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LE RELIQUAIRE

Le culte ayant ainsi survécu aux dévastations révolutionnaires, il ne restait plus qu'à rendre au saint Mors un reliquaire digne de lui. M. Armand-Calliat, de Lyon, répondant à l'initiative du clergé et à la générosité des fidèles de Carpentras, vient de donner à cette œuvre d'orfèvrerie les proportions d'un événement artistique. L'originalité même du sujet réclamait déjà pour ce travail une place à part ; l'ampleur de la conception, la richesse du symbolisme, l'abondance des souvenirs historiques, l'heureuse application des textes sacrés en font un poëme ; la délicatesse de la ciselure, le nombre, la hardiesse et le fini des émaux l'élèvent à la hauteur d'un chef-d'œuvre. De l'aveu même de l'artiste, rien d'aussi complet n'était encore sorti de ses ateliers. Une œuvre pareille demande une description détaillée.

Le reliquaire, ou mieux la monstrance, est du style byzantin ; l'origine de la relique et l'époque de sa translation le commandaient ; sa forme est celle d'un grand ostensoir, les rayons étant remplacés par des rinceaux entrelacés avec art, délicatement historiés, et du milieu desquels quatre chérubins, aux six ailes émaillées, contemplent la relique. Le saint Mors, enfermé, sous double cristal, dans une custode centrale, repose sur un fond damassé, blanc nacré et rouge anti-

que, constellé de clous d'or. Les tons des émaux attirent l'œil et déterminent le foyer lumineux. D'autres clous, de formes diverses, reproduits en saillies plus ou moins accusées, sur divers points de l'œuvre, caractérisent tout d'abord la composition.

Autour de la custode, et séparée du cristal par une fine dentelure, se déploie, en lettres d'or sur émail noir, la légende : In die Ma erit quod suprà frœnum equi est sanction Domino (1) ; paroles étranges du Prophète, s'appliquant admirablement au saint Mors, et qui furent adoptées par les évêques de Carpentras, pour le suffrage qu'en faisait le clergé de leur' diocèse.

Au sommet, le labarum de Constantin est planté comme un étendard triomphal, non le labarum de fantaisie des peintres de la Renaissance, mais celui-là même que décrit Eusèbe, avec la croix surmontée de la couronne et portant le monogramme du Christ sur un drapeau de pourpre rehaussé d'or et de pierreries.

Les lobes inférieurs des rinceaux qui accostent la custode portent suspendus deux médaillons émaillés sur chacune de leurs faces, où se détachent, d'un côté les effigies en pied et nimbées de Constantin et de sainte Hélène, avec l'exergue grec, de l'autre, la première lettre latine de leur nom. Ces médailles sont la reproduction exacte des figures que portait le reliquaire envoyé à saint Louis par Baudouin II, empereur français de Constantinople. La révolution arracha ce bijou au trésor de Notre-Dame de Paris ; heureusement le chanoine Morand en avait, en 1790, fait graver le dessin, qu'a donné de nouveau M. Rohault de Fleury. Cet emprunt, en réalisant la pieuse pensée d'associer les deux reliquaires, n ote rien à l'originalité absolue de l'invention.

Derrière la custode, sur une porte cadenassée, sont gravés

(l)En ce jour-là, le mors du cheval (littéralement, l'ornement du mors), sera consacré au Seigneur. (Zachar., XIV, 20). — Dans le suffrage du bréviaire, on avait substitué suprà à swper que porte le texte bibiblique. Le sens est le même.

d'un côté le blason de la ville de Carpentras, de l'autre une inscription perpétuant le souvenir des donateurs et de l'artiste.

Bien que cette custode, avec les ornements qui l'encadrent, se présente d'abord comme la partie capitale de la monstrance, le nœud, la tige et le pied qui la supportent ne lui cèdent en rien sous le double rapport de la splendeur des idées et de la magnificence du travail. C'est ici surtout que se développe le poëme du saint Mors.

