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LES APPROBATIONS ÉPISCOPALES

Dès l'année 1226, le saint Mors apparaît avec la légende Sigillum episcopi Carpent. au bas d'une charte qu'on peut voir à la bibliothèque dTnguimbert (2); il est donc devenu le sceau des évêques de Carpentras, qui n'ont pu, sans de graves motifs, le substituer à l'effigie de la Sainte Vierge, dont ils se servaient jusqu'alors. Pendant deux cents ans ils n'eurent pas d'autres armoiries, et si, plus tard, obéissant à un usage devenu général, chacun d'eux adopte un blason particulier, ils conserveront sur l'étendard de leur église les clous de la Pas-

(1) En citant cette description, qui serait absolument fidèle, si elle mentionnait une variante dans la longueur des fourreaux en argent doré, je me permets de regretter que M. Rohault de Fleury n'ait pas exigé la même exactitude rigoureuse du dessinateur qui a reproduit, sur les planches de son excellent ouvrage, le saint Mors de Carpentras. M. l'abbé Ricard n'a pas été d'ailleurs mieux servi. On a négligé la courbure bien accentuée de la partie inférieure des deux branches, aussi bien que le rétrécissement qu'elles subissent à leur extrémité ; de même les deux anneaux extérieurs et les boucles qui les supportent n'ont pas été copiés soigneusement.

(2) T. III du Cartulaire, f° 398.

sion, tandis que le saint Mors sera maintenu comme sceau du chapitre, des syndics de la commune, des administrateurs de l'hospice, et qu'il figurera comme blason civil sur tous les monuments publics. Aujourd'hui encore la ville de Carpentras porte « de gueules au mors d'argent » , avec la légende : Unitas fortitudo^ dissensîo fragilitas (1).

En 1322, Othon, évèque de Carpentras, fait l'inventaire solennel des reliques de sa cathédrale. Le parchemin original de cet inventaire, acquis, en 1873, par la bibliothèque d'Inguimbert, de notre ville, signale en premier lieu « celui « des très-saints Clous dont Notre-Seigneur fut percé au jour « de sa Passion, qui a été transformé en frein de cheval, imprimis unum ex sanctissimis clavis seu acculeis cum quibus Dominus noster Jésus- Christus indieSS. Passionis suœ pro salute humani generis in ligno crucis extitit crucifixus et perforatus, sub specie frœni equini reductum.

Geoffroi de Vairols, qui fut évêque de Carpentras de 1347 à 1359, fait don au saint Mors d'un magnifique reliquaire en vermeil. La relique y était supportée par deux anges au-dessus d'un évêque agenouillé. On voyait sur le piédestal les armes de Geoffroi et celles du pape Clément VI.

En 1527, l'illustre et savant cardinal Sadolet renouvelle l'inventaire, et, en signalant le saint Mors, il adopte la croyance, venue sans doute d'Orient, qui le disait forgé avec le clou de la main droite de Notre-Seigneur : Sanctas clavus manus dexlrœ Passionis Domini noslri Jesu Christi. Il publie une lettre pastorale dans laquelle il exalte l'insigne reli-

(1) « Dans l'union est la force, dans la division la faiblesse. »

La croyance à l'authenticité du saint Mors et la dévotion qu'inspirait cette relique étaient telles à Carpentras, dès le xme siècle, qu'on voit des officiers publics en joindre l'effigie à leur signature. En 1263, l'évêque Raymond de Barjolis, renouvelle, avec l'approbation de son chapitre, le statut de son prédécesseur prescrivant que nul ne puisse être reçu chanoine de sa cathédrale avant l'âge de vingt ans. Dans l'instrument original de cette ordonnance, le sceau épiscopal porte le saint Mors ; le notaire qui a reçu l'acte, JacquesAutrini, accompagne sa signature de la même image que celle du sceau en plomb. (Voir à la bibliothèque d'Inguimbert, ms de Fornéry, p. 227.)

que et s étend longuement sur les miracles qu'elle opère. N'oublions pas que Sadolet a été justement surnommé « l'un « des rois delà pensée au seizième siècle (1). »

