentiment de foi qui les poussait à arracher aux infidèles les monuments sacrés du christianisme. « Tandis que la plu- « part des guerriers enlevaient l'or, les pierreries, les tapis « et les riches étoffes de l'Orient, les plus dévots des pèle- « rins, et surtout les ecclésiastiques, recueillaient un butin « plus innocent et plus fait pour des soldats de Jésus-Christ. « Plusieurs bravèrent les défenses de leurs chefs et de leurs « supérieurs, et ne dédaignèrent point d'employer tour-à- « tour les supplications et les menaces, la ruse et la violence, « pour se procurer quelques reliques, objet de leur respect « et de leur vénération... On avait désigné trois églises dans « lesquelles les dépouilles de Constantinople devaient être « déposées. Les chefs ordonnèrent aux croisés d'apporter en « commun le produit du butin, et menacèrent de la peine de « mort et de l'excommunication tous ceux qui déroberaient « le prix de la valeur et la récompense réservée aux travaux « de toute l'armée. Plusieurs soldats, et même quelques che- « valiers, se laissèrent entraîner à l'avarice, et retinrent des « objets précieux tombés entre leurs mains. Ce qui fit, dit « le maréchal de Champagne, que le Seigneur commença à « les aimer moins. » (1) De là vinrent tant de précieuses dépouilles dont s'enrichirent alors et dont s'enorgueillissent encore plusieurs églises de France. « Toutes à la vérité ne « produisent pas des titres qui imposent également l'obliga-
sur le saint Mors de l'empereur Constantin, Lyon, Pélagaud. — 11 m'est doublement agréable de rappeler les travaux de mon vénérable ami, M. l'abbé Ricard, le pieux et infatigable collectionneur de l'histoire carpentrassienne. C'est à lui que je dois plusieurs des documents que je cite.
(1) Michaud, Histoire des croisades, Livre xi. Villehardouin, en parlant de la justice rigoureuse qu'on exerça contre ceux qui cherchèrent à détourner quelque chose du pillage, dit : « Et en y eust tout plein de pendus. Le comte Messire « de Saint-Paul en fist astacher un des siens, l'escu au col, convaincu d'en « avoir restenu; il y en eust cependant d'autres petits et grands qui en recelè- « rent auxquels n'appartenaient pas de droit. (Livre v.) »
« tion d'y déférer. Il est pourtant croyable, à ne considérer « que la disposition où étaient alors les esprits, qu'il ne s'y « mêla point d'imposture, et que les reliques dont l'on peut « montrer la possession jusqu'à cette époque, purent au « moins passer pour avoir été recueillies de bonne foi sur la « tradition des Grecs. Dans le reste, l'autorité des Pasteurs, « quand ils se sont expliqués, et les sentiments qu'il con- « vient d'avoir d'une Providence benignement attentive à « tout ce qui fait partie d'un culte religieux, fournissent des « motifs qui rassurent contre les difficultés des criti- « ques. » (1).
Quel fut le croisé, prêtre' ou chevalier, vénitien ou français, (2) mais plus probablement comtadin séparé des troupes de Simon de Montfort, qui eut la joie d'apporter à l'evêque de Carpentras le Mors de Constantin ? Son nom ne nous est pas resté. Le fameux incendie qui marqua la réunion du conclave à Carpentras, après la mort de Clément V, ayant dévoré dans le palais épiscopal et la sacristie ceux des titres de la cathédrale qui y étaient conservés, détruisit sans doute les documents originaux relatifs au saint Clou (5). Mais pour
(1) Le P. Fontenai, Histoire de VÉglise Gallicane, T. x, Liv. xxix. On
peut voir dans cet ouvrage et dans Michaud, le récit fort intéressant de la manière dont plusieurs reliques furent trouvées et enlevées, notamment par deux prêtres, Martin-Litz et Galon de Dampierre.