Du nœud sortent quatre grands émaux champlevés, amenés par une tige en avant de l'œuvre, et affectant, dans un but d'harmonie, la forme de la custode ; ils représentent les épisodes principaux de l'histoire de la relique ; une légende d'or sur émail noir, se développant en disque à la tige de chaque médaillon, en explique le sujet. Le premier représente le crucifiement de Notre-Seigneur ; les bourreaux enfoncent dans la main droite le clou dont fut fait le saint Mors ; en lit à la légende la prophétie du Psalmiste : foderunt manus meas et pedes meos (1). Dans le second, celui posé sur la face du reliquaire, se dresse la croix portant le Rédempteur ; à ses pieds, la mère de Jésus et le disciple bien-aimé ; la légende rappelle encore les clous : occiderunt suspendentes in ligno (2). Le troisième met en scène sainte Hélène retrouvant la relique ; elle tient dans ses mains les clous du crucifiement ; saint Macaire, évêque de Jérusalem, redresse la croix nue du Sauveur vers laquelle la femme, miraculeusement guérie par l'attouchement du bois sacré, élève ses mains et sa reconnaissance; dans le fond apparaissent les deux croix renversées des larrons; la légende est celle du bréviaire : clavos etiam attulit filio (3). Enfin, le quatrième médaillon nous reporte au cinquième concile général : le saint [Mors repose sur un coussin ; le Pape Vigile, coiffé de la tiare à une seule

(1) Ils ont percé mes mains et mes pieds. (Psalm. XXI, 17.)

(2) Us l'ont mis à mort en le suspendant sur le bois. (Act. apost., X, 39.)

(3) Elle apporta également les clous à son fils. (Brev. rom. in festo Invent. S. Crucis.)

couronne, s'approche, escorté de Théodore et de Céthégus, il étend les mains et il prête serment. La légende est prise des actes mêmes du concile : juravit Vigilias per virtutem sancti frœni (1).

La tige allongée de la monstrance est consacrée à rappeler les miracles de la relique. Sous la forme de quatre monstres agitant leur dard, renflant leur corps hideux et hérissant leurs écailles, le Démon et le mal se précipitent et fuient le saint Mors; à leurs queues frémissantes s'enroule un anneau, avec la légende : Ilà fugient quasi gladium (2).

Celte belle composition repose sur un pied qu'il faut voir et non décrire. Quatre chevaux aux fîères allures, harnachés à la manière byzantine et armés du saint Mors, portent noblement la monstrance et lui donnent ce caractère hippique qui ne convenait qu'à elle. D'un cheval à l'autre se déroulent gracieusement des rinceaux granulés et des feuillages que surmonte, en légende, le texte fondamental de saint Ambroise : De ano clavo frœnos fieri prœcepil Helena, de al~ tero diaderna intexuit ; utroque usus est Conslantinns (5). L'importance que ce texte donne à la couronne constantinienne et l'espèce de fraternité qu'il établit entre elle et le saint Mors réclamaient pour elle une place dans le monument construit en l'honneur de l'un des deux clous transformés. C'est pourquoi nous retrouvons ce riche diadème romain couronnant le pied du reliquaire et servant de première base à sa tige.

Entre la couronne et la légende, en un seul émail champlèvé, de forme semi-sphérique et de dimensions hardies, peut-être inusitées, — 22 centimètres de diamètre, — voici une grande bataille : cavaliers et fantassins se précipitent, les armes se croisent, les chevaux foulent des cadavres ; à la tète des assaillants, sur sçn coursier qui bondit, se dresse Cons-

(1) Vigile jura par la vertu du saint Mors. (Baluze, loc. cii.)

(2) Ils le fuiront comme un glaive. (Lévit., XXVI, 36.)

(3) De l'un des clous Hélène ordonna de faire un frein, elle en enchâssa un autre dans un diadème ; Constantin se servitude l'un et de l'autre. (S. Ambr. De Obilu Te^od.)

tantin, brandissant une lance et la jetant à son ennemi; celuici se noie dans le fleuve dont les eaux bleues ondulent, tranchant sur le fond rouge: cet ennemi, c'est Maxence ; il porte la couronne; il implore la pitié du vainqueur; mais, entre lui et Constantin, apparaît, dans le Ciel, l'ange des vengeances divines ; d'une main il tient le glaive nu. de l'autre il signifie l'arrêt de mort ; devant Maxence, le vieil étendard de Rome s'abîme dans le Tibre, et le soldat qui le porte disparaît avec lui ; derrière Constantin, un draconnaire, le front haut et la main sûre, élève le labarum ; c'est la fin du paganisme terrassé par la Croix. Telle a été la première pensée de l'artiste, qui a voulu en outre compléter les souvenirs constantiniens ; au sommet de l'œuvre nous avons vu flotter le labarum ; à la base, nous assistons à la victoire que le labarum avait promise : « Tu vaincras par ce signe. »

Ce reliquaire est donc tout un poëme. On ne saurait l'imaginer mieux conçu, plus complet, plus harmonieux. Rien n'y manque; tout y est à sa place, et chacun de ses détails porte un tel cachet d'originalité, que ce monument élevé au saint Mors ne peut évidemment être séparé de la relique ; une autre destination jurerait.