Après lui, Jacques Sacrât, son neveu, refait l'inventaire et se sert des mêmes expressions. Sous son épiscopat et par ses ordres, le saint Clou, proclamé la sauvegarde et le palladium de la cité, reçoit les honneurs d'une procession solennelle, pendant la peste de 1580 (2). On se plaît à dire encore, dans nos pays, que Jacques Sacrât, mort en odeur de sainteté, s'était distingué par sa dévotion au saint Mors. -Lorsque le cardinal Bichi fît ouvrir son tombeau, cinquante ans après sa mort, «l'on vit avec admiration, dit Cottier, que le corps « de ce saint évêque était blanc comme neige, couvert de sa « peau et parfaitement conservé (3). Ledit corps, ajoute le « chroniqueur contemporain, fut treuvé estre tout entier « avec un enfoncement au milieu de sa main gauche, comme « de la fichure d'un clou qu'on croit pieusement luy avoir « esté imprimé miraculeusement du cœur pour la grande « dévotion qu'il avait à ce sainct relique et pour ses pensées « continuelles aux misères de la Passion du Fils de Dieu « (4).» Sans prétendre donner à ce fait une importance qu'il ne nous appartient pas de déterminer, nous avons voulu le citer néanmoins comme témoignage du souvenir qu'avait laissé la dévotion spéciale d'un saint évêque.

En 1624, Cosme Bardi prescrit, par un mandement, le cérémonial à suivre dans l'exposition de la relique ; il félicite hautement sa cathédrale de la possession d'un tel trésor. Il institue une commission chargée de rechercher les mira-

(1) Audin, Histoire de Léon X, ch. XIX. — D'après une tradition que rapportent le Liure du Saint Clou et Fornéry, Sadolet voulut faire dorer le Mors; mais la dorure ne prit jamais. Ce qui est plus certain et toujours visible, c'est que ce fer sacré, bien qu'ayant séjourné longtemps dans une sacristie humide, n'a jamais été atteint par la rouille.

(2) Ms de Farel, à la bibliothèque d'Inguimbert, à Carpentras.

(3) Notice historique sur les recteurs du ci-devant Comté Venaissin.

(4) Eloges et Remarques du diocèse de Carpentras, par Barbier, chanoine de Saint-Siffrein (1649), p. 35.

cles opérés soit par la vertu du saint Clou, soit par l'intercession de saint Siffrein, de colliger et de transcrire sur un registre spécial les dépositions et les témoignages. L'ordonnance d'institution serait à citer tout entière ; on y verrait avec quelle solennité procède l'évêque, quelle rigoureuse exactitude il observe dans les mots et quelle importance il attache à ce « très^précieux instrument de la Passion de No- » tre-Seigneur : le très-saint Clou qu'une disposition admira- » ble de sa Providence a transféré et déposé dans la Basilique » de Carpentras » (1). Cinq ans après, le même prélat, étant tout à la fois évêque de Carpentras, gouverneur et vice-légat d'Avignon, ordonne, à l'occasion de la peste, une nouvelle procession du saint Clou (2).

En 1649, les PP. Capucins de la province, réunis au couvent de Carpentras pour la définition et l'élection d'un provincial, assistent à une messe d'actions de grâces célébrée, à la cathédrale, parle cardinal Bichi. A la fin de la cérémonie, qui dura plus de trois heures, tant les communions furent nombreuses, le prélat leur accorde, comme faveur signalée, l'ostension du saint Clou, qu'il leur fait baiser lui-même (3).

Dans un synode diocésain, tenu en 1697, Laurent Buti renouvelle l'ordre du cérémonial déjà prescrit par son prédécesseur, CosmeBardi.

En 1720, la peste ravageant de nouveau nos contrées, François-Marie Abbati ordonne des prières publiques. « La « seconde neuvaine, dit-il dans son mandement, se fera en « mémoire de la Passion de Notre-Seigneur. Elle commence- « ra par une procession générale du saint Clou. Cette prête cieuse relique sera exposée chaque jour, et c'est avec elle « qu'on bénira le peuple, après avoir chanté, au lieu du

(1) Voir, à la fin de cette notice, Pièces justificatives, A.

(2) On peut lire dans un manuscrit de Fermin, aux archives de l'hôtel de ville de Carpentras, le touchant récit de cette solennité. Le manuscrit a pour titre : Sommaire historique de la contagion arrivée en la cité de Carpentras es années 1628 et 1629.

(3) Titres précieux concernant le saint Clou. Manuscrit de la collection Tissot, à la bibliothèque d'Inguimbert.

« Pange lingua, l'hymne du saint Clou et l'oraison qui est « faite en son honneur. » Les mémoires du temps racontent les magnifiques détails de cette solennité, à laquelle assistèrent les évèques de Cavaillon et de Vaison. La ville de Carpentras ayant été préservée du fléau qui désolait tous les environs, même les villages les plus rapprochés, 1 evèque ordonna une nouvelle procession d'actions de grâces, qui eut lieu le 1er juin 1725, et durant laquelle il voulut porter luimême l'insigne relique, comme il l'avait fait deux ansauparavant.