(2) M. le comte Riant, qui a fait des recherches spéciales sur les objets pris parles Latins a Constantinople, en 1204, penche à croire que la relique de Carpentras pourrait bien avoir été apportée d'Orient par le fameux Ponce de v Chapponay, Pontius de Lugduno, le même qui enrichit la Primatiale de Lyon du fragment de la vraie croix, actuellement conservé dans ce sanctuaire. Ponce avait reçu cette relique de l'empereur latin Henri de Hainaut, dont il était le banquier. La chrysobulle de donation (1208) vient d'être publiée par M. Meynis en appendice à son ouvrage sur les Reliques de Lyon. Le même empereur n'aurait-il pas livré en même temps, à titre de don ou de gage, le saint Mors de Constantin, et Ponce ne l'aurait-il pas cédé à l'évêque de Carpentras ? Les documents nous manquent pour élucider la question.
(3) On sait que le conclave réuni dans le palais épiscopal de Carpentras ne put aboutir, et que les cardinaux furent dispersés au milieu de la lutte sanglante qui éclata entre les Italiens et les soldats gascons. Ceux-ci mirent le feu au palais, et une partie considérable de la ville devint la proie des flammes. Vascones in palalio ignem posuerunt per quem. combusta est pars maxima civitalis. (Prima vita Joannis XXII, auctore Joanne canonico S. Victoris Parisiensis, dans
établir son authenticité, rien du moins ne manque de ce que prescrit le concile de Trente, de ce qu'exige Urbain VIII dans sa bulle de 1625, rien non plus de ce que désirent, comme preuves surabondantes, les règles canoniques et les usages de l'Eglise. Nous résumerons ces preuves sous quatre titres: « la possession, les approbations épiscopales, les témoignages « des souverains Pontifes, el le culte traditionnel. »
1° Nous avons d'abord la possession, une possession six fois séculaire, incontestée, et contre laquelle ne réclame aucune Eglise du monde. On a pu se préoccuper du nombre en apparence exagéré des clous vénérés en divers lieux, comme ayant servi à la Passion du Sauveur. Nous n'avons ni à contredire, ni à légitimer leur origine; ce qu'il y a de certain, c'est que l'un de ces clous ayant été transformé en mors de cheval, l'église de Carpentras est la seule à le revendiquer.
À peine un doute avait-il pu s'élever au sujet du saint Clou vénéré à Milan, sur le dire de quelques auteurs plus soucieux des gloires milanaises que de la vérité historique; mais ce doute ne tarda pas à disparaître devant un examen sérieux qui, sans infirmer l'authenticité de la relique rendue célèbre
Baluze, t. I, col. 1 1 3.) On peut consulter encore, dansBaluze, t. Il, col. 286 et seq., la « Lettre encyclique des cardinaux Italiens sur l'incendie de la ville de Carpentras. » — Giov. Vill., t. IX, c. 79. — S. Anton., t. III, tit. XXI, Chronique de S. Denys, t. XX, de Dom Bouquet, p. G91 .
Indépendamment de cet incendie, le feu, d'après une tradition venue jusqu'à nous, dévora une seconde fois les archives de Saint-Siffrein. Dans un manuscrit fort curieux du commencement du dix-septième siècle, muni du sceau du chapitre, et qui n'était autre probablement que le registre dont i'évêque Bardi avait ordonné la rédaction, on lisait : « Jean Brémond, prestre soussacristain, ajoute qu'il auoit entendu dire à un ancien chanoine que, par la faute d'un sous-sacristain, le feu s'estoit mis aux archives, et que plusieurs documents relatifs au sainct Clou avoient péri. » M. l'abbé André, docteur en droit canonique, curé de Lagnes, à l'obligeance duquel nous devons cette communication, a heureusement pris une copie authentique de ce manuscrit aujourd'hui disparu, et qui avait pour titre : Liure du saint Clou, gardé religieusement en l'église cathédrale de S. Siffrain.
A l'appui de cette tradition, M. Barrés, le savant conservateur de la Bibliothèque d'Inguimbert, nous a montré, aux archives de l'Hôtel-de-Ville de Carpentras, (cote B. B. n° 65, fol. 94,) une requête adressée au Souverain Pontife, en 1446, dans laquelle il est fait mention d'un incendie dont avait beaucoup souffert la cathédrale alors en construction.