Et, dans ces détails, quelle merveilleuse exécution ! En contemplant cet immense bijou, ou plutôt cette profusion de bijoux sur un même objet mesurant en hauteur plus d'un mètre, je me demande sur quel point je dois insister, sur quel autre je puis me taire. Je voudrais revoir à l'œuvre cette main d'artiste qui a donné la vie aux quatre chevaux ! s élançant de la base, qui a plié le bronze et qui a su le creuser de son ciseau si délicat; car tout ici est fait à la main, sans estampage, travail d'un grand .utérêt, surtout pour les rinceaux repoussés, ciselés, aux deux faces diverses. Je voudrais parler de ce burin qui a vidé les champlevés des émaux, laissant aux personnages une précision et une noblesse de formes comparables aux gravures les plus célèbres. Rien ne surpasse le dessin de la bataille ; en le confiant au talent trop peu connu de M. Gaspard Poncet, M. Armand-Calliat a donné une preuve déplus de la sûreté de son coup d'œil. On a ditque l'artiste se-

lait inspiré de Raphaël et de Jules Romain. Sans doute, Constantin dans son attitude victorieuse, Maxence renversé, l'ange exterminateur rappellent ces maîtres, et ce n'est pas nous qui le reprocherons. Mais quelle différence dans les types, dans les costumes, et comme on a su résumer la foule dans cette forme brève, nette, lapidaire, qui convient à l'émail sur champlevé, où il n'y a point de perspective aérienne, où la confusion serait le pire des défauts.

Si le dessin de cette bataille est admirable, tout aussi beau en est 1 email. M. Armand-Calliat excelle dans les émaux, on le sait; ce qu'il y a introduit de profondeur et de limpidité dans les tons fait ses œuvres au moins égales, sous ce rapport, aux émaux les plus justement loués du moyen-âge. A-t-on, par exemple, rencontré jamais ailleurs ce rouge antique si solennel, si velouté, si caressant? Il abonde dans notre reliquaire dont il donne le diapason, et il le fallait, puisque c'est la couleur héroïque, le rouge des batailles sanglantes, du martyre, de la Passion, et que nul autre ton n'aurait pu, comme celui-ci, mettre en relief l'idée nécessaire de la splendeur impériale. Aussi le retrouvons-nous aux scènes du crucifiement, aux médailles nimbées de Constantin et de sa mère, à la custode, au labarum ; mais son triomphe est sur la grande plaque de la bataille, où sa beauté s'étale au large, laissant juger les difficultés vaincues pour établir sans défaut cette vaste surface bombée dont le succès sans pareil constitue la réalisation d'un progrès réputé impossible. Les connaisseurs n'ont donc pas exagéré lorsque, dans cet émail seul, ils ont salué un chef-d'œuvre.

J'insiste sur ce point parce qu'il me semble marquer une phase nouvelle dans les œuvres de M. Armand-Calliat. Les émaux si légitimement admirés de ses autres modèles, ceux, par exemple, des ostensoirs de Notre-Dame de la Garde et de Notre-Dame de la Salette, affectent une coloration douce, blonde, tendre, des verts bleuâtres, des blancs nacrés, des bleus lavande; c'était une note, et on l'a beaucoup applaudie, La croix-reliquaire de Bourbon-l'ArchambauIt montre déjà le désir d'aborder une autre tonalité, en harmonie avec la desti-

nation de la pièce; le reliquaire du saint Mors y entre résolument et triomphe par sa vigueur et par sa fierté. Ce n'est pas que les tons doux n'y aient leur place : elle leur a été ménagée avec goût dans ces fleurettes semées sous les rinceaux, à la naissance de la custode, le long de la tige, à l'admirable couronne constantinienne, et parmi ces fins granulés qui se jouent dans les intervalles des légendes. Car la décoration de ce reliquaire, dans le goût tout à la fois étrusque et oriental» est presque tout entière émail, émail au feu, à l'exclusion des pierreries que remplacent partout les pâtes opaques ou translucides, nouveau tour de force dont l'art n'avait pas encore donné l'exemple.