Les trois derniers évêques de Carpentras ne donnèrent pas des preuves moins éclatantes de leur foi profonde et de leur entière confiance en la relique. Dans le synode diocésain de 1756, Malachie d'Inguimbert exalte son authenticité et recommande sa vénération ; il détermine deux jours de l'année pour son exposition solennelle, le vendredi saint et la fête de saint Siffrein; il prescrit le cérémonial, défendant que la relique soit portée au lieu de l'exposition par un autre que par un prêtre, se réservant à lui-même et, à défaut, à un chanoine de la cathédrale, l'honneur d'en donner la bénédiction, et interdisant, « sous peine d'excommunication, » de la sortir du Trésor, à moins d'un cas extraordinaire et avec son autorisation (1).

Joseph Vignoli fît composer, par le savant abbé de Saint- Véran, son Mémoire sur le saint Clou de Carpentras. Il quitta le siège de cette ville pour celui de Forli au moment où il se proposait d'obtenir de Rome l'approbation d'un office spécial du saint Mors et de la fête provisoirement autorisée par Abatti, en 1723, sur la demande du conseil de ville. Bien avant l'institution de cette solennité, le clergé de Carpentras faisait déjà mémoire du saint Mors aux suffrages du bréviaire, rap-

(i) Ex omnibus reliquiis quœ hanc ecclesiam cohoneslant nullam pretiosiorem haberi censemus, majorique veneratione dignam et asservandam diligentius, quam sanclissimum clavum unum ex prœcipuis Passionis Dominicœ nostri Redemptoris inslrumentum, quo nostra cathedralis ecclesia condecoratur, etc. (Décréta synodi diœcesanœ Garp'entoractensis, ann. 1756, sess. 1, cap. XJ1J.)

pelant l'origine de la relique et sa présence dans la cathédrale de Saint-Siffrein : Clavus tuus... quem celebri tuo nutu transformatum in frœnum... in prœsenti basilica reponendum providisti (1).

Joseph de Beni ne voulut pas commencer sa première visite pastorale sans lavoir mise sous la protection du saint Clou qu'il « adora» , dit un manuscrit de la collection Tissot. En 1789, ayant doté sa cathédrale de six nouvelles cloches, il dédia l'une des plus belles par l'inscription: S. S. D. N. J. C. Clavo. Christi clavisub tulela, non timebit ista nola variapericula (2). Quand les malheurs qui bouleversaient déjà la France menacèrent le Comtat, le pieux évêque prescrivit, pour lejour de l'Ascension 1791, une procession en l'honneur du saint Mors, qu'il porta lui-même, sous le dais, précédé d'une foule immense, de tous les ordres religieux, du clergé et du Chapitre. Les officiers municipaux suivaient, portant des cierges ; le canon tonnait ; toute la troupe était sur pied; des piquets de cavalerie stationnaient sur toutes les places. Le dais s'arrêta devant les monastères cloîtrés, et chaque religieuse eut la consolation de baiser la relique et d'invoquer de près sa protection pour les jours mauvais qui allaient suivre. Une bénédiction solennelle fut donnée aux quatre portes des remparts, devant l'hôtel de ville et aux reposoirs élevés sur plusieurs points. Quand la procession rentra dans la cathédrale, on entonna l'hymne du saint Mors, Adsunt dies triumphales, depuis longtemps approuvée par les évèques (3). Une nouvelle bénédiction solennelle et le baisement général de la relique terminèrent cette touchante solennité (4).

Ce fut probablement, hélas ! le dernier hommage public que les évêques de Carpentras purent rendre au saint Mors.

(1) Voir le suffrage entier aux Pièces justificatives, B.

(2) Au T. S. Clou de N. S. J.-C. Sous la protection du Clou du Christ cette cloche ne redoutera aucun danger.

(3) Voir cette hymne avec sa traduction aux Pièces justificatives, C.

(4) Il existe deux procès-verbaux de cette fête dressés par les chanoines de Saint-Siffrein.

II termina du moins glorieusement cette série de témoignages éclatants et irrécusables que lui donnèrent, pendant près de six siècles, les prélats auxquels l'Eglise confie le soin et reconnaît le droit de consacrer, par leur approbation, l'authenticité des î -iques, comme elle leur impose le devoir de protester contre un culte immérité etd'interdire les dévotions imaginaires ou apocryphes (1).

Nous aurions dope, dans ces affirmations épiscopales, autant depreuves qu', nous en faut pourétablirque le saint Mors de Carpentras est Lion le même qui fut fait avec l'un des clous de la Passion. I à cependant ne se bornent pas nos motifs de crédibilité.

5° Les Témoignages des Souverains Pontifes.