, par le culte dont l'entoura saint Charles Borromée, laisse Carpentras possesseur privilégié du mors de Constantin. Ainsi le reconnaissait l'abbé Sassi, conservateur de la bibliothèque ambroisienne de Milan, dans une lettre écrite, vers le milieu du siècle dernier, à Fornéry, auteur de Y Histoire ecclésiastique et civile du Comté Vénaissin et de la ville d'Avignon (1).
Il n'y aurait eu d'ailleurs qu'à vérifier la forme de notre relique et à comparer : « Le clou de Carpentras, dit M. Ro- « hault de Fleury, est un véritable mors de cheval, sem- « blablë à ceux dont les Romains avaient coutume de se ser- « vir. On en peut voir des modèles au Musée d'artillerie de « Paris et à la bibliothèque impériale. La partie intérieure, « que les éperonniers appellent canon ou embouchure, est « longue de 17 centimètres. Le mors est entier : c'est un filet « en deux parties qui se pénètrent en formant une espèce de « charnière; l'une des boucles est entièrement soudée, l'au-
(1) Mss. de la bibliothèque d'Avignon et de celle de Carpentras. — La lettre de l'abbé Sassi a été imprimée dans la Ricolta milanese, fol. 17. — Ceux qui désireraient plus de détails sur cet antagonisme, aujourd'hui évanoui, entre Milan et Carpentras, les trouveront très bien exposés dans la Notice de M. l'abbé Ricard, Lettres IX et XII.
Nous recommandons également, et il nous tardait de le faire, le magnifique Mémoire sur les instruments de la Passion, récemment publié par M. Rohault de Fleury (Paris, Lesort.) En y retrouvant le dessin du saint Clou de Milan, on se convaincra combien peu il ressemble à un mors de cheval.
A tous les auteurs déjà cités, qui proclament l'authenticité de la relique de Carpentras, nous pouvons ajouter Browerus, Annal Trevir. ; — Ant. Godeau, Histoire de l'Eglise ; — Richard Simon, Grand Dictionnaire de la Bible, art. Croix ; — Fontanini, De Coronâ ferreâ ; — Baillet, Vie des Saints, t. IX, p. 265 ; — Voyage littéraire de deux religieux bénédictins], Paris, 1718, ire partie, p. 289 ; — Mémoires de Trévoux, 1712, septembre, art. CXXIV ; — le P. Richard, Dictionnaire universel, art. Croix. Nous pourrions mentionner aussi les auteurs qui ont parlé de la relique de Carpentras avec une légèreté trop fréquente, même chez des écrivains d'ailleurs bien intentionnés. Bornonsnous à citei* le plus récent, M. l'abbé Habert, aumônier du lycée de Clermont, qui, dans un volume richement imprimé, en 1867, sous le titre : La Passion de Noire-Seigneur Jésus-Christ racontée aux jeunes gens et aux hommes du monde, a laissé glisser de sa plume deux grosses erreurs en cinq lignes : « Des « quatre clous, dit-il (p. 265), l'un est conservé à Rome dans la basilique de « Sainte-Croix... la pointe manque, parce que l'impératrice sainte Hélène la fit « enchâsser dans le casque de Constantin, son fils, comme un préservatif assuré « contre les traits des ennemis : l'église de Carpentras croit posséder cette « pointe. »
« tre est fermée à chaud et non soudée ; au canon sont atta « « chées deux branches qui ont chacune 160 millimètres de « long et 11 millimètres de diamètre. On remarque à chaque « extrémité un fourreau en argent doré de 50 millimètres de «long; à l'extrémité de l'embouchure, c'est-à-dire vers le « milieu des branches, pendent deux anneaux assez longs et « de deux grandeurs différentes. La forge de cette pièce est « difficile par son ajustement avec l'appendice des branches ; « elle est soignée et apparente ; on ne voit pas de trace de « lime. Le mors entier pèse 350 grammes (1). »
Ajoutons que le mors de Carpentras, d'après des expériences faites, contient la même quantité de fer que le saint Clou de Trêves, sauf une légère déperdition facilement explicable par le travail de la forge. Ce rapprochement n'est pas inutile, personne ne pouvant douter de l'authenticité de la relique que la ville de Trêves reçut de sainte Hélène elle-même, et dans laquelle la tradition voit le clou du pied droit du Sauveur.