A cette œuvre si complète et si remarquable il n'a manqué que la publicité d'une grande exposition. Combien n'est-il pas regrettable que des devoirs impérieux et l'obligation de surveiller des travaux exceptionnels aient empêché M. Armand- Calîiat de prendre part à celle de Vienne ! Il avait cru un moment y occuper sa place; il comptait sur le reliquaire du saint Mors pour en faire la pièce d'attraction de sa vitrine, et, sans doute aussi, le motif principal de ce prix d'honneur déjà remporté à Londres, à Porto, à Paris et à Rome. Car l'artiste éminent, fils de ses œuvres, déjà chargé des plus hautes récompenses dont aient pu disposer les jurys internationaux, grandissant dans le succès à mesure qu'il multiplie ses créations, ne peut plus déchoir de ce rang exceptionnel où il s'est placé, à la tête de l'orfèvrerie religieuse. Sans vouloir amoindrir l'incontestable talent ni déprécier les belles créations de ses rivaux, disons mieux, de ses confrères, le monde artiste se tourne vers M. Armand-Caïliat avec une prédilection marquée : quoi de plus naturel ? Tandis que tous ceux qui s'intéressent à l'art chrétien aiment sa ciselure précieuse, sa coloration -brillante, ce fini qu'il poursuit sans compter, les archéologues, les gardiens même les plus jaloux et, en cela, les plus dignes d'éloge, des pures traditions du moyen-âge, le suivent dans ses efforts à la recherche d'une manière propre, formant œuvre nouvelle. Secondé dans cet élan par un autre lyonnais, réminent architecte de Notre-Dame de Four-

vière, M. Pierre Bossan, qui fut souvent son collaborateur, il dédaigne le pastiche servile, et tout en produisant, quand le sujet l'exige, des pièces archaïques, il a créé une orfèvrerie empreinte d'une individualité qui sera une date et qu'on applaudit sans appréhension, car elle n'est point un retour aux époques de décadence justement condamnées, mais plutôt un rameau jeune et vigoureux, poussé en pleine terre du moyenâge, où circule la séve des XIIe et XIIIe siècles, et qui donne des fleurs nouvelles.

Aussi peut-on dire que l'Europe entière a fait bon accueil à M. Armand-Calliat. Rome aura de lui la grande chapelle papale commandée pour Pie IX par les Pères du concile, la Suisse catholique l'ostensoir offert à Mgr Mermillod et sa crosse, la Belgique vingt calices et une chapelle fort belle que possède un couvent de Liège ; la Hollande, plusieurs pièces d'art et la lampe de Rotterdam ; l'Autriche, l'incomparable calice de l'archevêque d'OImuîtz ; l'Angleterre, le reliquaire de la vraie croix, la crosse de Mgr de Beverley, le calice et le ciboire de Mgr Manning, la chapelle exceptionnellement riche du marquis de Bute. - La France restera cependant le pays privilégié. Nous avons nommé l'ostensoir de Notre-Dame de la Garde, celui de Notre-Dame de la Salette, le reliquaire de Bourbon-l'Archambault ; nommons encore le rosaire de Notre-Dame de Fourvière, l'ostensoir de Saint-Bonaventure et celui de l'Immaculée-Conception, à Lyon ; à Paris, le ciboire et le chemin de croix de Saint-Vincent de Paul et l'ostensoir de Saint-Philippe du Roule ; à Nîmes, la crosse de Mgr Plantier ; à Notre-Dame de Lourdes, — qui aura bientôt de M. Armand-Calliat son grand ostensoir, — des lampes, une entre autres, peut-être unique dans son éclat, offerte par les diocèses de Viviers et de Valence, un rosaire et divers objets de prix ; à Saint-Etienne, le reliquaire de la sainte Épine et de la lettre de saint Louis; un autre reliquaire de la sainte Epine pour le diocèse de Moulins ; au Puy, les treize lampes légendaires, dons de Mgr Lebreton, de son clergé et des fidèles, où on lit, gravé sur l'émail, en une série de sujets, le beau poëme des douleurs et des allégresses de Marie, —

hommage de la France, pleine de repentir et d'espoir ! — Nous trouvons encore, dans le diocèse d'Avignon, le calice aux lys et aux roses, et plusieurs autres ; à Lalouvesc, la chasse de saint François-Régis ; aux Prémontrés de Saint- Michel, l'ostensoir aux évangélistes du R. P. Edmond, à Angers celui aux pélicans. Citons enfin les couronnes de Notre- Dame de l'Osier, tant admirées par le Saint-Père ; celles de Notre-Dame de Pitié, demandées à Partisie lyonnais par Mgr de Poitiers ; la crosse au Bon- Pasteur, la chapelle tout émaillée, la grande châsse aux ivoires que la foule acclamait aux expositions de Paris et de Rome, trop belles, dit-on, pour être achetées, et que l'orfèvre montre aux visiteurs dans son salon qui est un musée...

Voilà bien des merveilles, et nous pourrions en signaler encore plusieurs. Au-dessus de toutes, M. Armand-Calliat luimême se plaît à placer le reliquaire du saint Mors. Nous avons donc le droit d'en être fiers ; il me restait le devoir et le bonheur d'en parler.

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