Nous n'insistons pas sur l'approbation tacite des Papes. Plusieurs d'entre eux visitèrent la capitale du Comtat, surtout pendant leur séjour à Avignon; Clément V s'était fixé à Carpentras ; il y demeura une année entière avec toute sa cour, se plaisant à s'occuper des intérêts de la ville et à l'embellir. Ni lui, ni ses successeurs ne purent ignorer l'existence du saint Mors : loin de désapprouver le culte qu'on lui rendait, ils s'y associèrent. Clément VI permit de placer ses armes sur le reliquaire offert par Geoffroîcle Vairols. Plus tard, Jules II, qui, ayant été, pendant dix ans, évèque de Carpentras, ne devait être étranger à aucune des dévotions du pays, ne fit entendre, une fois pape, aucune protestation.

Il est vrai qu'avant lui le Saint-Siège s'était prononcé solennellement en faveur de notre relique. Nicolas V, par anîref daté de 1451, avait accordé des indulgences à l'église cathédrale de Carpentras, la félicitant de posséder le «frein sacré » (2).

(1) Concil. Trident, sess. XXV. — Concil. Carthag. V. cap. XV. — Bulle d'Urbain VIII : Sanctissimus D. N. sollicite animaâvertens abusus. — BcnedicL XIV, De beatificat. et canoniz. sanclorum, fib, IV.

(2) Même avant Nicolas V, la cause du saint Mors avait, été plaidée à Rome, non sans succès. Nous avons déjà cité, à propos du second incendie qui a pu dé-

Au siècle suivant, Clément VII est plus explicite. Dans un bref du 11 mai 1526 (1) il reconnaît l'authenticité du « clou « que possède l'église de Saint-Siffrein de Carpentras, et qui, « ayant servi au crucifiement de Notre-Sauveur le Seigneur « Jésus, a été changé en frein de cheval». « Cumitaque, « sic ut accepimus, in ccclesia Sancti Siffredi Carpentorac- « tensi, inter alla sit unus clavus, quo Salvator noster Do- « minus Jésus crucifixus fuit in frœnum redactas. » Il rappelle les miracles opérés à lostension de la relique, notamment la délivrance des possédés, « et in illius oslensione a dœ- « monio vexati liberentur et diversa alia miracula in civi- « taie Carpentoractensi in dies ab omnipotenti Deo operen- « tur. » Pour lui donner plus d'importance en l'entourant de plus de respect, il restreint au jour de la fête de saint Siffrein la permission d'exposer solennellement le frein sacré, autorisant toutefois de le montrer, les autres jours, aux pieux fidèles qui se rendront, dans ce but, à l'église cathédrale, mais prescrivant que ce soit toujours avec des flambeaux allumés et au son des cloches ; enfin il accorde, pendant trois ans, une indulgence pléniere à tous ceux qui assisteront à l'expo-

vorer les documents relatifs au saint Clou, une pièce des archives de l'hôtel de ■ville (CoteB. B., n° G5.) A cette pièce est joint le récit fort intéressant d'une séance du conseil de ville, décembre 144G, durant laquelle un chanoine, Barthélémy de Champeaux (de Champellis,) rapporte que le Pape Eugène IV vient d'accorder des indulgences à ceux qui contribueront à la construction de l'église de Saint-Siffrein. Le bref pontifical est transcrit en entier. Bien qu'il ne mentionne pas la relique, probablement, parce qu'il n'est que la reproduction d'un bref déjà accordé aux chanoines de S. Ruf de Valence, il répond du moins, en l'approuvant, à une supplique dont le texte est également conservé, et dans laquelle le saint Clou est représenté comme l'un des motifs principaux qui peuvent attirer sur la cathédrale l'attention et les bienfaits du souverain Pontife, a soit à cause de son origine, soit à cause des miracles nombreux et éclatants que Dieu ne cesse d'accorder en son honneur. »

(1) L'original de ce bref que nous reproduisons aux Pièces justificatives, D, est conservé aux archives de l'hôtel de ville de Carpentras (G. G., n° 54, travée 10, rayon 57). L'église de Saint-Siffrein possède une feuille de ce temps, probablement une affiche, en très-belle impression gothique, avec lettres ornées et vignettes fort curieuses, qui résume le bref de Clément VII, et qui porte ses armes, accostées de deux autres blasons, celui du saint Mors et celui de Sadolet. — Voir Pièces justificatives, E. — L'original du bref de Nicolas V a été signalé, jusqu'à la Révolution, comme existant aux archives du Chapitre, aujourd'hui en partie dispersées.

sition du saint Clou ou qui visiteront l'église de Saint-Siffrein le jour de sa fête. Cet hommage et ces faveurs sont confirmés par un autre bref du même Pape, daté de Bologne, le 8 novembre 1529.

Deux siècles s'écoulèrent : ils ne firent pas oublier, à Rome, l'insigne relique de Carpentras ; l'indulgence fut renouvelée par Pie VII, en date du 10 septembre 1818.

Pour les esprits croyants et catholiques, ces approbations des évêques et des souverains pontifes sont incontestablement concluantes; elles ne permettent plus de mettre en doute l'authenticité du saint Mors de Carpentras. Au point de vue purement scientifique, elles ont une valeur que ne peuvent leur dénier les critiques les plus exigeants, à moins qu'ils descendent jusqu'à soupçonner de fourberie, d'ineptie ou de légèreté tous ces princes de l'Eglise dont plusieurs furent en même temps des princes de la science. De pareils témoignages, ininterrompus durant six cents ans, doivent, il me semble, compenser la regrettable lacune historique qu'on a sans doute, le droit de nous objecter, mais qui probablement n'existait pas antérieurement aux incendies qui dévorèrent nos archives. Ne pas tenir compte de pareilles autorités serait se montrer incrédule de parti-pris (1).

4° Le Culte traditionnel.

Comme dernière preuve, fournie par la voix du peuple, il nous reste à rappeler comment le culte du saint Clou s'est per-

(1) Ce n'est pas sans un douloureux étonnement que j'ai lu, dans la Revue des Sociétés savantes (N° de Juillet-Août 1873), un rapport de M. Darcel qui, parlant accidentellement du saint Clou de Carpentras, croit devoir en suspecter scientifiquement l'authenticité. M. I>arcel pourrrait-il prouver scientifiquement les trois points suivants dont il paraît ne pas douter? La transformation de l'un des clous de la Croix en un mors de cheval n'est-elle rapportée que par la légende ? Les églises de Milan et de Carpentras s'en disputent-elles la possession ? Est-il vrai que le saint Mors ne soit entré dans le trésor de l'église Saint- Siffrein qu'en 1338, comme spolium de l'évéque Othon ? V. Pièces justificatives, F.

J'estime les savants et je les aime. Je les aime surtout quand ils se font un scrupule de discréditer une question avant de l'avoir étudiée.

pétué dans nos pays avec tout l'enthousiasme d'une foi ardente que ravivaient sans cesse de nouveaux prodiges. Les guérisons extraordinaires, se produisant avec les apparences du miracle, devinrent si nombreuses, qu'en 1624, comme nous lavons vu, l'évèque Cosme Bardi juge nécessaire l'institution d'une commission chargée de recueillir les faits et de recevoir les dépositions des témoins.

Délivrée de la peste en 1629, la ville de Carpentras témoigne solennellement sa reconnaissance au saint Clou. « L'un des vœux de ladite ville, dit le chroniqueur du temps, feust « le donatif du grand et beau rétable appliqué à la chapelle « de St-Claude ou de l'Ange gardien, représentante glorieuse « Vierge au thrésor céleste avec Saint Siffrain et entre deux « le Saint Frain pour apaiser l'ire de Dieu et au dessoubs la « ville de Carpentras figurée et tout proche d'icelle ledit Seigr « recteur avec les trois consuls de l'an 1629 à genoux ayants « leurs chaperons, et dernier eux leurs devanciers de l'année « précédente 1628, qui feurenten exercisse durant les pre- « miers effaicts de la contagion susde. »

« Ce rétable magnifique feust accompagné à ce premier « vœu d'une grande lampe d'argent offerte en l'honneur de « ce prétieux relique du saint Clou, et pour faire un entier « capienslria du donatif à l'église de Saint-Siffrain, donnè- « rent un tableau représentant sainte Héleine et Constantin en « leurs habits impériaux tenants entre leurs mains le saint « Clou avec grande humilité et uénération, arrivant la ualeur « de tels donatifs à cinq-cents escus et dauantage (1). »

Ce fut à l'occasion de ce même vœu que le recteur du Comtat, Caraeci, nommé, l'année suivante, parllrbain VIII, à l'évêché de Turin, composa une ode italienne en l'honneur du saint Mors. Il y exalte la vertu de la relique; il résume les prodiges opérés par elle : l'ouïe rendue aux sourds, la vue aux aveugles, le mouvement aux paralytiques, le port aux nautonniers ; il demande au Dieu Rédempteur que la ville de

(1) Ms de Barbier, à la bibliothèque d'Inguimbert.

Carpentras soit protégée par le saint Mors comme fut protégée la ville de Milan, lorsque saint Charles, portant un autre clou de la Passion «vit dans le ciel l'Ange remettre au four- « reaule glaive de la vengeance; il espère en ce clou sacré « qui, s'élevant à nos yeux, semblable au serpent d'airain « dont la seule vue, dans la désolation du désert, guérissait « les Hébreux succombant sous de venimeuses morsures, « détruira parmi nous le venin de la contagion » (1).

Quelques années après, cette dévotion s'accrut encore sous l'impulsion du vénérable Paul d'Andrée, chanoine de Saint- Siffrein. Cet homme de Dieu, dont leminente sainteté exerça, dans nos pays, une prodigieuse influence, durant toute une moitié du dix-septième siècle, avait reçu le don spécial de combattre les obsessions diaboliques et de délivrer les possédés. Ce privilège lui est reconnu par ceux-là même de nos historiens qui, dédaignant la doctrine de l'Église et les faits patents de l'Evangile et de l'histoire, se posent sottement en esprits forts, et ne veulent voir, dans les phénomènes surnaturels les mieux établis, que le résultat de certaines affections vitales ou de je ne sais quelles névroses guérissables par les opérations d'un pieux magnétisme (2). Or, les témoignages du temps nous apprennent que le chanoine d'Andrée , aussi perspicace pour dissiper les illusions ou déjouer les calculs des possédés imaginaires, qu'il était puissant pour combattre les obsessions et les possessions véritables, se servait habi-

(1) Carlo all'hor gl'occhi innalsa e l'angel mira

Che la vindica spada hormai ritira

Se nel deserto al Israël languente Serpe di bronzo alzato Risanava mirato

Gl'afflitti Ebrei da velenoso dente, Tuo sacro Chiodo esposto ai nostri lumi Pestilenti veleni in noi consumi.

Cette ode a été conservée par Barbier. On en retrouve le texte et la traduction dans la Notice de M. l'abbé Ricard.

(2) Barjavel, Dictionnaire historique du département de Vaucluse, art. D'Andrée.

tuellement du saint Mors dans ses luttes avec le mauvais esprit (1).

Pendant trois ans, à côté du chanoine d'Andrée, partageant son amour pour la précieuse relique, comme il s'associait à la plupart de ses œuvres, nous trouvons son admirable évêque, le pieux Louis de Fortia de Montréal, dont la tendre dévotion à la Passion du Sauveur ne fut égalée que par son inépuisable charité (2). Après eux, M. d'Orléans de La Motte, chanoine de Saint-Siffrein, devenu l'illustre évêque d'Amiens, et plu-

(1) V. La Vie du vénérable serviteur de Dieu messire Paul d'Andrée, par l'abbé de Monty, liv. I , chap. XVIII et XIX. — Le Livre des conclusions du Chapitre de Saint-Siffrein nous fournit une autre preuve de l'empressement qu'on mettait, à cette époque, à venir implorer le saint Mors pour la délivrance des obsessions diaboliques. Sous la date du 11 octobre 1672, il est question d'une chambre qui était réservée, dans les cloîtres, pour enfermer les possédés.

On trouve, sur les exorcismes du chanoine d'Andrée, d'autres récits intéressants dans la Vie d'Esprite de Jossaud, publiée, en 1705, par Jean Dupont, docteur-es-droit, trésorier et pénitencier de l'église métropolitaine d'Avignon. Ce volume que M. l'abbé Curicque [Voix prophétiques, T. II, p. 206) appelle, avec raison, une perle cachée, a été réédité, en 1862, parle R. P. Ambroise Potton, sous le titre : Vie de la bienheureuse Esprile de Jésus, du tiers ordre de saint Dominique ; il fait partie de la Bibliothèque dominicaiiie. — Esprite de Jossaud, à laquelle nous nous reprocherions de ne pas donner ici un souvenir, reste l'une des gloires les plus pures de nos contrées. Le chanoine d'Andrée, son confesseur, fit plus d'une fois appel à son intervention pour obtenir les grâces qu'il sollicitait du saint Clou. Morte à 30 ans, en 1658, après avoir, sous l'action des dons surnaturels dont Dieu la favorisa, répandu constamment les parfums de la plus haute piété, elle fut ensevelie au milieu de cette cathédrale de Saint-Siffrein où elle avait passé en prière une grande partie de sa vie. Sa tombe, profanée en 93, avait été, jusqu'alors, vénérée par les fidèles qu'on y voyait journellement agenouillés. Un demi-siècle après- la mort de cette sainte fille, M. de La Motte, théologal du Chapitre de Carpentras, et, depuis, évêque d'Amiens, se faisant l'interprète du sentiment populaire, avait ajouté à son acte de décès l'éloge suivant que portent encore, avec la signature du théologal, les registres de la paroisse : Omnibus ornata virtutibus, miraculis etiam clara, et sanclitatis famâ inler Carpentoractenses illustris, ità ut à populo nonnisi Beaia nominelur. « Elle fut ornée de toutes les vertus, célèbre par des mira- » cles, illustre parmi les Carpentrassiens par la renommée de sa sainteté , de » telle sorte que le peuple ne l'appelle pas autrement que la Bienheureuse ».

(2) L'acte mortuaire del'évêque Louis de Fortia, dont nous devons la découverte aux pieuses et intelligentes recherches de M. le marquis de Seguins-Vassieux, raconte avec émotion que ce prélat tomba de douleur, dans sa cathédrale, le Vendredi-Saint, au chant de la Passion, et qu'il mourut trois jours après, à l'âge de 43 ans. Son corps, enseveli à droite de la porte principale de Saint- Siffrein, fut retrouvé, dit-on, plus d'un siècle après sa mort, dans un état de complète conservation. Avant d'être appelé, sur la désignatiou du cardinal Bichi, au siège épiscopal de Carpentras, il avait illustré, pendant onze ans, celui de Cavaillon.

sieurs personnages éminents de Carpentras> montrèrent la même confiance et le même zèle. La population les suivait dans leur ferveur, se plaisant à proclamer en toute occasion les grâces obtenues par la protection du saint Clou (1).

A la suite de la préservation miraculeuse de la peste, en 1725, «les consuls et le conseil ordonnèrent qu'on chôme- « rait désormais la fête de l'Exaltation de la Croix, et que la « communauté ferait dire à perpétuité une messe à laquelle « MM. les consuls assisteraient en corps et après laquelle cha- « cun d'eux offrirait une torche de deux livres avec un écus- « son sur lequel on voit ces mots : Vœu de la ville, fait en « 1723, pour avoir été préservée de la peste (2).

En outre, par « conclusion du conseil de ville, » en date du 28 novembre 1723, une tribune commémorative en fer doré fut construite dans l'église de Saint-Siffrein, au dessus de la porte latérale, avec l'inscription: Sacro Redemp'.oris Clavoa contermina peste illœsa civitas posuit ,MDCCXX1V . La tribune subsiste encore ; elle n'a pas cessé de servir à l'exposition et à la bénédiction du saint Mors; elle fait, comme travail de serrurerie, l'admiration des connaisseurs ; le jour viendra, nous l'espérons, où les successeurs des consuls, si fidèles à accomplir le vœu fait à Notre-Dame-de-Santé, se souviendront de celui fait au saint Clou,

Il ne faudrait pas croire toutefois que la dévotion au saint Mors ait été restreinte dans les murs de Carpentras, encore moins dans la confrérie qui en portait le titre. On venait de loin vénérer la relique ; parmi les miracles opérés par son attouchement, et dont les détails nous sont restés, il est à remarquer que la plupart furent accordés à des étrangers. Dans un temps où les voyages n'étaient pas faciles comme aujourd'hui,— ce qui n'empêchait pas que les pèlerinages fussent déjà dans nos mœurs, — on accourait au saint Mors de Car-

(1) Dans son Mémoire, l'abbé de Saint-Véran déplore amèrement la perte d'un manuscrit dans leqael avaient été consignés les miracles opérés, pendant les siècles précédents, par la vertu du saint Clou. Il en cite cependant quelquesuns ; on trouvera le récit de plusieurs autres dans la notice de M. l'abbé Ricard,

(2) Mémoire de l'abbé de Saint-Véran.

pentras, et les caravanes se formaient avec ces mêmes caractères de foi, de reconnaissance et de générosité qui éclatent à notre époque. En 1602, des marins de Marseille, échappés à un naufrage après s être voués au saint Clou, lui apportèrent un magnifique cjerge parsemé de clous d'or. En 1623, 1-es pénitents gris de Beaucaire « suivant la coustume qu'ils « ont d'aller toutes les années en pèlerinage à quelque saînct « lieu, vinrent en l'église de Saînt-Siffrein, cathédrale de « Carpentras, pour visiter le saint Clou » (1) ; ils lui firent hommage d'une belle lampe d'argent et d'un tableau. Une autre lampe brûlait nuit et jour, entretenue par la ville d'Arles, d'où les pèlerins arrivaient nombreux chaque année. Nous tenons de personnes très-dignes de foi, que ce double tribut d'hommage et, sans doute aussi, de reconnaissance de l'antique cité de S. Césaire, interrompu par la Révolution, avait été repris dans les premières années de notre siècle.

L'usage s'était introduit de porter sur soi de petits freins d'argent ou d'or qu'on avait fait toucher à la relique ; on en demandait des provinces les plus éloignées, et il fut un moment, après la dernière peste, où les orfèvres de Carpentras ne pouvaient suffire à en fabriquer (2).

Telle fut, jusqu'à la grande révolution, la dévotion des fidèles à l'insigne relique. En 1793, l'abbé Bertot, abandonnant à la cupidité des prétendus patriotes les châsses et les reliquaires, parvint à sauver le saint Mors en même temps que les ossements de saint Siffrein. Il le cache à la campagne ; les officiers municipaux le forcent bientôt à le rendre, et, après un procès-verbal constatant son identité, on consent à le déposer à la bibliothèque de la ville « comme un monument fort anti- « que et pouvant servir à l'intelligence de l'histoire. » Deux ans après, le vénérable abbé Justiniani, curé de Saint-Sifrein, obtient qu'on le rende à son église; il en donne décharge (3). Le 27 avril 1805, une commission d'enquête,

(1) Liure du Saint Clou. — Ms de la bibliothèque de M. l'abbé André.

(2) L'abbé de Sain't-Véran. — Ms de Maillet, Matières ecclésiastiques, t. II. — On trouve encore à Carpentras quelques-uns de ces anciens bijoux.

(3) Livres des délibérations de la bibliothèque de Carpentras, p. 1 18.

nommée par 1 evêque d'Avignon, et composée des notables de la ville, des anciens chanoines et prêtres, qu'assistaient toutes les autorités civiles et judiciaires, reconnaît que cette « reli- « que est réellement et intégralement la même que celle qui, « de tout temps, a été exposée à la vénération publique » (1).

De nos jours, la confiance n'a pas diminué. Combien d'étrangers, s'inspirant de grands exemples, viennent encore s'agenouiller devant la sainte relique, et quelquefois parmi eux des princes delà science, du trône ou de l'Eglise : M. de Chateaubriand, en 1812; le cardinal Opizzoni, en 1814; le duc d'Angoulême, en 1815; tous les archevêques d'Avignon, depuis la suppression du siège de Carpentras (2) ! Combien de malades lui doivent leur guérison ! Le privilège spécial du saint Mors fut, de tout temps, la délivance des obsessions diaboliques; l'histoire l'atteste depuis Justin le Jeune. Aujourd'hui encore, on amène, pour les soumettre à l'imposition du fer sacré, les personnes atteintes dans leurs facultés intellectuelles, et c'est bien souvent que se fait ressentir IV

(1) Archives de Saint-Siffrein. — Voir Pièces justificatives G.

(2) Parmi les personnages illustres qui, antérieurement à notre siècle, vénérèrent solennellement le saint Mors, nous pouvons citer, en 1447, le cardinal Pierre de Foix, légat du Pape (Livre des conclusions de la commune, BB, G6 ); en 1703, Antoine Banchieri, consulteur du saint Office et vice-légat d'Avignon; en 1731, François-Maurice de Gontcriis, archevêque d'Avignon et vicelégat; en 1761, Grégoire Salviati, vice-légat et grand Inquisiteur; en 177G, Ange Durini, évêque d'Ancyre, vice-légat.

On lit au Registre Xe des Propositions et Conclusions du Chapitre de Saint-Siffrein, page 104, assemblée du 17 juin 1730: « Deux livres seize « sols pour les cierges fournis à l'occasion de madame la princesse de Gonti, a qui arriva dans cette ville le 22 du mois passé et vint dans notre église adorer a et baiser la relique du saint Clou avec M. le prince son fils. »

Parmi les visiteurs modernes, nous avons tenu à signaler le cardinal Opizzoni, en réponse à une assertion injurieuse et toute gratuite de M. Barjavel [Diction, histor. du Départ, de Vaucluse, art. Saint Clou), qui prétend que l'illustre exilé, pendant sou séjour à Carpentras, en 1814, manifestant à quelques ecclésiastiques éclairés ce qu'il pensait du saint Clou, Va classé parmi les monuments apocryphes. Ce commérage devait flatter la petite aigreur voltairienne du Dr Barjavel ; sa joie eût été moindre s'il eût pris connaissance, aux archives de la paroisse, d'un procès-verbal dressé par les ecclésiastiques éclairés qui habitaient alors Carpentras, et dans lequel, rendant compte d'une fête célébrée à Saint-Siffrein,. en 1814, sous' la présidence da cardinal Opizzoni, on fait remarquer avec quel respeet Son Eminence, s'élant prosternée, baisa la précieuse relique.

pération de la grâce récompensant la foi. Mais quel beau spectacle surtout présente cette immense nef deSainl-Siffrein, aux jours où la relique, sortie solennellement du trésor, est portée par le clergé sur la tribune votive, et lorsque, à la fin de l'office, la basilique étincelante de mille cierges, l'orguejouant le viel air traditionnel, le prêtre, en chape rouge, donnant les sept bénédictions prescrites, la foule s'incline jusqu'à terre pour se précipiter bientôt à la sainte table et y baiser respectueusement le fer adorable dont la vertu divine ne fut jamais implorée en vain !

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